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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 15 SEPTEMBRE 1858 [p. 1-2].


THÉATRE-LYRIQUE.

1re représentation de la Harpe d’or, opéra en deux actes, de MM. Jaime fils et Dubreuil, musique de M. Félix Godefroid.
Reprise de la Reine de Chypre à l’Opéra ; reprise du Domino noir à l’Opéra-Comique ; dernières représentations de Sacountala, la musique de M. Reyer. Droits d’auteurs des musiciens qui écrivent pour l’Opéra. Mme Charton-Demeure [sic], son succès à Bade.

    Les gens qui quittent Paris pour un temps plus ou moins long sont tout étonnés, à leur retour, de la persistance avec laquelle les pâtissiers font chaque jour les mêmes brioches, les petits-théâtres lyriques produisent le même opéra-comique nouveau, et de l’obstination du grand Opéra à jouer les mêmes anciens ouvrages.

    Quant à la persistance des pâtissiers et des petits théâtres lyriques à produire toujours le même opéra-comique nouveau et les mêmes brioches, elle n’a rien d’étonnant ; on a trouvé depuis longtemps le procédé qui assure le plus haut degré de perfection à ces agréables produits : pourquoi en changerait-on ? Là surtout le mieux serait ennemi du bien. L’important pour les consommateurs, c’est que le four soit bon, et que brioches et opéras, toujours servis frais, restent en conséquence très peu de temps en étalage. Ce système est l’inverse de celui du grand Opéra, où l’on étalera certains ouvrages jusqu’à ce que les abonnés ne puissent plus y mordre, faute de dents.

    On appelle passade, dans les écoles de natation, l’opération au moyen de laquelle un nageur fait passer entre ses jambes le nageur qui se trouve devant lui, et, appuyant la main sur sa tête, le pousse brusquement au fond de l’eau. C’est précisément ce qui se pratique depuis un temps immémorial à l’Opéra-Comique et au Théâtre-Lyriqne ; à peine un baigneur avec sa ceinture de sauvetage (sans laquelle il ne surnagerait pas) parvient-il à montrer sa tête au-dessus du courant, qu’un autre lui donne la passade. Le malheureux qui la reçoit disparaît aussitôt ; il se remontre quelques fois à demi-mort, s’il a une bonne haleine, mais c’est rare ; pour l’ordinaire, il est noyé du coup.

    Le public se divertit fort de ces facéties nautiques ; sans le spectacle des passades, les écoles de natation seraient sans doute peu fréquentées. Cela s’appelle varier le répertoire. A l’Opéra, où l’on ne donne pas de passades, et où les ouvrages, quand ils ne coulent pas à fond tout seuls,

Apparent rari nantes

et flottent tranquillement comme des bouées dans un port ; on tient seulement à maintenir le répertoire. Ces divers systèmes, en dernière analyse, sont tous bons, puisque le public afflue partout ; boutiques de pâtissiers, théâtres lyriques grands et petits, ne désemplissent pas, on consomme, on consomme, et tout le monde est content, excepté les noyés.

    La Harpe d’or vient de donner une assez vigoureuse passade à une foule de petits barboteurs qui l’ont précédée à l’école de natation du boulevard du Temple. La pièce ne pèche pas par excès de nouveauté, mais elle marche droit, et la part de la musique y est faite d’une façon intelligente.

    La scène se passe à Agrigente, en Sicile. Au lever de la toile, on chante un chœur à boire, puis vient une chanson où l’on dit encore buvons, et le chœur reprend son hymne bachique, et le public dit : « Quand auront-ils tout bu ? »

    Un grand drôle, nommé Sbrigella (d’après les habitudes dramatiques, un homme qui porte le nom de Sbrigella ne peut être qu’un drôle) s’annonce comme un ménestrel supérieur à tous ses rivaux. Il débute par brutaliser un pauvre petit braillard et lui imposer silence, sous prétexte que cet enfant possède une voix atroce et qu’il faut se taire quand on chante aussi mal ; ce à quoi le jeune chanteur devrait répondre : « On ne dit ces choses-là qu’à soi-même. »

