Journal des Débats   Recherche Débats

FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 3 JUILLET 1861 [p. 1-2].


THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Première représentation de la Beauté du Diable, opéra-comique en un acte, de M. Najac, musique de M. Alary. — Les sons hauts et les sons bas, le haut et le bas des claviers. — La musique imitative pour les yeux.

    Cet opéra est précédé d’une ouverture où l’on entend, un peu adoucis par les coups de grosse caisse, les sons du fifre et du tambour. Pourquoi ce tambour ? me direz-vous. Parce que dans la pièce un jeune homme, par désespoir amoureux, veut se faire soldat ; en conséquence il parle de son régiment. Or, du régiment au tambour il n’y a qu’un pas. Le compositeur pouvait-il ne pas saisir un aussi bon prétexte pour battre la caisse ?

    Ces erreurs-là chez des musiciens de talent tels que M. Alary m’étonnent toujours. S’il eût été question d’un marchand de vin, on eût pu trouver tout autant de raisons pour employer à l’orchestre tonneaux et futailles.

    Il y a longtemps déjà que cette beauté du diable a été mise en scène, et c’est tout au plus si je pourrai m’en rappeler quelques traits. Elle commence par un chœur de gens lisant des journaux ; à ce chœur succèdent des couplets d’une jeune fille nommée Fidès. Elle aime un sien cousin (Max), très timide, très pauvre et très niais. On parle beaucoup d’un vieux château existant dans les montagnes du Hartz. On dit qu’il s’y passe des choses… absolument comme dans la forêt de Saint-Dustan. Voici venir une sorte de loup-garou barbu, chevelu, noir, sale, qui aime, sans espoir de retour, la belle Léopoldine de Romsberg, propriétaire du château, et qui se nomme Jean-le-Noir.

    Ce galant est fort riche ; il a découvert une mine de fer : c’est apparemment pour cela qu’il est de la couleur du minerai, Il n’ose pas demander la main de Léopoldine, se trouvant trop laid et de trop basse extraction. Il veut l’épouser pourtant, et comme le château de Romsberg passe pour abriter une certaine quantité de diables de toutes couleurs, il s’annonce comme un acquéreur pour avoir la permission de le visiter dans ses réduits les plus secrets, et se trouver enfin en tête-a-tête avec un diable à qui il demandera conseil.

    Sur ces entrefaites, le petit Max, qui dans sa peau cuit d’amour pour Fidès et n’ose pas le laisser voir à la jeune fille, annonce qu’il s’est engagé, et qu’il va incontinent rejoindre son régiment. Fidès veut en vain le retenir, lui montre fort clairement sa tendresse que le nigaud ne veut pas voir, et lui donne une chaîne d’acier qui lui portera bonheur, dit-elle, et qu’elle le prie de garder toute sa vie.

    Ceci posé, suivons Jean-le-Noir dans les souterrains du château. Je ne sais comment Fidès a appris cette étrange démarche du loup-garou, mais l’idée lui est venue d’en profiter dans l’intérêt de son amour pour Max et de celui de Jean pour Léopoldine. Voici de quelle façon elle exécute son projet. Enveloppée dans un grand manteau brun, Fidès se présente dans un coin du caveau sinistre, au moment où Jean-le-Noir vient de crier, encore comme on crie dans la forêt de Saint-Dustan : Parais ! parais ! « — Me voilà ! dit Fidès, faisant la grosse voix. — Tu sais que j’aime la jeune comtesse de Romsberg ? — Je sais tout. — Que faut-il pour être aimé d’elle ? — II faut d’abord te laver la figure, te raser, quitter tes sordides habits, en prendre de nouveaux, plus à la mode. — Ensuite ? — Ensuite il faut aller trouver Max qui porte à son cou une chaîne d’acier et la lui acheter à tout prix. Cette chaîne porte bonheur et te fera aimer de la comtesse. »

    Jean n’a garde de douter de l’excellence du conseil. Il atteint Max justement quand celui-ci allait partir pour la guerre. « Combien veux-tu de ta chaîne ? — Je ne la vends pas. — Cent florins ? — Non. — Mille florins ? — Pas davantage. — Dix mille florins ? — Accepte, lui dit tout bas Fidès, je t’en donnerai une autre. » La chaîne est livrée, les florins sont comptés ; Fidès, voyant combien Max tenait à sa chaîne, ne doute plus de l’amour du jeune homme pour elle. Max, de son côté, se voyant aimé, se rachète au moyen des dix mille florins de Jean, et épouse Fidès.

