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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 16 MAI 1858 [p. 1-2].


THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Première représentation des Chaises à porteurs, opéra en un acte, de MM. Dumanoir et Clairville, musique de M. Masset.
Reprise du Muletier, opéra en un acte, de M. Paul de Kock, musique d’Hérold.

    On a l’habitude dans les théâtres de raccourcir les titres, et, pour tout en général, de n’employer que le moins de mots possible. Cela amène souvent de fort singulières locutions. Ainsi, au lieu de dire les instrumens de cuivre, on dit les cuivres ; pour les cornets à pistons, on dit les pistons. Beaucoup de gens, à l’Opéra-Comique surtout, vont jusqu’à retrancher des mots les syllabes qui leur paraissent inutiles, et disent le luss (pour le lustre), les artiss de l’orchess (pour les artistes de l’orchestre), etc. Mais ceux-là sont des hommes de lettres à qui l’on permet volontiers de prendre avec la langue de telles libertés. La Fontaine et Molière en ont pris bien d’autres. Pendant les répétitions (à l’Opéra-Comique on dit reptitions) de la pièce dont je vais avoir l’honneur de vous entretenir, on ne disait donc pas : Les Chaises à porteurs, c’eût été beaucoup trop long, mais bien les Chaises seulement. De là une certaine curiosité excitée dans le petit public qui s’intéresse aux petites pièces de ce petit genre. Quelles chaises ? disaient les amateurs. Il y a tant d’espèces de chaises. Il y a d’abord sur les grandes routes encore quelques chaises de poste ; au ciel une constellation se nomme la chaise ; on a entendu parler des chaises curules, siéges d’ivoire des sénateurs romains ; nous avons les chaises de bain, l’histoire fait mention de la chaise du roi Dagobert, de celle de Charlemagne, celle qui porte le nom du libérateur d’Andromède est fort commune. Eh bien ! c’est précisément des chaises qu’on ne nommait pas qu’il s’agit, des chaises à porteurs.

    La scène se passe dans une rue voisine de la place Royale. Un gros financier, un fermier général quelconque, entretient une danseuse. Sa femme soupçonne son infidélité, elle le suit et entre dans la maison d’un baigneur située en face de l’hôtel de la danseuse. Les maisons de bains sont des lieux bien utiles. Arrivent plusieurs chaises à porteurs contenant de jeunes seigneurs dont les uns sont des amans de la maîtresse du financier et dont un autre est l’adorateur de sa femme. Galimatias quadruple. Tous les personnages s’entremêlent, s’entre-trompent, s’entre-croisent ; l’un s’introduit dans une chaise pendant que l’autre en sort. Celui-ci prend la souquenille d’un des porteurs de sa propre chaise et se met à sa place au brancard de devant. C’est le financier ; il veut savoir où va la financière. Celui-là en fait autant avec l’autre porteur et le remplace au brancard de derrière pour se dérober aux regards des curieux. Pendant ce double déguisement, Mme la financière entre dans la chaise avec un de ses adorateurs, et l’autre amant, précédé du mari, l’un et l’autre substitués aux porteurs, obligés de porter double charge, s’éloignent à grand’peine, avec force contorsions du train de derrière et succombant sous le faix. Et le mari chante :

Parbleu ! si ma femme est légère,
Ce n’est pas en ce moment.

Et l’on rit aux éclats dans la salle, et l’on a raison de rire ; et quand on aurait tort, on n’en rirait pas moins. Et c’est depuis ce temps que je suis si gai et que je fais, comme le financier, de si médiocres calembours. C’est si rare la gaîté, il faut bien la prendre quand elle ne vient pas !

