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Benvenuto Cellini

Version Paris 1

Opéra en deux actes et quatre tableaux

ACTE DEUXIÈME

Troisième tableau – Mercredi des cendres

Prélude

Quatrième tableau

Troisième tableau – Mercredi des cendres

L’atelier de sculpture de Cellini. Au fond, une large fenêtre donnant sur la rue. A droite, au fond, une porte. A gauche, le modèle en plâtre de la statue colossale de Persée. Auprès, un marchepied, et à terre un marteau et quelques instruments de travail. Il est petit jour.

SCÈNE I

Teresa, Ascanio sur le pas de la porte entr’ouverte

N° 13 – Entracte et scène

TERESA

Ah, qu’est-il devenu? Jésus! où peut-il être?

ASCANIO (refermant la porte)

Il ne peut tarder à paraître,
Teresa, n’ayez pas d’effroi.

TERESA

Il est pris! il est pris ou mort, je vous le jure!

ASCANIO

Ni l’un ni l’autre, croyez-moi;
Mon maître n’est pas homme à servir de pâture
Aux estafiers du Pape, aux sbires de la loi.

TERESA

Mais qui peut l’arrêter?

CHŒUR DE MOINES BLANCS (en dehors)

Vas spirituale, Maria, sancta mater,
Ora pro nobis.

ASCANIO

Écoutez.

(Il court à la fenêtre.)

TERESA

Est-ce lui?

ASCANIO (quittant la fenêtre)

Hélas, ce chant qui monte avec tristesse
Vers la voûte des cieux,
N’est que la voix des confréries
Qui vont, chantant des litanies,
Accomplir ici-près quelque devoir pieux.

LE CHŒUR (moins éloigné)

Vas honorabile, Maria, sancta mater,
Ora pro nobis.

TERESA

Quelle angoisse!

ASCANIO

Espérons.

TERESA

Prions.

TERESA ET ASCANIO

Prions!

N° 15 – Prière

LE CHŒUR (un peu plus rapproché)

Rosa purpurea, Maria, sancta mater,
Ora pro nobis.

TERESA (à genoux) ET ASCANlO (debout à côté d’elle)

Sainte Vierge Marie,
Étoile du matin...

LE CHŒUR (plus prés)

Turris Davidica, Maria, sancta mater,
Ora pro nobis.

TERESA ET ASCANIO

Que ta lueur chérie
Verse un rayon divin...

LE CHŒUR (plus près)

Turris eburnea, Maria, sancta mater,
Ora pro nobis.

TERESA ET ASCANIO

Verse un rayon divin
Sur mon / son triste destin.

LE CHŒUR (qui commence à passer devant la fenêtre)

Stella matutina, Maria, sancta mater,
Ora pro nobis.

TERESA ET ASCANIO

Sainte Vierge Marie,
Étoile du matin...

LE CHŒUR (s’éloignant)

Turris eburnea, Maria, sancta mater,
Ora pro nobis.

TERESA ET ASCANIO

Ramène, je t’en prie
Ramène mon / son amant.

LE CHŒUR (plus loin)

Vas honorabile, Maria sancta mater,
Ora pro nobis.

TERESA ET ASCANIO

Ramène mon / un tendre amant
Près de mon / son cœur souffrant.

LE CHŒUR

Rosa purpurea, Maria, sancta mater,
Ora pro nobis.

TERESA ET ASCANIO

Ô! conduis mon / ramène un amant
Près de mon / son cœur souffrant.

LE CHŒUR (de très loin)

Stella matutina, Maria, sancta mater,
Ora pro nobis.

SCÈNE II

Les précédents, Cellini

Cellini entre précipitamment. Il est encore vêtu en moine blanc; sa robe est ensanglantée.

CELLINI

Teresa!

TERESA ET ASCANIO

Cellini!

CELLINI

Oui, mes enfants, près de vous me voici.

TERESA

Ah! le ciel soit béni.
Vous n’êtes point blessé, j’espère?

CELLINI

Non, Dieu merci! rassurez-vous, ma chère;
Je n’ai rien eu qu’un peu de peur.
Il ma fallu tout mon bonheur
Pour me tirer d’affaire.
Ah! c’est une merveille!

TERESA ET ASCANIO

Comment?

CELLINI

Oui, prêtez-moi l’oreille,
Et vous en conviendrez, la chose est sans pareille.
Ma dague en main, protégé par la nuit,
Devant mes pas je disperse la foule;
De tous côtés, sous mes coups, à grand bruit,
Le mur vivant qui m’enfermait s’écroule,
Et je peux fuir, je fuis... mais on me suit!
Les cris de mort de cette populace,
Cet habit blanc qui la met sur ma trace,
Tout dans ma course et m’arrête et me glace!
Une seconde encor, ô désespoir!
Et je touche à ma perte!
Mais une porte est restée entr’ouverte,
Je m’y blottis. Ils n’ont pas pu me voir
Je le referme. Ils ont perdu ma piste...
Oh! béni soit mon patron qui m’assiste,
Et toi, Teresa, une pensée à toi!
Tout haletant de fatigue et d’émoi,
Le cœur me manque et le sol fuit sous moi!

TERESA

Juste ciel! achève, l’effroi
Même à ton côté me dévore.

CELLINI

Quand je repris l’usage de mes sens,
Les toits luisaient aux blancheurs de l’aurore,
Les coqs chantaient et le bruit des passants
Retentissait sur le pavé sonore.
Comment rentrer chez moi sans être vu,
Sans que ma robe aux sbires me trahisse?
Des moines blancs, ô bonheur imprévu,
Passent par là se rendant à l’office.
Vêtu comme eux, dans leurs rangs je me glisse
A tout hasard... mon étoile propice
Par ce chemin les conduit, Dieu merci!
Et, mieux encor, je te retrouve ici.

