FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

du 8 juin 1890 [p. 1]


Revue Musicale

Théâtre de l’Odéon: (Société des grandes auditions musicales de France). Première représentation de Béatrice et Bénédict
    opéra en deux actes, imité de Shakespeare, paroles et musique d’Hector Berlioz.

    En ce temps-là le grand-duché de Bade était gouverné par deux souverains dont l’un était beaucoup plus riche et aussi beaucoup plus magnifique que l’autre. Le premier avait son palais a Carlsruhe, ville régulièrement bâtie et triste ; le second régnait à Baden-Baden, ville d’élégance et de plaisirs située au pied de verdoyantes collines dans un parc admirable aux grandes allées de chênes, tout peuplé de villas et de chalets enguirlandés de fleurs. C’est là qu’on venait de préférence, de tous les coins du monde, mais de Paris surtout, pendant la belle saison. — On y venait aussi de Berlin. — Ceux-ci, pour s’abreuver aux sources bienfaisantes ; ceux-là, pour tenter la fortune, qui, à Bade comme ailleurs, ne leur souriait pas toujours. Mais la vie y était facile et gaie ; les oiseaux chantaient pour tout le monde ; la musique réconfortait les malades et consolait les pontes malheureux. Ah ! les charmans souvenirs et qu’ils sont loin de nous déjà !

    L’un des deux souverains, de souche plébéienne, mais de fort bonne maison, s’appelait tout simplement Bénazet. Il avait des goûts d’artiste et aimait la musique avec passion, ayant une prédilection toute particulière pour celle de Berlioz et se souciant médiocrement de ceux qui ne pensaient pas comme lui. C’était un souverain absolu. Son maître préféré n’avait qu’un signe à faire : les deux orchestres de Carlsruhe et de Strasbourg étaient à ses ordres, et les premiers chanteurs du monde venaient s’incliner devant lui. Ainsi s’organisaient, à peu près chaque année, des concerts dont la renommée était européenne et dont un Mécène, vraiment digne de ce titre, pouvait seul offrir le luxe à ses invités.

    Les premiers fragmens des Troyens furent exécutés à Bade avec le chanteur Lefort et Mme Pauline Viardot, alors dans tout l’épanouissement de son admirable talent. Et le jour où le petit théâtre du Salon de conversation se trouva être de proportions trop exiguës, on en construisit un autre dans le voisinage, élégant, spacieux, pourvu du nécessaire et même du superflu : on pouvait y chanter et y danser tout à l’aise. C’est par un opéra inédit de Berlioz, Béatrice et Bénédict, que cette jolie salle de spectacle a été inaugurée le 9 août de l’année 1862. Le succès fut très grand, ainsi que les historiographes attachés à la cour de Bade et quelques critiques venus tout exprès de Paris furent unanimes à le constater.

    Béatrice et Bénédict ne tient pourtant qu’un rang secondaire dans l’œuvre de Berlioz. C’est une comédie de Shakespeare : Beaucoup de bruit pour rien (j’aurais pu comme d’autres donner le titre en anglais) qui en a fourni le sujet. Mais de la comédie shakespearienne qui tourne au drame par l’accusation que porte contre Héro don Juan, frère naturel du prince d’Aragon, don Pèdre, Berlioz n’a pris que l’épisode des amours de Béatrice et de Bénédict. L’intervention du maître de chapelle Somarone, personnage bouffon, est de lui. Qui faut-il reconnaître dans cette caricature ? Fétis, dit-on, que Berlioz n’aimait guère et auquel il prête (on ne s’explique pas bien pourquoi) un mot dit par Spontini, qu’il admirait, aux artistes du théâtre de Berlin conviés à la première répétition d’Olympie : « Ceci est un chef-d’œuvre ! »

    L’occasion était bonne, ayant un vieux pédant de musicien sous la main, pour accabler d’un nouveau sarcasme cette pauvre fugue dont il s’était si cruellement moqué dans la Damnation de Faust, tout en écrivant au début de ce chef-d’œuvre une des plus admirables fugues mélodiques connues.

    Ce grand esprit, peut-être par cela même qu’il était un grand esprit, était plein de contradictions et de bizarreries. Il criblait d’épigrammes les plus mordantes, les plus acérées le public parisien et se lamentait de ne pas obtenir ses suffrages ; il se moquait de la fugue, il la parodiait, et trouvait qu’elle pouvait, à l’occasion, être de quelque ressource au compositeur. Tout dépendait peut-être à ses yeux de la manière de s’en servir. Il était l’ennemi juré des cadences surannées, des répétitions de mots, des vieilles formules qu’il reprochait particulièrement aux faiseurs d’opéras comiques de son temps, et voilà que, dans le premier opéra comique qu’il écrit, il cède lui aussi à la manie de ces fatigantes redites, de ces cadences surannées, de ces vieilles formules !

