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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 18 FÉVRIER 1859 [p. 3-4].


REVUE MUSICALE.

La Société des Jeunes Artistes : La Symphonie pastorale : — Les poëtes anciens. Beethoven.MM. Sainton, Gardoni, Henri Ketten, Jean Becker, Théodore Ritter. — Symphonie nouvelle, de M. Samuel.Mlle Dorus. Zanni de Ferranti.

    Puisque les théâtres lyriques menacent toujours et s’abstiennent de frapper, parlons un peu des concerts qui, depuis un mois déjà, frappent sans menacer. Leurs menaces en effet, ou, si l’on veut, leurs réclames ne peuvent plus être que rarement accueillies par les journaux ; nos feuilles françaises ne sont pas encore de la dimension du Times, et dans leur état actuel elles n’y suffiraient pas. On remarque chaque année un luxe nouveau dans l’exécution des concerts : il n’est presque plus de virtuose qui ne se passe la fantaisie d’un orchestre. On rassemble quatre honnêtes premiers violons, quatre seconds violons bien modestes, deux pauvres altos frileux, quatre basses enrouées, une flûte rosière, deux hautbois bêlans, quelque vertueux basson en habit marron, et voilà un orchestre. Cela accompagne tant bien que mal le concerto du bénéficiaire, cela râclotte une ouverture, et le tour est fait : on a donné un concert avec orchestre. Seulement le bénéficiaire perd cinq cents francs de plus que s’il se fût humblement, comme autrefois, présenté seul devant le public.

    Il faut pourtant faire une honorable exception en faveur des virtuoses d’un certain rang, qui presque tous recourent, pour leur concert, à l’orchestre de la Société des Jeunes Artistes, dirigé par M. Pasdeloup. Cette collection d’instrumentistes compte beaucoup de vrais talens, et mérite tout à fait le nom d’orchestre. A leur première matinée de cette année, les jeunes artistes ont même exécuté d’un façon remarquable et digne d’éloges la symphonie pastorale de Beethoven. Comme les poëmes antiques, si beaux, si admirés qu’ils soient, pâtissent à côté de cette merveille de la musique moderne ! Théocrite et Virgile furent de grands chanteurs-paysagistes ; c’est une suave musique que de tels vers :

Hactenus arvorum cultus et sidera cœli ;
Nunc te, Bacche, canam, nec non sylvestria tecum
Virgulta, et prolem tarde crescentis olivae,

surtout s’ils ne sont pas récités par des barbares tels que nous autres Français, qui prononçons le latin de façon à le faire prendre pour de l’auvergnat…..

    Mais le poëme de Beethoven !…. ces longues périodes si colorées !…. ces images parlantes !…. ces parfums !…. cette lumière !…. ce silence éloquent !…. ces vastes horizons !…. ces retraites enchantées dans les bois !…. ces moissons d’or !…. ces nuées roses, taches errantes du ciel !…. cette plaine immense sommeillant sous les rayons de midi !…. l’homme est absent !…. la nature seule se dévoile et s’admire…. et ce repos profond de tout ce qui vit ! et cette vie délicieuse de tout ce qui se repose !…. le ruisseau enfant qui court en gazouillant vers le fleuve !…. le fleuve père des eaux, qui dans un majestueux silence descend vers la grande mer !…… Puis l’homme intervient, l’homme des champs, robuste, religieux…. ses joyex ébats interrompus par l’orage…. ses terreurs…. son hymne de reconnaissance…..

    Voilez-vous la face, pauvres grands poëtes anciens, pauvres immortels ; votre langage conventionnel, si pur, si harmonieux, ne saurait lutter contre l’art des sons. Vous êtes de glorieux vaincus, mais des vaincus ! Vous n’avez pas connu ce que nous nommons aujourd’hui la mélodie, l’harmonie, le rhythme même, les associations de timbres divers, le coloris instrumental, les modulations, les savans conflits de sons ennemis qui se combattent d’abord pour s’embrasser ensuite, nos surprises de l’oreille, nos accens étranges qui font retentir les profondeurs de l’âme les plus inexplorées. Les bégaiemens de l’art puéril que vous nommiez la musique ne pouvaient vous en donner une idée ; vous seuls étiez pour les esprits cultivés les grands mélodistes, les harmonistes, les maîtres du rhythme et de l’expression. Mais ces mots, dans vos langues, avaient un sens fort différent de celui que nous leur donnons aujourd’hui. L’art des sons proprement dit, indépendant de la parole, indépendant de tout, est né d’hier ; il est à peine adulte, il a vingt ans. Il est beau, il est tout-puissant ; c’est l’Apollon Pythien des modernes. Nous lui devons un monde de sentimens et de sensations qui vous resta fermé et dont vous n’avez pas même soupçonné l’existence. Oui, grands poëtes adorés, vous êtes vaincus : Gloriosi, sed victi.