TERESA (très émue)

Ah! que jamais Dieu ne nous désunisse!

ASCANIO

Mais n’est-il plus de dangers à courir?

CELLINI

La mort est sur moi suspendue.
Mes amis, il faut nous enfuir.

TERESA

Nous enfuir?

CELLINI

Sur-le-champ.

ASCANIO (avec consternation)

Mais, maître, ta statue!...

CELLINI

Au diable ma statue, et le Pape, et la loi!..
Je ne pense aujourd’hui qu’à partir au plus vite.

(à Teresa)

Avec toi, chère enfant
Ascanio, pour la fuite
Va chercher un cheval.

ASCANIO

Maître, comptez sur moi
Je reviens tout de suite.

(Il sort par la coulisse de droite.)

SCÈNE III

Teresa, Cellini

N° 16 – Duo

TERESA

Ah! le ciel, cher époux
Se déclare enfin pour nous!
Puisqu’après cette épreuve
Il nous a réunis,
N’est-ce pas? c’est la preuve
Que nos vœux sont bénis.

CELLINI

Oui, ma belle, en ce jour
Ne songeons tous les deux qu’à l’amour.
Ô ma jeune maîtresse!
Hâtons-nous de jouir
De la paix que nous laisse
Le temps prompt, hélas, à s’enfuir.

TERESA

Cette nuit, que d’alarmes!

CELLINI

Le passé n’est qu’une ombre...

TERESA

Mais la nuit cède au jour...

CELLINI

Ne donnons rien au sort...

TERESA

Le jour sèche les larmes...

CELLINI

L’avenir est trop sombre...

TERESA

Et voilà de retour
Le bonheur et l’amour.

CELLINI

Sachons vivre d’abord,
Et que vienne la mort!

TERESA

Ah! vite, vite!
Hâtons-nous! quitte
Ce vêtement
Taché de sang!

CELLINI (se dépouillant de sa robe de moine qu’il dépose sur un siège à droite)

Oui, le temps passe!
Jetons cela;
Mais à la place,
Va prendre là
Cette cuirasse!

TERESA

Tiens la voilà!
Choisis l’épée
La mieux trempée
Un bouclier !...

CELLlNI

Que de courage,
Mon gentil page,
Mon écuyer!

TERESA

Ah! vite, vite!
Mets à la place
Cette cuirasse!

CELLINI

Ah! que de courage, etc.

Ensemble

TERESA

Ah! le ciel, cher époux,
Se déclare pour nous!
Puisqu’après cette épreuve
Il nous a réunis,
N’est-ce pas? c’est la preuve
Que nos vœux sont bénis,
C’en est fait, tous nos vœux sont bénis,
Il est pour nous, il se déclare!

CELLINI

Oui, le ciel est pour nous;
Puisqu’après cette épreuve
Il nous a réunis,
Oui c’est bien la preuve
Que tous nos vœux sont bénis.
C’en est fait, tous nos vœux sont bénis,
Il est pour nous, il se déclare!

TERESA ET CELLINI (avec enthousiasme)

Quand des sommets de la montagne
L’aigle inquiet
Entend la voix de sa compagne
Prise au filet,
Il jette aux vents son cri de guerre,
Fond sur les rets
Et fuit avec la prisonnière,
Loin des forêts!
En vain le plomb, en vain la poudre
Sifflent dans l’air,
Son aile va devant la foudre
Comme l’éclair!
Gagnons Florence; dans son aire
L’aigle toscan
Brave et dédaigne le tonnerre
Du Vatican.
Hâtons-nous !
Quand des sommets de la montagne, etc.

SCÈNE IV

Les précédents, Ascanio accourant

N° 17 – Récit

ASCANIO

Ah! maître!... mon cher maître!...

CELLINI

Eh bien, qu’est-ce?

ASCANIO

Voici le trésorier avec Fieramosca...
Je les ai vus par la fenêtre!...

TERESA

Ciel, mon père!

CELLINI

Ne crains rien.

ASCANIO

Ah! mon Dieu, les voilà!

(Cellini s’empresse de cacher Teresa derrière la statue de Persée.)

SCÈNE V

Teresa, Ascanio, Cellini, Balducci, Fieramosca qui en voyant Cellini recule vers la porte.

N° 18 – Quintette

BALDUCCI (sa canne à la main)

Ah ! je te trouve enfin,
Coureur de grand chemin,
Ravisseur, spadassin,
Misérable assassin!

CELLINI

Oh! oh! maître Giacomo, pourquoi
Cette colère et tant de bruit chez moi?

BALDUCCI

Hypocrite, rends-moi ma fille.
Elle est chez toi.
Rends-la moi!
Ou ce bâton...

(Il lève sa canne sur Cellini)

CELLINI

Malheureux!

TERESA (se jetant aux genoux de son père)

Ah! mon père! Je tombe à vos genoux!

BALDUCCI

Te voilà donc, vipère!
C’est fort bien honorer ta mère!
Fuir du logis, pour suivre un spadassin!
Qui t’aurait cru l’âme si noire?

TERESA (tremblante)

Ah! mon père, daignez m’en croire...

CELLINI

Votre fille jamais n’eût un pareil dessein.

TERESA

Non, jamais je n’eus un tel dessein...

CELLINI

Je suis le seul coupable.

BALDUCCI

A d’autres tes sornettes,
Ravisseur de filles honnêtes!
Je sais ce que je sais...
Et vous, à la maison!
Vite, qu’on tourne le talon!

CELLINI (se mettant entre eux)

Arrêtez! j’aime votre fille!

BALDUCCI

Eh! que m’importe à moi
L’amour d’un tel faquin?

CELLINI

J’en suis aimé!

BALDUCCI

Tant pis!

CELLINI

L’honneur d’une famille...

