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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 24 MARS 1858 [p. 1-2].


THÉATRE DE L’OPÉRA.

Première représentation de la Magicienne, opéra en cinq actes, de M. de Saint-Georges, musique de M. Halévy.

    On entend souvent les gens du monde se plaindre de la longueur des grands opéras, de la fatigue causée à l’auditeur par ces œuvres immenses, de l’heure avancée de la nuit où s’achève leur représentation, etc., etc. En réalité pourtant ces mécontens ont tort de se plaindre ; il n’y a pas d’opéras en cinq actes pour eux, mais seulement des opéras en trois actes et demi. Le public élégant étant dans l’usage de ne paraître à l’Opéra que vers le milieu du second acte et quelquefois plus tard, que l’on commence à sept heures, à sept heures et demie ou à huit heures, peu importe, il ne se montrera pas dans les loges avant neuf heures. Il n’en est pas moins sans doute désireux d’avoir des places aux premières représentations, mais ce n’est point l’indice de son empressement à connaître l’œuvre, qui l’intéresse fort médiocrement. Il s’agit d’être vu dans la salle ce soir-là et de pouvoir dire : J’y étais, en ajoutant quelque opinion superficielle sur la nature de l’ouvrage nouveau et une appréciation telle quelle de sa valeur : voilà tout. Aujourd’hui un compositeur qui aurait écrit un premier acte admirable peut être certain de le voir exécuter devant une salle aux trois quarts vide, et d’obtenir seulement le suffrage de MM. les claqueurs, qui sont à leur poste devant que les chandelles soient allumées. On donne à peine maintenant un grand opéra tous les deux ans ; le public fashionable aurait donc à déroger à ses habitudes une fois en deux ans pour entendre dans son entier, à sa première représentation, une production de cette importance ; mais cet effort est trop grand et la plus miraculeuse inspiration d’un grand musicien ne ferait pas ce monde, qui passe pour beau et poli, avancer seulement d’un quart d’heure même le dîner de ses chevaux.

    Il est vrai que les auteurs ont le droit de se consoler de cette discourtoise indifférence par une indifférence plus grande encore, et de dire : « Qu’importe l’absence des locataires des stalles d’amphithéâtre et des premières loges ! le suffrage d’amateurs de cette force n’est pour nous d’aucune valeur. »

    Il en est de même presque partout. Combien de fois n’avons-nous pas vu les gens naïfs s’indigner au Théâtre-Italien, quand on y représentait le Don Giovanni, de la précipitation avec laquelle les premières loges se vidaient au moment de l’entrée de la statue du commandeur. Il n’y avait plus de cavatines à entendre, Rubini avait chanté son air, il ne restait que la dernière scène (le chef-d’œuvre du chef-d’œuvre), il fallait donc partir au plus vite pour aller prendre le thé.

    Dans une grande ville d’Allemagne où l’on passe pour aimer sincèrement la musique, l’usage est de dîner à deux heures. La plupart des concerts de jour commencent en conséquence à midi. Mais si à deux heures moins un quart le concert n’est pas terminé, restât-il à entendre un quatuor chanté par la Vierge Marie et la sainte Trinité et accompagné par l’archange Michel, les braves dilettanti n’en quitteront pas moins leur place, et, tournant tranquillement le dos aux virtuoses divins, ne s’achemineront pas moins impassibles vers leur pot-au-feu.

    Tous ces gens-là sont des intrus dans les théâtres et dans les salles de concerts ;

L’art n’est pas fait pour eux, ils n’en ont pas besoin.

    Ce sont les descendans du bonhomme Chrysale :

Vivant de bonne soupe et non de beau langage.

et Shakspeare et Beethoven sont fort loin à leurs yeux d’avoir l’importance d’un bon cuisinier.

    A la seconde représentation de la Magicienne cependant les loges étaient garnies un peu avant le second acte. C’est un indice de succès très remarquable.

    Le livret de M. de Saint-Georges présente une grande variété de situations dramatiques et musicales. Au lever du rideau, la jeune comtesse Blanche de Poitou fait la veillée, entourée de ses dames et de ses suivantes. Son fiancé René, qui guerroyait en terre sainte depuis longtemps, est sur le point de revenir. La croisade est finie ; un pèlerin mystérieux qui est venu demander l’hospitalité au château du comte de Poitou assure avoir rencontré René dans une forêt du voisinage. En effet, un deuxième et fort beau décor nous montre cette forêt éclairée par la lune ; un chœur de fées et de génies y prend ses ébats. C’est la cour de l’enchanteresse, de la magicienne Mélusine. René dort sous une petite tente. Mélusine, qui s’est éprise pour le beau chevalier de cet âpre amour des Circé et des Armide, vient contempler le dormeur et lui envoyer un songe dans lequel il voit Mélusine dans tout l’éclat de sa sombre beauté. René sent son cœur battre, un amour étrange pour la magicienne vient y prendre la place occupée jusque-là par le frais souvenir de la jeune Blanche. Il s’éveille, et les fées et leur souveraine s’enfuient dans les profondeurs de la forêt.

