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feuilleton

FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 30 JANVIER 1881 [p. 1-2]]

REVUE MUSICALE.

L’Enfance du Christ. — La statue de Berlioz.

    La première exécution de l’Enfance du Christ eut lieu à la salle Herz, sous la direction de Berlioz, le 12 décembre 1854. Les soli étaient chantés par M. et Mme Meillet, M. Battaille et M. Jourdan, M. Battaille remplissant les deux rôles d’Hérode et du Père de famille, écrits pour la même voix. C’était parfait.

    Il y a six ans, lorsque M. Colonne eut l’idée de faire entendre l’Enfance du Christ au Chàtelet, il voulut bien me consulter sur le choix des interprètes. Je lui désignai immédiatement Mlle Nilsson ou Mme Carvalho, M. Faure, M. Gailhard, M. Duchesne et M. Bouhy, en ajoutant que, s’il trouvait des artistes supérieurs à ceux-là, il ne devait pas hésiter à solliciter leur concours.

    M. Colonne éprouva sans doute quelque difficulté à composer son programme d’après les indications que je lui avais données, et il s’adressa à Mme Galli-Marié, à M. Prunet, à M. Taskin et à deux jeunes gens, élèves du Conservatoire, comme M. Taskin, et non encore couronnés. Avec ces noms-là (je fais cependant une exception pour Mme Galli-Marié, bien que le genre de voix de cette artiste, musicienne excellente, ne convînt guère à l’interprétation du rôle qui lui était confié, celui de la Vierge Marie) ; avec ces noms, dis-je, il était à peu près certain qu’on ne retrouverait pas au Châtelet le succès de la salle Herz. Et c’est en effet ce qui arriva. Heureusement, M. Colonne ne fut pas découragé par ce demi-échec, et l’on sait avec quelle persévérance, quel zèle et avec quel talent il a réussi depuis à imposer l’œuvre presque entière de Berlioz à l’admiration du public parisien. Après l’Enfance du Christ, ce fut Roméo et Juliette. Deux ans après, la Damnation de Faust fournit une longue série d’exécutions remarquables ; puis vinrent le Requiem, la Prise de Troie et la Symphonie fantastique, les ouvertures des Francs-Juges, de Benvenuto Cellini, du Carnaval romain tenant le public en haleine et remplissant les intervalles qui séparaient les concerts consacrés aux grandes œuvres du maître. Si bien qu’au Châtelet il n’est pas aujourd’hui de compositeur plus choyé, plus acclamé que Berlioz, et que l’absence de son nom sur un programme y fait un si grand vide, qu’aucun autre nom, si illustre qu’il soit, ne peut le combler. Alors, comme Berlioz n’a pas laissé d’œuvres inédites, d’œuvres posthumes, et que, pour un tel maître, les œuvres posthumes ne s’inventent pas, après avoir descendu le courant il a fallu le remonter. Et M. Colonne en est revenu à son point de départ, à l’Enfance du Christ.

    Ah ! quelle différence entre l’exécution d’aujourd’hui et celle d’il y a six ans ! Avec quelle délicatesse toutes les nuances sont rendues par l’orchestre, avec quelle sûreté cet orchestre est conduit ! Je pourrais bien reprocher à M. Colonne d’avoir un peu trop précipité le mouvement de « l’Adieu des bergers » ; mais je serais forcé d’avouer en même temps que l’effet de ce délicieux morceau n’y a rien perdu ; tandis qu’un peu de confusion s’est fait sentir pendant le chœur de la première partie : « Oui, par le fer qu’ils périssent », à cause de la difficulté qu’il y a à articuler nettement les paroles dans un mouvement trop rapide. J’aurais voulu aussi que la progression fût mieux observée dans le duo entre la Vierge Marie et saint Joseph à leur arrivée à Saïs. Mais ce sont là des critiques de détail auxquelles il convient de ne pas donner plus d’importance qu’elles n’en ont réellement, et qui, d’ailleurs, n’enlèvent que bien peu de chose à la perfection, au mérite de l’exécution.

    Je n’aurais pas conseillé aujourd’hui à M. Colonne de choisir pour solistes Mlle Nilson ou Mme Carvalho, M. Faure ou M. Bouhy, M. Gailhard ou M. Duchesne, ne voulant pas lui donner deux fois un conseil inutile ; mais j’aurais pu lui dire aujourd’hui, comme il y a six ans, qu’il est fort regrettable que ce ne soit qu’exceptionnellement qu’on puisse entendre au concert nos premiers artistes, même quand il s’agit de l’exécution de quelque œuvre de maître. Et je profite de l’occasion pour rappeler que M. Taskin, le jeune élève d’il y a six ans, fraîchement couronné alors, est devenu un des meilleurs chanteurs du théâtre de l’Opéra-Comique, un artiste dont M. Colonne eût été certainement très heureux d’obtenir le concours. Mais il était inutile d’y songer.

