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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 28 JANVIER 1862 [p. 1-2].


Théâtre de l’Opéra-Comique.

Première représentation de Jocrisse, opéra-comique en un acte, de MM. Cormon et Trianon, musique de M. Eugène Gauthier.

    On trouve bien que les Jocrisses sont un peu vieux, que le temps des queues rouges est un peu passé, que les pièces à calembours sont un peu moisies, etc. ; mais quand on voit le nouveau Jocrisse renverser une table servie, culbuter un bureau chargé de porcelaines, quand on entend les exclamations de son maître exaspéré, tout ce bruit d’assiettes cassées, ces cris de fureur, ces sanglots, on a beau faire, on rit à se tordre, et une notable partie du public est au comble du bonheur.

    Le bonhomme l’a dit :

Nous sommes tous d’Athènes en ce point,
Et moi-même,
Au moment que je fais cette moralité,
Si Peau d’Ane m’était conté,
J’y prendrais un plaisir extrême.

    D’ailleurs, l’idée que vient d’avoir l’Opéra-Comique de se livrer ainsi à la joie est une idée profonde ; quand on est triste, chagrin, ennuyé, tourmenté, il n’y a pas de plus sûr moyen pour oublier les ennuis, la tristesse, les chagrins que de casser de la vaisseille ; je conseillerais même de casser alors des glaces, des vitres, des bouteilles, de casser des meubles, de briser à peu près tout ce qui est casuel (comme disent les emballeurs), si cela ne coûtait pas très cher. Mais si l’or est une chimère, il est à peu près certain aujourd’hui que l’argent est une réalité ; l’argent qu’on n’a pas surtout. Je parie que les directeurs de nos petits théâtres lyriques n’oseront pas me contredire. Et pourtant, que de moyens de battre monnaie auraient ces pauvres directeurs, s’ils voulaient les employer !

    Une maladie singulière, qui pourrait être productive pour eux, vient de se déclarer dans le monde musical ; maladie dont les médecins ne semblent pas encore trop se réjouir, et qui néanmoins fait de jour en jour plus de ravages. Un individu se lève un beau matin, l’air triste, préoccupé, égaré ; ce sont les symptômes de l’affection nouvelle qui se manifestent. Le malade est en proie à une idée fixe, d’autant plus tenace qu’elle est plus absurde. L’un veut être compositeur, il faut qu’il fasse des opéras ; l’autre veut être chanteur, il faut qu’il débute sur un théâtre lyrique ; ils ont tous une soif ardente d’applaudissemens, de réputation (c’est le mot reçu), de gloire (c’est le nom du bonheur rêvé). Il n’y a pas d’obstacles qui tiennent, il faut à tout prix arriver, et arriver promptement. Vainement quelques esprits chagrins voudraient-ils, avec toutes sortes de précautions oratoires, faire entendre à ces ambitieux d’immortalité qu’on ne fait rien en musique, rien de bon, rien de médiocre même, sans beaucoup d’études, que les études demandent du temps, que pour chanter il faut en général de la voix d’abord et de l’art ensuite, que pour se faire seulemeut supporter si l’on n’a point d’art, il faut avoir reçu de la nature une voix prodigieuse, exceptionnelle, que pour être toléré si l’on n’a que peu de voix, il est de toute nécessité de posséder un talent complet, une science du chant, une sensibilité, un esprit, un génie de l’expression incomparables ; que si l’on n’a ni voix ni talent, on est insupportable et insupporté. Vainement ces malencontreux donneurs d’avis prétendraient-ils qu’il est insensé de vouloir faire une œuvre musicale dramatique, ne fût-ce qu’un opéra-comique en un acte, quand on ne sait pas même écrire correctement une chanson de cuisinière, un couplet de vaudeville ; que le nombre des actes, ni le caractère du drame ne font rien à la chose, n’en diminuent en aucune façon la difficulté ; qu’il faut toujours, en dernière analyse, savoir mettre une phrase sur ses pieds, combiner l’enchaînement des périodes musicales, trouver des mélodies, écrire des harmonies agréables ou tout au moins correctes, disposer d’une façon passable les accompagnemens ; qu’il faut avoir un sentiment juste de l’expression, des convenances dramatiques, connaître l’emploi des voix et des instrumens, et la véritable accentuation de la langue sur laquelle on veut mettre de la musique, posséder un tant soit peu de facultés créatrices, une mémoire assez meublée pour reconnaître les réminiscences flagrantes, les plagiats involontaires dans lesquels on pourrait tomber ; rien ne saurait ébranler la conviction, l’obstination, l’acharnement de ces passionnés. Chacun d’eux se dit :

Oui j’ai reçu du ciel l’influence secrète,
Et mon astre, en naissant, m’a bien formé poëte.