    Vous croyez peut-être qu’il n’y a guère de musique dans ce jovial opéra-comique, et que c’est la cause de la joie qu’il inspire ? Eh bien ! vous êtes dans l’erreur, on y chante une foule de morceaux, et il n’en est pas moins gai. Il faut qu’il ait la gaîté dure, direz-vous ? Pourquoi ? Il y a de la musique joyeuse et dont la joie est communicative. Dans celle-ci on a remarqué une gentille petite ouverture dont la coda ne manque pas d’entrain ; puis deux notes graves, très graves, de bassons, simulant les ronflemens de deux porteurs de chaises endormis ; une jolie marche nocturne ; les couplets

Doux sommeil,

d’un tour agréable et mélodieux ; ceux :

Je n’ai pas un sou vaillant,

d’une intention très fine et supérieurement dits par Couderc ; ceux encore :

Pour qui dans ce coffret
Ce brillant solitaire ?

Et un quatuor bien fait et fort comique.

    C’est précisément la somme et le genre de musique qu’il faut pour que dans un opéra de cette espèce la musique ne gâte rien.

    Quelques jours après, l’Opéra-Comique nous rendait le Muletier qui depuis longues années n’avait pas paru au répertoire. On a bien raison d’inscrire sur le rideau des théâtres d’opéras-comiques : Castigat ridendo mores.

    Des pièces telles que le Muletier corrigent en effet les mœurs, les fustigent même rudement. C’est un conte de La Fontaine illustré par Paul de Kock, philosophe moderne qui, on le sait, n’appartient pas à l’école des stoïciens.

    L’Agnès des Femmes savantes ne dit pas de gentillesses comparables aux naïvetés de l’Agnès du Muletier. C’est plaisir de voir et d’entendre castigare mores par cette blanche main. Et la musique qui intervient elle aussi pour les châtier à sa manière ; tantôt en contrefaisant l’oiseau immoral qui chante les deux notes de la tierce majeure : la fa, et qui a donné son nom à une comédie de Molière : le…. la fa, imaginaire ; tantôt en reproduisant, après une des tirades les plus philosophiques de M. Paul de Kock, l’air des marchandes de plaisir :

Voilà le plaisir, mesdames,
    Voilà le plaisir !

et les mères de famille sentent si bien la nécessité de ces moralités pour l’éducation de leurs…… demoiselles, qu’à la scène même du pavillon, scène que ma pruderie m’empêche de décrire, elles n’ont pas quitté leur loge. Deux de ces dames seulement se sont levées indignées… elles ne voyaient pas bien. Le Muletier est donc encore une œuvre qu’au triple point de vue littéraire, musical et moral les jeunes personnes bien élevées et sans préjugés doivent absolument connaître et méditer.

    A part le côté philosophique et moral, la partition d’Hérold est charmante. Plusieurs morceaux décèlent chez le compositeur une préoccupation du style de Rossini, dont l’éclat éblouissait tous les musiciens à l’époque où le Muletier fut écrit. Tel est, entre autres, le joli chœur des muletiers. Le morceau avec sourdines et accompagnement palpitant d’un cor solo, pendant que le vieil Enrichez va tâter le cœur de tous les muletiers endormis, pour découvrir celui de ces drôles qui est venu corriger les mœurs de sa femme, est célèbre à juste titre. C’est une invention musicale pleine d’esprit et dramatique.

    Cette reprise ne sera pas perdue. Grâce aux Chaises à porteurs et au Muletier, le théâtre de l’Opéra-Comique est en mesure à cette heure de moraliser tous les arrondissemens de Paris, y compris le treizième.

THÉATRE DE L’OPÉRA.

    J’ai donné le pas à l’Opéra-Comique sur le premier de nos théâtres lyriques, à cause de la gravité des questions qui viennent de s’y traiter. La morale avant tout. Le Grand-Opéra au contraire, n’aimant pas les mœurs, s’abstient complétement de les châtier ; il leur laisse liberté entière ; ou, pour mieux dire, il ne s’en occupe pas le moins du monde. Il ne prétend être qu’un théâtre d’art, il ne veut nous faire entendre que de gracieuses vérités musicales, ne nous montrer que de sveltes danseuses, et sous leur gaze la plus favorable. Le tamtam seul (la grosse caisse est une Cassandre et n’est plus écoutée) moralise bien un peu de temps en temps et nous fait penser à l’enfer et à ses chaudières bouillantes ; mais on se console en répétant ce couplet de la fameuse chanson de M. de Pradel :

Tout l’Opéra
Y sera,
Chantera,
Dansera,
Chacun jouera son rôle ;
Avec Adam et Satan,
Paul et le Grand Sultan
Feront la cabriole !