    Enfin Léopoldine de Romsberg, trouvant dans Jean-le-Noir décrassé un robuste gaillard qui l’aime avec fureur et qui possède une mine de fer d’une richesse incalculable, consent à lui donner sa main.

    La partition de M. Alary est écrite avec une facilité très remarquable, souvent pleine d’élégance. Il faut citer parmi les morceaux les plus agréables et les mieux faits, l’air de Léopoldine :

D’un rocher escarpé,

les couplets de Max, au moment où il va rejoindre son régiment et le duo dans lequel il vend à Jean sa chaîne d’acier ; ce duo est excellent. Et puis encore les couplets :

Du premier jour,

et le chœur des liseurs de journaux. Nous avons remarqué une gamme descendante vocalisée, une roulade, sur ces mots :

Je roulais dans l’abîme,

dont l’intention imitative est des plus plaisantes.

    Il est clair que le musicien a pensé qu’une roulade descendante exprimait parfaitement le mouvement d’un corps roulant de haut en bas. Les notes écrites sur la portée représentent en effet à l’œil cette direction descendante ; si le système de la musique chiffrée venait à prévaloir, les signes de l’écriture musicale ne parleraient plus ainsi à l’œil. Bien plus, si, par un caprice de l’exécutant lecteur, il venait à tenir son cahier de musique à rebours, les notes représenteraient au contraire un mouvement ascendant.

    N’est-il pas pitoyable que l’on puisse citer en musique de nombreux exemples de ces enfantillages causés par une fausse interprétation des mots ?

    On dit monter, descendre, pour exprimer le mouvement des corps qui s’éloignent du centre de la terre ou qui s’en rapprochent. Je défie que l’on trouve un autre sens à ces deux verbes. Or, le son, impondérable comme l’électricité, comme la lumière, peut-il, en tant que son plus ou moins grave, se rapprocher ou s’éloigner du centre de la terre ?

    On appelle son haut ou aigu le son produit par un corps sonore, exécutant, dans un temps donné, un certain nombre de vibrations ; le son bas ou grave est celui qui résulte d’un nombre de vibrations moins grand, et par conséquent de vibrations plus lentes exécutées dans le même espace de temps. Voilà pourquoi l’expression de son grave ou lent est plus convenable que celle de son bas, qui ne signifie rien ; de même celle de son aigu (qui perce l’oreille comme un corps aigu) est raisonnable, prise au figuré, tandis que celle de son haut est absurde. Car pourquoi le son produit par une corde exécutant 32 vibrations par seconde serait-il plus rapproché du centre de la terre que le son produit par une autre corde exécutant par seconde 800 vibrations ?

    Comment le côté droit du clavier de l’orgue ou du piano est-il le haut du clavier, ainsi qu’on a l’habitude de l’appeler ? Le clavier est horizontal. Quand un violoniste, tenant son violon à la manière ordinaire, veut produire des sons aigus, sa main gauche, en se rapprochant du chevalet, monte en effet ; mais un violoncelliste, dont l’instrument est placé d’une façon contraire, se voit obligé de faire descendre sa main pour produire les mêmes sons aigus, dits sons hauts si improprement.

    Il est pourtant vrai que ces abus de mots, dont le moindre examen attentif suffit à démontrer le ridicule, ont amené même de grands maîtres à écrire les plus incroyables non-sens, et par contre-coup ensuite des gens d’esprit, impatientés par de telles niaiseries, à confondre dans une réprobation commune toutes les images musicales et à ridiculiser celles même que le bon sens et le goût peuvent avouer et qui parlent le plus clairement à l’imagination de l’auditeur.

    Je me souviens de la naïve sincérité avec laquelle un maître de composition faisait admirer à ses élèves l’accompagnement en gammes descendantes d’un passage d’Alceste, où le grand-prêtre, invoquant Apollon le dieu du jour, dit :

Perce d’un rayon éclatant
Le voile affreux qui l’environne.

    « Voyez-vous, disait-il, cette gamme obstinée en triples croches descendant d’ut à ut dans les premiers violons ? C’est le rayon, le rayon éclatant, qui descend à la voix du grand-prêtre. » Et ce qu’il y a de plus triste encore à avouer, c’est que Gluck évidemment a cru imiter ainsi le rayon.