    Il est question dans l’assemblée du prix qui fut accordé l’année précédente au vainqueur du concours des compagnons de sainte Cécile. Ce prix était une harpe d’or ; le lauréat en fit religieusement hommage à la statue de la sainte. Cette année, c’est un collier de perles que le vainqueur a obtenu, et il en a, comme son prédécesseur, fait hommage à la patronne des musiciens. « Un collier de perles ! dit à part entre ses dents le Sbrigella, cela doit valoir une bonne somme. » La sainte, bien et sincèrement adorée de toute la population, a déjà fait un miracle et ne s’en tiendra pas là.

    Un enfant fut trouvé, il y a vingt ans, aux pieds de la statue ; quand on vint l’y recueillir, sainte Cécile, d’une voix douce et en pur sicilien, déclara que l’enfant devait être ménestrel et qu’elle le prenait sous sa protection immédiate. Le moyen pour le néophyte de ne pas réussir ensuite dans la pratique de l’art musical ! J’ai pourtant toujours eu des doutes sur la réalité du talent de sainte Cécile. Je ne sais pourquoi je me figure qu’elle jouissait d’une voix bête, que son petit orgue avait à peu près le charme de nos orgues de Barbarie, qu’elle jouait fort mal du théorbe, pitoyablement de la viole d’amour et pas du tout de la harpe. Nous voyons tant d’élèves du Conservatoire, qui ne sont pas des saintes, il est vrai, se faire ainsi une espèce de réputation, et mourir dans la discordance finale !…

    Quoiqu’il en soit, voici venir Horatio le ménestrel ; il a obtenu le prix du chant ; il a décoré du collier de perles le beau col de sa divine protectrice. Ici Sbrigella a une idée, une idée neuve : il propose à ses compagnons les Siciliens, pour tuer le temps, de jouer. On apporte des tables et des dés, et s’ils ne chantent pas du gai Sicilien le sage et gai refrain, hein, hein, comme dans Robert-le-Diable, c’est pour ne pas faire au théâtre de l’Opéra une trop rude concurrence. On joue donc et l’on reboit encore. Pendant qu’on rechante vive le vin ! l’or est une chimère ! et autres hymnes appropriés à la gravité de la situation, arrive Cynthia, fille du vieux Matteo et fiancée d’Horatio, qui lui donna sa foi il y a six ou sept ans en quittant Agrigente pour aller faire son tour de Sicile. Nous l’avons vu, le tour est fait, Horatio est revenu. Le cœur du jeune homme déborde de joie ; il a obtenu le prix du chant et il va épouser celle qu’il aime. Ici on voit passer dans le fond du théâtre des gens encapuchonnés chantant le couvre-feu. J’ignore tout a fait pourquoi ; à moins que ce soit pour ne pas ressembler encore à Robert-le-Diable, car le couvre-feu figure dans les Huguenots. Ceci est un détail. Cynthia, elle aussi, est bien heureuse. Mais son père lui apprend une triste nouvelle. Gambara, un autre drôle vêtu d’un costume couleur de feu, à l’instar du démon père de Robert-le-Diable, a demandé sa main. « Quelle horreur ! je refuse ; ne suis-je pas la fiancée d’Horatio ! » Sur ce cri de la fidélité indignée, apparaît notre demi-démon. « Ah ! tu refuses, rugit-il ; eh bien donc sache que ton père a des dettes, que j’ai acheté les titres de tous ses créanciers, et que si demain tu n’es pas ma femme, ton père sera mon prisonnier ! »