« Anch’io son pittore » et autres vieux aphorismes du même genre qui dès longtemps leur sont connus.

    Si un conseiller pousse la franchise jusqu’à la brutalité et dit sa véritable opinion sur les spécimens que le passionné veut donner de ses talens, la scène d’Oronte du Misanthrope recommence.

    « J’ai fait une romance qui fut entendue il y a deux ans dans le salon de Mme la comtesse*** avec le plus grand succès ; je chante certes avec âme, avec passion, et mon style de chant est excellent ; mon neveu, à m’entendre, pleure d’attendrissement ; Mme V…, une grande musicienne, ne peut, en m’écoutant, s’empêcher de rire, tant ma voix surexcite sa sensibilité nerveuse. Vous avez beau me dire avec vos faquins de satiriques :

Neveux, enfans,
Frères et grands parens,
Ne sont que des claqueurs donnés par la nature,
Et les rires nerveux sont farce toute pure,

c’est la jalousie qui vous fait parler. Je ne dérogerai point en montant sur les planches. Louis XIV n’a-t-il pas dansé dans les ballets de Molière ? Néron n’a-t-il pas en public rempli un rôle de femme dans une tragédie de Sénèque ? n’était il pas à la fois joueur de flûte, d’orgue hydraulique, danseur, acteur, lutteur, cocher et chanteur consommé ? et n’eut-il pas raison de dire en mourant :

Qualis artifex pereo !

Allez ! allez ! vous n’entendez rien aux nobles aspirations des âmes d’artistes ; je débuterai, je composerai ; le théâtre est le monde pour lequel je suis fait. »

    A partir de ce moment, l’amant de la gloire n’a plus de repos qu’il ne se soit fait ouvrir une scène telle quelle par n’importe quel moyen. Il est prêt à tous les sacrifices d’argent ; il irait jusqu’à donner à un directeur des cinquantaines de mille francs et plus pour obtenir un début s’il se croit chanteur, ou pour faire jouer son opéra s’il se croit compositeur. Heureusement les directeurs de nos théâtres sont gens de bon sens, incorruptibles, artistes avant tout, et ne se laissent point séduire par ces dangereux solliciteurs. Sans cela, nous entendrions de jolies choses. Aussi dit-on qu’ils sont fort loin de faire fortune et que leurs embarras augmentent chaque jour malgré les admirables ouvrages et les beaux talens qu’ils ne cessent de produire. Cotisons-nous donc, et doublons la subvention de ceux qui n’en ont pas.

    Nous voilà bien loin de Jocrisse, qui, du reste, n’a pas d’autre prétention que celle d’être un ouvrage désopilant, et ne s’est proposé pour but que de faire passer un bon moment à des gens qui passent chaque jour tant de mauvais quarts d’heure.

    Le maître de Jocrisse est un commissionnaire qui trouva, il y a quelque vingt ans, un portefeuille contenant 10,000 fr. Après d’inutiles démarches pour découvrir le propriétaire de cette somme, il a fini par l’employer ; il a fait une petite fortune, il s’est marié. Une fille est née de son mariage. Un capitaine d’infanterie s’est épris de la jeune personne. Au milieu du fracas des soupières renversées, des carafes brisées, des chaises désarticulées, des larmes et des désespoirs de Jocrisse, on découvre que les 10,000 fr. appartenaient au capitaine. Le bon M. Duval, maître de Jocrisse, père de la jeune fille et proche parent de ce bon M. Germeuil qui portait des bas beurre-frais, s’empresse, en honnête homme qu’il est, de restituer la somme au capitaine, en lui disant bonnement : « Ce sera la dot de ma fille. » Ainsi l’illustre Bilboquet, s’éloignant à grands pas, après avoir payé la note de son hôtel garni et quand le propriétaire le poursuivait en criant : « Il manque cinq sous ! » répondait sans s’émouvoir : « Eh bien ! ce sera pour le portier ! »

    M. Gauthier, musicien excellent et spirituel, dont les preuves sont faites depuis longtemps, a écrit là-dessus une jolie petite partition qui ne casse pas les vitres et ne brise point le tympan. C’est gai et naturel ; l’ouverture seulement est un peu trop développée, ce me semble, pour un pareil sujet. On a beaucoup et justement applaudi le duo chanté par Mlle Balbi et Lemaire, et les couplets de Sainte-Foy sur les Jocrisses.