    En a-t-on fait des cabrioles, le soir de la grande représentation au bénéfice de la caisse des pensions ! Mmes Ferraris et Rosati, deux grâces souriantes, faisaient battre tous les cœurs. On se taisait, l’oreille ardente, pour ne rien perdre du charme inexprimable de leurs poses délicieuses, de leurs pas entraînans. Puis Tamberlick est venu bouleverser la salle dans Guillaume Tell et dans le fameux duo d’Otello, où Bonnehée l’a parfaitement secondé.

    Depuis longues années, depuis le premier début de Duprez, nous n’avions pas vu le public de l’Opéra chauffé à ce degré d’enthousiasme. Tamberlick a donné à tous, ce soir-là, la fièvre, le delirium tremens, que sais-je ? la passion musicale même, passion si peu connue des habitués de l’Opéra. Les uns criaient plus qu’ils n’applaudissaient ; les autres applaudissaient plus qu’ils ne criaient, tous trépignaient ; les claqueurs, honteux, rougissaient.

    Au reste, tout a été excellent dans l’exécution musicale ce soir-là ; le final de Moïse, lancé par trois cents choristes, et l’ouverture de Guillaume Tell, merveilleusement rendue par cette incomparable phalange de virtuoses à qui il ne manque rien, rien que des appointemens un peu plus forts. Dans le quintette pour cinq violoncelles qui sert d’introduction à l’ouverture, M. Desmarest, le premier violoncelle de l’Opéra, a dit avec une exquise pureté de son et de style le solo difficile en mi mineur qui fait de l’ouverture de Guillaume Tell un épouvantail pour les violoncellistes médiocres, et de vifs applaudissemens ont accueilli la fin de ce poétique andante ainsi chanté par un habile archet. M. Desmarest est du nombre, plus grand qu’on ne pense, d’artistes faits pour manifester leur talent de diverses façons, et qui ne sont pas à leurs places. Il est bien à la sienne à l’Opéra, j’en conviens, mais il y en a encore une autre, celle de professeur au Conservatoire, par exemple, où il n’est pas, et où il sera tôt ou tard.

    Tamberlick a été rappelé jusqu’à l’épuisement des acclamans et des acclamés. M. le directeur vient, dit-on, de l’engager pour trois mois, en attendant qu’on puisse mieux faire. A la bonne heure.

    La recette de cette splendide soirée, que l’Empereur et l’Impératrice honoraient de leur présence, s’est élevée à la somme respectable de 22,000 fr.

    La caisse des pensions va devenir une grosse caisse.

THÉATRE-LYRIQUE.

Première représentation des Noces de Figaro, de Mozart.

    Tenez, Madame, voici encore une pièce qui châtie les mœurs, et que mademoiselle votre fille doit voir. La jeune ignorante y apprendra ce que c’est qu’un chérubin, ce qui trouble le chérubin, ce que désire ce petit polisson ; elle verra comme il est gentil agenouillé devant une comtesse qui l’habille en femme ; comment il se cache dans un cabinet de toilette ; comment une camériste adroite le fait s’évader par une fenêtre ; elle y verra un Figaro que sa femme trompe avant d’être sa femme, un comte qui croit tromper la sienne et qui est à peu près trompé par elle ; on lui expliquera ce que c’est qu’un certain droit de seigneur dont elle n’a probablement jamais entendu parler. Cette ignorance doit-elle longtemps rester unie à tant de grâces ? Elle verra un fils se moquer de sa mère, qu’il connaît bien tard, après avoir été sur le point de l’épouser.

Par de pareils objets les âmes sont charmées,
Mais ils ne font venir que de nobles pensées !

