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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 30 DÉCEMBRE 1859 [p. 1-2].


Théâtre de l’Opéra-Comique.

Première représentation de Don Gregorio, opéra-comique en trois actes, de MM. Sauvage et de Leuven, musique de M. le comte Gabrielli.

Les critiques. — Mesure pour mesure. — Représentation au bénéfice de Roger. — La salle Beethoven. — M. Mortier de Fontaine. — Sivori et Ritter. — Les concerts où l’on voudrait, mais où l’on ne peut être admis ; ceux où l’on pourrait, mais où l’on ne veut. — L’accord des instrumens sans le secours de l’oreille ; la musique enseignée avec le secours de cet organe exigeant.

    Opéra-Comique ! laborieux et infatigable théâtre ! Dans cette époque de l’année, qu’il laisse peu de loisirs à ses admirateurs ! et à ses critiques donc ! Nous ne pouvons suffire en hiver à raconter tous les opéras-comiques qui se disputent l’attention du public. Qu’on soit triste, qu’on soit heureux comme un mangeur d’opium en extase, qu’on soit plongé dans quelque travail absorbant, que le vent gémisse, qu’il gèle à pierre fendre, qu’on aspire à dormir, il faut être gai, il faut être Français et malin s’il se peut, et analyser l’opéra-comique du jour. Les directeurs et les auteurs se montrent impitoyables ; les auteurs surtout. Excusons les directeurs, obligés du battre monnaie, on le sait, et de faire des recettes à tout prix. Excusons encore quelques musiciens forcés, eux aussi, on ne l’ignore pas, de travailler pour vivre. Mais tant d’autres qui sont riches, quel intérêt peuvent-ils avoir à écrire des opéras-comiques ? A quoi cela peut-il leur servir ?… C’est, je crois, pour nous vexer. Ce sont des ennemis que nous avons et qui se vengent ainsi des éloges insuffisans donnés quelque part à leurs compositions. D’autres en sont encore aux illusions du premier âge : ils écrivent pour se faire connaître. Ceux-là possèdent une chaleur de sang à nulle autre pareille, et l’on dit que l’un d’eux (il est bien connu pourtant) se promenant dernièrement dans Paris voyait la neige fondre en fumant autour de lui, et qu’au moment où il approcha d’un canal gelé sur lequel s’ébattait une foule joyeuse, la glace se brisa tout d’un coup et l’onde humide engloutit une trentaine de patineurs. Mais c’était peut-être un jettatore. Quels que soient leurs motifs, qu’ils écrivent per la fame, ou per la fama, ou per la vendetta, beaucoup de gens, rien n’est plus certain, écrivent des opéras-comiques. De là la fréquente exécution d’une scène imitée de Shakspeare, dans laquelle le critique joue le plus triste rôle. En voici l’original tiré du drame Mesure pour mesure.

    Personnages : L’exécuteur des hautes-œuvres, Abhorson (Abhorson, quel beau nom de bourreau ! Aussi les Anglais en ont-ils fait une injure, le nom d’un homme exécrable, abhorré) ; Bernardin, bohémien, condamné à mort depuis neuf ans et qu’on a oublié dans son cachot ; un bouffon aide de l’exécuteur.

ABHORSON.

Camarade, amène ici Bernardin.

LE BOUFFON, appelant.

Monsieur Bernardin, levez-vous et venez, qu’on vous coupe la tête, monsieur Bernardin…

ABHORSON.

Holà ! Bernardin !

BERNARDIN, de l’intérieur.

La peste vous étrangle !… qui fait tout ce vacarme ?… qui êtes-vous ?

LE BOUFFON.

C’est votre ami, le bourreau ; il faut que vous ayez la bonté de vous lever et de vous laisser mettre à mort.

BERNARDIN, de l’intérieur.

Au diable ! bélitre ! au diable ! je dors.

ABHORSON.

Dis-lui de se réveiller, et promptement.

LE BOUFFON.

Monsieur Bernardin, éveillez-vous, je vous prie ; venez vous faire exécuter, vous dormirez après.

ABHORSON.

Vas-le trouver et amène-le.

LE BOUFFON.

Il vient, Monsieur, il vient, j’entends le bruissement de sa paille…….

    Eh bien ! vous entendez le bruissement de ma paille, me voilà.

…………………………………………….