BALDUCCI

Bah!... veut qu’à l’instant
Elle quitte un coquin.

CELLINI

Vous abusez!

TERESA

Mon père!

BALDUCCI

Allons, qu’on me suive!

CELLINI

Teresa!

TERESA

Cellini!

BALDUCCI (désespérant de les séparer)

A moi, Fieramosca, mon gendre!
Voici ta femme, emmène-la!

TERESA, ASCANIO, CELLINI ET FIERAMOSCA

Grand Dieu ! que viens-je d’entendre?

FIERAMOSCA (timidement, s’avançant vers Teresa)

Ma femme! allons... pressons le pas!...

CELLINI

Maraud, si tu touches son bras!...

BALDUCCI (à Fieramosca)

Allons, va donc, mon gendre!

FIERAMOSCA (reculant)

Moi, faire un esclandre!

CELLINI

Maraud! si tu fais un pas,
En enfer je te fais descendre!

Ensemble

TERESA (à Cellini)

Modérez-vous!

ASCANIO

Quel gendre!

FIERAMOSCA

Moi! faire un esclandre!

BALDUCCI

Mon gendre!

SCÈNE VI

Les précédents, le Pape entrant avec sa suite

N° 19 – Sextuor

TOUS

Le Pape ici! de la prudence!
Vite à genoux! paix et silence!

(Ils s’agenouillent.)

LE PAPE (d’un ton paternel)

A tous péchés pleine indulgence,
Ô mes enfants, relevez-vous!
De tous les droits de la puissance,
La pitié sainte et la clémence
A notre cœur sont les plus doux.
Pour vos péchés pleine indulgence,
Ô mes enfants, relevez-vous!

BALDUCCI ET FIERAMOSCA

Justice à nous, seigneur et maître!
A vos pieds saints nous venons mettre
Notre humble supplique... oh! vengez-nous.

LE PAPE

Justice? eh! mais, que voulez-vous?
Mes chers amis, relevez-vous!

BALDUCCI

Un infâme a ravi ma fille,
Terni l’honneur de ma famille!

FIERAMOSCA

Le poignard d’un lâche ennemi
A terrassé mon noble ami!

LE PAPE

Et le coupable en tout ceci?

BALDUCCI ET FIERAMOSCA

Ô très Saint Père, il est ici,
C’est Cellini!

TOUS

Cellini!

BALDUCCI

Voici ma fille et le coupable.

FIERAMOSCA (montrant la robe sanglante que Cellini vient de quitter)

Voici le sang et le coupable.

TERESA, ASCANIO ET CELLINI

Non, Cellini n’est pas coupable.

LE PAPE

Cellini le coupable!...
Un meurtre avec enlèvement!
En vérité, c’est effroyable!

(à Cellini)

Tu feras donc toujours le diable,
Incorrigible garnement?

CELLINI

Non, non, je ne suis pas coupable;
Veuillez m’entendre un seul moment.

LE PAPE (impatienté)

Et ma statue
Dis-moi, qu’est-elle devenue?

CELLINI

Elle n’est pas encor fondue.

LE PAPE

Quoi! depuis le temps pas encor?

BALDUCCI

Elle n’est pas fondue encor!

TOUS

Elle n’est pas fondue encor!

LE PAPE

A quoi donc t’a servi mon or?
A flétrir le cœur d’un vieux père,
Percer les gens de ta rapière,
Et puis passer la nuit entière
Au cabaret à boire frais?

FIERAMOSCA ET BALDUCCI

C’est vrai!

TERESA, ASCANIO ET CELLINI

Non, non!

FIERAMOSCA ET BALDUCCI

Taisez-vous!

LE PAPE

Paix!
Vraiment, je suis bien débonnaire!

(à Cellini)

Un autre aura décidément
Le soin de fondre ta statue.

TERESA, ASCANIO, BALDUCCI ET FIERAMOSCA

Un autre fondre sa statue!

CELLINI

Un autre fondre ma statue!
Dieu! sur ma tête en ce moment
La foudre est-elle descendue?
Un autre fondre ma statue!
Vous verrez sous l’effort de mon bras
Moule et statue
Voler en éclats,
Avant qu’une main vulgaire...

TERESA ET ASCANIO

Grand Dieu! que va-t-il faire 

FIERAMOSCA, BALDUCCI ET LE PAPE

Téméraire!
Devant ton prince n’es-tu pas?

CELLINI (exaspéré)

Oui, que la Vierge me pardonne,
Et le Saint-Père et ma patronne!
Mais nul artiste autre que moi,
Fût-il Michel-Ange, ma foi!
Ne mettra ma statue en fonte.
La mort plutôt que cette honte!

LE PAPE

Ah! c’est ce que nous allons voir! Holà!
Gardes, qu’on m’obéisse!
De cet homme qu’on se saisisse
Sur-le-champ!

(Sur l’ordre du Pape, une partie des gardes qui stationnaient à la porte s’avance; mais Cellini, un marteau à la main, s’est élancé sur le marchepied adossé au modèle de sa statue.)

CELLINI

Ce plâtre entier disparaîtra,
Pas un morceau ne restera,
Non, avant que l’un d’eux me saisisse.

(Il lève le marteau pour briser sa statue.)

TERESA, ASCANIO, FIERAMOSCA ET BALDUCCI

Ah!

LE PAPE

Arrête, arrête! enfant maudit!

Ensemble

TERESA ET ASCANIO

Ah! qu’a-t-il fait et qu’a-t-il dit!
Oser braver le Pape en face!

BALDUCCI ET FIERAMOSCA

Quel scélérat et quel bandit!
Oser braver le Pape en face!

LE PAPE ET BALDUCCI

Quelle audace!

LE PAPE

Ah! ça, démon!
Noire cervelle!
Pour te calmer que te faut-il?
Dis-moi, réponds.