    Alors la noble fille se dévoue et promet sa main à Gambara, Le père se désole et consent. Pendant ces désolations, Sbrigella a perdu tout ce qu’il possédait, et il va casser une chaise sur la tête de ses partenaires (afin de ne pas ressembler à Raoul dans l’opéra des Huguenots, car c’est le fils du damné Bertram qui casse la chaise dans l’opéra de Robert-le-Diable), quand une inspiration d’en bas lui arrive. Il pense au collier de sainte Cécile et prend aussitôt la bonne résolution de s’en emparer. Pendant qu’il va faire cette délicate opération, les deux amans, Horatio et Cynthia, sont enfin mis en présence l’un de l’autre. Transports de joie et d’amour. Cynthia cependant n’a pas le courage de dire à son fiancé qu’elle vient de se dévouer pour sauver son père, et le pauvre Horatio s’éloigne enivré de bonheur pour aller remplir un pieux devoir et prier devant la statue de sa protectrice. Un chœur de jeunes filles vient par ordre de Gambara offrir des fleurs à la fiancée. Des gens qui voient des ressemblances partout prétendaient à la première représentation que cette scène est dans Obéron. Rien n’est plus aisé que de prouver leur erreur ; la scène est dans le Freyschütz.

    Sbrigella a fait son coup ; il est fort embarrassé maintenant pour vendre le collier. C’est de l’argent et non des perles qu’il lui faut. Justement il reconnaît dans le fiancé de Cynthia, le peu scrupuleux Gambara qui tant de fois lui acheta des objets de la même provenance. « Achetez-moi cela, lui dit-il. — Le collier de la sainte ! tu as osé le voler ! horreur et sacrilége ! s’écrie Gambara en empochant les perles ; tais-toi, ou je te dénonce et le peuple va te mettre en pièces ! »

    La scène est vive ; quand, pour l’animer encore, Horatio, informé de tout, reparaît comme Edgard dans Lucie de Lammermoor. Ah ! ma foi, oui, la ressemblance entre ces deux scènes est frappante. Cette fois on aura beau dire que cela ne se trouve pas au deuxième acte de la Favorite ; le fait est qu’à cet instant tout le monde a cru voir entrer Roger dans le beau final de Donizetti.

    Cependant on s’explique : « Quoi ! c’est pour payer une dette de ton père que tu me trahissais ! Six mille écus ! Les voilà ! je paye ; reprends ta liberté. — O fureur ! ô vengeance ! » rerugit Gambara. Et Horatio prend la main de sa fiancée, quand une autre inspiration d’en bas vient sulfureusement illuminer l’esprit de Gambara. Il tient le collier de sainte Cécile ; Sbrigella n’osera pas parler ; on va s’apercevoir de la disparition du joyau. « Fourrons-le dans la valise d’Horatio que l’imprudent a oubliée là sur une table. » Aussitôt dit, aussitôt fait. Grands cris, grand tumulte. « On a volé le collier, le collier de perles, le collier de perles de la sainte, le collier de perles de sainte Cécile, le collier de perles de sainte Cécile, patronne des musiciens !… » C’est un vacarme à ne pas s’entendre ; jamais affaire de collier ne fit un pareil bruit. « Silence ! s’écrie Gambara. — Silence ! répond le peuple ; écoutons le podesta. (J’ai oublié de vous dire que Gambara était revêtu de cette dignité.) — Je crois être sûr de connaître le voleur. Qui vient de payer six mille écus pour Matteo ?… Horatio. Où a-t-il pris tant d’argent ? Dieu le sait. Fouillez sa valise. » On se précipite sur la valise, on l’ouvre violemment. O stupéfaction ! on y trouve le collier. O stupides gens ! mais si vous trouvez le collier, cela ne prouve pas que ce soit avec l’argent produit par la vente de ce même collier qu’Horatio a payé la dette de Matteo. Il ne peut avoir vendu le collier, en avoir reçu le prix, et le posséder encore ; cela tombe sous le sens, quand on a du sens, ne fût-ce que du sens commun. N’importe, il fallait un final, voilà le final.