    Don Gregorio est un charmant opéra-comique, supérieurement joué et bien chanté en général. Remarquez, s’il vous plaît, avec quel soin j’évite de dire exécuté, pour qu’il n’y ait pas de double sens dans mon éloge.

    Potier disait dans la pièce du Jeune Werther :

— T’ai-je narré Fritz…
— Oui, Monsieur, vous me l’avez narré une centaine de fois.
— Eh bien, je vais te le renarrer une cent et unième.

    Vous connaissez le joli vaudeville le Précepteur dans l’embarras, dans lequel nous avons, nous tous âgés de plus de dix-neuf ans, applaudi Lepeintre ; vous le connaissez ? — Parfaitement. — Eh bien, je vais vous le raconter. Cela vous fera plaisir et ne peut me donner grand’peine.

    Le marquis Flavio, l’un des élèves les plus distingués du Conservatoire de Naples, eut pour condisciple dans la classe de contrepoint un brave garçon nommé Gregorio. Devenu riche par un héritage, le marquis s’est amusé à composer, comme tant d’autres, des opéras pour son plaisir ; il a même contracté une liaison avec la prima donna Lucrezia (pour son plaisir à lui, toujours), et s’est oublié jusqu’à donner à la diva un blanc-seing qu’elle remplira comme elle voudra. Don Gregorio, moins heureux que son camarade, a essayé de mourir de faim, comme tant d’autres encore, en composant de la musique religieuse, et, voyant qu’il y réussissait trop bien, il s’est enfin résigné au triste métier d’instituteur. Il a pour élève le jeune Luidgi, neveu de son ancien ami Flavio. Or ce Luidgi n’a pas, comme son oncle, signé de blanc-seing, il a fait pis, il a signé un acte de mariage. Il a une femme et un fils ; et comme Flavio, devenu furieux en apprenant ce mariage, a fait enfermer son neveu, le pauvre précepteur, pour faire évader celui-ci, se voit réduit à commettre toutes sortes d’abominations. Il cache la femme dans sa chambre, il emporte l’enfant sous son manteau, il brise le toit de verre d’une serre pour favoriser l’évasion du mari. Pour comble d’infortunes, la profane cantatrice Lucrezia trouve le moyen de l’obliger à lui accompagner sur l’orgue le rôle qu’elle va prochainement chanter ; il surprend dans un amoureux rendez-vous une servante du marquis et le sergent alsacien Klagmann ; pour éviter un nouveau scandale, il avertit la fille et fait disparaître le sergent. Après tant de méfaits, Gregorio se sent rouler dans l’abîme ; il est prêt à commettre les crimes les plus noirs. Pour fournir des moyens d’existence à Luidgi et à sa famille, il ira jusqu’à se faire accompagnateur dans un théâtre, lui le saint auteur d’un oratorio (Daniel dans la fosse aux lions), il se damnera, il fera des horreurs, il composera des opéras, des opéras-comiques même. (A la bonne heure, il a des raisons pour cela, ce brave homme, il faut lui pardonner, il y est forcé.) Mais il n’est pas le seul dans l’embarras. Flavio, depuis qu’il est riche, pense souvent avec inquiétude au blanc-seing si imprudemment confié autrefois à Lucrezia. S’il prenait fantaisie à la diva de se constituer créancière d’une somme exorbitante, ou de se fabriquer ainsi une promesse de mariage !

    Heureusement Lucrezia est une bonne fille, comme la chanteuse francaise Rosalie qui lui a servi de modèle ; elle remplit le blanc-seing, et le marquis stupéfait y trouve ces honnêtes paroles : « Je m’engage à aimer Lucrezia toute ma vie et à rendre mes bonnes grâces à mon neveu Luidgi en reconnaissant son mariage. » Tout est donc ainsi parfaitement arrangé, et le précepteur… Mais je me trompais ; ce récit me donne grand’peine sans vous faire aucun plaisir. J’aime mieux le laisser inachevé et parler tout de suite de la partition. La musique de Don Gregorio est simple, facile, presque toujours élégante ; on n’y trouve ni abus de roulades, ni excès de bruit et de modulations. La phrase mélodique de M. le comte Gabrielli est d’un dessin très net et en rapport constant avec le mouvement dramatique de la scène et le sentiment qu’il s’agit d’exprimer. Sa partition renferme une grande quantité de jolis morceaux qu’on a vivement applaudis : tels sont, au premier acte, la légende de la tour terrible, bien que l’on ne se rende pas parfaitement compte de la raison qui a fait l’auteur donner à ce morceau un caractère martial ; l’air du précepteur,

La folle jeunesse,

d’une agréable simplicité ; le duo de Lucrezia et du marquis, conduit et développé avec beaucoup d’art ; un autre duo entre le précepteur et son élève, où l’on a remarqué une phrase épisodique d’une rare distinction, et le quatuor commençant par un trio syllabique, et que relève un joli babillage d’instrumens à vent.

