FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

du 1er mars 1876 [p. 1-2]


Revue Musicale.

Société des concerts du Conservatoire : les deux premières parties de la Damnation de Faust, d’Hector Berlioz : 
    MM. Bosquin, Bouhy et Auguez. — Lettre d’Hector Berlioz à Deldevez.

    La première exécution de la Damnation de Faust eut lieu au mois de novembre 1846 à 1’Opéra-Comique. « Il tombait de la neige, raconte Berlioz dans ses Mémoires, il faisait un temps affreux ; je n’avais pas de cantatrice à la mode pour chanter Marguerite ; quant à Roger, qui chantait Faust, et à Hermann-Léon, chargé du rôle de Méphistophélès, on les entendait tous les jours dans ce même théâtre, et ils n’étaient pas fashionables non plus. Il en résulta que je donnai Faust deux fois avec une demi-salle. Le beau public de Paris, celui qui va au concert, celui qui est censé s’occuper de musique, resta tranquillement chez lui, aussi peu soucieux de ma nouvelle partition que si j’eusse été le plus obscur élève du Conservatoire ; et il n’y eut pas plus de monde à l’Opéra-Comique, à ces deux exécutions, que si l’on y eût représenté le plus mesquin des opéras de son répertoire. »

    Berlioz avoue ensuite que rien dans sa carrière d’artiste ne l’a plus profondément blessé que cette indifférence inattendue. Elle eut, du moins cela de bon qu’elle lui suggéra l’idée d’aller chercher la fortune et la gloire sous des climats plus hospitaliers : trois mois après, il partit pour la Russie. Admirablement accueilli par la haute aristocratie, il donna plusieurs concerts à Saint-Pétersbourg, obtint des succès prodigieux et gagna beaucoup d’argent.

    Berlioz n’a pas été prophète dans son pays ; il y a eu de très grandes déceptions, et, sans parler de quelques maniaques exaltés, des gens convaincus, dans la sainte horreur que leur inspirait sa musique, l’ont accablé d’outrages. Cela est vrai et cela est triste, parce qu’il en a beaucoup souffert. Mais il est vrai aussi qu’ailleurs et souvent il a trouvé dans l’accueil fait à ses œuvres de très larges et très flatteuses compensations. Alors, comme il le dit assez plaisamment, il se tournait vers le sud-ouest, et, regardant du côté de la France, il murmurait ces mots : « Ah ! chers Parisiens ! »

    Eh bien ! les « chers Parisiens » qui étaient au Conservatoire dimanche dernier et le dimanche précédent l’ont singulièrement vengé des dédains de ceux qui vinrent, en 1846, aux deux concerts de 1’Opéra-Comique, et aussi de ceux qui n’y vinrent pas. Je crois que si la Damnation de Faust eût été exécutée tout entière devant ce même public, jadis si réservé et si redoutable, il n’eût pas trouvé que la dose fût trop forte pour lui. Mais, avec la prudence d’un homœopathe habitué à n’administrer que par petites fractions les substances les plus énergiques, M. Deldevez a pensé qu’un fragment de l’œuvre suffirait, et il n’en a donné que les deux premières parties ; le reste viendra plus tard. Déjà l’air de Méphisto, le chœur et le ballet des sylphes, le double chœur des soldats et des étudians, exécutés plusieurs fois et toujours applaudis, figuraient depuis quelques années au répertoire de la Société des concerts ; mais ce n’était pas une raison pour assurer le succès de la tentative très hardie de M. Deldevez. Et il s’agissait de savoir si la valse des sylphes, par exemple, ferait passer les couplets de Brander : Certain rat dans une cuisine, et la chanson de la puce. On pouvait se demander aussi quelle impression produirait, après les fiers accens de la Marche hongroise, le chœur religieux de la fête de Pâque. Sous les voûtes toujours austères, bien qu’elles aient été badigeonnées à neuf, du temple de la rue Bergère, le thème belliqueux de Rakoczy avec sa luxuriante instrumentation, avec ses cuivres et ses tambours, ne ferait-il pas frémir les ombres de Mozart et de Haydn ? Pardonnerait-on au musicien d’avoir osé traduire, avec des imitations dans l’orchestre, deux des conceptions les plus réalistes du drame de Goethe ? Lui pardonnerait-on surtout son irrévérence à l’endroit de la fugue, considérée au point de vue du style religieux ? Mon Dieu ! oui, on lui a tout pardonné, et c’est à peine si après la chanson de la puce, une puce qui d’ailleurs se nourrit de sang royal, quelques uns se sont gratté l’oreille. Et ce n’est pas assez de dire que la Marche hongroise a produit un très grand effet : elle a électrisé l’auditoire ; elle a été bissée avec enthousiasme, surtout au second concert, et, bon gré mal gré, il a fallu recommencer. Quand je dis bon gré mal gré, c’est une façon de parler, car l’hésitation de M. Deldevez ne demandait qu’à être vaincue et elle l’a été à la grande joie du public, de l’orchestre et de son vaillant chef. Il n’y a vraiment pas besoin d’y regarder de bien près pour voir la respectueuse admiration qu’inspire à tous ces musiciens d’élite le grand compositeur qui, en léguant ses œuvres à la Société des concerts, a, pour ainsi dire, mis sa gloire posthume sous la sauvegarde de cette admirable institution.

