FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 16 FÉVRIER 1879 [p. 1]


REVUE MUSICALE.

La symphonie dramatique de Roméo et Juliette, d’Hector Berlioz, à la Société des Concerts et au Châtelet.

    Je ne vais pas recommencer le feuilleton que je fis sur Roméo et Juliette après la première exécution du chef-d’œuvre de Berlioz par l’excellent orchestre du Châtelet au mois de décembre 1875. Ce feuilleton se terminait ainsi : « Ah ! c’est grand dommage que le moment ne soit pas encore venu où une pareille œuvre prendra tout naturellement sa place au répertoire de la Société des concerts. » Quatre années se sont écoulées et « le moment » n’est pas encore venu. La Société des concerts, par un sentiment de condescendance envers ses abonnés, sentiment dont elle s’honore peut-être, n’a pas cru devoir exécuter l’œuvre tout entière. D’un autre côté, elle s’est dit qu’au point où était arrivée la renommée, la popularité de Berlioz, ce serait manquer au respect dû à la gloire du maître que de donner, ainsi qu’elle l’avait fait jusque-là, un seul fragment, deux fragmens tout au plus de la symphonie shakespearienne. Alors elle a trouvé un moyen fort ingénieux de trancher la difficulté : elle a fait choix des morceaux qui lui ont semblé les plus saillans, les plus acceptables, et les a classés sur un programme, non pas comme des fragmens détachés de l’ouvrage, mais comme les différentes parties de l’œuvre complète. Et bien des gens s’y sont trompés. Ils n’en ont pas moins porté un jugement définitif sur cette composition à laquelle ils reprochent de manquer de plan, de variété, d’oppositions et de relief. Qu’on détache d’un tableau une figure, un groupe de personnages, je le comprends ; mais qu’on réunisse différentes parties de ce tableau de manière à présenter un ensemble qui ne peut donner cependant qu’une idée très inexacte du tableau lui-même, voilà ce que j’admettrai difficilement. C’est là, d’ailleurs, un procédé peu usité en peinture, et même en photographie, quelles que soient les licences que la spéculation autorise. Mais en musique cela est bien différent : on peut se permettre, à ce qu’il paraît, toutes les irrévérences, tous les sacriléges, et on se les permet d’autant plus volontiers que l’auteur n’est pas là pour se défendre ou pour protester.

    Non, la symphonie de Roméo et Juliette telle qu’on l’a exécutée deux dimanches de suite au Conservatoire [5 et 12 janvier] n’est point l’œuvre complète de Berlioz. Et on s’est prévalu à tort d’une prétendue autorisation de l’auteur pour pratiquer des coupures qui ont rendu la partition informe et méconnaissable. Berlioz n’a jamais désigné qu’un seul morceau comme pouvant être passé sans inconvénient ; c’est celui qui est intitulé Roméo au tombeau des Capulets. Voici, en effet, la note placée par Berlioz dans la partition d’orchestre, et qui assurément est bien dans le style de celui qui l’a signée : « Le public n’a point d’imagination ; les morceaux qui s’adressent seulement à l’imagination n’ont donc point de public. La scène instrumentale suivante est dans ce cas, et je pense qu’il faut la supprimer toutes les fois que cette symphonie ne sera pas exécutée devant un auditoire d’élite auquel le cinquième acte de la tragédie de Shakespeare, avec le dénoûment de Garrick est extrêmement familier, et dont le sentiment poétique est très élevé. C’est dire assez qu’elle doit être retranchée quatre-vingt-dix fois sur cent. Elle présente d’ailleurs, au chef d’orchestre qui voudrait la diriger, des difficultés immenses. En conséquence, après le Convoi funèbre de Juliette on fera un instant de silence et on commencera le FINAL. »

    De quoi la Société des Concerts s’est-elle donc défiée ? De l’habileté de son chef, ce qui est invraisemblable, ou de l’imagination, de l’intelligence de son public ? On a pourtant conservé de cette scène instrumentale le premier allegro qui est très court et l’Invocation qui est fort belle.