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    Dans cette séance, illustrée par l’exécution de la merveilleuse idylle de Beethoven, on a encore entendu une belle ouverture de M. Fétis, et le concerto de violon de Mendelssohn, exécuté par M. Sainton. Ce virtuose français (M. Sainton est de Toulouse) s’est fixé en Angleterre depuis longtemps. Sa position est très enviée, mais fut noblement acquise. Il est premier violon conducteur (leader) de l’orchestre de Covent-Garden, de celui de l’ancienne Société philharmonique de Hanover square et de celui des concerts de la cour ; son nom est populaire, dans la bonne acception du mot, parmi les artistes et les amateurs anglais. M. Sainton est du petit nombre de ces violonistes dont la supériorité se manifeste avec évidence dans tous les genres de musique et dont on apprécie la valeur dans un orchestre comme dans un quatuor et dans le solo. Son jeu est ferme, net, précis autant que brillant et vivement coloré. Il possède un archet d’acier et une main gauche d’une adresse incomparable. Jamais un son douteux ne lui échappe, pas même un son incomplet, mal formé ; son staccato est d’une sûreté et d’une égalité imperturbables, ses harmoniques réussissent tous. Le succès de ce grand virtuose à Paris, où le public le connaissait à peine, a été éclatant autant que rapide.

    Peu de jours après la matinée musicale des Jeunes Artistes, M. Sainton a donné un concert, et l’accueil qu’il y a reçu de son auditoire nous a paru plus chaleureux encore que celui qu’on lui a fait à sa première apparition ; il a été, sans exagération, écrasé d’applaudissemens.

    On a entendu ce soir-là avec un plaisir d’autant plus vif qu’il est plus rare le délicieux ténor Gardoni. Encore un talent que l’Angleterre nous a à peu près enlevé. La voix de Gardoni, sans rien perdre de sa juvénile fraîcheur, de son charme caressant, semble avoir acquis plus de force et un timbre plus viril. Ce charmant artiste chante d’ailleurs sans efforts (qualité précieuse), et prononce le français d’une façon irréprochable.

    Dans la même salle (de Herz) s’était produit, quelques semaines avant le concert de Sainton, un enfant prodige dont je ne puis me dispenser de signaler ici le talent déjà très réel et l’organisation exceptionnelle. Henri Ketten, âgé de dix ans et demi, possède un joli talent de pianiste ; il joue en musicien raisonnable et non en enfant les œuvres des maîtres ; il lui manque la force seulement. Ses pauvres petits doigts suffisent à peine à la production des effets de sonorité les plus modérés de la musique moderne. Mais son jeu est clair, bien rhythmé et souvent plein d’élégance. Il a de grands yeux de rossignol et cette douce pâleur du front qu’on est disposé à prendre pour un indice des plus précieuses facultés. Il est d’ailleurs grand lecteur, dit-on, et, comme l’Ariel de Shakspeare qui boit l’air devant lui, il boit la musique.

    Nous conseillons à son père de ne pas trop se hâter de le faire composer, et de se hâter moins encore de publier ses compositions. L’exemple de Mozart est toujours là pour tenir en bride les vanités paternelles. Il serait heureux pour la gloire de l’auteur de Don Juan que Léopold Mozart se fût abstenu de publier tant et tant de productions de la jeunesse de son fils, opéras, messes, sonates, qu’on est attristé maintenant de voir décorés d’un tel nom.

    Autre succès de virtuose. M. Jean Becker, violon solo de Mme la grande-duchesse Stéphanie de Bade, a reçu samedi dernier, dans la salle de Beethoven, au bruit des applaudissemens, cette consécration parisienne dont nos voisins sont si jaloux ! Il l’a conquise par son talent jeune, plein de feu et d’une grâce qui ne lui enlève rien de son énergie. M. Becker a un beau son, il joue juste et possède une sûreté d’archet remarquable.

