FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 14 novembre 1886 [p. 1]


REVUE MUSICALE. 

Les Troyens à l’Opéra.

    C’était peu de temps après les représentations des Troyens au Théâtre-Lyrique et quelques années avant la guerre [1863]. J’étais à Weimar. Mon ami Edouard Lassen, second maître de chapelle (premier aujourd’hui) du théâtre grand-ducal, m’avait fait inviter à la représentation de gala qui devait avoir lieu le jour de la fête de la grande-duchesse. Le lendemain de mon arrivée, on me prévint que j’allais être présenté à la cour.

    L’étiquette, dans les petites cours allemandes, a toujours été et est encore des plus rigoureuses. Tout ce qui touche au costume, aux titres et préséances y est minutieusement règle. Je n’avais apporté avec moi que le costume de soirée traditionnel. Peut-être, en ma qualité d’étranger, m’aurait-on accepté sans la culotte courte ; mais le chapeau à cornes était de rigueur. Et nous voilà, Lassen et moi, courant la ville et entrant chez tous les chapeliers, approvisionnés de coiffures de toutes formes, mais n’ayant pas un seul bicorne en magasin ! Comment faire ? L’heure de la cérémonie approchait : hauts fonctionnaires et agens diplomatiques étaient déjà au rendez-vous, ébauchant peut-être des sourires, comme les courtisans d’un roi que j’ai connu, pour être prêts à offrir une physionomie gracieuse à l’entrée du souverain. Heureusement, le hasard nous fait rencontrer la femme du violoncelliste C… Je lui conte mon embarras. « Qu’à cela ne tienne, me dit-elle aussitôt, j’ai votre affaire. » Dix minutes plus tard, je voyais arriver chez moi, soigneusement enveloppé, un couvre-chef monumental, avec des cornes superbes, orné d’une cocarde immense, et tel que je n’en avais jamais vu de pareil. Je m’acheminai vers le palais, sans m’inquiéter des propos ironiques et des exclamations que j’entendais sur mon chemin : le chapeau dont j’étais coiffé, très populaire à Weimar, avait été reconnu : c’était celui de l’ordonnateur des pompes funèbres.

    J’entrai dans la salle de réception, le tenant sous le bras et essayant le mieux que je pouvais d’en dissimuler l’excessive dimension. Aussitôt qu’il m’aperçut, le grand-duc me fit appeler. Avec une aisance relative, je m’inclinai devant lui. Le souvenir de l’ordonnateur me gênait.

    Notre entretien dura fort longtemps, je m’en souviens, au grand étonnement des invités qui, pour la plupart, ignoraient qui j’étais, et ne comprenaient pas que Son Altesse en eût si long à me dire. Et savez-vous de quoi me parla le prince ? Des Troyens et de Berlioz qu’il aimait et admirait beaucoup ; de Berlioz et des Troyens pour lesquels il avait demandé l’hospitalité de l’Opéra, et par lettre autographe à l’empereur Napoléon III. Tout en se félicitant que sa recommandation eût été si gracieusement et si promptement accueillie, il me questionnait sur la façon dont l’œuvre avait été exécutée et sur l’accueil qui lui avait été fait. Je compris, alors, qu’il était de mon devoir de faire cesser la méprise du prince ; et, avec une franchise dont Berlioz me remercia quand je fus de retour à Paris, je lui avouai, sans plus de détours, que les Troyens avaient été joués non pas à l’Opéra par ordre de l’empereur, mais au Théâtre-Lyrique par la volonté de M. Carvalho. Le grand-duc m’écouta jusqu’au bout, ne laissa voir de son désappointement que juste ce qu’il en pouvait montrer, et m’indiqua avec bienveillance que notre conversation était terminée. J’eus deux fois encore l’occasion de causer avec lui pendant mon séjour à Weimar mais il ne fut plus question ni des Troyens ni de Berlioz.

    Eh bien ! le moment me semble opportun d’en causer avec les sympathiques directeurs de l’Opéra. Ce n’est pas la première fois, depuis la lettre autographe du grand-duc, et surtout depuis la mort de l’illustre compositeur, qu’on a songé à réclamer pour l’œuvre de Berlioz toutes les pompes de mise en scène, toutes les merveilles d’exécution dont dispose notre première scène lyrique. Et même il se peut bien que la lettre du grand-duc de Saxe-Weimar à l’empereur Napoléon III n’ait pas été une lettre morte, puisque Berlioz, dans ses Mémoires, raconte que, un jour, Alphonse Royer le prit à part et lui dit : « Le ministre d’Etat m’a ordonné de vous annoncer qu’on allait mettre à l’étude, à l’Opéra, votre partition des Troyens, qu’il voulait vous donner pleine satisfaction. » Seulement, « cette promesse, ajoute Berlioz, faite spontanément par S. Exc., ne fut pas mieux tenue que tant d’autres…. » et, après une longue attente inutile, « las de subir tant de dédains », il céda aux « sollicitations amicales » de M. Carvalho et consentit « à lui laisser tenter la mise en scène des Troyens à Carthage (1) au Théâtre-Lyrique, malgré l’impossibilité manifeste où il était de la mener à bien… »

