FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

du 26 décembre 1879 [p. 2]


REVUE MUSICALE

CONCERTS DU CHATELET : Exécution de la Prise de Troie. 

    […]

    J’ai rendu compte de la Prise de Troie avec tous les développemens exigés par l’importance de l’ouvrage et ne veux point revenir sur ce compte-rendu, ni rien y ajouter. Cependant, comme je n’ai parlé que de l’exécution du Cirque, il me semble équitable de dire quelques mots de la façon dont on exécute l’œuvre de Berlioz au Châtelet.

    Berlioz a lutté toute sa vie ; l’esprit d’indépendance, disons plus justement l’esprit de révolte était en lui. Il démasquait les platitudes et flagellait les médiocrités partout où il les rencontrait, et s’insurgeait avec toute l’ardeur, avec toute la violence de son tempérament contre les traditions acceptées, contre les règles établies chaque fois qu’elles venaient gêner les élans de son imagination et entraver le libre essor de la fière originalité de son génie.

    Le jour où on l’enterra, les chevaux attelés au corbillard qui portait son cercueil se cabraient à l’entrée du cimetière et refusaient d’avancer.

    Après sa mort, les haines qu’il avait soulevées contre lui se sont peu à peu apaisées ; peu à peu, à mesure qu’on prenait le sage parti de l’étudier pour le mieux connaître, les injustes préventions qui s’attachaient aussi bien à son talent qu’à son caractère se sont dissipées, et chaque jour a vu grandir le nombre de ses adeptes, de ses disciples, de ses admirateurs.

    Mais tandis que la réaction s’opérait, tandis que l’enthousiasme succédait à l’hostilité irréfléchie et que la génération actuelle vengeait le grand musicien des dédains, des outrages que ses contemporains lui avaient prodigués ; tandis que la foule anxieuse se pressait là où une œuvre de son maître favori allait lui être révelée ; au milieu du calme et de l’apaisement qui semblaient avoir succédé à la tempête, le nom de Berlioz était encore le prétexte d’une lutte d’un nouveau genre, et parfaitement courtoise d’ailleurs, entre les deux plus actifs promoteurs de sa gloire.

    Bien avant M. Colonne, M. Pasdeloup avait travaillé, et non sans succès, à la renommée posthume du maître ; M. Colonne vint y apporter à son tour, avec une persévérance qui fut et mérita d’être encouragée, le précieux concours d’un zèle convaincu et d’intelligens efforts. La Damnation de Faust avait depuis longtemps disparu de l’affiche du Cirque, qu’elle brillait encore du plus vif éclat sur l’affiche du Châtelet. M. Pasdeloup ne pouvait rester sous le coup d’un échec que des circonstances défavorables lui avaient fait subir. Il songea à prendre une éclatante revanche et s’en fut demander à M. de Choudens l’autorisation d’exécuter la Prise de Troie. M. Colonne, informé de la démarche de son rival, fit comme lui.

    M. Pasdeloup, malgré toute l’activité qu’il déploya, ne put arriver le premier qu’avec deux actes de l’œuvre de Berlioz seulement : l’exécution de l’œuvre entière eut lieu au Cirque et au Châtelet le même jour.

    Nous ne voulons voir dans cette noble émulation dont les directeurs de nos deux Sociétés symphoniques nous donnent le spectacle que le beau côté, celui par lequel elle profite à la gloire, à la popularité du grand compositeur français. Si M. Pasdeloup et M. Colonne luttaient de zèle pour la glorification de quelque grand compositeur allemand très discuté encore dans notre pays et même dans le sien [Wagner], nous n’y prendrions pas le même intérêt. Mais qu’on se dispute à qui portera plus haut et plus loin la renommée du maître pour lequel nous avons bien un peu combattu nous-même, c’est ce qui peut le plus nous satisfaire et nous réjouir. Et nous ne désirons rien tant, après avoir constaté la victoire des deux champions, que de voir l’esprit de Berlioz, au lieu de les exciter l’un contre l’autre, les pénétrer et les animer également tous les deux.