    A propos d’Alceste, qui n’en est pas moins un grand miracle d’expression dramatique, nous devons dire qu’on en poursuit activement les répétitions à l’Opéra. On s’occupe déjà des décors, et l’on nous annonce un temple d’Apollon splendide. M. Royer ne veut rien négliger de ce qui pourrait donner à cette reprise un éclat digne de l’œuvre de Gluck autant que du talent de Mme Viardot, récemment engagée à l’Opéra et qui jouera le rôle d’Alceste.

ENCORE L’OPÉRA-COMIQUE.

Marianne, opéra-comique en un acte, paroles de M. Prevel, musique de M. Théodore Ritter.

    Ritter, qui est un de vos amis, n’est-ce pas ? depuis longtemps ne pouvait dormir ; les lauriers des Miltiade ou des Thémistocle de l’Opéra-Comique l’en empêchaient. Il lui fallait absolument gagner une bataille de Platée, ou de Salamine, ou de Marathon ; enfin il lui fallait gagner la confiance d’un auteur d’opéras-comiques, obtenir celle du directeur de l’Opéra-Comique, faire la musique d’un opéra-comique, et voir représenter cet opéra-comique et entendre applaudir son opéra-comique. Et il a gagné, il a obtenu, il a fait, il a vu, il a entendu ce qu’il voulait. On l’a applaudi à tout rompre, puis aussitôt après avoir allumé ce soleil d’artifices, il est parti pour Londres, où on l’attendait pour jouer les grandes œuvres de Beethoven aux séances de la Musical Union, dirigées par l’infatigable Ella.

    Voilà ce que c’est que son opéra-comique : Il y a un comte, un comte de Kéradec. Ce nom semble dire que nous sommes en Bretagne ; nous y sommes en effet. Le comte vient tous les ans courre le lièvre sur ses terres. En revenant de la chasse, il aime assez à se rafraîchir dans une ferme voisine de son château. Cette ferme est habitée par la belle Marianne, qu’il courtise en tout mal tout déshonneur. Cette belle Marianne a un garçon de ferme, une grosse bête qui fait des calembours sans le vouloir, qui parle de la porcelaine de Chèvres, qui demande à la comtesse de Kéradec ce que c’est que de faire la cour à une femme, qui la prie de lui donner des leçons dans cet art de faire la cour, et qui voudrait savoir combien pour ces leçons Mme la comtesse lui prendra ; enfin un véritable idiot. Mais n’anticipons pas.

    La comtesse s’est aperçue du subit amour de son mari pour la chasse ; elle a fait jaser Jean-Pierre ; elle lui a fait avouer qu’il pourrait bien aimer Marianne et qu’il serait tout prêt à casser les reins du comte s’il le surprenait venant, comme dit Molière, tremper les doigts dans son potage. Pour le récompenser et lui donner du cœur au mariage, elle lui octroie, dans un accès de munificence royale, comme présent de noces, la propriété de la ferme de Kéradec.

    De son côté, le comte, pour décider Marianne à venir à Paris servir de femme de chambre à son épouse (c’est lui qui le dit), octroie également à la belle fille, en toute propriété, cette même ferme de Kéradec. Voilà une ferme qui ne pouvait pas manquer d’être donnée.

    Double rendez-vous nocturne dans la ferme obscure ; scène du jardin du Mariage de Figaro, vieille pièce d’un vieux farceur nommé Beaumarchais. Le comte est aux genoux de Marianne, Jean-Pierre tripote la taille de la comtesse, qui se laisse très bien tripoter par ce lourdaud. Puis la lumière se fait, au moyen d’un bout de chandelle apporté par un autre animal nommé Lendormi, peut-être parce qu’on le réveille toujours. « Vous ici, monsieur le comte ? — Vous ici, madame la comtesse ? — Je venais faire donation de cette ferme à Marianne ; la brave enfant a bien mérité de nous. — Et vous faites ainsi vos générosités dans l’ombre ? — Oui, je veux que le mystère entoure mes bienfaits. — Fort bien ; mais de mon côté j’avais aussi fait don à Jean-Pierre de cette même ferme. — Encore mieux, l’acte de donation devait être revêtu de nos deux signatures ; de cette façon la donation est en bonnes formes ; il ne reste plus qu’à marier les deux propriétaires. » Et le mariage se fait. Eh ! viv’ not’ bon seigneur !

    Ritter, qui a le diable au corps, a trouvé le moyen d’écrire là-dessus une très jolie partition, gaie, piquante et supérieurement écrite. L’ouverture, qui contient plusieurs thèmes qu’on chante ensuite dans le cours de l’ouvrage, est d’une bonne dimension, sans dépasser l’étendue d’une ouverture d’opéra-comique. Elle a fait le plus grand plaisir.

