Journal des Débats   Recherche Débats

FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 8 MARS 1859 [p. 1-2].


THÉATRE-LYRIQUE.

Première représentation de la Fée Carabosse, opéra en trois actes, avec un prologue, de MM. Lockroy et Cogniard ; musique de M. Massé.

    Enfin voilà le dégel ! La débâcle d’opéras nouveaux commence. Le Théâtre-Lyrique en tenait deux en réserve ; il espérait nous les donner à quelques jours de distance l’un de l’autre : Faust devait faire le premier son apparition ; mais le docteur étant encore retenu dans son laboratoire, la fée se présente avant lui. Mettre en scène deux opéras nouveaux à la fois, voilà ce qui s’appelle une entreprise courageuse ! M. Carvalho a dû déployer une activité rare pour réaliser un tel projet. C’est qu’il s’agissait de doubler les recettes en offrant chaque jour au public un spectacle attrayant. On a remarqué au Théâtre-Lyrique, et dans beaucoup d’autres théâtres aussi, malheureusement, que le lendemain de la représentation d’un nouvel ouvrage (s’il a obtenu quelque succès), les pièces anciennes du répertoire courant ne font pas d’argent. « Or, si je pouvais avoir pour ce fatal lendemain un autre ouvrage nouveau, s’est dit le directeur, le problème serait résolu, je ferais de l’argent tous les jours. Essayons, prenons de la peine… » Faust, je viens de le dire, était dès l’origine destiné à former le spectacle à recettes de la veille, la Fée devait être le succès du lendemain ; et c’est l’inverse qui a lieu. Il reste maintenant à savoir quel sera le succès du jour. Quatre compétiteurs sur trois scènes rivales vont se le disputer. Bien que le contraire arrive assez ordinairement en pareil cas, il se pourrait que des quatre compositeurs, celui qu’on pense fût précisément… celui qui l’obtînt. Mais nous n’avons encore aucune raison pour émettre une opinion à cet égard, et nous nous garderions, en tous cas, de la faire connaître. Nous sommes trop persuadés de la sagesse du proverbe :

« Entre l’arbre et l’écorce il ne faut pas mettre le doigt. »

    Voici comment le conte de la Fée Carabosse a été mis en pièce :

    Introduction du prologue. Le théâtre représente un bois où se promène, inquiet et agité, un jeune prince, un prince charmant, à l’instar de tout prince en tout conte de fée. De plus, ce charmant prince porte le nom charmant d’Albert. Il a entendu une voix dans le bois, et le voilà tombé en amour (comme disent les Anglais) pour la cantatrice inconnue qu’il n’a pas encore vue. Il se lamente, il invoque les rochers, puis, désespérant de les attendrir, il s’éloigne en disant : « O toi ! » etc.

    Surviennent trente ou quarante seigneurs, ou varlets, ou chevaliers, ou pages, cherchant le prince, l’appelant à cor et à cri. Ils sont commandés ou guidés par un nommé Daniel, que la princesse Rosalinde, mère du prince Albert, a chargé de retrouver son fils, égaré dans les bois. Mais sa poursuite est vaine : Albert ne veut pas se montrer. Nos hommes, fatigués, s’étant assis à terre dans un carrefour de la forêt, Daniel, pour leur faire prendre leur repos en patience, s’avise de raconter la légende que voici :

    « Il y avait une fois une fée nommée Mélodine, chantant de si ravissante façon qu’il était extrêmement difficile de l’entendre sans devenir fou-amoureux d’elle. Le roi des fées l’ayant entendue, ne manqua pas de l’aimer à la folie, et la reine des fées, par jalousie, eut la cruauté de la changer en vieille bossue, la condamnant à garder cette forme ridicule tant qu’un jeune fiancé n’aurait pas consenti à l’embrasser. » Ici le conteur s’arrête, son auditoire endormi ronfle comme un tuyau d’orgue de trente-deux pieds. Un peu vexé d’avoir produit cette grave sensation, il commence un air : « Dormez, mes amis », et les dormeurs de s’éveiller aussitôt. Tous s’éloignent en chantant le regret qu’ils éprouvent d’avoir été réveillés par le chanteur. Albert reparaît, appelle encore sa fée, qui s’obstine à ne pas répondre. Fin du prologue. La pièce est exposée.