    Au deuxième acte, nous citerons un duo de table bien en scène. J’aime moins le cantique de Daniel dans la fosse aux lions ; les couplets de don Gregorio : « Indulgence », ne sont peut-être pas d’une grande originalité ; le trio :

Il est tout petit,
Il est si gentil,

est plein de charme, c’est un morceau bien fait et qu’on redemande chaque soir.

    L’air de Lucrezia,

Amour, seul charme de la vie,

a de l’élan, de l’éclat, et finit par une coda pleine de feu.

    Au troisième acte, on a surtout applaudi un trio d’un caractère agité, et un air avec solo de cor, du marquis, dont la phrase,

Erreur d’une folle jeunesse,

est fort belle. Le thème; d’ailleurs, reparaît habilement ramené et relevé à sa seconde apparition par un charmant accompagnement de violon.

    Warot chante avec beaucoup de goût et une jolie voix juvénile le rôle de Luidgi ; Mlle Pannetrat vocalise d’une façon très brillante les grands airs de prima donna contenus dans celui de Lucrezia ; Crosti (le marquis) semble avoir fait de nouveaux progrès, ses intonations ont de la sûreté, sa voix est pleine et sonore dans le registre de poitrine, et les notes de tête qu’il emploie quelquefois sont d’un timbre excellent ; il donne avec beaucoup de bonheur, à la fin de son air du troisième acte, les trois sons aigus (ut, ut bémol, si bémol) que peu de barytons possèdent aussi purs. Mlle Lemercier est joviale et amusante, comme toujours. Quant à Couderc, il joue le rôle du bon précepteur d’une façon vraiment admirable et qui défie tous les souvenirs laissés par Lepeintre et même par Potier dans ses plus heureuses créations. C’est un type de naïveté, de bonhomie, de sensibilité, de charmante gaucherie. Il est incomparable dans la scène où, accompagnant, à son grand regret, sur l’orgue, la cavatine de Lucrezia, il se sent peu à peu fasciné, rempli d’une émotion coupable par cette musique profane qui lui était inconnue. Couderc est un grand acteur.

    Le succès de Don Gregorio n’a pas été un seul instant douteux à la première représentation ; à la seconde il a paru plus significatif encore.

Théâtre de l’Opéra.

Représentation au bénéfice de Roger.

    C’était, on peut le croire, une soirée d’émotions pour le beau public qui remplissait la salle, comme pour le grand artiste qu’un affreux accident avait exilé de la scène depuis plusieurs mois. On savait avec quelle sérénité d’âme Roger a supporté une opération terrible (l’amputation du bras droit), et son courage semblait donner plus de vivacité aux témoignages de sympathie que ses nombreux amis et admirateurs avaient à cœur de lui prodiguer.

    Quelques personnes craignaient pour lui le moment de son entrée en scène au milieu de l’immense applaudissement et de la clameur attendrie qui ne pouvait manquer de l’accueillir ; mais il a reçu ce choc avec un calme parfait. Son faux bras, d’ailleurs, était si parfaitement adapté, il en faisait usage avec tant d’adresse, qu’un spectateur non prévenu eût pu croire qu’il s’agissait seulement d’une représentation où Roger reparaissait après un congé, en revenant d’une de ses brillantes excursions en Allemagne. Qu’il a été gracieux et charmant dans son rôle de Georges de la Dame blanche ! Il semblait rajeuni, sa voix était plus fraîche, tous ses gestes paraissaient plus alertes et plus vifs. Inutile de dire qu’il a chanté de la plus ravissante façon ce petit chef-d’œuvre de musique descriptive : « Ah quel plaisir d’être soldat ! » Au début de la scène, ces mots de récitatif :

Mes chers amis, croyez à ma reconnaissance,

lui avaient fourni le prétexte d’une cordiale allusion qu’il a adressée au public avec une grâce parfaite, et que des tonnerres de bravos ont accueillie. Hommes et femmes, debout dans les loges, au parterre, agitaient leurs mouchoirs, jetaient des fleurs et des couronnes. Il doit être doux d’avoir un si grand nombre d’amis. La salle de l’Opéra n’est pas la maison de Socrate.