CELLINI

De mes fautes l’entier pardon.

LE PAPE

Tu l’auras sans confession!

TERESA, ASCANIO, BALDUCCI ET FIERAMOSCA

Il l’aura sans confession!

LE PAPE

Je l’ai dit, il aura
De ses fautes l’entier pardon.

CELLINI

Ce n’est pas tout! Je veux encore
Celle qui m’aime et que j’adore.

LE PAPE

Tu veux ta grâce et Teresa?

BALDUCCI ET FIERAMOSCA

Ô très Saint-Père, arrêtez-là!

CELLINI

Et puis je veux, outre cela,
Le temps de fondre ma statue.

LE PAPE

Quoi! tout cela?

CELLINI

Rien que cela.

TOUS

Rien que cela!

Ensemble

LE PAPE

Ah ! le démon me tient en laisse;
Il sait pour l’art tout mon amour.
L’insolent rit tout bas de ma faiblesse;
Mais avant peu j’aurai mon tour.

BALDUCCI

Le démon le tient en laisse;
Il sait pour l’art tout son amour.
Il rit de sa faiblesse;
Mais nous rirons à notre tour.

CELLINI

Ah! je le tiens!
Je sais pour l’art tout son amour.

TERESA

Oh! funeste jour!
Dieu! prends pitié de mon amour!

ASCANIO

Oh! noble hardiesse!
Oh! le bon tour!

FIERAMOSCA

Ah! le démon rit de sa faiblesse;
Mais nous rirons à notre tour.

LE PAPE (à Cellini)

Pour ton travail quel temps faut-il?

CELLINI

S’il plaît à Dieu,
Cette journée encor m’est nécessaire.

LE PAPE

Te suffit-elle?

CELLINI

Oui, j’espère:
Depuis longtemps la fournaise est en feu.

LE PAPE (faisant signe aux gardes de se retirer)

Soit, j’y consens!...

(A ce mot, Cellini dépose son marteau et se rapproche du Pape.)

Mais, maître drôle,
Souviens-toi bien de ma parole:
Moi-même, à l’atelier, ce soir,
Expressément je viendrai voir
Comment ta fonte sera faite.
Or, si ta fonte n’a pas lieu
A la justice, de par Dieu!
Je livrerai ta tête.
Si Persée enfin n’est fondu
Dès ce soir tu seras pendu.
C’est, je le crois, bien entendu.

TERESA, ASCANIO, FIERAMOSCA ET BALDUCCI

Pendu!

LE PAPE

C’est, je le crois, bien entendu.

BALDUCCI

Mais, Très Saint-Père, il est capable
De finir en temps voulu,
Et Teresa...

LE PAPE

Allez au diable!
Ta fille et toi! C’est entendu:
A l’instant il sera pendu.

FIERAMOSCA

Mais, Très Saint-Père, il est capable
De finir en temps voulu,
Et Pompée...

LE PAPE

Allez au diable!
Pompée et toi! C’est entendu:
A l’instant il sera pendu.
Si tout ce soir n’est pas fondu
A l’instant il sera pendu.

TERESA, ASCANIO, FIERAMOSCA ET BALDUCCI

Pendu!

LE PAPE

C’est, je le crois, bien entendu.

Ensemble

TERESA ET ASCANIO

Pendu! pendu! pendu! pendu!
Si tout ce soir n’est bien fondu.
Eh! quoi, grand Dieu! lui! pendu!

BALDUCCI ET FIERAMOSCA

Pendu! pendu! pendu! pendu!
Si tout ce soir n’est bien fondu.
Alors le fat sera pendu!

CELLINI (ironiquement, au Pape)

Pour mes péchés quelle indulgence!
Ô très Saint-Père, que de bontés! pendu!

N° 20 – Final

Ensemble

LE PAPE

Ah! maintenant de sa folle impudence
Il n’ose s’applaudir.
Ah! c’était trop d’insolence,
Et je dois le punir.
Pas un saint, pas un ange
N’aideront à son bras.
Il bravait ma puissance.
Ah! c’en est fait; je n’ai plus d’indulgence.

CELLINI

Ah! je me sens trop de puissance,
Et, Dieu m’aidant, je dois réussir.
Dans le cœur j’ai trop de puissance
Pour me voir défaillir.
Je brave leur vengeance.
Dieu chérit la vaillance
Et la fait réussir.
Leur basse vengeance
Ne triomphera pas.

TERESA

Plus de chance!
Son sort est de périr!
Contre lui Dieu même se range.
Hélas! comment pourrait-il réussir?
Ah! c’en est fait! je perds toute espérance.
Seul contre tous, peut-il donc réussir?
Je n’ai plus qu’à mourir
De regrets, de souffrance!
Il n’est plus d’espérance!
Dieu même contre lui se range
Les saints ni les anges
Ne l’aideront pas.

ASCANIO

Qu’importe qu’on se venge!
Que la fange
Sur ses pas vienne à jaillir!
Dans le cœur il a trop de puissance
Pour défaillir.
Dieu chérit la vaillance,
Malgré tout j’ai bonne espérance
Et leur basse vengeance
Ne triomphera pas!

FIERAMOSCA ET BALDUCCI

Ah! maintenant que le drôle s’arrange!
Enfin il est prêt à périr.
Ô fureur, ô vengeance,
Hâtez-vous d’accourir.
C’était trop d’insolence.
Ah! cette fois tout assure ma juste vengeance,
Plus d’indulgence.
Ce hautain, ce fat,
Ce fier à bras,
A la fin le voilà mis à bas.

CHŒUR DE LA SUITE DU PAPE

Quelle impudence!
Quelle incroyable insolence!
C’en est trop.
Déjà le drôle aurait dû recevoir
Le prix de son impudence.
Quelle indulgence!
Le drôle n’en mérite pas!