    On ne s’attend sans doute pas à ce que j’établisse un parallèle entre l’exécution du Cirque et celle du Châtelet. M. Pasdeloup a ses partisans, M. Colonne a les siens. Et quant à moi, si j’ai des préférences, des sympathies comme musicien, j’estime que le devoir du critique est de les oublier.

    M. Colonne a fait de l’œuvre entière de Berlioz une étude spéciale et très approfondie. Je l’en ai félicité en plus d’une occasion, et j’ai particulièrement loué la façon dont il a dirigé les études de l’exécution de la Damnation de Faust. Pour ce qui est de la Prise de Troie, tout en décernant au chef d’orchestre des Concerts du Châtelet les éloges qu’il mérite, tout en reconnaissant l’intelligence et le soin qu’il a apportés à l’exécution d’un ouvrage hérissé de difficultés et plein de minutieux détails, je ne puis m’empêcher de faire quelques réserves. Le premier chœur, ainsi que le Pas des lutteurs (Combat de Ceste), ont été pris dans un mouvement trop rapide, et je ne m’explique pas pourquoi celui du chœur du second acte (Marche et Hymne), très exactement rendu au début, a été accéléré à la fin, de façon à altérer sensiblement le caractère pompeux et magistral de ce morceau, lequel est un hymne religieux et non un pas redoublé. Il est chanté par des guerriers, je le veux bien, mais aussi par des prêtres. En revanche, je signalerai dans le larghetto et 1’andante du duo quelques ritardando tant soit peu exagérés par le chanteur.

    L’idée de placer dans la coulisse et derrière la scène, pour l’exécution de la marche troyenne, les deux orchestres supplémentaires et le chœur, n’a peut-être pas donné les résultats que M. Colonne en attendait. Lorsque la toile du fond s’écarte et laisse voir les chanteurs, ceux-ci restent en place, et on comprend, du reste, qu’ils ne peuvent guère, comme au théâtre, se mettre en mouvement et envahir la scène. Donc, à la distance où ils se trouvent et malgré l’écartement du rideau, la différence de sonorité est peu appréciable. En tout cas, je le répète, cette disposition et ce changement à vue ne produisent pas l’effet sur lequel on avait sans doute compté.

    Mlle Leslino, chargée du rôle de Cassandre, est une artiste de talent, mais dont la voix très éclatante dans le registre élevé est sombre et voilée dans le médium. C’est la nature qui est coupable, et le mal est sans remède. Mais il y a chez Mlle Leslino un sentiment dramatique excellent et assez de bonnes qualités de diction et de style pour qu’on lui pardonne une imperfection vocale qu’il n’est pas en son pouvoir de corriger. M. Lauwers a le défaut d’un peu trop souligner certaines phrases du rôle de Chorèbe qui gagneraient à être dites plus simplement ; il chante, du reste, ce rôle, comme celui de Méphistophélès, avec la sûreté et l’aplomb d’un excellent musicien.

    Maintenant, j’avoue ne pas comprendre comment M. Colonne a pu se décider, si rares que soient chez nous les bons ténors disponibles, à confier le rôle d’Enée à un tenorino, à un jeune chanteur d’opérette dont la voix est gutturale, la prononciation défectueuse, et qui n’a rien moins que l’apparence d’un héros.

    Le récit d’Hector a été fort bien dit par M. Luckx, et, quoique le rôle d’Ascagne soit très effacé, nous approuvons M. Colonne de l’avoir confié à une artiste aussi distinguée que Mme Paul Puget.

    La second audition de la Prise de Troie au Cirque d’Hiver est ajournée. Il fait un froid rigoureux, un temps à rendre inabordable ce désert de neige et de glace qui s’étend tout autour de la place du Château-d’Eau, et M. Pasdeloup ne veut pas laisser dire que l’œuvre de Berlioz n’attire pas aux Concerts populaires la même affluence qu’au Châtelet.

E. REYER       

    […]

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 15 octobre 2011.

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