    Roger s’est surpassé ensuite dans l’acte du Prophète et dans celui de la Favorite, où se trouvent les belles scènes de son grand répertoire, auxquelles il a dès longtemps su ajouter un caractère si poétique et si émouvant.

    La représentation avait été organisée avec un luxe splendide, et le bénéficiaire, secondé de Mmes Alboni, Gueymard-Lauters, Dussy, de Duprez, de Sainte-Foy, de MM. Gounod, Alard, Lacombe, Ascher, Goria et Kruger, a fait impérialement ses honneurs aux public.

Salle Beethoven.

    Le propriétaire de cette salle semble décidé à justifier la hardiesse qu’il a eue de placer sa maison sous le patronage du grand nom de Beethoven.

    En conséquence, il ne la loue qu’à des artistes d’un mérite supérieur et reconnu. A aucun prix il n’accueillerait des musiciens médiocres ; il y laisse entrer seulement parfois des virtuoses ou des cantatrices ridicules, bien sûr qu’ils prendront leurs ébats sans témoins et que personne ne le saura. Il a raison, il ne faut pas qu’on puisse entendre de mauvaise musique dans la salle Beethoven.

    La saison y avait été ouverte déjà le mois dernier par M. Mortier de Fontaine, un pianiste de la bonne école, un artiste ardent et persévérant qui a rompu tout pacte avec l’impiété et n’aime que ce qui est beau. Cet adorateur des grandes choses de l’art avait réuni un auditoire intelligent et attentif, désireux de lui entendre interpréter les dernières compositions de Beethoven pour le piano. M. Mortier de Fontaine a fait, on le voit, une étude approfondie et spéciale de ces chefs-d’œuvre, et les applaudissemens des connaisseurs lui ont prouvé que cette étude porte aujourd’hui ses fruits.

    L’habile virtuose a déjà quitté Paris ; il vient d’obtenir de nouveaux succès à Leipsick, où il a passé quelques jours en se rendant en Russie, sa patrie adoptive.

    Après lui sont venus, dans la salle Beethoven, Sivori et Ritter. Leurs soirées de musique classique ont obtenu la vogue. Ils avaient annoncé trois concerts, ils en ont donné quatre. Voici maintenant une comtesse russe qui, jalouse de faire aux habitués de ses salons une politesse de haut goût, demande aux deux virtuoses une cinquième séance pour laquelle tous les billets lui appartiendront. Il est inutile de vous dire le jour et l’heure de ce concert, dont le programme est du plus vif intérêt, puisque ni pour or ni pour argent et fissiez-vous des bassesses, vous n’y entreriez pas. Les gens riches sont heureux ; ils peuvent se donner de ces fêtes d’où les cauchemars sont exclus. Les pauvres diables d’artistes, au contraire, n’ont pas plutôt annoncé un concert, qu’on se tue pour y assister ; il n’est salle si vaste qui ne craque sous l’effort de la foule entassée. Tout le monde veut y entrer, et il y entre en effet un peu de tout le monde ; impossible d’en interdire l’accès aux cauchemars qui ont de l’argent ; on s’arrache les billets, on les vend, on les revend, on les brocante, on les cote à la Bourse.

    Dernièrement deux amateurs ont renouvelé la fameuse querelle qui eut lieu à propos du dernier exemplaire du Diable boiteux, et se sont battus au pistolet pour le dernier billet d’un concert. Il paraît qu’ils se sont tués tous deux, car on ne les y a vus ni l’un ni l’autre. Et l’on prétend que la musique adoucit les mœurs….. Il y a pourtant quelques intermittences dans cette furie du dilettantisme, et l’on pourrait citer des concerts annoncés à grands coups de grosse caisse avec cymbales, trombones et tam-tam, par des affiches-cochères en lettres d’enseignes, par des réclames bombastiques, par des billets d’invitation glissés le matin sous les portes, introduits furtivement dans la poche des hommes et dans le manchon des dames, le soir, par des gens adroits dont c’est l’état, on voit, dis-je, de ces concerts où l’on ne se rue pas, quel que soit l’intérêt du programme. Le public est bizarre.

    L’autre jour on en a donné un fort beau, dont la recette ne s’est pas élevée au-dessus de trois mille francs. Peste ! direz-vous, mais c’est un beau denier. Oui, mais le concert en coûtait quatorze mille.