    Heureusement, M. Lauwers était libre, bien qu’il soit engagé à l’Opéra-Comique ; ou du moins M. Lauwers avait-il encore quelques mois, quelques semaines de liberté devant lui. Il a donc pu succéder à M. Taskin dans le rôle de saint Joseph ; et bien qu’il n’y ait trouvé ni les mêmes effets ni les mêmes succès que dans celui de Méphistophélès de la Damnation de Faust, il s’y est fait applaudir et l’a chanté avec beaucoup de simplicité et de conviction, avec la conviction surtout qu’il chantait de la musique infiniment supérieure à celle qu’il chantera peut-être ailleurs. Et comme M. Lauwers est un excellent musicien, il n’a introduit dans son rôle ni rallentando, ni changement d’aucune sorte, ce qui est pourtant un privilège dont les chanteurs tant soit peu renommés et même ceux qui ne le sont pas du tout ont, à toutes les époques, largement usé.

    On ne peut dire que Mlle Vergin ait une belle voix, ni une voix très étendue ; mais avec quel sentiment, avec quel art elle use du peu de ressources que la nature lui a données ! Et moi qui n’ai jamais montré qu’un enthousiasme très modéré pour ces merveilleux instrumens qui roucoulent comme des rossignols ou comme des fauvettes, j’avoue que la voix malade, défectueuse de Mlle Vergin m’émeut profondément et que j’éprouve à l’entendre, malgré ses défaillances et ses efforts, un charme réel. C’est une musicienne, qui chante, une musicienne qui comprend ce qu’elle chante et qui y met toute sa passion, toute son âme. Elle a compris le rôle de la Vierge Marie comme elle avait compris celui de Marguerite, avec l’intelligence d’une véritable artiste.

    Mais voici un jeune débutant dont je lisais le nom pour la première fois sur un programme de concert, et qui m’a fort surpris par la façon tout à fait remarquable dont il a chanté la partie du Récitant, par l’accent de naïveté mystique qu’il a donné au premier air surtout qui est une des pages les plus délicieuses, les plus caractéristiques de l’ouvrage. Ce débutant, qui n’a la voix ni très forte ni très étendue, se nomme M. Bolly, et il est élève du Conservatoire. Je lui fais mon sincère compliment, et, tout jeune qu’il est, je pourrais le citer comme exemple à plus d’un chanteur expérimenté.

    Les rôles d’Hérode, du Père de famille, de Polydorus et du Centurion, — ces deux derniers personnages n’ayant à réciter que quelques phrases dialoguées au commencement de la première partie, — étaient remplis également par des élèves du Conservatoire : MM. Vernouillet, Crépaux, Dethurens et Devineau, trois basses et un ténor ou baryton. La voix de M. Crépaux est extrêmement grave ; celle de M. Vernouillet manque un peu d’ampleur. Il faut, pour les rôles du Père de famille et d’Hérode, des artistes doués de sérieuses qualités de diction et de style. Mais ces qualités si rares, peut-on s’attendre à les rencontrer chez de jeunes chanteurs encore sur les bancs de l’école ? M. Crépaux et M. Vernouillet ont fait ce qu’ils ont pu ; et, tout en étant insuffisans, se sont tirés très convenablement d’une tâche qui était de beaucoup au-dessus de leurs forces.

    Je n’ai que des éloges, et de sincères éloges, à donner à l’orchestre et aux chœurs qui ont chanté en perfection « l’Adieu des bergers » et, avec une sûreté d’intonation à satisfaire l’oreille la plus délicate, le chœur mystique sans accompagnement qui termine l’ouvrage.

    On aurait voulu entendre deux fois le « Divertissement des jeunes Ismaélites » tant à cause du charme exquis et de l’originalité de ce morceau que par la façon dont il a été exécuté par MM. Cantié, Corlieu et Franck.