    Au second acte le théâtre représente une salle souterraine du château de Lusignan. Cette salle dans le style moresque est ornée d’une façon cabalistique, riche et splendide. C’est la demeure mystérieuse de Mélusine.

    Nous y trouvons la magicienne assise auprès d’une table et consultant un vieux manuscrit. Elle fut séduite naguère par le chevalier Stello de Nici, nécromancien, qui lui révela une partie de son infernale science, en se réservant toutefois la connaissance de certains secrets au moyen desquels il peut toujours exercer sur Mélusine un pouvoir absolu. La magicienne est lasse de cet esclavage et honteuse de l’amour qu’elle eut un instant pour Stello. Elle veut se défaire de lui. Elle croit avoir assuré par un charme la mort de son persécuteur. Vain espoir, au moment même où elle se croit libre, un pan de muraille s’écroule, et Stello paraît, ironique, menaçant.

De tous les noirs périls que ta main criminelle
A semés sur mes pas, vainqueur je suis sorti.

Il sait l’amour de Mélusine pour le chevalier. « Eh bien ! oui, dit la magicienne, cet amour, c’est ma vie, et je ris de ta colère. » Et elle s’enfuit pendant que Stello la menace de sa vengeance. Suivons maintenant René au château du comte de Poitou. Le chevalier, luttant contre l’impression funeste du songe qu’il a eu dans la forêt, sent son cœur s’épanouir à l’aspect des lieux qu’habite sa douce fiancée. Le comte et sa suite accourent avec Blanche. Reconnaissance, doux transports. Le comte présente à ses chevaliers son gendre :

Amis, compagnons de victoire,
Saluez tous ce jeune preux ;
Bientôt il va joindre sa gloire
A la gloire de mes aïeux.

On danse. Au milieu de la fête on voit s’avancer des prêtres grecs portant un trépied où brûlent des parfums et entourant une femme voilée. C’est, disent-ils, la sibylle de Samos.

La vie est un livre
Où son œil divin
De chacun peut suivre
Le secret destin.

Vous devinez que cette diseuse de bonne aventure n’est autre que Mélusine. Elle vient pour empêcher le mariage de René et de Blanche. « Votre fiancée vous trompe, dit-elle au chevalier : venez ce soir à minuit dans le jardin du château et je vous en fournirai la preuve. »

    Au troisième acte, en effet, Mélusine et René se rencontrent au lieu du rendez-vous. Le chevalier reconnaît la sombre beauté de son rêve, et lui jure d’être à elle corps et âme en ce monde et dans l’autre, s’il obtient la preuve de la perfidie de Blanche. Cette preuve ne se fait pas attendre. Aloïs, page de la comtesse et qui adore sa noble maîtresse, comme tout page bien appris, vient chanter sous la fenêtre d’une tour qu’habite Blanche. Presque aussitôt un fantôme évoqué par la magicienne se montre sur le balcon de la tour sous les traits de la fiancée de René, fait des signes au beau page et lui jette son bouquet. En même temps, par la fenêtre ouverte d’une chapelle qui s’élève sur un autre point du jardin, le spectateur voit la véritable Blanche à genoux et priant Dieu pour son chevalier. René, dupe de cette infernale jonglerie, imitée de la scène du troisième acte de la pièce de Shakspeare, Beaucoup de bruit pour rien, prend la main de Mélusine et lui jure amour et fidélité. Mais avant de la suivre,

Il veut revoir encor l’infâme,
Et son mépris doit la punir.

    Le jour paraît. Une troupe de paysans et de paysannes arrivent, portant un mai orné de rubans. Divertissement pastoral. Après la danse, Blanche, restée seule avec René, subit les reproches outrageans de celui-ci. Le comte de Poitou survient et trouve sa fille échevelée prosternée aux pieds de René, dont les yeux étincellent. René renouvelle devant tous les assistans son accusation. Blanche, qui craint pour René la colère de son père, au lieu de répondre par des dénégations et de prouver son innocence, avoue qu’elle n’a pu cacher à René qu’une nouvelle affection remplissait son cœur. Mais plus d’amour, plus d’hymen !

Le ciel m’a touchée, il m’appelle…
Dans les bras de Dieu désormais
Je veux vivre et mourir en chrétienne fidèle.

