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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 12 SEPTEMBRE 1861


A MM. les membres de l’Académie des Beaux-Arts de l’Institut.

(Suite. – Voir le Numéro d’hier.)

    Voilà pourtant où conduit la tolérance de l’insubordination de certains exécutans et du droit insensé qu’ils s’arrogent de corriger les auteurs.

    L’un de nos plus illustres virtuoses a dit à ce sujet : « Nous ne sommes pas le clou auquel on suspend le tableau, nous sommes le soleil qui l’éclaire. » — Ce à quoi on peut répondre : D’accord, nous admettons cette modeste comparaison. Mais le soleil, en rayonnant sur un tableau, en dévoile exactement le dessin et le coloris ; il n’y fait pas pousser des arbres ni de mauvaises herbes, apparaître des oiseaux ou des serpens là où le peintre n’en a pas mis ; il ne change pas l’expression des figures, il ne rend pas tristes les visages gais, ni gais les visages tristes ; il n’élargit pas certains contours pour en rétrécir d’autres ; il ne rend pas blanc ce qui est noir, ou noir ce qui est blanc ; il montre enfin le tableau tel que le peintre l’a fait. Eh ! que voulons-nous autre chose ? C’est justement ce que nous demandons. Soyez donc des soleils, Mesdames et Messieurs, on sera heureux de vous adorer ; soyez des soleils, et tâchez de ne jamais être des rats-de-cave ou des lanternes de mineur.

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    Ici, j’ai interrompu ma lettre, je suis sort en répétant l’exclamation d’Othello, qui me revient trop souvent à la pensée :

Are there no stones in heaven !
Il n’y a donc pas de carreaux au ciel.

    Je suis monté au vieux château à grands pas, en enrageant de toute mon âme, forcé de reconnaître qu’il n’y a pas plus de carreaux au ciel que de gouvernement des beaux-arts sur la terre ; que les grands poëtes, comme les grands artistes, sont fatalement destinés à être outragés de mille manières ; que, si l’on met en vaudeville l’Iliade, en ballets l’Odyssée, si l’on place une pipe à la bouche de l’Hercule Farnèse, si l’on dessine des moustaches sur la lèvre de la Vénus de Milo, si les praticiens corrigent le travail des statuaires, si l’on mutile et déforme les chefs-d’œuvre de l’art musical, il n’y aura personne pour les venger, et les gouvernans ne daigneront pas s’en occuper.

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    Le vieux château de Bade est une ruine colossale du moyen âge, un nid de vautours construit au sommet d’une montagne qui domine toute la vallée de l’Oos. Au milieu d’une forêt de sapins gigantesques pendent de toutes parts des pans de murs noirs et durs comme les rochers, des pans de rochers droits comme les murs. Dans les cours, président des chênes séculaires ; de vieux hêtres curieux passent par les fenêtres leurs têtes chevelues ; d’interminables escaliers, des puits sans fond se présentent à chaque instant devant les pas de l’explorateur étonné, qui ne peut se défendre d’une terreur secrète, Là vécurent, on ne sait quand, on ne sait quels landgraves, margraves ou burgraves, gens de proie et de brigandage, de meurtre et de rapine, que la civilisation a fait disparaître. Que de crimes ont été commis sous ces voûtes formidables, que de cris de désespoir, que de sanglantes orgies en ont fait retentir les lambris !… Aujourd’hui, ô prose ! ô plate utilité ! un restaurateur les habite, on n’y entend que le bruit des fourneaux d’une vaste cuisine, que les explosions des bouteilles de vin de Champagne, que les éclats de rire des bourgeois allemands et des touristes français en pointe de gaieté. Pourtant, si l’on a le courage d’entreprendre l’ascension du faîte déchiré du monument, on retrouve peu à peu la solitude, le silence et la poésie. Du haut de la dernière plate-forme on aperçoit dans la plaine, de l’autre côté de la montagne, plusieurs riantes petites villes allemandes, des champs bien cultivés, une végétation luxuriante, et le Rhin, morne et silencieux, déroulant son interminable ruban d’argent à l’horizon.

    C’est là que je suis parvenu, toujours grondant, comme une locomotive impatiente. Peu à peu le calme et l’indifférence m’ont été rendus, en écoutant les voix mystérieuses qui parlent là avec tant d’indifférence et de calme des hommes et des temps qui ne sont plus.