    Du vivant de Berlioz, les musiciens d’orchestre, à peu d’exceptions près, furent ses amis. Il trouva parmi eux des dévouemens absolus ; ils trouvèrent en lui un chef qui savait les comprendre, qui savait les diriger et qui défendit en toute occasion leurs intérêts compromis ou menacés. D’autres sont venus ensuite, ce sont ceux d’aujourd’hui, qui ont recueilli comme un héritage l’affectueuse sympathie, l’admiration de leurs devanciers pour l’illustre maître. Et partout où l’on exécute de la musique de Berlioz, c’est le même entrain, c’est le même zèle, c’est la même ferveur. Si je disais c’est la même perfection, j’irais trop loin. Ailleurs, ce n’est qu’une perfection relative ; au Conservatoire seulement c’est la perfection absolue. Et je sais bien qu’en m’exprimant ainsi je ne blesse personne. Pour l’orchestre de la Société des concerts, il y a des émules, mais il n’y a pas de rivaux. Et quand il s’agit d’un orchestre, ce n’est pas le talent de chaque membre pris individuellement qu’il faut considérer, c’est l’ensemble résultant d’une réunion de talens divers ; ce n’est pas le fini de chaque pièce composant la machine qu’il faut admirer, c’est la perfection de la machine elle-même. Si au talent individuel, qui est la chose indispensable, vous ajoutez l’influence d’une tradition glorieuse, la discipline, une organisation parfaite ou peu s’en faut, des ressources exceptionnelles, la convergence de toutes les forces vers un même but, un chef dévoué, habile et un local d’une merveilleuse sonorité, vous comprendrez pourquoi la Société des concerts est une Société unique et pourquoi, depuis cinquante ans qu’elle existe, malgré le rajeunissement ou le renouvellement des élémens qui la composent, elle n’a jamais périclité.

    Je ne rappellerai pas toutes les extravagances qui se débitèrent et que l’on osa même écrire sur la Damnation de Faust après le premier concert de 1’Opéra-Comique. Il me suffira de dire que Scudo, qui était à cette époque déjà un critique très accrédité auprès de certains dilettantes, se fit remarquer par la violence de ses diatribes non seulement contre l’œuvre elle-même, mais aussi contre le compositeur. Passe encore:pour la violence, si l’on veut ; mais c’est aller trop loin que d’aller jusqu’à la mauvaise foi. « Quel dommage, s’écrie M. Scudo à propos de la délicieuse valse des sylphes, que l’idée mélodique qui supporte ces jolies arabesques d’instrumentation soit empruntée à un chœur de la Nina de Paesiello : Dormi, o cara ! » J’engage les musiciens qui conservent encore un reste de doute sur la valeur des jugemens de l’ancien critique de la Revue des Deux Mondes à jeter les yeux sur le chœur signalé par lui comme ayant inspiré à Hector Berlioz une de ses idées mélodiques les plus suaves, les plus poétiques. Les deux motifs se ressemblent comme une goutte d’ambroisie ressemble à une goutte d’eau.

    Quant au reproche fait à Berlioz d’avoir découpé un poëme par trop fantaisiste dans le drame de Gœthe, l’auteur de la Damnation de Faust y a répondu victorieusement dans la préface de sa partition. Et, après avoir dit tout d’abord que le titre de l’ouvrage indique suffisamment « qu’il n’est pas basé sur l’idée principale de Faust, de Gœthe, puisque, dans l’illustre poëme, Faust est sauvé », il ajoute que dans tous les cas « il est absolument impraticable de mettre en musique un poëme de quelque étendue, qui ne fut pas écrit pour être chanté, sans lui faire subir une foule de modifications. » De toutes les œuvres dramatiques inspirées par la légende de Faust, aucune ne reproduit donc textuellement le poëme de Gœthe, et plusieurs s’en éloignent au moins tout autant, si ce n’est plus, que la Damnation de Faust, de Berlioz. A propos des uns comme des autres, on peut reprocher à leurs auteurs d’avoir « mutilé un monument. » Le Faust de Marlow a longtemps été considéré en Angleterre comme un monument. Gœthe lui-même aurait donc mutilé un monument.