    Ah ça, quelle abeille vous pique aujourd’hui, vont dire les immoralistes, et à quel propos, s’il vous plaît, venez-vous nous chanter sur la gamme chromatique, avec accompagnement de toutes les septièmes diminuées de l’ironie, cette vieille satire du théâtre, renouvelée du philosophe de Genève, ce hâbleur qui se vantait d’avoir mis à l’hôpital des enfans qu’il n’a jamais eus ?

    Vous êtes donc bien tendre à la tentation ? – – Précisément. Je suis comme Chérubin. Mais je déteste la tartuferie, et rien ne m’exaspère comme les proverbes, ces sottises des nations, qui affichent, et sur une toile de théâtre encore, des prétentions morales si saugrenues. La sentence latine à laquelle je fais allusion prétend que le théâtre de l’Opéra-Comique épure les mœurs. Car son castigat n’a pas d’autre signification réelle. N’est-ce pas là une tartuferie stupide en style lapidaire ? Et quand ce serait une vérité, qui demande aux théâtres cette fonction dépurative ? Nigauds ! Epurez votre répertoire, épurez la voix de vos chanteurs, épurez le style de vos auteurs et de vos compositeurs, épurez le goût de votre public, épurez la population de vos premières loges et n’y laissez entrer que de jeunes et jolies femmes, votre mission sera remplie, c’est tout ce que nous voulons. D’ailleurs, voyez à quel point est sage la sagesse des proverbes !

Qui trop embrasse mal étreint !

    Il ne faudrait donc jamais s’occuper que d’un seul travail, que d’une seule entreprise, il ne faudrait pas avoir plus d’un vaisseau sur le chantier, plus d’un canon à la fonte, plus d’un régiment à l’exercice. César, qui dictait trois lettres à la fois en trois langues différentes, était un sot ; Napoléon qui, à Moscou, trouvait le temps de réglementer le Théâtre-Français, un esprit léger. Et les maris affligés d’une grosse femme ont donc tort de l’embrasser, car en l’embrassant ils embrassent beaucoup et étreignent mal.

Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras.

    Ce proverbe-ci tend à déconsidérer et à détruire le commerce, ni plus ni moins. Il tend à détruire même l’agriculture, car si le laboureur en tenait compte, il garderait son grain au lieu d’ensemencer sa terre ; et nous mourrions de faim.

L’ennui porte conseil.

    Néo-proverbe mensonger ; j’assiste journellement à des opéras, à des cantates, à des soirées, à des sonates d’un ennui mortel, et loin d’être bien conseillé par l’ennui, je sens, en sortant du lieu de l’épreuve, que j’étranglerais avec transport des gens que j’eusse volontiers salués courtoisement en y entrant.

On n’est jamais trahi que par les chiens.

    Celui-ci est d’une naïveté qui le met au-dessous de la critique ; on est trahi par tout le monde.

Il faut hurler avec les loups.

    Quant à cet aphorisme, une foule de chanteurs de notre temps en ont reconnu la justesse ; ils en blâment seulement la forme ; ils le trouvent trop long de moitié.

    Je n’irai pas plus loin dans mes citations, pour prouver que les proverbes latins et français sont les sottises des nations. On le sait, on commence à le reconnaître ;

Non erat demonstrandum.

Ce qu’il faut démontrer c’est que le Figaro de Mozart est un chef-d’œuvre ; que les gens qui s’y ennuient ont tort de s’y ennuyer ; que cet ouvrage, récemment mis en scène au Théâtre-Lyrique, produira de grosses recettes ; que le directeur dudit théâtre ne tient pas à l’argent, mais cherche seulement, à ses risques et périls, à faire autrement que ses confrères subventionnés, en mettant en lumière ce qui est beau ou du moins ce qu’il trouve beau, comme Figaro, Obéron, Maître Griffart, Euryanthe, Almanzor, le Freyschütz. S’il faut démontrer tant de choses, je m’abstiendrai de toute démonstration : qui veut trop prouver ne prouve rien, dit encore un proverbe des nations. Je ne démontrerai pas même que le Figaro soit très bien exécuté. Ce serait inutile, on ne me croirait pas. Ma démonstration aurait le sort de la plupart des définitions. La ligne droite est le chemin le plus court pour aller d’un point à un autre, dit la définition.