    Mais pourquoi ne poursuivrions-nous pas l’intéressant récit de cette odyssée ? « M. Carvalho venait d’obtenir du gouvernement une subvention annuelle de 100,000 fr. Malgré cela, l’entreprise était au-dessus de ses forces ; son théâtre n’est pas assez grand, ses chanteurs ne sont pas assez habiles, ni ses chœurs ni son orchestre suffisans. Il fit des sacrifices considérables ; j’en fis de mon côté. Je payai de mes deniers quelques musiciens qui manquaient à son orchestre ; je mutilai même en maint endroit mon instrumentation pour la mettre en rapport avec les ressources dont il disposait. Mme Charton-Demeur, la seule femme qui pût chanter le rôle de Didon, fit à mon égard acte de généreuse amitié en acceptant de M. Carvalho des appointemens de beaucoup inférieurs à ceux que lui offrait le directeur du théâtre de Madrid. Malgré tout, l’exécution fut et ne pouvait manquer d’être fort incomplète. Mme Charton eut d’admirables momens ; Monjauze, qui jouait Enée, montra à certains jours de l’entraînement et de la chaleur ; mais la mise en scène, que Carvalho avait voulu absolument régler lui-même, fut tout autre que celle que j’avais indiquée ; elle fut même absurde en certains endroits et ridicule dans d’autres. Le machiniste, à la première représentation, faillit tout compromettre et faire tomber la pièce par sa maladresse dans la scène de la « Chasse pendant l’orage ». Ce tableau, qui serait à l’Opéra d’une beauté sauvage saisissante, parut mesquin, et, pour changer ensuite le décor, il fallut cinquante-cinq minutes d’entr’acte. D’où il résulta, le lendemain, la suppression de l’orage, de la chasse et de toute la scène. »

    Puis, après quelques détails sur l’exécution, un compliment, rarement mérité, aux chanteurs qui n’ont pas changé « une seule note » à leur rôle et un vigoureux coup de patte donné en passant aux critiques dont il avait dû subir les injures, aux critiques aboyans comme il les appelle, Berlioz donne la nomenclature, un peu longue, des morceaux qui furent supprimés tant pendant les études qu’aux cours des représentations.

    Mais ce que Berlioz ne dit pas, probablement parce qu’il ne l’a jamais su, c’est que M. Carvalho ajoutait à la recette, chaque fois qu’il jouait les Troyens, les maintenant ainsi sur l’affiche pendant vingt et une représentations, et faisant profiter de sa générosité le compositeur… et le droit des pauvres.

    Meyerbeer ne manqua pas une seule représentation des Troyens ; je l’apercevais, chaque soir, assis à la même place et très attentif ; quand, à la fin de la soirée, j’allais lui serrer la main, je le trouvais toujours fort impressionné par les mâles beautés et les exquises délicatesses de cette œuvre si puissante et si poétique. L’interprétation, en somme, valait mieux que ne voulait en convenir Berlioz, et la mise en scène, bien que peu luxueuse il est vrai, ne nous semblait nullement ridicule. Que n’eût pas fait M. Carvalho si les libéralités du gouvernement l’y avaient aidé davantage ; que ne ferait-on pas dans un théâtre où les ressources de tout genre sont nombreuses, je dirai presque innombrables, et qui, même en temps de république, est royalement subventionné ? Berlioz ne put obtenir du directeur du Théâtre-Lyrique, pour l’intermède de la chasse, les cascades bouillonnantes, les nymphes échevelées et les satyres, armés de branches d’arbres enflammées, qu’il jugeait indispensables à l’effet pittoresque et même à l’effet musical de ce tableau. On nous en ferait voir bien d’autres à l’Opéra.

    Les directeurs de notre grande Académie de Musique et de Danse, dont l’activité légendaire est une des qualités les plus enviables, pourraient monter les Troyens en moins de trois mois et être prêts de façon à faire coïncider la première représentation avec l’anniversaire de la mort de Berlioz (8 mars 1869). Quant à la distribution des rôles, la voici :

    Mme Caron chanterait Didon et y serait de tous points admirable ; Mlle Richard ne ferait peut-être pas fi du rôle d’Anna ; Mlle Edith Ploux, qui est fort bien dans les travestis, jouerait Ascagne ; M. Sellier serait le grand Enée ; M. Delmas, une des plus belles voix de basse chantante qui soient à l’Opéra aujourd’hui, personnifierait on ne peut mieux le fidèle Narbal ; M. Ibos dirait à merveille les poétiques strophes du matelot Hylas, et M. Téqui, par dévouement, se chargerait, à coup sûr, du rôle d’Iopas. Je ne parle pas des rôles secondaires ; on n’aurait que l’embarras du choix.

    […]

(1) Deuxième partie du poème lyrique des Troyens, à laquelle Berlioz ajouta une introduction instrumentale (le Lamento) et un prologue. En parlant des Troyens, c’est de cette seconde partie seulement que nous prenons la liberté de demander la représentation à l’Opéra.

E. REYER      

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 15 octobre 2011.

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