    Au deuxième acte, Gambara le podesta a jugé Horatio et l’a condamné à subir la peine des sacriléges, après avoir fait amende honorable aux pieds de la statue de sainte Cécile. Sbrigella, tourmenté par ses remords, propose aux jeunes Siciliens de sauver Horatio au moyen d’un ordre signé du podesta que lui Sbrigella s’est procuré je ne sais comment, et qui lui permettra de faire sortir Horatio de sa prison. Inutiles efforts ; l’héroïque ménestrel ne veut pas être ainsi délivré, on le croirait coupable. La cérémonie de l’amende honorable va commencer. Cela rappelle un peu la scène où Ninette est conduite à la mort ; on a eu tort seulement de dire que cette scène se trouve dans le Barbier de Séville. Arrivé devant la statue, et voyant l’innocent Horatio s’y agenouiller, Sbrigella n’y tient plus ; il avoue son crime. « Mais je ne suis pas seul, dit-il, et, montrant Gambara, voilà mon complice. » A ces mots, et pour en confirmer la vérité par un éclatant miracle, la statue avance son bras gauche portant une petite harpe d’or et de l’autre en pince les cordes, de telle sorte que l’assemblée entière s’écrie : « C’est Godefroid qui joue ! » tout le monde sachant bien que jamais dans les temps antiques, au moyen âge ou dans le temps présent, personne n’a joué de la harpe de cette façon. L’innocence d’Horatio est aussitôt reconnue ; il épouse Cynthia, et Sbrigella et Gambara, dont le digne ménestrel a obtenu la grâce, vont se faire pendre ailleurs.

    Ce n’est pas la première fois qu’un grand virtuose a consenti à mettre son talent au service d’une action dramatique. Saint Léon jouait du violon d’une jolie façon dans un ballet où il dansait et mimait le rôle principal à l’Opéra. Nous avons vu M. Masset, aujourd’hui professeur de chant au Conservatoire, jouer également du violon dans le rôle de Blondel de Richard Cœur-de-Lion. Mais M. Godefroid ne paraît pas en scène, il joue dans la coulisse le solo censé exécuté par sainte Cécile ; et l’illusion est suffisante. Seulement il joue trop bien, il fait des roulemens de synonymes (les harpistes me comprennent) que la pauvre sainte, avec sa pauvre petite harpe sans pédales eût été fort en peine d’exécuter. Dans l’intérêt de la vérité dramatique, on devrait prier Godefroid de jouer comme une sainte d’autrefois, c’est-à-dire très mal. Il a tant de talent qu’il serait capable d’y parvenir. Sa partition a fort bien réussi ; elle contient des choses charmantes et même des choses touchantes, ce qui est bien plus rare.

    L’ouverture se compose d’un andante où les violons font entendre une mélodie lente, gracieuse, bien accompagnée, et d’un allegro. Le chœur à boire est assez ordinaire ; le refrain cependant contient un très joli effet d’harmonie vocale. L’air de Cynthia : « Le trahir ! l’oublier ! » est plein d’expression, d’un sentiment simple et vrai. La mélodie exposée par la clarinette est rehaussée, quand elle passe dans la partie vocale, par un délicieux encadrement produit par les violons exécutant un tremolo à l’aigu et la clarinette qui fait entendre une espèce d’arpége au grave.

    J’aime moins le duo des deux amans, dont le thème manque un peu d’originalité et revient, ce me semble, trop souvent.

    Le chœur des jeunes filles présentant des fleurs à la fiancée a de la fraîcheur et une naïveté de bon goût.

    L’ensemble « Toi me trahir », auquel les grands morceaux d’ensemble de l’école italienne actuelle ont servi de modèles, est un peu écourté ; d’ailleurs le joyeux dessin d’orchestre pendant la triste explication donnée par Cynthia à Horatio me semble mal en rapport avec le caractère de la scène en général et les sentimens de la jeune fille en particulier.