    Au premier acte, une espèce d’homme, nommé Pharamond, va marier sa fille Marie à un jeune nigaud, majordome du château. Fête des fiançailles ; on danse au son des cloches. Carabosse, qui a senti la chair fraîche, arrive en roulant sa bosse, dans l’espoir de se faire embrasser par le jeune nigaud. Elle aime le prince Albert et ne voudrait pas se montrer à lui sous le rond appareil dont la jalouse reine affligea son omoplate. Il faut ruser, rusons. Les fiancés se disputent déjà, Marie a même donné à son futur plusieurs soufflets. La fée, la vieille femme inconnu-u-e et bossu-u-e (comme on chante dans la Favorite), réconcilie nos amoureux, et donne à Pharamond le conseil de ne pas les laisser seuls ensemble. La nuit tombe ; le père emmène adroitement sa fille. Le jeune nigaud, qui est un peu bu, se croyant en tête-à-tête avec Marie, cajole et se laisse cajoler, et quelque diable aussi le poussant, il embrasse Carabosse. Aussitôt, crac ! un ressort part, la bosse disparaît, Carabosse fuit ; elle est redevenue jeune, et le jeune nigaud, le malheureux ! est devenu vieux. Il est même bossu. « O ciel ! s’écrie le chœur en rentrant, ce n’est pas lui ! c’est son père ! » Et Daniel d’ajouter : « O ciel ! il est bossu ! tout est perdu ! il aura embrassé Carabosse et pris sa bosse ! Le fait est certain, pendons-la soudain ! » Et tous de s’armer de fourches et de râteaux pour courir sus à la fée. Final.

    Au deuxième acte, Albert dort sur un lit de repos. Il doit être fatigué en effet d’avoir tant couru par monts et par vaux. Un chœur de varlets ou de seigneurs l’entoure et, selon l’usage, lui chante quelque chose pour l’engager à dormir. Aussitôt, selon l’usage aussi, le dormeur s’éveille et leur ordonne de s’en aller, de boire, de bien s’amuser. « Le premier qui ne s’amusera pas !… » Ah ! c’est qu’Albert est de mauvaise humeur, le désespoir a fini par lui déformer le caractère. Les varlets ou seigneurs obéissent pourtant, ils boivent, ils tâchent d’être gais, mais sans succès : ils n’ont ni le vin ni le chant gai. De plus ils s’obstinent à rester, et ne vont chanter ailleurs que quand le mal est fait.

    Ce pauvre prince Albert se désole de plus en plus, et supplie sa mère de ne pas le quitter. La bonne princesse le console ; elle lui tiendrait même toute sorte de tendres discours sans l’arrivée inattendue du prince Magnus ; prince, père, époux fantastique, qui aiguise continuellement un long poignard sur une pierre à repasser, et qui n’a pas parlé depuis vingt ans. Si on lui adresse la parole, cet enragé rémouleur taciturne répond par un ricanement diabolique à faire la tête d’un chauve se hérisser de cheveux. La pauvre princesse, après avoir patienté pendant vingt ans, finit par perdre patience, et reproche violemment à son bizarre époux ses manières ridicules. « Ma parole d’honneur, lui dit-elle, je crois par momens avoir épousé un serf ! » A ce mot de cerf, Magnus exaspéré retrouve la parole : « Ah ! un serf ! moi un cerf ! l’expression est heureuse. Regardez-moi de profil ! Votre fils a-t-il mon nez ? oseriez-vous affirmer que votre fils….. Oh ! oui, oui, vous l’avez dit, je suis un cerf ! » Voilà donc le secret du prince, le secret de son silence et de son long poignard. Depuis vingt ans il sent à vue de nez que son fils n’est pas son fils. Voici maintenant la petite Marie avec son père Pharamond et Daniel. Le jeune nigaud du commencement ayant été changé en vieil imbécile bossu, Marie ne veut plus de lui pour époux et se trouve prête à le remplacer par Daniel. Il faut pour cela l’agrément de la comtesse. Celle-ci, courroucée des mauvais calembours que vient de lui décocher son noble époux, refuse net son consentement. Daniel eût pourtant été bien aise de succéder en tout au jeune nigaud, dont il convoite le titre et les fonctions de majordome et il espérait, en épousant Marie, être investi de cette dignité. Mais l’homme propose et les princesses ne disposent pas toujours. Holà ! holà ! baissez la herse ! Un étranger s’avance vers ces lieux, en équipage. C’est un médecin, un grand médecin, comme le docteur Vries, qui guérit les cancers au sein sans couper le sein et les maux de tête sans couper la tête. Il porte un bonnet pointu, les cymbales retentissent sur son passage. Il jure de guérir le prince Albert. Entre le docteur. « Dignus est intrare. » Pronostic, Diagnostic : « Ce jeune homme est amoureux, celle qu’il aime l’aime. — Qui vous l’a dit ? — Mon art. — Alors qu’elle me le prouve en chantant encore, à ma prière, cet air qui vient à travers la montagne et qui m’a rendu fou ! — Eloignez vous. » Tout le monde sort. Le médecin bande les yeux à son malade, recule de quelques pas, et chante l’air. Vous commencez à deviner tout d’un coup que le médecin est la fée Mélodine, la ci-devant Carabosse, venue en ce pompeux carrosse où tant d’or se relève en bosse. Albert renaît à l’espoir. Sa mère, rentrant, est charmée de le voir revenir à l’espoir, et dans sa joie de le voir revenu à l’espoir, revenant de même sur son refus de marier Marie et Daniel, consent à leur union, et donne à Daniel la place de majordome, en y ajoutant une somme de huit cents écus. Nouveau départ du ressort ; c’est le tour de Daniel de devenir bossu ; il a la place du premier fiancé, mais sa bosse aussi lui incombe, et sa fiancée aussitôt succombe à l’horreur, au désespoir, et ne veut plus le revoir.