    Son sentiment de la déclamation lyrique, qui se manifeste dans plus d’une page de Béatrice et Bénédict avec une élévation, une puissance dignes de Glück, s’évanouit tout à coup pour faire place à des banalités de style qui, relevées par lui chez certains musiciens, sont l’objet de ses railleries et de son mépris. C’est à se demander, tant l’ensemble de la composition est peu homogène, si c’est le même cerveau qui l’a enfantée, si c’est la même main qui y a travaillé. La griffe du maître y est pourtant ; si elle n’apparaît guère dans le contour mélodique, cherchez-la dans l’orchestre, vous l’y trouverez. Voilà pourquoi, après avoir écouté avec ravissement le magnifique andante de l’air de Béatrice : « Il m’en souvient », inspiration sublime, je n’ose trop m’affliger de la péroraison de l’allegro : « Tombe victime, tombe victime, tombe victime de l’amour », tant il y a d’ingénieuses recherches dans l’accompagnement et dans l’orchestre depuis le commencement jusqu’à la mesure finale de cet allegro.

    Et puis le souffle des Troyens y passe, et il me semble que j’entends comme un écho lointain des angoisses d’Enée au moment de quitter Carthage, dans l’amoureuse plainte de Béatrice.

    Je n’ai pas à insister sur la pure et indiscutable beauté du duo entre Héro et Ursule. Ce morceau est célèbre : le concert l’a popularisé. Et j’avoue l’avoir rarement entendu aussi bien chanté que par Mlle Levasseur et Mme Landi. Mais voyez donc ce public qui, dans son enthousiasme un peu irréfléchi, ne peut pas attendre qu’il soit fini pour l’applaudir ! Ah ! que l’excès de zèle est en tout une chose nuisible ! Je tremblais que les bravos intempestifs, qui avaient éclaté après la première partie, ne vinssent me tirer de mon extase, pendant l’exquis, l’adorable murmure d’orchestre qui accompagne la sortie d’Ursule et d’Héro. Que m’a-t-on raconté : qu’un de mes confrères avait signalé des « duretés harmoniques » dans maint passage de cet admirable duo ? On a mal entendu, j’imagine ; c’est « beautés harmoniques » qu’il a dû dire.

    Deux morceaux ont été ajoutés par Berlioz à la partition de Béatrice et Bénédict, après la représentation de Bade : un trio qu’il fait chanter par Héro, Béatrice et Ursule et un chœur lointain avec accompagnement de harpe. Ces deux morceaux sont délicieux.

    Rien de plus original, de plus délicatement instrumenté que la Sicilienne dansée au premier acte et qui sert de préface à l’acte suivant. Ce n’est pas trop que de l’entendre deux fois.

    Je glisse sur l’air d’Héro pour souligner, dans le duo entre Bénédict et Béatrice, des phrases qui m’ont encore fait penser aux Troyens, à Enée surtout, et auxquelles il va sans dire que j’ai pris un certain plaisir : à celle-ci, par exemple, que Benédict répète deux fois :

    Je suis insensible
Et c’est un vrai bonheur pour nous
Qu’adoré de toutes les femmes
Je ne sois point aimé de vous…

    Mais le charme finit quand commence la péroraison du duo. Il y a pourtant là une grande intensité de passion et de très saisissans mouvemens d’orchestre.

    Tenez, j’ai là sous les yeux le beau et très intéressant livre de M. Adolphe Jullien ouvert à la page où est gravé un portrait très ressemblant de Berlioz, une photographie faite peu d’années avant sa mort. Ce portrait me regarde, me fascine, me trouble. Et je lis dans les yeux du maître comme un reproche. Un peu de critique l’aurait-il chagriné ?

    Admirons sans réserve maintenant le trio si finement dialogué des trois hommes, l’épithalame « grotesque » avec la variété qu’apporte au second couplet, en se superposant sur le thème de la fugue, le contre-sujet que Somarone vient d’improviser ; le rondo de Benédict si pimpant, si alerte et la belle marche nuptiale avec son joli dessin persistant dans l’accompagnement et la puissante sonorité qui résulte de l’accouplement des instrumens et des voix. Le pétillant motif allegretto de l’ouverture, avec ses joyeux triolets, reparaît dans le scherzo-duettino par lequel se termine la partition de Béatrice et Bénédict.

    M. Engel a obtenu un double succès de chanteur et de comédien ; M. Badiali, du théâtre de la Monnaie, est un excellent Claudio ; j’ai déjà cité avec éloges Mlle Levasseur et Mme Landi ; et, quand j’aurai complimenté M. Queulain (Léonato) et les trois artistes de l’Odéon qui, naturellement, n’ont brillé que dans le dialogue, je n’aurai plus qu’à adresser de très sincères félicitations à Mme Bilbaut-Vauchelet, une Béatrice de tous points réussie, dont on a fort admiré le talent et la beauté.

    J’ai été ému par les poétiques strophes de M. Lefebvre, déclamées par l’élégante Mlle Bartet devant le buste de Berlioz, et j’aurais voulu qu’une ovation bien méritée fût faite à l’incomparable orchestre de M. Charles Lamoureux.

    Voilà un magnifique début pour la Société des grandes auditions musicales de France qui assurément ne s’arrêtera pas en si beau chemin. On peut juger par ce qu’elle vient de nous donner de ce qu’il est possible d’attendre d’elle dans l’avenir : la Prise de Troie, par exemple.

    […]

E. REYER      

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 15 octobre 2011.

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