    Il y a au second acte un joli chœur de danse, et un grand air dans lequel Michaut pousse en voix de poitrine un si naturel qui fait éclater la salle en applaudissemens. C’est l’ut dièse de Tamberlick, un ton plus bas ; un ut dièse du boulevard du Temple.

    En somme la partition de M. Godefroid a, je le répète, complétement réussi. Il y a du talent et de l’inspiration. Les morceaux que j’ai cités sont remarquables surtout par le sentiment vrai qui les a dictés. C’est si rare dans notre art, comme dans tous les autres arts, un sentiment vrai bien rendu !… Ah ! mon Dieu ! en voici un illustre exemple qu’un orgue de Barbarie gémissant sous ma fenêtre voudrait me faire prendre en horreur ! C’est le dernier air du Trovatore, dans la scène du Miserere. L’abominable et stupide instrument n’y parviendra pas. J’ai lu avec attention dernièrement cette scène, et j’y trouve tout admirable, l’ensemble, les détails, l’accent, la déclamation, l’harmonie, la mélodie ; c’est une douleur immense magnifiquement exprimée.

    Pourquoi permet-on à ces misérables de venir jouer de telles choses aux bords des ruisseaux de Paris ? Manquent-ils de ponts-neufs ?…

    Pardon de la digression. Il faut parler encore du début de Mlle Wilhem dans la Harpe d’or. Cette jeune personne a été favorablement accueillie. Sa voix de mezzo soprano est franche et d’un bon timbre. Elle a chanté avec goût et talent le rôle de Cynthia, à part quelques sons trop hauts qui lui sont échappés. Elle ne chevrote pas !!!!! Michaut est bien placé dans le rôle d’Horatio.

    La Part du Diable vient d’être reprise à l’Opéra-Comique avec un brillant succès. Dans le succès spécial de l’exécution, Jourdan et Mme Marie Cabel se sont fait une part qui ressemble fort à la part du lion. Ce charmant ouvrage de M. Auber est du petit nombre de ceux dont je parlais tout à l’heure, et qui peuvent recevoir impunément des passades du tiers et du quart ; ils ont l’haleine longue. On croyait celui-ci noyé ; il s’est tranquillement laissé aller entre deux eaux jusqu’au fond du bassin, et le voilà qui relève la tête et remonte vigoureusement le courant, au grand désappointement de ceux qui le descendent.

    La reprise à l’Opéra du bel ouvrage de MM. de Saint-Georges et Halévy a fait également sensation ; on sait avec quelle verve impétueuse et quelle chaleur d’âme Roger joue et chante le rôle de Gérard. Mme Borghi-Mamo et Bonnehée ont rendu d’une façon, sinon aussi poétique, au moins très musicale, ceux de Catarina et de Lusignan.

    Mais voici Mme Ferraris qui nous quitte pour les enthousiastes de Saint-Pétersbourg. Adieu Sacountala. Ce ballet, en outre de son mérite chorégraphique, avait pour nous le charme de la musique de M. Reyer. La partition du jeune maître n’est pas en effet de celles qu’on croit avoir entendues plusieurs centaines de fois. On y trouve au contraire un coloris de style particulier, une sonorité nouvelle. Son orchestre n’est pas l’éternel orchestre parisien ; en l’écoutant, on se dit de prime abord : Ah ! enfin voici un autre orchestre ; ce n’est pas de l’instrumentation officielle ; les timbres divers y sont ingénieusement mariés entre eux, les instrumens à percussion n’y sont point des instrumens de persécution : ils ne vous y crèvent pas le tympan. Puis voici de piquantes hardiesses d’harmonie, de fraîches mélodies bien trouvées et gracieusement développées : tout cela est jeune et souriant, c’est vert, c’est fleuri. Dieu soit loué, nous sommes sortis de la cuisine, nous entrons dans le jardin ; il y fait chaud, mais cette chaleur est celle du soleil ; ces senteurs sont les senteurs de la verdure et des belles coroles ouvertes au souffle de la brise… respirons.