    Voilà du moins ce que j’ai compris ; trop heureux, même si j’ai mal compris, d’avoir compris quelque chose. Si l’on savait combien il est difficile de suivre le fil de ces intrigues savantes, quand on entend les paroles d’une pièce à peu près comme ces deux amateurs du Théâtre-Français devenus célèbres. A la première représentation d’Hernani, au moment où le héros du drame s’écrie : « O vieillard stupide ! il l’aime ! » l’un, le classique, bondissant d’indignation, dit : « Est-il possible ! vieil as de pique ! peut-on se moquer à ce point du public ? » L’autre, le romantique, qui avait tout aussi bien entendu, rebondissant d’admiration : « Eh bien, vieil as de pique, qu’y a-t-il là ? C’est magnifique, c’est la nature prise sur le fait. Vieil as de pique, bravo ! c’est superbe ! »

    Changement à vue. Nous voici dans le palais des fées. On chante dans la coulisse un chœur qui en produirait beaucoup plus (d’effet), s’il était chanté dix-huit fois moins fort. Mélodine reparaît ; on lui rend sa baguette. Cavatine d’onze heures et demie. Trois bouquets sont jetés à Mme Ugalde, trop tôt et sans ensemble. Les jeteuses de fleurs ont sans doute mal répété.

    Déjà dès l’acte précédent, aux deux premiers jets, les fleurs lancées sans adresse n’étaient pas parvenues à la leur ; celles du côté droit étaient tombées sur l’occiput du cymbalier, celles du côté gauche sur l’inciput du timbalier. Je dois signaler la négligence avec laquelle les études de cette partie de l’ouvrage nouveau ont été faites. Il faut pourtant mettre à ces études le temps et les soins nécessaires. Les hommages spontanés ne s’improvisent pas.

    Néanmoins un trille furieux de Mélodine sur une note aiguë fait éclater les transports de son peuple, quand la petite Marie, encore plus furieuse d’avoir eu deux fiancés embossés par la fée, saisit vivement la baguette que Mélodine avait imprudemment déposée dans un coin, et par la vertu magique de ce petit instrument fait paraître un char volant sur lequel elle enlève prestement le prince charmant. Au troisième acte, Marie est devenue fée ; ses deux ex-fiancés se rencontrent je ne sais pourquoi dans les jardins enchantés. Mélodine-Carabosse y paraît aussi, costumée comme l’était Marie avant son élévation. Albert la reconnaît sous ces humbles habits, et ne l’en aime que davantage. La méchante fille de Pharamond condamne alors l’immortelle Mélodine à aimer éternellement Albert sans pouvoir être à lui. Mais celle-ci renonce à son immortalité, et se voue avec joie à la mort si les génies veulent la réunir à celui qu’elle adore. Les génies, bons diables au fond, exaucent sa prière ; la baguette magique se brise entre les mains de Marie. Les amans sont unis ; triomphe du prince Albert, tout le monde crie : Victoire !