    La grande sonate pour piano et violon, dédiée à Kreutzer par Beethoven, magistralement exécutée par le bénéficiaire et Théodore Ritter — un savant quatuor de Jacques Rosenheim — la danse des luttins de Bazzini, ont formé la partie instrumentale de cette soirée de bonne musique, au charme de laquelle la voix sympathique de Jules Lefort a beaucoup contribué, en faisant applaudir une délicieuse mélodie de M. G. Hecquet et le chant si suave et accompagné de si riches harmonies qui porte ce titre dangereux : le Paradis perdu. Théodore Ritter, qu’on commence à ne plus appeler le jeune Ritter, est l’auteur de cette œuvre d’une valeur sérieuse. Son talent de pianiste semble grandir autant que son talent de compositeur ; il a été acclamé et rappelé par tout l’auditoire.

    Je ne dois pas manquer de signaler maintenant la sensation très vive produite dernièrement à Bruxelles, dans un des concerts du Conservatoire, par la première exécution d’une symphonie de M. Adolphe Samuel. Tous les journaux de Belgique et plusieurs correspondans de ceux de Paris s’accordent à louer avec chaleur cette composition où ils reconnaissent la science unie à l’inspiration et une originalité puissante. Diable ! une symphonie… nouvelle… belle !! c’est un événement. Nous envoyons donc de Paris nos félicitations à M. Samuel et à son maître, M. Fétis, qui, dit-on, a dirigé les études de cette partition difficile avec un zèle (exempt de partialité paternelle) et une attention persévérante où l’on a vu la preuve de sa haute estime pour l’œuvre et pour l’auteur. L’exécution, on le reconnaît, a été d’une rare perfection. Mais on avait fait… ce qu’il faudrait toujours faire… sept répétitions.

    Le Conservatoire de Paris est remonté, lui, à la Création du Monde de Haydn. On pourrait peut-être lui dire : Avocat, passons au déluge ! Toutefois un talent nouveau s’est produit avec avantage dans cette solennelle exécution ; il s’agit de Mlle Dorus, jeune personne, dont la voix de soprano est fraîche, étendue, juste, mais non tout à fait formée encore. Cette gracieuse enfant, fille de notre admirable flûtiste, est musicienne accomplie, et l’on reconnaît à son excellente émission de voix, à la sûreté de ses intonations et à sa manière habile de phraser et de respirer la savante méthode de Mme Gras-Dorus qui s’est chargée de son éducation musicale.

    Permettez-moi de vous parler encore, avec toutes sortes de louanges et même avec un véritable étonnement, d’un maître unique en son genre, maître d’un petit monde où personne n’oserait mettre le pied aujourd’hui, seigneur d’un coin du monde musical que le soleil abandonne.

    Je viens d’entendre Zanni de Ferranti, le dernier, mais le premier des guitaristes. Vraiment il est impossible d’imaginer les effets qu’il tire de ce pauvre instrument, si borné et pourtant si difficile. A un mécanisme paganinien, Zanni joint une sensibilité communicative et un art de chanter qu’on n’a guère, que je sache, possédé auparavant. Sous ses doigts la guitare rêve et pleure ; on dirait qu’elle pressent sa fin prochaine ; elle implore la vie. Cette pauvre orpheline du luth et de la mandoline semble dire : « Ecoutez comme je chante les belles mélodies d’Obéron, le roi des génies ; comme je sais l’accent de l’amour discret et timide ; comme ma tremblante voix peut s’unir à la voix des tendresses mystérieuses ! Le luth est mort, la mandoline est morte, ne me laissez pas mourir à mon tour. »

    On passerait des nuits à entendre Zanni ; il vous berce, il vous magnétise, et l’on éprouve une sorte de secousse douloureuse quand le dernier accord de sa pauvre protégée s’étant évaporé, un silence prosaïque lui succède brusquement. Il faut ajouter qu’il écrit d’excellente musique pour la guitare, et que le charme de ses compositions contribue pour sa bonne part au prestige qu’il exerce sur l’auditeur. Zanni de Ferranti passera, dit-on, l’hiver entier à Paris.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er octobre 2009.

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