Quatrième tableau

Le théâtre représente une partie de l’atelier de fonderie établi dans le Colisée. Au fond, un rideau cachant la fournaise et les ouvriers fondeurs. Deux portes, à droite et à gauche. Différents ouvrages de Cellini, en or, en argent, en bronze et en étain, répandus ça et là à terre, ou posés sur des dressoirs. L’horloge sonne quatre heures.

N° 21 – Entracte

SCÈNE VII

Ascanio

Ascanio entre en gambadant par la coulisse de gauche.

N° 22 – Air

ASCANIO (seul)

Tra, la, la, la, la, la...
Mais qu’ai-je donc? Tout me pèse et m’ennuie!
Mon âme est triste. Mais bah! tant pis!
Quand vient la mélancolie,
Que d’ennui j’ai le cœur pris,
Tra, la, la, la... moi je chante et je ris,
Moi soudain je m’étourdis.
C’est donc ce soir que l’on baptise,
Dans le feu notre enfant d’airain,
Le Colisée est son église,
Le Très Saint-Père est le parrain,
Et les témoins tout le peuple romain!

Tra, la, la, la, la, la...
Mais qu’ai-je donc, etc.

Ah! ah! ah! ah! la bonne scène!
– A moi, mes gardes! qu’on l’entraîne.
– Chut, Très Saint-Père... ou ce marteau...
– Tout beau! tout beau! je capitule;
Dès qu’on avance, je recule.
– Alors, primo, je veux ma grâce. – Concedo.
– Et secondo je veux Teresa. – Concedo.
Tout à coup le Saint-Père s’arrête,
De mon maître il lui faut la tête,
Rien que cela?
Ah! ah! ah! ah!
– Si Persée enfin n’est fondu,
Dès ce soir tu seras pendu.
Pendu! pendu! c’est convenu!
Ah! ah! ah! quelle faveur, Très Saint-Père, quelle faveur!

Mais qu’ai-je donc, etc.

(Ascanio, sur un geste de Cellini, entre par la coulisse de droite dans la fonderie d’ou sort son maître.)

SCÈNE VIII

Cellini

N° 23 – Récit et Air

CELLINI (seul et pensif)

Seul pour lutter, seul avec mon courage.
Et Rome me regarde! Rome!... Allons, vents inhumains,
Soufflez, gonflez les flots et vogue dans l’orage
La nef de nos sombres destins!
Quelle vie, quelle vie!

Air

Sur les monts les plus sauvages
Que ne suis-je un simple pasteur,
Conduisant aux pâturages
Tous les jours un troupeau voyageur!
Libre, seul et tranquille,
Sans labeur fatiguant,
Errant loin des bruits de la ville,
Je chanterais gaîment;
Puis le soir dans ma chaumière,
Seul, ayant pour lit la terre,
Comme aux bras d’une mère
Je dormirais content.

Sur les monts les plus sauvages, etc.

SCÈNE IX

Cellini, Ascanio, Chœur d’ouvriers fondeurs, en dehors

N° 24 – Chœur

LE CHŒUR

Bienheureux les matelots,
Ces enfants des flots!

CELLINI (avec humeur)

Allons! encor cette chanson plaintive!

LE CHŒUR

Sur la mer joyeusement
Ils suivent le vent.
Oh!

CELLINI

Toujours avec cet air quelque malheur arrive.

LE CHŒUR

Et quand sombre leur vaisseau,
L’onde est leur tombeau.
Oh!

ASCANIO (entrant, à part)

Funeste présage
Que ce chant-là!

CELLINI

Jamais mon ouvrage
Ne réussira
S’ils perdent courage.

(s’adressant avec énergie à ses ouvriers)

C’est d’un fleuve de métaux
Que nous sommes matelots!
Régner sur l’onde est un jeu,
Quand on règne sur le feu!

ASCANIO ET CELLINI

Allons, enfants, du cœur!
Redoublez tous de vigueur!
Allons, du cœur!
Mélangez le fer et l’étain;
Au succès nous boirons demain!

LE CHŒUR (plus tristement encore)

Bienheureux les matelots,
Ces enfants des flots!

N° 25 – Récitatif

CELLINI (prenant un tablier pour le ceindre autour de lui)

Vite, au travail, sans plus attendre!

(On frappe à la porte.)

Mais qui fait tout ce fracas?

ASCANIO (qui a ouvert, revenant précipitamment)

Fieramosca!

SCÈNE X

Les précédents, Fieramosca, et deux spadassins, porteurs d’immenses rapières

CELLINI

Que veut ce sot avec ses fiers-à-bras?

FIERAMOSCA (avec gravité)

Cellini, je viens de ce pas
En enfer te faire descendre!

CELLINI

En enfer me faire descendre?
Explique-toi, mauvais bouffon.

FIERAMOSCA

Eh bien! je viens te demander raison
De tes injures...

CELLINI

Toi, poltron? Tu ne ris pas?

FIERAMOSCA

C’est tout de bon.

ASCANIO

C’est tout de bon?

FIERAMOSCA

Et sur-le-champ...

ASCANIO

Sans prendre haleine!

FIERAMOSCA

Sur l’heure...

CELLINI

Mais...

FIERAMOSCA

Allons!

CELLINI

Je ne puis sortir.

FIERAMOSCA

Tu recules?

CELLINI (bondissant d’indignation)

Dégaine! Nous nous battrons ici.

FIERAMOSCA

Non, non! si je te tue en ta maison
Je suis un assassin.
C’est la loi, je le sais.

CELLINI

Ah ! maudit baladin!
Je vois ce que tu veux.
M’empêcher de rien faire;
Mais, grâce à Dieu, j’espère
Te donner promptement
Une bonne leçon. Ton rendez-vous?