Concerts.

PUBLICATIONS NOUVELLES.

    Les concerts populaires du Cirque Napoléon continuent d’attirer une foule immense ; mais, à vrai dire, ils n’ont plus de populaire que le nom. Les blouses ont disparu, on n’y voit que des fracs noirs et d’élégantes toilettes. Le beau monde, lui aussi, aime la musique à bon marché. La raison principale, la vraie raison qui fait courir chaque dimanche quatre ou cinq mille amateurs au boulevard des Filles-du-Calvaire, c’est qu’on peut y entendre des chefs-d’œuvre de l’art symphonique pour 75 centimes. L’avant-dernier concert offrait un programme dont toutes les parties n’ont pas également satisfait l’auditoire. L’ouverture de Médée a produit peu d’effet. Chaque morceau de la symphonie en de Beethoven, au contraire, a excité des orages d’applaudissemens. L’enthousiasme de cette immense foule semblait ne pouvoir assez se donner carrière ; quand un des côtés du Cirque avait fini d’applaudir, l’autre recommençait.

    Quelle merveille qu’une telle œuvre ! Tout y est beau ; partout des formes nobles d’une pureté exquise ; partout la grâce et la force, la fierté et la tendresse. L’intérêt n’y languit pas un seul instant. Une instrumentation incomparable y fait rayonner les plus étonnantes inspirations mélodiques et harmoniques. L’auteur tire de chacune de ses idées des déductions ingénieuses, d’où naissent les plus ravissantes surprises. Aussi ne sait-on ce qu’il faut le plus admirer du premier morceau, de l’andante, du scherzo ou du final.

    Le cœur se dilate en écoutant ce poëme musical ; on a une idée de la perfection.

    Les fragmens de la symphonie de Haydn ont paru bien décolorés à côté de la grande œuvre de Beethoven ; et l’ouverture solennelle de Ries avec sa bouffissure, son entassement de modulations sans but, ses phrases un peu vulgaires, a déplu à la majorité du public qui a cru devoir manifester son mécontentement. Les trompettes d’ailleurs n’étaient pas d’accord avec le reste de l’orchestre, et leurs notes hautes d’un diapason trop élevé ont fait endurer aux oreilles sensibles une véritable torture : nous signalons ce fait à l’attention de M. Pasdeloup.

    Le concert donné par M. Camille Saint-Saens, dans la salle Pleyel, offrait un double intérêt. M. C. Saint-Saens, l’un des plus habiles musiciens de notre temps, est à la fois un compositeur distingué et un pianiste du premier ordre. Déjà, il y a huit ou neuf ans, il se fit connaître par une symphonie du plus beau style, qui, exécutée sans nom d’auteur et jugée en conséquence avec cette impartialité qu’on trouve si rarement, obtint un éclatant succès. Le nouveau concerto de piano qu’il vient de nous faire entendre contient de fort belles choses, un adagio surtout, d’une incontestable originalité ; et partout la partie de piano, soit qu’elle domine seule, soit qu’elle dialogue avec l’orchestre, revêt des formes neuves et vigoureusement dessinées.

    La symphonie en la mineur qui a suivi le concerto était également exécutée pour la première fois. Nous aurions besoin de la réentendre ; son exécution d’ailleurs n’a pas été irréprochable, et l’orchestre n’était pas d’accord. Je n’en ai conservé qu’un souvenir vague. Je me rappelle seulement la première phrase du premier morceau, formée d’une succession descendante de tierces : mi, ut, la, fa, , si, sol dièze, qui produit un effet étrange et déconcerte l’oreille. Les transcriptions de M. Saint-Saens, pour piano seul, des fragmens du Faust de M. Gounod, sont admirablement faites et il les exécute avec une verve, un brio, une fougue qui entraîneraient l’auditoire le plus récalcitrant. On a redemandé au brillant virtuose une gavotte de Bach, d’une grâce piquante dont le public a été charmé.

    M. Seghers conduisait l’orchestre avec le talent et le zèle qu’il apporte toujours dans l’accomplissement de cette tâche difficile.