    On a vivement acclamé ensuite un chœur de buveurs très franc et une chanson paysanne du plus bouffon caractère, que Berthelier chante et danse avec verve.

    L’air de chasse du comte est un morceau bien conçu, plein d’entrain et bien instrumenté. Les trombones, représentant là les trompes du veneur, y sont aussi bien placés qu’ils le sont mal dans la fin du quatuor nocturne, où l’orchestre ne doit pas faire entendre un seul accent fort et surtout un son de trombone.

    C’est dommage, le quatuor était on ne peut mieux commencé.

    J’ai remarqué en outre un duo où sous les parties de chant se déroule le plus charmant trait de violons ; là encore on voudrait que ce trait continuât jusqu’à la fin. Mais la science de ces détails du faire musical viendra à Ritter avec l’expérience ; il y a bien peu de compositeurs qui, à dix-neuf ans, aient su écrire un opéra de cette valeur. Berthelier et Troy sont excellens dans les rôles du comte et de Jean-Pierre. Mlle Belia est une gracieuse Marianne, Mlle Tual (la comtesse) n’a que peu de chose à chanter.

Les Plaisantins de la musique. — Concerts : Bade, etc., etc.

    Je parlais tout à l’heure de la musique en chiffres ; il vient de paraître une brochure fort bien écrite, de M. Vaudin, le rédacteur en chef du journal l’Orphéon et l’adversaire de l’école Galin-Pâris-Chevé. En lisant ce curieux écrit (les Plaisantins de la musique), on voit jusqu’à quel degré d’ardeur, je dirai même de violence, la discussion entre les deux écoles a été quelquefois poussée.

    Croiriez-vous qu’on donnait encore des concerts à Paris, et de beaux concerts, au mois dernier ? Parmi ces séances ardentes, il faut citer celle que M. Jacques Franco-Mendes, le violoncelliste solo du roi des Pays-Bas, a donné dans les salons des bains de Tivoli. Cet exemple devrait être suivi ; en ce temps d’ardeurs caniculaires on ne peut mieux faire, pour donner un concert, que de prendre une salle de bains. L’auditoire, composé de vrais amateurs de musique et non point de baigneurs ennuyés, a su apprécier les nuances les plus délicates du talent du virtuose et la valeur réelle de ses compositions, parmi lesquelles on a remarqué un quintette pour deux violons, alto et deux violoncelles, une charmante mélodie intitulée l’Espoir, un bolero plein de verve, et un délicieux air de ballet. Plusieurs compositions de différens caractères pour le violoncelle ont en outre été exécutées avec le plus grand succès par le virtuose bénéficiaire…. il y avait bénéfice.

    L’exemple de Paris a été suivi par la province. Arban revient de Nantes, où toutes les trompettes de la renommée ont sonné leurs fanfares en l’honneur de son cornet. On l’a fêté, on l’a applaudi, on l’a payé presque comme on fête, on applaudit et on paie une prima donna. La vaste salle où il se faisait entendre était toujours pleine, et les amateurs de calembours latins n’ont pas eu la satisfaction de placer leur vieux mot :

Apparent rari Nantais in gurgite vasto.

    Il va partir pour Bade.

    Qui ne part pas pour Bade ? Eh ! mon Dieu, bien des gens, qui ne veulent pas quitter leurs Champs-Elysées pour ce Tartare des joueurs (vieux style), comme s’il n’y avait à Bade que des joueurs ! Il y a de tout, des amateurs de musique, de chasse, de chevaux ; des amans de la nature, de la solitude, des bois des montagnes, des vieux donjons ; des peintres, des poëtes en vers, des poëtes en prose ; des malades guéris, des médecins oisifs ; des princesses russes, des Russes qui ne sont pas princes, des Anglais rieurs et bons vivans, des Français sérieux, des Américains qui flirtent (flirtation, art de compromettre un homme et de l’obliger à épouser la femme qui l’a compromis) ; on y danse, on y joue la comédie, on y parade, on y fait la roue ; on y rêve si l’on veut, on y boit du lait de chèvres, on y dîne à l’Accord de chasse, ce bouchon sylvestre illustré par Dantan ; on y joue aux dominos, quand on déteste le jeu ; on regarde les autres joueurs, les joueurs pâles, perdre leur argent, on rit des joueurs rouges qui gagnent ; on étudie ceux qui se promènent à grands pas dans le salon de conversation, on devine leur monologue intérieur : « Je viens de gagner cinq cents francs, je m’en vais. Pourtant si je mettais mes cinq cents francs sur la noire, il est évident qu’elle sortirait, puisque la rouge vient de sortir onze fois ; cela me ferait mille francs de bénéfice net….. Oui, mais si la rouge s’obstinait à sortir ?….. Allons donc, c’est impossible !… Pourtant cela s’est vu. Allons, décidément je m’en vais. » Et aussitôt il retourne à la table de jeu, perd ses cinq cents francs, en joue cinq cents autres pour se rattraper, les perd, pâlit, prend l’air stupide, s’il ne l’avait pas auparavant, et s’en va réellement cette fois, dégommé (c’est le terme admis) et irrité contre la rouge qui ne devait pas sortir.