    L’amour de la musique a semblé lui-même se ranimer en moi, en écoutant les harmonies ineffables des harpes éoliennes, placées par quelque charitable Allemand dans les anfractuosités des ruines, où les vents leur font rendre de si poétiques plaintes. Ces accords vaporeux donnent une idée de l’infini ; on ne sait quand ils commencent ni quand ils cessent… On croit les entendre encore quand ils ne vibrent plus. Cela éveille de vagues souvenirs de jeunesse enfuie, d’amours éteintes, d’espérances déçues… et l’on pleure tristement… si l’on n’est pas trop vieux, car alors l’œil reste sec, il se ferme, et l’on s’endort.

    Il paraît qu’on ne doit pas encore me ranger parmi les vieux…… je ne me suis pas endormi. Loin de là, après l’averse le soleil est revenu, et j’ai pensé à un petit ouvrage dont je m’occupe en ce moment. Assis sur un créneau, le crayon à la main, je me suis mis à écrire les vers d’une scène de nuit dont je tâcherai ces jours-ci de trouver la musique, et que voici :

Nuit paisible et sereine !
La lune, douce reine
Qui plane en souriant,
L’insecte des prairies
Dans les herbes fleuries
En secret bruissant,
    Philomèle,
    Qui mêle
Au murmure du bois
Les splendeurs de sa voix ;
    L’hirondelle
    Fidèle
Caressant sous nos toits
Sa nichée en émois ;
Dans sa coupe de marbre
Ce jet d’eau retombant
    Écumant ;
L’ombre de ce grand arbre
En spectre se mouvant
    Sous le vent ;
    Harmonies
    Infinies,
Que vous avez d’attraits
Et de charmes secrets
Pour les âmes attendries ?

    J’en étais là de mon nocturne, quand un de ces oisons si nombreux à Bade, à l’époque où nous sommes, est venu brusquement me replonger dans la prose : « Tiens, c’est vous, m’a-t-il dit avec sa voix de sauveur du Capitole, que diable faites-vous là tout seul, sur ce donjon perché ? Ah ! des vers ! voyons ! Je parie que vous travaillez à l’opéra que M. Bénazet vous a commandé pour l’ouverture du théâtre de Bade. Eh ! eh ! il avance, le nouveau théâtre, il sera fini l’an prochain. L’ouvrier qui le bâtit est un peu âgé, il est vrai, mais encore vert ; c’est le même qui, avant 1830, à Paris, travaillait avec tant d’ardeur à l’arc de triomphe de l’Étoile. — Précisément, mon très cher, je m’occupe de ce petit opéra. Mais n’employez donc pas, s’il vous plaît, des expressions aussi inconvenantes. M. Bénazet ne m’a rien commandé ; on ne commande rien aux artistes, vous devriez le savoir. On commande à un régiment français d’aller se faire tuer, et il y va ; à l’équipage d’un vaisseau français de se faire sauter, il le fait ; à un critique français d’entendre un opéra-comique dont il doit rendre compte, et il l’entend ; mais c’est tout ; et si l’on commandait à certains acteurs de déranger seulement leurs habitudes, d’être simples, naturels, nobles, également éloignés de la platitude et de l’enflure ; si l’on commandait à certains chanteurs d’avoir de l’âme et de bien rhythmer leur chant, à certains critiques de connaître ce dont ils parlent, à certains écrivains de respecter la grammaire, à certains compositeurs de savoir le contre-point, les artistes sont fiers, ils n’obéiraient pas. Pour moi, dès qu’on me commande quelque chose, on peut être assuré de l’effet de ce commandement, il me paralyse, il me rend inerte et stupide ; et comme je vous crois organisé de la même façon, je vous prie très instamment (il est inutile de vous le commander), je vous conjure de redescendre à Bade et de me laisser rêver sur mon donjon. » Et l’oison repartit en ricanant. Mais le fil de mes idées était rompu ; après d’inutiles efforts pour le renouer, je suis resté là sans penser, écoutant l’hymne à l’empereur d’Autriche, exécuté à une grande distance, dans le kiosque de la Conversation, par la musique militaire prussienne, et que le vent du sud m’apportait par lambeaux des profondeurs de la vallée. Que cette mélodie du bon Haydn est touchante ! Comme on y sent une sorte d’affectuosité religieuse ! C’est bien le chant d’un peuple qui aime son souverain. Notez que je ne dis pas le bon Haydn avec une intention railleuse ; non, Dieu m’en garde ! Je me suis toujours indigné contre Horace, ce poëte parisien de l’ancienne Rome, qui a osé dire :

Aliquando bonus dormitat Homerus.