    Cet opéra n’a pas d’ouverture, mais une introduction de quelques mesures seulement. L’exemple de cette réserve a été donné depuis longtemps par les plus illustres maîtres. Quand on songe à la rareté des belles ouvertures, on se prend à regretter qu’il n’ait pas été plus généralement suivi. Tel a écrit de nombreuses partitions d’opéras qui n’a pu, dans tout le cours de sa longue carrière, produire sous le nom d’ouverture que des platitudes et des non-sens. Tel autre en a fait une seule qui lui assigne une place à part parmi les compositeurs. Pour ne citer que les anciens, on connaît le nom de Vogel seulement par son ouverture de Démophoon. Celle d’Iphigénie en Aulide, de Gluck, est plus célèbre que l’opéra dont elle porte le titre. En revanche, il est heureux pour la gloire de ce grand maître qu’on ait oublié la froide rapsodie qu’il osa nommer ouverture d’Orphée. Mozart a écrit de belles pages instrumentales pour ses opéras de la Flûte enchantée, de Don Juan et de Figaro ; mais si l’on jouait en public les ouvertures d’Idoménée, de Tito et de ses autres œuvres dramatiques, le respect dû à son nom pourrait seul empêcher de rire un auditoire musical. Weber et Beethoven n’ont jamais produit d’ouvertures ridicules. Celles d’Obéron, du Freyschütz, d’Euryanthe, de Fidelio, les trois grandes ouvertures de Léonore (il y en a trois en ut), celles de Coriolan, d’Egmont, sont des merveilles d’inspiration, de savoir, des modèles de grand style, qui en font autant d’œuvres à part. En somme, au nombre prodigieux d’opéras réputés bons ou tout au moins célèbres, on ne peut opposer qu’une quinzaine de très belles ouvertures tout au plus. Ce genre est donc, il faut le croire, fort difficile à bien traiter.

    Revenons à la partition de la Fée Carabosse. On y trouve plusieurs morceaux gracieux et bien écrits. L’air du prologue :

Rochers, bois solitaires,
Mystérieux vallon !

se fait remarquer par la distinction de son thème et par un certain coloris mélodique approprié au sujet. Il y a au premier acte une jolie chanson, l’air :

Je suis Carabosse,

dont le rhythme rappelle un peu les couplets de Léonarde dans la Caverne, de Lesueur, opéra que M. Massé très probablement n’a jamais entendu. Le hasard amène souvent de ces rencontres. Le morceau d’ensemble :

Est-il abîmé !
Ah ! qu’il est laid !

débute avec verve, d’une façon comique et piquante. Malheureusement les développemens qui succèdent à ce début ne répondent pas à ce qu’il donne le droit d’attendre, et la péroraison du final semble un peu écourtée.

    Le chœur à boire du deuxième acte contient un solo de ténor, vigoureusement lancé par Michot, et qu’on a voulu entendre deux fois. Le chant de la fée, ce chant qui rend fatalement les hommes amoureux, était difficile à trouver ; en général les poëtes qui donnent aux musiciens de tels sujets à traiter leur rendent un fort mauvais service, l’imagination de l’auditeur allant toujours, en pareil cas, au delà de ce que l’art peut produire.

    La cavatine d’onze heures et demie est brillante et bien écrite pour la voix de Mme Ugalde. Contre l’ordinaire cette cavatine n’a pas d’accompagnement de harpe. Un délicieux petit air de la fée a été redemandé et applaudi par toute la salle. La mélodie en est charmante et accompagnée en pizzicato par le quatuor sur un rhythme précipité comme le joli rondo de Fatime au dernier acte d’Obéron. Cet air sera bientôt populaire sous le nom d’air de l’alouette parce qu’il y est question de ce joyeux oiseau. Le duo suivant brille par son accentuation passionnée et son beau mouvement dramatique, enfin une marche pompeuse d’un bel effet couronne la partition.

    L’exécution de la Fée Carabosse est fort satisfaisante. Mme Ugalde, Mlle Faivre, Michot, Fromant et Meillet remplissent leurs rôles avec zèle et tout le talent qu’on leur connaît. En somme, pièce, musique, décors, tout a réussi.

    Ce pourrait bien être le succès de la veille.

Concert de Prudent.

    N’ayez pas peur, je ne viens pas vous parler d’une de ces soirées trop fréquentes en cette terrible saison, où quelques centaines de braves gens sont égorgillés tout doucement pendant deux heures, sous prétexte de musique, par d’impitoyables chanteurs qui ne chantent pas, par des compositeurs qui ne composent pas, et surtout par un bénéficiaire qui ne bénéficie pas. Il y a concerts et concerts. Nous avons ceux où l’on fait de bonne musique et où il n’y a pas de public ; ceux où il y a un public pour subir de détestable musique, et ceux enfin, rares, très rares, où l’on fait d’excellente musique devant un auditoire nombreux, attentif, élégant et intelligent.

    Le concert de Prudent était de ces derniers. Le beau monde, avide de l’entendre, avait en quelques jours enlevé tous les billets. Le programme était composé avec goût, et le bénéficiaire (c’est le cas d’employer ce mot) s’était entouré de vrais artistes capables de le bien seconder.