FIERAMOSCA

Ici, tout près, derrière
Le cloître Saint-André, nous t’attendons.

CELLINI

C’est bon. Va devant, je te suis.

FIERAMOSCA (jetant à Cellini des regards farouches)

Bien, qu’il ose se rendre,
En enfer je le fais descendre!

(Il sort avec les deux spadassins par la porte de gauche.)

SCÈNE XI

Cellini, Ascanio

CELLINI

Quel contretemps que ce duel-là!
Vite, allons, ma rapière!

(Ascanio va la chercher. La porte s’ouvre, et Teresa entre en habit de voyage.)

SCÈNE XII

Cellini, Teresa, entrant en habit de voyage

CELLINI (sans se retourner)

Encor, Fieramosca!

(apercevant Teresa et courant à sa rencontre)

Teresa! Dieu du ciel! Teresa!

TERESA

Mon père nous trahit!

CELLINI

Comment, que dis-tu là?

TERESA

Mon père nous trahit!
Tu sais que le Saint-Père,
Malgré tant de colère
A décidé que Toscan ni Romain
Jusqu’à ce soir n’aurait droit à ma main.

CELLINI

Eh bien!

TERESA

Bravant cet ordre saint, mon père
A voulu m’éloigner de la ville; mais moi
Je me suis échappée
Et je reviens à toi!

SCÈNE XIII

Teresa, Cellini, Ascanio

ASCANIO (rentrant, une épée à la main, sans voir Teresa)

Maître, voici ton épée.

TERESA

Une épée! où vas-tu?

CELLINI

Je reviens à l’instant.

TERESA

Non! non! tu vas certainement
Te battre!... reste ici!

CELLINI

Je ne le puis, vraiment!

TERESA

Je m’attache à tes pas.

CELLINI

Ne crains rien, chère enfant;
Je m’en vais envoyer au diable
Ton futur époux, ton amant!

TERESA

Fieramosca!

CELLINI

Le misérable! Il vient de m’insulter!

TERESA

C’est quelque guet-apens!
J’ai de sombres pressentiments!

CELLINI

Rassure-toi!

TERESA

Grand Dieu!

CELLINI

Ce n’est pas un Hercule;
Ce n’est qu’un vil bouffon
Dont la bravade est ridicule,
Et que je vais punir d’une rude façon.

(Il sort avec Ascanio.)

SCÈNE XIV

Teresa seule

TERESA

Eh quoi! Ma prière est vaine!
Me laisser seule ici!
Pour se battre il est parti.

CHŒUR D’OUVRIERS FONDEURS (derrière la scène)

Cellini! Cellini!

TERESA

Qu’entends-je? fuir?... rester?...

LE CHŒUR

Non! non! plus de travaux!
Laissons les fourneaux!

TERESA

Ah! s’il ne revient pas
Ma perte est certaine.

SCÈNE XV

Teresa, Francesco, Bernardino et le Chœur des ouvriers en tumulte, noirs de sueur et de fumée

N° 26 – Chœur

FRANCESCO, BERNARDINO ET LE CHŒUR

Peuple ouvrier,
Que l’atelier
Vite se ferme.
A bas les marteaux,
Pelles et ciseaux!
Laissons nos fourneaux!
Quittons les travaux!
Et que le repos
Enfin mette un terme
A tous nos maux!

TERESA

Dieu! quelle colère?
Que voulez-vous faire?

LE CHŒUR

Sortir tous d’ici!

TERESA

Eh! mais... mais Cellini...

LE CHŒUR

Le maître sans gêne
Nous laisse la peine;
Ah! pour l’enrichir
C’est par trop souffrir!

TERESA

De la patience
Cellini s’avance,
Il va revenir.
Ah! que devenir?

LE CHŒUR

Nous voulons sortir!
A nous sur la terre
Labeur et misère,
A nous le malheur,
Au maître l’honneur!

TERESA

Allons, du courage,
Reprenez l’ouvrage!
Vous serez, je gage,
Bien payés demain.

LE CHŒUR

Demain?
Nous sommes sans pain,
Nos enfants ont faim!

TERESA

Ô sainte Madone,
Hélas! n’abandonne
Jamais mon époux!
Je m’attache à vous!

LE CHŒUR

Allons-nous-en tous!
Non, non, laissez-nous,
C’est pure folie!

TERESA

Je vous en supplie!

SCÈNE XVI

Les précédents, Fieramosca, entrant à gauche

N° 27 – Scène et Chœur

TERESA (apercevant Fieramosca)

Ah! ciel! il est mort!

(Elle tombe évanouie. Francesco et Bernardino s’approchent de Teresa et la soutiennent.)

LE CHŒUR

D’où vient ce transport?
Qu’est-ce donc? Secourons-la.
Elle perd la vie!

FIERAMOSCA (étonné)

Ah! que signifie
Cette clameur-là?

TERESA

Ô bons ouvriers!
Vengez votre maître
Tué par ce misérable!
Aux bras meurtriers!

LE CHŒUR

Quoi? L’infâme traître
A tué le maître!

TERESA

C’est un spadassin!

LE CHŒUR

A mort! l’assassin!

FIERAMOSCA (se débattant)

Ah! point de colère!
Je suis votre ami !

(Les ouvriers, en le secouant, font tomber de l’or de ses poches.)

LE CHŒUR

Quoi! tant d’or sur lui!
Qu’en voulait-il faire?

FIERAMOSCA

Je venais en frère vous faire
Gagner un meilleur salaire
Hélas! que celui qu’on vous donne ici.

LE CHŒUR

Au diable! merci!
De ton vil salaire
Que pouvons-nous faire
Pour l’égorgeur
Du grand ciseleur?
Vite, à la chaudière!

FIERAMOSCA

Ah! je suis votre ami!