    Et beaucoup de gens qui ont suivi la ligne courbe n’en sont pas moins arrivés les premiers.

    J’aime encore la prétention qu’ont les définisseurs (mot nouveau à recueillir) de rendre plus clair le sens d’un mot. Mais si vous ne savez pas ce que c’est qu’une ligne droite, comment, soyez assez bon pour me faire le plaisir de prendre la peine de me le dire, comment savez-vous, par quelle grâce spéciale du ciel comprenez-vous ce que c’est qu’un chemin et un chemin plus court qu’un autre chemin, ce que c’est qu’un point et ce que c’est que d’aller d’un point à un autre ? Les définisseurs ne seraient-ils point par hasard des marchands de sottises des nations ?

    Je ne démontrerai donc absolument rien, et je me garderai de rien définir à propos de la représentation de Figaro au Théâtre-Lyrique. Je dirai seulement, et avec une modestie sublime : Il me semble que Meillet s’acquitte bien, et fidèlement, en interprète assermenté, du rôle du barbier intrigant ; il me semble qu’il a fort bien chanté le fameux : Non più andrai farfallone. Il me semble que Mmes Carvalho (Chérubin), Van-den-Heuvel (la comtesse) et Ugalde (Suzanne) me mettent dans l’embarras où se trouva le berger Pâris, quand sur le mont Ida

Les trois déesses immortelles
Disputèrent le prix.

Je couperai donc la pomme en trois, et j’oserai en offrir seulement un quartier à Junon, un à Vénus et un autre à Minerve, ce tiers de pomme étant précisément, à mon avis, ce qui est dû à chacune des rivales.

    Ces dames ont chanté presque fidèlement Mozart. Mme Carvalho n’a ajouté que peu de chose, une petite phrase aiguë, à la fin de l’air : Voi che sapete, uniquement pour ne pas laisser l’auteur totalement au dépourvu au moment de la conclusion du morceau, et puis aussi pour montrer un joli petit si bémol haut, bien fin, bien gentil. Mais le dieu protecteur des chefs-d’œuvre a semblé vouloir punir l’aimable cantatrice, et brisant dans son gosier de fauvette le si bémol indiscret, l’a converti en un couak des plus fâcheux.

    Mme Ugalde eût supérieurement chanté le merveilleux air du jardin au quatrième acte, si au lieu d’en grossir les derniers sons, elle les eût adoucis jusqu’à un mystérieux murmure, ainsi que le faisait Mme Sontag. Mme Ugalde a entrevu la poésie de ce morceau ravissant, ses habitudes vocales seules l’ont empêchée d’y atteindre. Pourquoi avoir des habitudes ?…

    On a fait, comme de juste, quelques petits arrangemens aux Noces de Figaro ; la prose de Beaumarchais a été mise en vers. Pourquoi ? je l’ignore. Mais il faut avouer qu’on s’est abstenu entièrement de corriger, de boursoufler, d’insulter l’orchestration de Mozart en y ajoutant trombones, ophicléide, grosse caisse et cymbales, ainsi que cela se pratique à Londres, où l’on réinstrumente même Beethoven.

Montons au Capitole et rendons grâce aux dieux.

    L’opéra des Noces de Figaro ainsi exécuté a obtenu un beau succès. Ce succès sera-t-il productif ? Fera-t-il de l’argent ? Il faut espérer que non. Quand on voit tant de vilenies attirer longtemps la foule, on doit désirer que les belles œuvres ne leur ressemblent pas, même sous ce rapport. Les choses fines et délicates sont pour les esprits fins et délicats ; on peut amener la foule à faire semblant de les aimer, mais au fond elle les déteste.

CONCERTS.