    J’ai voulu simplement rendre compte de l’exécution de l’Enfance du Christ au Châtelet, en faire ressortir la supériorité sur celle qui eut lieu il y a six ans, et non point recommencer l’analyse si souvent faite déjà de cette œuvre « la plus étonnante » peut-être qu’ait écrite Berlioz. Je trouve cette appréciation dans une brochure publiée il y a quelques années déjà par un jeune écrivain très érudit et très enthousiaste de Berlioz, M. Georges de Massougnes. Dans cet opuscule consacré à l’analyse de trois des principaux ouvrages du maître : l’Enfance du Christ, Roméo et Juliette et les Troyens, outre l’appréciation que j’ai citée plus haut et qui répond tout à fait à mon sentiment personnel, il y a un passage qu’on me saura sans doute gré de reproduire : « ….. Je crains que les personnes à qui l’Enfance du Christ est inconnue ne se méprennent singulièrement et ne s’imaginent que Berlioz a fait là l’œuvre d’un curieux, d’un savant qui, passionné pour les vieilles légendes, aurait réussi à en tirer tout simplement un heureux pastiche, à peu près comme ce que Balzac, dans ses Contes drôlatiques, a pu faire pour les Cent Nouvelles nouvelles et les Contes de la reine de Navarre. Il n’y a rien de cela dans l’Enfance du Christ : Berlioz n’avait le tour d’esprit ni d’un curieux ni d’un bibliomane, mais une âme de poète où tous les sentimens humains se reflétaient. Aurait-il encore la foi chrétienne aujourd’hui où cette magnifique source d’inspiration semble tarie pour nos artistes ? Je l’ignore ; mais ce que j’affirme, c’est qu’en composant l’Enfance du Christ il a ressenti l’ardeur de cette foi, qu’il a été ému d’amour et de pitié pour l’Enfant Jésus comme on l’était au Moyen-Age ; qu’il a compris tout à coup et profondément la poésie du sacrifice, le charme de la prière et de l’extase, car ce n’est pas avec l’intelligence seulement qu’on crée de pareilles œuvres. Malgré nos pauvres théories des milieux, qui veulent tout expliquer par un seul mécanisme, l’Enfance du Christ est une œuvre toute vibrante, qui semble avoir jailli du cœur d’une époque pieuse, et c’est peut-être l’inspiration la plus véritablement religieuse qui ait été trouvée depuis deux cents ans ; mais, que le phénomène aujourd’hui soit isolé ou non, on ne fera pas que ce chef-d’œuvre soit un jeu d’esprit : il est à lui seul une renaissance de l’art chrétien. »

    Voilà qui est bien parlé ; mais je doute que Berlioz ait jamais ressenti bien vivement l’ardeur de la foi chrétienne, et j’incline à penser que ce qui a le plus frappé son esprit dans la légende sacrée qu’une circonstance fortuite lui donna l’idée de mettre en musique, c’est la poésie de la légende. On se souvient en effet comment l’œuvre prit naissance, et sur quelle ingénieuse mystification reposa la première assise de son succès. Cela a été raconté bien des fois d’après Berlioz lui-même, qui, dans une lettre adressée à son ami Ella, directeur de l’Union musicale de Londres, à qui la Fuite en Egypte est dédiée, lui explique pourquoi cette partie de son ouvrage porte l’indication : Attribué à Pierre Ducré, maître de chapelle imaginaire. « L’Adieu des bergers » fut d’abord un morceau d’orgue écrit pour l’album de l’éminent architecte Duc, dont Berlioz prit le nom pour en former la première partie de celui de Pierre Ducré. Berlioz croyant trouver dans ce morceau un certain caractère de mysticité agreste et naïve, l’idée lui vint aussitôt d’y appliquer des paroles du même genre. Et le morceau d’orgue devint presque aussitôt le chœur des bergers de Bethléem adressant leurs adieux à l’Enfant Jésus au moment du départ de la Sainte Famille pour l’Egypte. Cela fut fait dans un salon où l’on jouait au whist. « Les parties de whist et de brelan, dit Berlioz, furent interrompues pour entendre mon saint fabliau. On s’égaya autant du tour moyen-âge de mes vers que de celui de ma musique… Quelques jours après, ajoute-t-il, j’écrivais chez moi le morceau du Repos de la Sainte Famille, en commençant cette fois par les paroles, et une petite ouverture fuguée pour un petit orchestre, dans un petit style innocent, en fa dièze mineur sans note sensible, mode qui n’est plus de mode, qui ressemble au plain-chant, et que les savans vous diront être un dérivé de quelque mode phrygien, ou dorien, ou lydien de l’ancienne Grèce, ce qui ne fait absolument rien à la chose, mais dans lequel réside évidemment le caractère mélancolique et un peu niais des vieilles complaintes populaires. »

    Après avoir lu cette boutade humoristique qui est le récit fidèle, fait par le compositeur lui-même, de la façon dont il composa la partie de son ouvrage que M. Georges de Massougnes appelle avec raison « un chef-d’œuvre de grâce naïve, unique dans l’art de notre temps », il me semble prudent de renoncer à chercher dans les deux autres parties, plus dramatiques que religieuses, l’ardeur de cette foi chrétienne que Berlioz, s’il l’a vraiment ressentie, dissimule sous les apparences d’un scepticisme qui lui était d’ailleurs assez familier.