    Quoi qu’il en soit, je dirai de la Damnation de Faust ce que j’ai dit de Roméo et Juliette : L’œuvre du musicien, dans son ensemble et même dans ses détails, est à la hauteur de l’œuvre du poëte, et aucun compositeur ayant traité l’un ou l’autre, l’un et l’autre de ces deux redoutables sujets, avant ou après Berlioz, ne s’est élevé aussi haut que lui.

    J’éprouve, par ma part, un certain orgueil à voir le triomphe de l’illustre maître que j’ai eu si souvent à défendre contre les plus violentes attaques et les préventions les plus injustes. Nos trois grandes Sociétés symphoniques semblent se disputer aujourd’hui l’honneur de révéler à un public plus éclairé et moins prévenu que celui d’il y a trente ans les originales et poétiques beautés de ses œuvres, dont tant de compositeurs modernes se sont inspirés, sans vouloir toujours en convenir. La symphonie de Roméo et Juliette, tout entière exécutée au Châtelet, celle d’Harold en Italie aux Concerts populaires, les deux premières parties de la Damnation de Faust, applaudies au Conservatoire, c’est vraiment, en une seule année, plus que nous n’aurions osé espérer pour la gloire du maître. Mais, après les deux premières parties de la Damnation de Faust, nous attendons les deux dernières, celles où se trouvent l’air de Faust dans la chambre de Marguerite, le menuet des follets, la sérénade de Méphisto, le trio, l’invocation de Faust à la nature, la course à l’abîme et l’apothéose de Marguerite ; et ce ne sont pas les moins belles.

    Nous nous en fions à M. Deldevez pour compléter la tâche dont il a pris l’initiative, et dans laquelle les membres de la Société qu’il a l’honneur de diriger l’ont si habilement secondé. Une lettre que le hasard a fait tomber entre mes mains m’a appris que c’était lui qui avait corrigé les premières épreuves de la Damnation de Faust. L’éditeur Simon Richault, sur sa demande, les lui avaient envoyées ; au bout de quelques jours, pressé par un éditeur allemand, il voulut les reprendre ; le travail du correcteur n’était pas terminé. Berlioz, apprenant qu’un musicien de haute valeur avait bien voulu se charger d’une besogne si méticuleuse et si difficile que les plus soigneux et les plus habiles ne sont jamais sûrs de n’y rien oublier, écrivit alors à son jeune confrère [CG no. 1766, mai-juin 1854] :

« Mon cher Deldevez,

    » Je vous remercie de vouloir bien prendre la peine de revoir ma partition de Faust ; Richaut et moi, nous pensions que vous aviez fini, c’est pourquoi on vous l’a redemandée. Mais, puisque vous avez si habilement déniché un si grand nombre de fautes dans les premières pages, soyez assez bon pour continuer. Vous nous rendrez un grand service.

    » Tout à vous, mille amitiés.

» H. BERLIOZ. »

    Cette partition, si soigneusement corrigée par M. Deldevez, il l’avait apprise par cœur ; il l’avait étudiée dans ses plus petits détails ; il la connaissait presque aussi bien que l’auteur lui-même, et il l’aimait passionnément. Voilà, en grande partie du moins, le secret de l’admirable exécution qui, aux deux séances du Conservatoire, a entraîné la salle entière et satisfait les plus exigeans. Je louerai les chœurs comme j’ai loué l’orchestre, et j’addresserai aussi, mais dans une mesure plus restreinte, de sincères complimens aux solistes : M. Bouhy (Méphistophélès) ; M. Auguez (Brander) et M. Bosquin (le docteur). Ah ! il faut avoir le diable au corps pour chanter cette musique ; et ni M. Bosquin ni M. Auguez ne m’ont semblé suffisamment excités et tourmentés par les griffes du diable.

    Un autre fragment de la Damnation de Faust, l’Invocation de Faust à la nature, a été chanté à l’un des derniers concerts du Cirque par M. Maurel.

    […]

E. REYER.    

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 15 octobre 2011.

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