    Les séances de quatuors vont s’ouvrir de nouveau ; déjà les Sociétés rivales de M. Chevillard, des frères Dancla, de MM. Alard et Franchomme, de MM. Jacquard et Armingaud ont commencé leurs études. A ce propos nous nous permettrons de recommander de nouveau le précieux travail de M. Eugène Sauzay sur le quatuor en géneral et sur les divers styles des maîtres qui ont excellé dans ce genre de composition. Non seulement les artistes exécutans, mais aussi les artistes et amateurs auditeurs ne pourront que gagner beaucoup à relire et à méditer un livre si utile et dicté par un sentiment de l’art si profond et si vrai.

    M. Jules de Groot vient de publier plusieurs morceaux de piano composés par Chopin, auxquels il a ajouté une partie de violon. Vous me direz : Pourquoi cette addition ? Il paraît que c’est d’abord pour être agréable aux violonistes désireux de prendre part à l’exécution des belles œuvres de Chopin, ensuite pour diminuer les difficultés de la partie de piano en en reportant quelques unes sur l’instrument ajouté. Je soupçonne qu’une troisième raison a pu déterminer M. de Groot à entreprendre ce travail, celle d’être agréable à l’éditeur des œuvres de Chopin. Cette combinaison peut en effet servir ses intérêts en augmentant pour ces ouvrages le nombre des consommateurs.

    Je ne suis pas juge de l’excellence de la spéculation ; je ne sais pas non plus si du vivant de l’auteur on eût osé se permettre à son égard une semblable liberté. Tout ce que je puis dire, c’est que M. de Groot a rempli la tâche qu’il avait acceptée avec beaucoup d’intelligence, de discrétion et de talent.

    M. Cressonnois, un de nos plus habiles chefs de musique militaire, a fait paraître dernièrement un recueil de petits morceaux de chant intitulé Harmonies, où l’on trouve de remarquables qualités de facture, une harmonie claire et élégamment correcte, des accompagnemens bien faits, sans être trop difficiles, et plusieurs mélodies d’un sentiment touchant. Je ne lui ferai qu’un reproche, celui de n’avoir pas assez de respect pour les poëtes. Ce n’est pas tout de bien prosodier les paroles d’une pièce de vers en la mettant en musique et d’en exprimer à peu près le sens, il faut encore en conserver la forme ; et cette forme, qui sert si souvent le musicien, quand elle est un peu inusitée, en le mettant sur la voie d’en trouver une moins banale que les autres dans son art spécial, est détruite si l’on répète certains vers, ainsi que l’a fait M. Cressonnois dans les Souvenirs et dans la chanson de Fanfan. D’ailleurs la langue même, le sens et la logique des phrases sont ainsi torturés. Ces répétitions peuvent avoir lieu en musique pour un petit vers formé de l’impératif d’un verbe, comme buvons, aimons, chantons ; il n’en résulte alors aucun non-sens. En est-il de même dans un couplet comme celui-ci :

Pourquoi les fleurs sont-elles
Si belles
Au retour embaumé
De mai ? (de mai)

ou dans un autre comme celui-là :

J’ai cru trouver la femme
Dont l’âme (dont l’âme)
Devait m’aimer toujours.

    Je ne crois pas. En général les musiciens semblent s’efforcer de justifier la haine que la plupart des poëtes éprouvent pour la musique. Ils devraient faire tout le contraire.

    Mme Rosa Escudier-Kastner, la célèbre et charmante pianiste que les Viennois ne peuvent nous pardonner de leur avoir prise, vient de faire un voyage musical à Bordeaux, dont le public si chaleureux et si connaisseur conservera longtemps le souvenir. Dans un grand concert donné au cercle Philharmonique, Mme Escudier-Kastner a joué avec orchestre le concerto en ut mineur, de Beethoven, et le Songe d’une nuit d’été, de Mendelssohn transcrit par Liszt, avec une correction classique d’abord et ensuite avec une grâce, un humour, un feu, une poésie de style qui ont excité le plus grand enthousiasme. Amateurs et artistes se sont livrés aux démonstrations les plus flatteuses pour la jeune virtuose, qu’on a acclamée, redemandée, couverte de fleurs, etc. Le chef d’orchestre et les artistes qui avaient accompagné le concerto l’applaudissaient surtout avec une sorte de reconnaissance pour tous les tourmens du tempo rubato, que Mme Escudier leur avait épargnés. Car elle joue EN MESURE, non pas avec la régularité froide et plate d’un métronome ; mais avec précision et avec ce respect de la forme rhythmique sans lequel il n’y a plus dans la partition la mieux ordonnée que confusion, désordre et chaos.