    Il parle peu, dans ses Mémoires, de l’Enfance du Christ, et se borne pour ainsi dire à répondre à ceux qui prétendaient que dans cette partition il avait complètement changé son style et sa manière. « Rien n’est moins fondé, dit-il, que cette opinion. Le sujet a amené naturellement une musique naïve et douce, et, par cela même, plus en rapport avec leur goût et leur intelligence (le goût et l’intelligence des dilettantes) qui, avec le temps, ont dû en outre se développer. J’eusse écrit l’Enfance du Christ de la même façon il y a vingt ans. »

    Enfin le maître va avoir sa statue ! Non point à Paris où il a vécu, où ses chefs-d’œuvre se sont produits, où ils sont aujourd’hui acclamés, mais à la Côte-Saint-André, où il est né et où d’estimables citoyens ses compatriotes pourront venir le dimanche se promener tout autour. Ils montreront avec orgueil à leurs enfans ce compositeur coulé en bronze, dont ils n’auront peut-être jamais entendu une note et dont, la veille peut-être, ils ignoraient le nom. Autant vaut que la statue soit à la Côte-Saint-André puisqu’elle ne peut être ailleurs. Et, en somme, rien n’est plus touchant que cet hommage rendu par sa ville natale au musicien de génie qui l’a illustrée.

    Un comité dauphinois s’est donc formé non point à la Côte Saint André même, non point à Grenoble, mais à Vienne, en Dauphiné, à l’instigation de quelques admirateurs de Berlioz, que M. Georges de Massougnes, lequel n’est point dauphinois, est chargé de représenter. Voila pourquoi j’ai songé à relire et relu avec infiniment de plaisir la brochure dont j’ai cité un extrait plus haut, et que le nom de M. Georges de Massougnes a rappelée à mon souvenir. Une fois formé, ce comité dauphinois s’est aperçu que, livré à ses propres ressources, il ne pourrait pas grand’chose, et alors il a pensé à associer à ses efforts un comité parisien, lequel disposera d’une influence, d’une publicité évidemment bien supérieures à la sienne. Ce comité parisien, composé de MM. Ambroise Thomas, Victor Massé, Reyer et Massenet, membres de l’Institut, de M. Vaucorbeil, directeur de l’Opéra, des deux éditeurs de Berlioz, MM. Brandus et Richault, de M. Johannes Weber, critique musical du Temps, de M. Daniel Bernard, auquel on doit un intéressant volume de lettres inédites de Berlioz ; de M. Jules Bapst, directeur du Journal des Débats ; de MM. Paul de Saint-Victor, Albert Wolf, Edouard Alexandre, exécuteur testamentaire de Berlioz, de MM. Ed. Colonne, directeur des Concerts du Châtelet, et Pasdeloup, directeur des Concerts populaires, de M. Morel qui fut un des plus intimes amis de Berlioz, de MM. Camille Saint-Saëns, Litolff et Grandmougin, ce comité, où se fait peut-être remarquer l’absence de quelques noms qu’on se fût attendu à y rencontrer, a tenu sa première séance il y a quelques jours dans une salle du Conservatoire gracieusement mise à sa disposition par M. Ambroise Thomas. Malheureusement, comme nous n’étions pas en nombre suffisant pour nous occuper d’autre chose que de simples préliminaires, nous n’avons pu jeter les bases d’aucun plan à suivre, ni prendre aucune décision. Je ne veux point parler d’un incident auquel a donné lieu le chiffre présumé des dépenses relatives à la main-d’œuvre, à la fonte de la statue si elle est en bronze, et au travail de l’artiste, la matière première, bronze ou marbre, étant donnée par l’Etat. Si ces dépenses devaient atteindre un chiffre trop considérable, mieux vaudrait s’en tenir à une colonne surmontée du buste fait, pour l’Amérique, par le sculpteur Perraud, et dont un fac-simile est placé dans une des salles de l’Institut au milieu d’une foule de bustes qui attendent une foule d’autres.

    Qu’importe sous quelle forme l’hommage se manifeste, pourvu qu’il se manifeste avec éclat ?

    Et d’ailleurs, comme le disait un des membres du comité, la véritable statue élevée à Berlioz, n’est-ce pas celle à laquelle ont travaillé les écrivains qui ont exalté son génie, les musiciens, les chefs d’orchestre qui ont exécuté ses œuvres et les ont popularisées ?

E. REYER.    

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 15 octobre 2011.

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