    Certes, Haydn n’était pas un bonhomme, mais un homme bon ; et la preuve, c’est qu’il avait une femme insupportable qu’il n’a jamais battue, et par qui, dit-on, il s’est quelquefois laissé battre.

    Enfin il a fallu redescendre ; la nuit était venue,

La lune, douce reine,
Planait en souriant.

J’ai retraversé la forêt de sapins, plus sonore et d’une meilleure sonorité que la plupart de nos salles de concerts. On y pourrait faire des quatuors. J’ai souvent pensé à une admirable chose que l’on devrait y exécuter par une belle nuit d’été, c’est l’acte des Champs-Élysées de l’Orphée de Gluck. Je crois entendre, sous ce dôme de verdure, dans une demi-obscurité, ce chœur des ombres heureuses dont les paroles italiennes augmentent le charme mélodieux :

Torna o bella al tuo consorte,
Che non vuol che più diviso
Sia di te pietoso il ciel
.

    Mais quand on a des velléités de musique dans les bois, c’est toujours à la suite d’un déjeuner où l’on a mangé du pâté ; ce sont alors des fanfares qu’on y exécute, fanfares de cors, de trompes de chasse, n’éveillant d’autres idées que celles des chiens, des piqueurs et des marchands de vin…

    Au milieu de la montagne se trouve une fontaine qui coule avec un petit bruit ; je suis allé m’asseoir près de son bassin. J’y serais resté jusqu’au lendemain à écouter son tranquille murmure, s’il ne m’eût rappelé celui des fontaines du corridor intérieur de la Grande-Chartreuse, que j’entendis pour la première fois il y a trente-cinq ans (hélas ! trente-cinq ans !). La Grande-Chartreuse m’a fait penser aux trappistes et à leur phrase obligée :

Frère, il faut mourir !

    La lugubre phrase m’a rappelé que je devais aller le lendemain de bonne heure à Carlsruhe faire répéter les chœurs de mon Requiem, dont le programme de cette année contient deux morceaux. Et j’ai regagné mon gîte pour préparer ce voyage.

    « Où a-t-il la tête, allez-vous dire, de faire entendre aux gens de plaisir réunis à Bade des morceaux d’une messe de morts ? — C’est précisément cette antithèse qui m’a séduit en faisant le programme. Cela me semble la réalisation en musique de l’idée d’Hamlet tenant le crâne d’Yorick : « Allez maintenant dans le boudoir d’une belle dame, dites-lui que, quand elle se mettrait un pouce de fard sur le visage, il faudra qu’elle en vienne à faire cette figure-là. Faites-la rire à cette idée. »

    Oui, faisons-les rire, me suis-je dit aussi, toutes ces beautés crinolinées, si fières de leurs jeunes charmes, de leur vieux nom et de leurs nombreux millions ; faisons-les rire, ces femmes harpies [? hardies] qui souillent et déchirent ; faisons-les rire, ces marchands de corps et d’âmes, ces abuseurs de la souffrance et de la pauvreté, en leur chantant le redoutable poëme d’un poëte inconnu, dont le barbare latin rimé du moyen âge semble donner à ses menaces un accent plus effrayant :

Dies irae, dies illa.

    « Jour de colère, ce jour-là réduira l’univers en poudre.
    « Quel tremblement, quelle terreur alors, quand le juge viendra tout scruter sévèrement.
    « Le livre où tout est écrit sera apporté, et son contenu motivera la sentence.
    « La trompette, répandant un son terrible parmi les tombeaux des contrées diverses, rassemblera l’humanité tout entière devant son trône.
    « Lors donc que le juge sera assis, tout ce qui était caché apparaîtra, rien ne demeurera sans vengeance.
    « Stupéfaction de la mort et de la nature. »

    Faisons-les rires à ces idées !

    Comme la grande majorité de l’auditoire ne sait pas le latin, j’aurai soin que la traduction française soit imprimée sur le programme. Faisons-les rire.