    Et pourtant combien peu et mal sont appréciées, au point de vue matériel, ces partitions de ballet, quel que soit leur mérite. Mme Ferraris partie, M. Reyer aura dû recevoir pour ses honoraires, après quatorze représentations, un peu plus peut-être que les copistes qui ont extrait les parties d’orchestre de son ouvrage. En outre, ces menus droits d’auteur allant toujours en diminuant au fur et à mesure que le nombre des représentations augmente, il s’ensuit que plus le succès du ballet est grand, et moins le compositeur qui en fit la musique est rétribué. Je n’oublierai jamais la piteuse figure de notre pauvre ami Schneitzoeffer allant toucher ses droits d’auteur pour les trois dernières représentations de la Sylphide. Ces droits superbes se montaient à une somme qu’il n’osait pas avouer. « Tâchez qu’on ne joue plus votre ballet, lui dis-je, si vos honoraires doivent suivre toujours la même progression ; à la deux centième représentation, sans doute, on ne vous paierait plus, à la deux cent cinquantième on vous demanderait de l’argent, et après la trois centième, je le parie, on vous donnerait des coups de bâton. »

    Les compositeurs d’opéras ne sont pas exposés à d’aussi rigoureux traitemens. Leurs droits, pour un opéra en cinq actes, descendent graduellement jusqu’à la somme de cent francs par représentation, mais pas plus bas. Ils ne courent point en conséquence la chance des coups de bâton. Et d’ailleurs le compositeur d’un opéra en cinq actes a la douce satisfaction de voir allouer quelquefois trois cents francs de feux par soirée à une prima donna qui touche en outre soixante mille francs d’appointemens par an pour chanter un rôle dans l’opéra qu’il a composé tout entier, et qui lui rapporte cent francs par représentation. Il doit être consolant pour un grand maître de voir ses interprètes aussi largement rétribués.

    Ces vieux règlemens, qui datent de je ne sais quand, sont-ils dignes de notre Académie impériale de Musique ? et les connaît-on ? J’en doute.

    Je ne veux pas finir sans rendre ici témoignage du grand succès obtenu dernièrement à Bade par Mme Charton-Demeure [sic]. Cette charmante artiste, si bien appréciée à Vienne l’an dernier, que l’empereur d’Autriche vient d’attacher à sa chapelle, qui fit pendant deux ans la fortune du théâtre de Rio de Janeiro, et dont les vrais amateurs de musique de Paris se souviennent avec tant de plaisir, possède aujourd’hui l’un des plus beaux talens que l’on connaisse en Europe. Sa voix de soprano, agile, expressive et sonore dans toute son étendue, a acquis un timbre velouté, émouvant, qui en a doublé la puissance. Mme Charton chante également bien tous les styles, mais elle ne chante pas du tout, fort heureusement, les rôles dans lesquels il faut vociférer, crier ; elle est restée fidèle à la musique. Dans le grand concert festivalesque de Bade, elle a rendu avec une telle expression, une si noble simplicité un solo avec chœur, que ces strophes, qui sont rarement applaudies, ont valu à la cantatrice une véritable ovation. Elle a dit surtout avec un léger tremblement de voix qui n’a rien de commun avec le chevrotement, mais qui décèle une émotion intérieure, ces beaux vers de M. Emile Deschamps :

Ah ! savourez longtemps cette coupe de miel,
    Plus suave que les calices
Où les anges de Dieu, jaloux de vos délices,
    Puisent le bonheur dans le ciel !

Piquante et presque coquette dans le spirituel morceau du Domino noir, Mme Charton-Demeure a couronné son succès par l’air en fa du quatrième acte des Noces de Figaro, où elle a su faire renaître le poétique souvenir de Mme Sontag. Il est malheureux pour Paris que l’Autriche se soit pour longtemps encore emparée d’une telle artiste, qui possède la voix, le talent, le style et un charme irrésistible.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 15 octobre 2009.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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