    Le talent de Prudent a évidemment grandi depuis les deux dernières années. Déjà auparavant, par sa grâce, sa chaleur, sa verve brillante et ses tendances poétiques, il était sympathique aux gens de goût ; mais ces qualités semblent s’être encore développées ; il a plus de feu, d’éclat, de force, une qualité de son meilleure ; il domine son clavier d’une façon plus impérieuse, sans jamais le brutaliser ; la maestria en lui est devenue plus complète.

    Il a d’ailleurs produit dans cette séance, à côté des morceaux que nous connaissions déjà, plusieurs compositions nouvelles, la plupart dans le style de l’idylle, pour lequel il a une prédilection marquée, et du plus délicieux coloris. Telles sont les poétiques fantaisies intitulées : Adieu, printemps !….. Le Chant du ruisseau, Sous les Palmiers. Quant à la chanson à boire (pour piano seul), c’est au contraire un morceau brûlant, énergique, d’une forme originale, où le rhythme s’associe à des harmonies retentissantes, mais non hurlantes, pour exalter joyeusement l’auditeur, sans recourir aux mouvemens désordonnés ni aux cris de l’orgie. Plusieurs de ces morceaux, malgré la richesse du programme, ont été redemandés. Il est tout simple que les deux pièces avec orchestre, la Prairie et la Danse des fées, aient produit plus d’impression encore ; l’orchestration en est si heureuse, si élégante dans sa modestie, tout y concourt si bien à orner, à embellir l’idée-mère sans en distraire un seul instant la pensée de l’auditeur par des effets épisodiques contrastant sans raison avec le style propre au sujet… J’ai d’ailleurs depuis longtemps une passion pour cette Danse des fées, que j’entendrais trois et quatre fois de suite avec un plaisir croissant. Tout cela a été exécuté par Prudent d’une façon magistrale, sur un grand, beau, splendide piano de Herz, dont l’exquise et riche sonorité a frappé tout l’auditoire. L’orchestre, dirigé par M. Tilmant avec la précision et la verve ordinaires de cet habile chef, est resté irréprochable d’un bout à l’autre de la soirée. Pas une fausse entrée, jamais la moindre hésitation dans l’attaque, une discrétion parfaite dans les accompagnemens, et l’accord le plus satisfaisant. Ah ! l’accord ! un orchestre d’accord ! un violon même bien d’accord ! si l’on savait combien c’est rare !

    C’était un orchestre!… un orchestre bien dirigé et tout à fait digne d’exécuter un programme contenant les ouvertures d’Iphigénie en Aulide et de Prométhée (encore une belle ouverture de Beethoven que j’aurais dû citer tout à l’heure). Mme Persiani, dont la voix de cristal est toujours guidée par une savante méthode, a chanté l’air italien, et Gardoni a rendu de la façon la plus touchante ce mélodieux chant d’amour de Beethoven, intitulé Adélaïde, qu’on entend trop rarement, peut-être parce que les ténors n’osent pas l’aborder.

    Le deuxième concert de Prudent aura lieu le 17 mars prochain.

Musique de chambre.

    Le lecteur va s’impatienter de ma longue série de louanges ; il ne m’est pourtant pas permis de me taire plus longtemps sur la séance de quatuors donnée dans la salle Pleyel par MM. Armingaud, Léon Jacquart, Ed. Lalo et Lapret, avec le concours de Mme Massart.

    Je me garderai d’analyser ce que j’y ai entendu ; mais quant au jeu des quatre archets concertans, quant à la virtuosité de jour en jour plus saillante de Mme Massart, quant à l’arrangement essentiellement artiste et non exclusif de ces belles soirées, il faut les admirer et le dire bien haut, car réellement c’est admirable. L’exécution du 5me quatuor (en la) de Beethoven (!!!!) et de la grande sonate pour piano et violon de Weber a réuni toutes les qualités de délicatesse, d’expression vraie, de style noble, de verve, de précision et de belle sonorité que ces chefs-d’œuvre demandent. Je ne sais sous quel rapport ni comment on pourrait faire mieux.

    Voyez l’injustice des critiques ; ils sont toujours à se plaindre des donneurs de concerts, et ce sont eux, en dernière analyse, qui les consolent et les dédommagent des rigueurs des théâtres lyriques.

    Il est vrai qu’il leur faut s’exposer à vingt ou trente concerts pour en entendre un bon. Et à combien d’opéras faut-il s’exposer pour avoir la même chance ? Pourriez-vous me le dire ?…

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er octobre 2009.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

Retour à la page principale Berlioz: Feuilletons – Journal des Débats 1834 - 1863 
Retour à la Page d’accueil

Back to main page Berlioz: Feuilletons – Journal des Débats 1834 - 1863 
Back to Home Page