    On y entend un bon orchestre dès sept heures du matin, et à midi, et le soir ; on y applaudit d’innombrables virtuoses, Vieuxtemps, Sivori, Servais, la gracieuse Mme Escudier-Kastner, la savante musicienne Mme Pohl, Krüger, le grand harpiste (c’est le frère de l’habile pianiste qui professe à Paris et qui vient de publier une belle sonate que tout le peuple des pianistes écorche à cette heure), Piatti, Bottesini ; sans compter les virtuoses qui résident toute la saison, tels que Grodvolle, Steinbrugge, WuiIle et Arban. On entend en outre de superbes orchestres militaires allemands, car dans cette ville allemande il y a jusqu’à des Allemands. Le soir, à minuit, quand les salons de jeu sont fermés, des éclats de rire, des chansons, de triples fanfares de cor, descendent de la villa Bénazet au travers du bois de sapins qui l’environne. C’est peut-être Vivier qui fait des siennes. Parbleu, qui serait-ce donc ? qui peut faire rire aussi bien, qui joue du cor à ce point ? Et l’on s’en va, et l’on s’arrête à rêver un instant sur le pont de l’Oos, et l’on rentre, et l’on s’endort en songeant qu’on aurait pu perdre tant d’argent qu’on n’a pas joué et qui se trouve ainsi gagné ; et on pense à la répétition du lendemain, car on fait à Bade une foule de répétitions avec un bel orchestre, quand on dirige le festival qui s’y organise tous les ans, et l’on se dit : « Que ces artistes sont attentifs, et patiens, et polis ! Comme il comprennent vite et bien ce qu’on leur demande ! Ils ne regardent jamais leur montre pendant les répétitions. Ils ont des poumons, des lèvres et des bras de fer ; avec eux, on peut pousser jusqu’au bout les études musicales ; ce sont des musiciens qui ont le temps de faire de la musique ! et qui en font. »

    J’ai parlé des Américaines tout à l’heure ; voici les Américains qui, par l’entremise de M. Ulman, le Barnum du jour, nous enlèvent Mme Charton-Demeur. Oui, la charmante cantatrice à la voix de velours va partir pour les Etats-désunis ; on lui assure des sommes folles, mais qu’il est toujours bon d’accepter des pays étrangers, quand dans son propre pays on ne peut en obtenir de raisonnables.

    Les Parisiens qui ne veulent pas quitter Paris, en cette saison d’œufs à la coque cuits sur l’asphalte du boulevard, savez-vous ce qu’ils font ? D’abord le jour ils se cachent dans les caves, pour faire croire qu’ils sont à la campagne, et parce qu’il y fait frais ; puis le soir ils se glissent dans la foule des étrangers qui remplissent les rues et vont s’asseoir au concert des Champs-Elysées. Là, grâce à la libéralité intelligente de M. Besselièvre, ils entendent un orchestre de premier ordre exécuter, non seulement des polkas, des redowas, des czardas de toute espèce, mais aussi des ouvertures de maîtres, des fragmens de symphonies et des virtuoses tels que M. Demersman, chers à l’entrepreneur plus encore qu’ils ne sont chers à l’auditeur.

    Vous me direz : « La compagnie en pareil lieu est fort mélangée. — Elle n’est pas mélangée du tout. — Ah oui, rien que des… — Au contraire, grâce à M. Besselièvre, vous y trouvez une assemblée expurgata, on n’y entend pas le plus petit mot pour rire ; les femmes y sont colletées, les hommes y sont graves, et tous écoutent la musique avec une attention qui décèle leur plaisir.

HECTOR BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 10 avril 2009.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

Retour à la page principale Berlioz: Feuilletons – Journal des Débats 1834 - 1863 
Retour à la Page d’accueil

Back to main page Berlioz: Feuilletons – Journal des Débats 1834 - 1863 
Back to Home Page