    Tout a une fin, même la saison des concerts, et la voilà qui se termine. Il n’y a plus guère que trois ou quatre soirées ou matinées musicales par jour. Parmi celles qui ont le plus excité l’intérêt du public la semaine dernière, il faut citer celle de M. Daussoigne-Méhul, où ce jeune et habile virtuose s’est fait entendre sur le grand instrument à trois claviers, le piano-orgue d’Alexandre, monde harmonique si peu connu encore à cette heure de ses explorateurs. M. Daussoigne-Méhul est celui de tous qui peut se vanter d’y avoir fait les plus précieuses découvertes ; ce qui ne doit pas surprendre quand on sait avec quelle persévérance, avec quel courage et quelle intelligente attention il en poursuit l’étude depuis deux ans. Bientôt il en sera maître tout à fait ; les trois claviers, la soufflerie, les genouillères, les nombreux registres lui seront soumis et lui révéleront tous leurs secrets. Il travaille à une grande œuvre qui devra mettre en lumière les ressources multiples de ce riche instrument ; car il ne suffit pas à ces harmonieuses créations des grands inventeurs que les virtuoses en possèdent le mécanisme, il faut encore que les compositeurs s’en occupent et écrivent pour les faire valoir. Les virtuoses qui en jouent très bien peuvent seuls aussi très bien écrire pour ces nouveaux organes. M. Daussoigne-Méhul vient de partir pour l’Angleterre, où le succès l’attend, nous n’en doutons pas.

    Citons encore une charmante matinée donnée à Saint-Germain par Mme Mackenzie, une habile pianiste qu’on applaudissait il y a quelques années sous le nom de Mlle de Dietz, et qui permet maintenant à quelques amis seulement d’admirer son talent si remarquable par son élégante correction. Dans cette matinée, où l’on a entendu avec tant de plaisir M. Bazzini, le violoniste italien au jeu éminemment expressif, Mlle Bockholtz-Falconi a chanté plusieurs morceaux de diverses écoles et d’époques différentes, avec une maestria, une entente des styles, un goût et une science qu’on trouve bien rarement parmi les chanteurs. Ajoutons que la voix de Mlle Falconi semble encore avoir gagné cette année sous le rapport de la beauté du timbre, et se prêter à des nuances douces que les grandes voix de cette nature reproduisent en général fort difficilement. Mlle Falconi, musicienne accomplie, lectrice consommée, pianiste en outre, chante avec la même facilité le français, l’allemand, l’italien et l’anglais ; elle est la providence des fêtes musicales qui se donnent dans les villes du nord de l’Europe ; et un succès éclatant l’a accueillie tout récemment à Rotterdam dans l’oratorio de Haendel, Israël en Egypte.

    Je termine en signalant la dernière séance de M. Delsarte, où le célèbre professeur a dit avec une rare perfection la romance de Joseph et le songe d’Iphigénie. Il a charmé encore son auditoire en récitant de la façon la plus originalement spirituelle plusieurs fables de La Fontaine.

    Dans cette même soirée littéraire et musicale, un petit orchestre, fort bien conduit par M. Sauzay, a fait entendre quelques embryons curieux de musique instrumentale de l’époque de Henri III. Puis Mme la princesse Czartoryska et Mme la princesse de Chimay, qui avaient prêté leur concours à M. Delsarte avec tant de grâce, sont venues prouver à la brillante assemblée ravie de les entendre, que le préjugé des anciens au sujet de la pratique des arts dans les hautes classes de la société n’existait plus chez nous. Philippe, roi de Macédoine, reprochait à son fils Alexandre de jouer de la flûte aussi bien que le premier des flûtistes grecs ; qui s’aviserait aujourd’hui de ne pas féliciter au contraire les princesses éprises de l’art musical de posséder un talent exceptionnel ? La princesse Czartoryska et la princesse de Chimay ont été applaudies avec le plus sincère enthousiasme pour leur belle exécution d’un concerto de Mozart à deux pianos, d’un trio de Rameau et d’un adagio de Chopin. On leur a su bon gré de jouer comme des artistes d’un grand talent, d’avoir une sûreté de mécanisme imperturbable, un aplomb musical parfait, et du goût, et du style. L’opinion du roi de Macédoine n’a plus cours.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er novembre 2009.

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