Moyen d’accorder les instrumens à cordes sans le secours de l’oreille, trouvé par F. Delsarte.

    Entendez-vous, pianistes, guitaristes, violonistes, violoncellistes, contre-bassistes, harpistes, accordeurs, et vous donc, chefs d’orchestre ! sans le secours de l’oreille !!! Voilà une découverte immense, incomparable, sans prix, pour nous autres surtout, tristes auditeurs de pianos discordans, de violons, de violoncelles discordans, de harpes discordantes, d’orchestres discordans. L’invention de M. Delsarte va vous mettre dans l’obligation de ne plus nous torturer, de ne plus nous faire suer de douleur, de ne plus nous pousser au suicide. Sans le secours de l’oreille !!! Non seulement l’oreille devient inutile pour accorder les instrumens, mais il est dangereux de la consulter, mais il faut à toute force ne pas la consulter. Quel avantage pour ceux qui n’en ont pas ! Jusqu’à présent c’était le contraire, et nous vous pardonnions les tourmens que vous nous infligiez ; mais à l’avenir, si vos instrumens, si vos orchestres ne sont pas d’accord, vous n’aurez point d’excuses, et nous vous dénoncerons à la vindicte publique. Sans le secours de l’oreille !!! secours si souvent inutile et trompeur, et fatal ! La découverte de M. Delsarte n’a d’action que sur les instrumens à cordes, et c’est beaucoup, c’est énorme. D’où il suit que dans les orchestres dirigés et accordés sans le secours de l’oreille, il n’y aura plus de discordance maintenant qu’entre les flûtes, les hautbois, les clarinettes, les bassons, les cors, les cornets, les trompettes, les trombones, l’ophicléide, le tuba et les timbales. Le triangle pourrait à la rigueur être accordé par le nouveau procédé, mais il est généralement reconnu que cela n’est pas nécessaire ; de même que pour les cloches, la discordance entre le triangle et les autres instrumens fait bien, on aime cela dans tous les théâtres lyriques.

    Et les chanteurs, dont vous ne parlez pas, me dira-t-on, sera-t-il possible de les faire chanter juste, de les faire s’accorder ? — Les chanteurs ? Deux ou trois d’entre eux sont naturellement d’accord. Quelques uns, avec de bons soins et de la rigueur, pourront être à peu près accordés ; mais tous les autres ne furent, ne sont et ne seront d’accord ni individuellement, ni entre eux, ni avec les instrumens, ni avec le chef d’orchestre, ni avec le rhythme, ni avec l’harmonie, ni avec l’accent, ni avec l’expression, ni avec le diapason, ni avec la langue, ni avec rien qui ressemble à la précision et au bon sens. Depuis quelque temps ils ne sont même plus d’accord avec les claqueurs, qui menacent de les abandonner. Ce sera bien fait ; mais quelle catastrophe !

    M. Delsarte a rendu aisément praticable l’accord du piano surtout, au moyen d’un instrument qu’il appelle le Phonoptique et dont il serait trop long de faire ici la description. Il nous suffira de dire qu’il contient une aiguille indiquant le moment précis où deux ou plusieurs cordes sont exactement à l’unisson ; en ajoutant que le résultat invariable de l’opération est, pour quiconque en veut prendre la peine, une justesse telle que l’oreille la plus exercée n’en saurait atteindre la perfection.

    Les acousticiens ne manqueront pas de s’occuper prochainement de la précieuse invention que nous signalons et dont l’emploi ne saurait tarder à devenir populaire.

    Ce n’est pas tout, puisque voici venir ce joli jour de l’an, il faut que je vous indique un beau et bon livre d’étrennes, les Leçons de lecture musicale, de M. Halévy. La première édition, qui fut rapidement épuisée, contenait pourtant quelques lacunes. L’auteur a pris soin de les combler. Il a retouché certaines parties du texte, rendu plus claires diverses définitions, ajouté un grand nombre d’exercices et de solféges gradués. L’ouvrage est complet maintenant, et si clair, si précis, si accessible à toutes les intelligences, que les élèves assez bien intentionnés et assez persévérans pour le lire et le méditer pendant le temps nécessaire (car en réalité M. Halévy n’a pas la prétention d’enseigner la musique en vingt-quatre heures) pourront devenir musiciens… avec le secours de 1’oreille.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 15 août 2009.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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