    Mais on a passé le Convoi funèbre de Juliette comme on avait passé le prologue choral, les strophes du contralto, le scherzetto de la reine Mab : Mab la messagère fluette et légère. Puis, du finale, qui comprend « l’arrivée de la foule au cimetière, la rixe des Capulets et des Montaigus, le récitatif et l’air du père Laurence et le Serment de réconciliation », on ne nous a donné que la dernière partie : le Serment.

    M. Colonne a été plus hardi et aussi plus heureux, car la symphonie de Berlioz, déjà très chaleureusement accueillie la première fois qu’elle fut offerte tout entière au public du Châtelet il y a trois ans, a obtenu encore plus de succès aujourd’hui [2, 9 et 16 février], surtout à la seconde audition. Elle a d’ailleurs été exécutée, à peu de chose près, d’une façon tout à fait remarquable. Mlle Vergin a mis beaucoup d’expression et de charme dans l’interprétation de ce chant délicieux, suave : Premiers transports que nul n’oublie ; M. Villaret fils a dit avec beaucoup d’intelligence et de goût le scherzetto de la reine Mab, et M. Lauwers, malgré l’insuffisance de sa voix qui n’a ni l’ampleur ni la gravité voulues, a chanté en très habile musicien qu’il est, et à l’aide de deux ou trois changemens de notes tout à fait insignifians, la partie du père Laurence. Ce rôle est écrit pour une basse, et naturellement, une voix de baryton, si bien conduite qu’elle soit, n’y suffit point.

    La psalmodie confiée aux soprani et aux ténors dans le Convoi de Juliette n’a pas été chanté assez pianissimo par les soprani. Mais que cette page est belle, et quelle poignante douleur s’exhale de cet orchestre et de ces voix !

    Berlioz ne livrait rien au hasard, et quand il indique sur sa partition quatre harpes « au moins » pour la scène du bal, c’est qu’il en faut au moins quatre. A la première exécution il n’y en avait qu’une ; à la seconde il n’y en avait que deux, et placées de manière qu’on ne les entendait pas. Les harpes ne doivent pas être reléguées au fond, à gauche ou à droite de l’orchestre : leur place est sur le devant de l’estrade, au premier plan. Pour ce même morceau il faut trois paires de timbales, et je n’ai vu qu’un seul timbalier ; enfin je m’étonne qu’un chef aussi soigneux que M. Colonne mette les cymbales et la grosse caisse dans les mains du même instrumentiste, ainsi que cela se pratique dans les théâtres de second ordre, et de premier ordre également.

    Maintenant que j’en ai fini avec la critique, j’adresse mes plus sincères félicitations au jeune et vaillant chef d’orchestre du Châtelet, et à la phalange de musiciens et de chanteurs placés sous son intelligente direction. Ah ! que de larmes de joie verserait Berlioz s’il entendait son œuvre préférée, cette admirable symphonie de Roméo et Juliette, exécutée avec une telle perfection et applaudie avec tant d’enthousiasme par ceux qui sont vraiment en état de la comprendre et de l’applaudir ! Que voulez-vous ? je ne puis me défendre d’un peu de scepticisme à l’endroit de la majeure partie du public. Les voisins qui pendant l’admirable chœur du Serment mettent les pelisses et les manteaux sur les épaules de leurs voisines, les femmes qui se lèvent en repoussant leurs petits bancs du pied, les gens qui sans attendre la fin du concert s’en vont en fermant bruyamment la porte de leur loge, tous ces dilettantes-là me sont suspects ; et comme la salle du Châtelet est plus grande que celle du Conservatoire, il y en a beaucoup moins au Conservatoire qu’au Châtelet.

    Il y en a aussi un assez grand nombre au Cirque : il y en a partout, même dans les théâtres d’opérettes. Et tant que nos théâtres servant de théâtres ou de salles de concert — car nous n’avons pas de salle de concerts proprement dite — forceront le public à passer par d’étroits couloirs et à sortir par une porte unique entourée de barrières obstruantes, comme au Châtelet par exemple, tant qu’on ne fera rien pour faciliter la circulation et qu’on fera tout pour la rendre difficile, le public prendra ses précautions contre les inconvéniens qu’on ne veut pas ou qu’on ne sait pas lui éviter, et que l’amour de la musique ne lui fera pas de sitôt oublier.

    […]

E. REYER.     

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 15 octobre 2011.

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