SCÈNE XVII

Les précédents, Cellini et Ascanio entrant

CELLINI

Holà! qu’est ceci?

LE CHŒUR ET TERESA (sautant au cou de Cellini)

Grand Dieu! Cellini!

CELLINI

Eh! oui, me voici!

TERESA

Quel bonheur! la vie
Ne t’est pas ravie,
Ô mon cher époux!

LE CHŒUR

Nous l’avons cru tous.

CELLINI

Ah! rassurez-vous

(à Fieramosca, qui souffle comme un bœuf)

Chez moi, téméraire,
Que viens-tu donc faire,
Quand le fer en main
Je t’attends en vain?

FIERAMOSCA (tremblant)

Je venais sans mystère...
Je viens...

LE CHŒUR (montrant l’argent qu’ils ont ramassé)

... pour tâcher de nous embaucher.

CELLINI

Comment! soudoyer
Tout mon atelier?
Je sens ma colère!

FIERAMOSCA (toujours plus tremblant)

Je viens... cher confrère...
Je viens...

CELLINI

Tu viens travailler.

LE CHŒUR

Comment? comment travailler?

CELLINI

Oui, oui, travailler...
Couvrez-moi ce drôle
D’un noir tablier,
Et dans l’atelier
Qu’il fasse son rôle,
Ou par Dieu!...

LE CHŒUR

Bien! c’est drôle!

TERESA, ASCANIO ET LE CHŒUR

Allons, fier Vulcain,
Accepte ce rôle,
Ou tu prends un bain
Dans un flot d’airain.

FIERAMOSCA (pendant qu’on l’habille)

J’aime mieux ce rôle
Que de prendre un bain
Dans un flot d’airain.

N° 28 – Chœur

FRANCESCO ET BERNARDINO

A l’atelier!

Ensemble

LE CHŒUR

Peuple ouvrier,
Rentre à pas leste,
Et que les marteaux,
Pelles et ciseaux
Achèvent le reste
De nos travaux.
Rentrons, et que les fourneaux
Sortant du repos
Achèvent le reste
De nos travaux.
Retournons aux fourneaux,
Reprenons nos travaux.

TERESA ET ASCANIO

Allons! aux fourneaux!
Et que les marteaux,
Pelles et ciseaux
Sortant du repos
Achèvent le reste
De vos travaux.

CELLINI, TERESA ET ASCANIO

Rentrez tous aux fourneaux!
Achevez vos travaux!
La bonne tournure!
Plaisante figure!

FIERAMOSCA

J’aime mieux ce rôle
Que de prendre un bain
Dans un flot d’airain.
Entrons aux fourneaux.

ASCANIO

Oh! l’excellent tour!

(Cellini et le chœur sortent.)

SCÈNE XVIII

Teresa, Ascanio

N° 29 – Récit

TERESA

Ah! le calme renaît dans mon âme inquiète,
Mais le ciel est encor bien noir.

ASCANIO

Du courage! avant la tempête
Au port nous entrerons ce soir.

(Il entre dans la fonderie.)

SCÈNE XIX

Teresa, Balducci, le Pape et sa suite, puis Cellini

N° 30 – Scène

Entrée du Pape et sa suite

BALDUCCI (stupéfait)

Teresa, ici! Fille rebelle!

LE PAPE

Arrêtez, Balducci!

TERESA (aux genoux du Pape)

Ô pardon, Très Saint-Père!

LE PAPE

Relevez-vous, et dites-moi,
Qui vous amène ici, ma chère?

BALDUCCI

En vérité...

LE PAPE

Tenez-vous coi,
Mon Balducci, pour Dieu, silence!

TERESA

Mon père, usant de sa puissance,
A voulu m’éloigner de Rome sur-le-champ.
Mais comptant sur votre indulgence,
J’ai voulu, pour ce soir, rejoindre mon amant.

LE PAPE

C’est fort mal fait, ma chère enfant.
Il faut obéir à son père,

(regardant Balducci, et d’un ton sévère)

Quand même il manque à son devoir!
Ah! ça, ne pourrons-nous le voir,
Ce Cellini?

TERESA

Le voici, Très Saint-Père.

(Cellini entre vivement, puis salue le Pape.)

LE PAPE

Eh bien! démon, as-tu fini?

CELLINI

Non, pas encore; mais, Dieu merci,
Tout va très bien; sous la chaudière
Le feu redouble, et la matière
N’attend plus que sa sainteté
Pour descendre avec majesté
Dans les entrailles de la terre.

BALDUCCI

Le fanfaron!

LE PAPE

Fausse gaîté!
Avec son sang-froid affecté
Le drôle en ce moment m’outrage;
Mais patience!... Allons, commence.

SCÈNE XX

Les précédents

N° 31 – Final

Le rideau se lève et laisse voir l’intérieur du Colisée où est établie la fonderie. Au fond, le cirque est garni de spectateurs; à  droite, le fourneau tout en feu et une échelle conduisant à la chaudière; au milieu, la rigole destinée à recevoir le métal en fusion. Il fait nuit, l’atelier est éclairé par des torches. A gauche, un siège d’honneur où le Pape prend place, entouré de sa suite.

FIERAMOSCA (en fondeur, accourant tout joyeux)

Du métal! du métal! Il leur faut du métal,
Ou bien nous suspendons l’ouvrage.

CELLINI

Que dis-tu, fondeur infernal?

FIERAMOSCA

Du métal! Ou nous suspendons l’ouvrage!

CELLINI

Je vais voir... Contretemps fatal!

(Il se dirige vers la fournaise.)

BALDUCCI (reconnaissant Fieramosca)

Fieramosca! quel équipage!

FIERAMOSCA (embarrassé)

Oh! je conviens...

BALDUCCI

Quel noir visage!

Vraiment, je ne vous comprends pas.