    Quel poëme ! quel texte pour un musicien ! Je ne saurais exprimer le bouleversement de cœur que j’éprouve quand, dirigeant un orchestre immense, j’arrive au verset :

Judex ergo cum sedebit.

    Alors tout se fait noir autour de moi ; je n’y vois plus, je crois tomber dans la nuit éternelle.

    — Ah çà, vous avez donc affaire à un auditoire de prédestinés de l’enfer ? direz-vous. — Il est vrai, ma tirade apocalyptique pourrait le faire croire ; c’est le courant des idées shakspeariennes qui m’avait entraîné ; au contraire, la belle société de Bade se compose d’honnêtes gens qui ne doivent avoir aucun sujet de crainte en songeant à l’autre vie. On n’y compte qu’un petit nombre de scélérats, ceux qui ne vont pas au concert.

    Vous allez aussi me demander comment, dans une si petite ville, je pourrai trouver l’appareil musical nécessaire à l’exécution de ce Dies irae, appareil dont les élémens sont si difficiles à réunir à Paris ; comment on pourra les placer dans la salle du Festival et comment on supportera cette sonorité ébranlante. D’abord vous saurez que j’ai arrangé la partition des timbales pour trois timbaliers seulement ; quant aux orchestres d’instrumens de cuivre,

Mirum spargentes sonum,

nous les avons aisément formés avec les artistes de Carlsruhe réunis à ceux de Bade et aux musiciens prussiens en garnison à Rastadt, forteresse voisine de Carlsruhe. Le chœur a été rassemblé par les soins de MM. Strauss et Krug, maître de chapelle et directeur des chœurs du grand-duc. Les choristes répètent depuis quinze jours. Je fais ici des répétitions instrumentales trois fois par semaine. Tout se prépare tranquillement avec une régularité parfaite. La veille et l’avant-veille du concert, j’emmènerai par le chemin de fer nos artistes à Carlsruhe ; ils y répéteront avec ceux de la chapelle grand-ducale. Le jour du concert, au contraire, de grand matin, M. Strauss m’amènera les artistes de Carlsruhe pour les faire répéter avec ceux de Bade, sur une vaste estrade élevée pendant la nuit à l’un des bouts de la salle de Conversation. Les jeux sont suspendus ce jour-là. Derrière la salle du concert se trouvent deux autres salons assez vastes ; c’est là que je placerai mon attirail de timbales et les groupes d’instrumens de cuivre. M. Kenneman, le chef d’orchestre intelligent et dévoué de Bade, les conduira. Ces voix formidables, ces bruits de tonnerre ne perdront rien de leur puissance musicale, je l’espère, pour être lancés à distance par des instrumens invisibles ; et moi, placé dans l’autre salle avec le grand orchestre et le chœur, je les suivrai de mon mieux. Un métronome électrique me mettrait à même de conduire le tout sans difficulté, mais il est malheureusement impossible, vu le peu de temps dont on dispose, pour préparer la salle, d’en établir un. D’ailleurs le mouvement du Tuba mirum est si large, que les deux chefs d’orchestre pourront, en se suivant de l’oreille, marcher ensemble sans accident.

    Vous voyez que je vais avoir une rude journée. De neuf heures du matin à midi, dernière répétition générale ; à trois heures, remise en ordre de l’orchestre et de la musique plus ou moins bouleversés par la répétition du matin, travail que je n’ose confier à personne ; à huit heures du soir, le concert.

    A minuit, en pareil cas, j’ai peu envie de danser. Mais madame la princesse de Prusse (aujourd’hui reine) assiste ordinairement à cette fête ; souvent elle daigne me retenir quelques instans pour me faire ses observations, toujours bienveillantes malgré leur finesse, sur les principaux morceaux du programme. Elle cause avec tant de charme, elle comprend si intimement la musique, elle a tant de sensibilité unie à un si rare esprit, elle a si bien l’art de vous encourager, de vous donner confiance, qu’après cinq minutes de son charmant entretien toute ma fatigue disparaît, je serais prêt à recommencer.

    Voilà, messieurs, ce que je fais à Bade. J’aurais encore d’autres détails à vous donner ; Dieu me garde néanmoins de poursuivre ; je vois d’ici la moitié de votre auditoire… qui dort.

HECTOR BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 20 septembre 2011.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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