    J’ai eu le plaisir de diriger à Bade une autre grande composition de Beethoven, exécutée avec les chœurs et l’orchestre par Mme Escudier, et je partage tout à fait le sentiment des musiciens de Bordeaux au sujet de la belle régularité expressive de son jeu. La grande virtuose n’oublie jamais qu’elle doit rester musicienne ; à l’inverse de tant de tourmenteurs d’ivoire qui ne se souviennent plus des exigences de la musique depuis longtemps.

Théâtre-Lyrique.

Reprise de Joseph, opéra biblique, de Méhul et A. Duval. — Débuts de Giovanni et de Petit. Mlle Faivre. — L’orgue d’Alexandre.

    On a longtemps annoncé cette reprise;  quand enfin elle a été affichée, plusieurs des habitués du Théâtre-Lyrique s’acheminaient vers le boulevard du Temple pensant aller à une représentatation de Don Giovanni joué par un débutant nommé Joseph ; d’autres avaient bien lu l’affiche ; la plupart n’avaient rien lu et ne s’attendaient à rien : c’étaient les plus avisés. On n’a pas joué Joseph en effet ce soir-là ; le débutant Giovanni était, dit-on, malade de peur. Il avait peur ! Ah ! quelle peur. La nuit même quand il sommeillait, la veille de cette terrible représentation, il avait peur ; et quand parfois il s’éveillait, il avait encore peur. Cela se conçoit ; quand on n’a ni l’habitude de la scène, ni celle du chant, ni celle de la parole, ni celle de l’orchestre, ni celle du public, et qu’on vient pour la première fois, devant douze cents personnes qu’on ne connaît pas, essayer d’agir, de chanter et de parler sur un théâtre, il y a bien de quoi être un peu ému. Aussi le débutant l’a-t-il été au point de perdre à la fois le geste, la parole et la voix ; il semblait avoir peine à marcher, son manteau l’écrasait. Nous demanderons donc à ne pas le juger d’après cette première épreuve, et nous attendrons qu’il ait repris tout à fait possession de lui-même. Evidemment il doit avoir du talent, sans quoi M. Réty n’eût pas osé le laisser débuter et risquer ainsi le succès de la reprise d’un chef-d’œuvre. Le public a été froid, mais non sévère à l’égard de Giovanni ; il a semblé lui dire : Cette soirée ne compte pas, nous reviendrons. On a beaucoup applaudi au contraire l’autre débutant, Petit. Ce jeune homme sort du Conservatoire où il a fait de bonnes études. Sa voix est belle, sympathique, émouvante, juste et d’une assez grande étendue. Il chante sans efforts avec beaucoup d’âme et un style large et naturel. Il a fort dignement rendu ce personnage du patriarche Jacob, beaucoup mieux, ce me semble, que la plupart des artistes de l’Opéra-Comique qui l’ont abordé avant lui. Son beau duo avec Benjamin et son non moins beau trio avec Benjamin et Joseph ont produit une vive sensation. Cette musique a paru à tout le monde suave et touchante ; elle a, en général, été bien rendue par le chœur et par l’orchestre, et Mlle Faivre, dans le rôle du plus jeune des fils de Jacob, a obtenu un vrai succès. Contre l’ordinaire, les chœurs de la coulisse ont été chantés juste, grâce à la précaution qu’a prise le compositeur d’accompagner les voix par des instrumens de cuivre intervenant de temps en temps et faisant entendre de larges accords qui empêchent les choristes de baisser. Aujourd’hui cette précaution de Méhul n’est plus nécessaire ; non que les choristes soient devenus plus habiles, mais parce qu’on possède un précieux instrument donnant le ton aux voix sans se faire remarquer de l’auditoire, un instrument harmonieux qui d’ailleurs est facilement transportable sur tous les points de l’arrière-scène et dans toutes les coulisses. On devine que je veux parler de l’orgue d’Alexandre. Certes ce n’est pas le moindre service que l’habile facteur ait rendu à l’art musical, et, sous ce rapport, les théâtres lui doivent peut-être plus que les églises. Tous les théâtres lyriques qui se respectent doivent aujourd’hui posséder deux orgues d’Alexandre, comme ils devraient tous avoir aussi un métronome électrique ; la précision rhythmique ne serait plus détruite par l’éloignement, et les voix s’accorderaient alors aussi bien avec les mouvemens du chef d’orchestre qu’avec le ton des instrumens.

HECTOR BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 10 juin 2009.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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