FIERAMOSCA

Entre artistes ne doit-on pas
S’entr’aider?

CELLINI (revenant l’air soucieux, à Fieramosca)

A l’ouvrage!

(Fieramosca, sur un geste impérieux de Cellini, retourne à la fournaise et Cellini le suit presque aussitôt.)

Ensemble

TERESA ET ASCANIO

Quelle pâleur sur son visage!
Ô Dieu! ne l’abandonne pas!

BALDUCCI ET LE PAPE

Quelle pâleur sur son visage!
Je le crois dans un mauvais pas!

CELLINI (revenant, l’air brusque et agité)

Pardonnez, il faut l’œil du maître...

BALDUCCI (ironique)

Quelle belle œuvre enfin va naître!

CELLINI

De métal je viens de repaître
La fournaise, elle est toute en feux;
A présent tout va pour le mieux.

(Les ouvriers travaillent avec un redoublement d’activité.)

FRANCESCO ET BERNARDINO (accourent effrayés)

Maître, maître!
La fonte se fige!

TOUS

La fonte se fige!

FRANCESCO ET BERNARDINO

Du métal!

CELLINI

Tout est-il fondu?

FRANCESCO ET BERNARDINO

Tout! il en faut d’autre, vous dis-je!

CELLINI

Je n’en ai plus. Je suis perdu!

LE PAPE

Le fanfaron est confondu!

BALDUCCI

Le spadassin sera pendu!

TOUS

Il n’en a plus. Il est perdu!

BALDUCCI

Vous, un homme, quoi! de génie,
Un rien vous met à l’agonie?
Quelles terreurs?
Votre science est infinie.
Faut-il donc vous désespérer?

LES OUVRIERS

Du métal! du métal!

FRANCESCO

Eh bien, maître, le temps se presse;
Le feu s’éteint.

CELLINI (balbutiant)

Attends!... que faut-il... je suis...
Que faut-il que je fasse?

LES OUVRIERS (redoublant de cris)

Du métal! du métal! du métal!

CELLINI (exaspéré, levant les mains au ciel)

Seigneur, use de ton pouvoir!
Dans ta main est le seul remède.
Si tu ne veux pas que je cède
Au désespoir,
Aide-moi donc, puisque je m’aide!...

BALDUCCI

Prier! le moment est mauvais.
Assurez d’abord le succès;
Vous rendrez grâce au ciel après.

CELLINI

Je suis sauvé! Dieu m’est en aide!...

(à Francesco et à Bernardino)
Prenez tout ce que je possède!
Courez, ne laissez rien dans l’atelier.

FRANCESCO ET BERNARDINO

Quoi! tous vos chefs-d’œuvre?

CELLINI

Courez, courez, n’importe!...
Or, argent, cuivre, bronze, emporte,
Et jette tout dans le brasier.

(Francesco et Bernardino sortent en courant. Bientôt on les voit reparaître au fond du théâtre suivis d’Ascanio et d’autres ouvriers, chargés de divers ouvrages de ciselure en or et en bronze qu’ils lancent dans la fournaise. Ascanio à l’exemple de son maître saisit un candélabre, et Cellini s’emparant de tous les ouvrages de ciselure qui sont à sa portée, va les jeter dans la fournaise.)

Ensemble

TERESA

Hélas! la force m’abandonne!
Va-t-il malgré tout réussir?

LE PAPE (debout sur l’estrade)

Vraiment! son audace m’étonne;
Va-t-il malgré tout réussir?

BALDUCCI

Ma foi! la raison l’abandonne!
Le fou se ruine à plaisir.

(On entend une détonation ; c’est le couvercle de la chaudière qui saute.)

TERESA, LE PAPE ET BALDUCCI

Ah! quel fracas! que croire?

(Les femmes et les enfants des ouvriers entrent en scène.)

CELLINI (se précipitant désespéré sur l’avant-scène)

Je suis perdu!

LES OUVRIERS (au fond du théâtre)

Vivat, vivat! maître vivat!

(A ce cri, tous les regards se tournent vers la chaudière d’où s’élance un torrent de métal liquide qui se précipite dans la terre.)

LES OUVRIERS ET LES SPECTATEURS

Victoire!

FIERAMOSCA (noir de fumée, perçant la foule pour arriver jusqu’à Cellini)

Allons, allons, faites-moi place,
Ce cher ami, que je l’embrasse.

BALDUCCI (menant Teresa à Cellini)

Il réussit! j’en étais sûr!
Ma fille, embrasse ton futur!

CELLINI (à part)

C’est à qui sera le plus lâche,
Maintenant...

(haut)

Saint-Père, j’ai terminé ma tâche.

LE PAPE (descendu de son siège)

Puisque Dieu lui-même a béni
Et tes travaux et ta hardiesse,
J’acquitte à l’instant ma promesse,
Et je te pardonne, ô Cellini!

CELLINI

Ô ma Teresa!

TERESA

Ô Cellini!

(Le Pape sort avec sa suite.)

FRANCESCO, BERNARDINO ET LE CHŒUR

Viva! viva!

TERESA, ASCANIO ET FIERAMOSCA

Gloire immortelle!

LES OUVRIERS

L’or comme un soleil luit,
Le rubis étincelle
Comme un feu dans la nuit.

TERESA, ASCANIO, FIERAMOSCA, FRANCESCO, BERNARDINO ET BALDUCCI

Gloire à lui!

TOUS

Les métaux, ces fleurs souterraines
Aux impérissables couleurs,
Ne fleurissent qu’au front des reines,
Des rois, des papes, des grands-ducs, et des empereurs.
Honneur aux maîtres ciseleurs!

FIN

© Monir Tayeb et Michel Austin. Tous droits de reproduction réservés.

Acte 1

Benvenuto Cellini (Paris 1) main page/ page principale