    Blanche, malgré les pleurs de son vieux père, s’obstine à se faire religieuse. Mélusine, qui craint que René ne s’attendrisse à l’aspect de ces douleurs, fait s’élever une violente tempête et entraîne le chevalier au milieu de la pluie, du tonnerre et des éclairs.

    Maintenant voilà nos amans heureux dans le palais de la magicienne. Blanche est oubliée. Mais Stello, le nécromancien, se souvient de Mélusine. Il vient troubler la fête. René demande quel est cet intrus. Les paroles acerbes se succèdent, et voilà nos rivaux le fer en main. A peine les épées sont-elles croisées, que celle de René se brise dans sa main. Stello, qui déjà levait le bras pour frapper René désarmé, se ravise et dit :

Non, non, ma puissance
Te fera merci !…
Une autre vengeance
Va t’attendre ici !
Et par ma clémence
Tu seras puni.

    Alors Stello apprend à René que la belle dont ils sont épris tous les deux n’est autre que Mélusine, la magicienne, la sorcière, la damnée ; et que cette beauté fière

Dès que paraît le jour, voit sur son front soudain
    Luire une sinistre lumière….
………………………………………………….
    Et quand, trompé par elle,
    Ta bouche maudissait
    Ton amante fidèle…
    Blanche pour toi priait :

René maudit la maudite. Les malédictions, les grincemens de dents des damnés se joignent à ses imprécations ; le jour paraît, et aussitôt une lumière verdâtre, éclairant le visage de Mélusine, lui donne un coloris étrange et effrayant.

    Au cinquième acte nous sommes dans une vallée pittoresque et semée de ruines, dans le voisinage d’un couvent. Blanche paraît suivie de ses femmes. On engage la jeune fille à ne pas s’attarder près de cet ermitage, car le diable s’y montre parfois, et, comme dans la forêt de Saint-Dunstan, on dit qu’il s’y passe des choses…..

    Presque aussitôt Mélusine descend de la colline du fond. La grâce l’a touchée et elle cherche Blanche pour lui demander pardon.

Ah ! je fus bien coupable ;
J’avais détruit votre bonheur…
Hélas ! j’aimais René, Madame !…
Evoquant un fantôme trompeur,
Pour l’éloigner de vous, j’ai déchiré son âme.

Blanche ne veut pas pardonner à son indigne rivale. Pourtant, en apprenant d’elle que René détrompé aime toujours Blanche, la jeune fille commence à douter de sa vocation pour l’état religieux. Bien plus, elle sourit d’un sourire d’ange quand Mélusine l’informe que l’hymen de Blanche et de René se prépare dans le monastère. Mélusine désespérée n’a plus qu’à solliciter la faveur de prendre le voile et de se consacrer au culte des autels. Mais, s’écrie Stello apparaissant, le ciel ne s’ouvre pas à qui vendit son âme :

Et c’est au noir séjour que Satan te réclame.

Blanche s’éloigne et va prier pour Mélusine dans le couvent où son père et son fiancé l’attendent. Des trompettes retentissent sous terre, et de tous côtés paraissent de sombres figures, des damnés, des nécromanciens, compagnons de Stello. Ils veulent entraîner Mélusine. Stello lui promet de la rendre belle pour l’éternité si elle veut partager avec lui le trône des enfers. Mélusine le repousse. On entend alors s’élever dans le monastère les voix de Blanche, de René et du comte priant pour la magicienne. Les damnés rugissent. Contraste. Enfin Mélusine s’écrie : « Je crois en Dieu, je suis chrétienne. » Profession de foi assez inutile. Il faut bien que Mélusine croie en Dieu, elle qui jusqu’ici a vécu familièrement avec une foule de démons ; car s’il n’y avait pas de Dieu, il n’y aurait pas d’enfer.

    Enfin les démons et Stello sont engloutis dans un bouleversement général au milieu des flammes et des ruines qui s’écroulent. On aperçoit un riant paysage éblouissant d’une lumière douce. Sur la colline du fond, une procession villageoise, bannière en tête, descend au-devant de Blanche et de son fiancé. D’un autre côté s’avance le cortége du comte de Poitou, et, par la gauche, l’abbesse du monastère où se rendait Blanche vient avec ses religieuses entourer Mélusine prête à expirer. Une croix lumineuse paraît dans les airs, et le chœur chante :

Chantez, puissances éternelles !
Une âme revient au saint lieu !
Et sur vos harpes immortelles
Célébrez son retour à Dieu.

    Les qualités dominantes de la partition de la Magicienne sont la force et la grandeur. On n’y trouve point de ces combinaisons qui nécessitent de la part de l’auditeur une sorte de travail d’analyse, toujours en soi plus on moins fatigant. Tout y est clair et simple, et nous allons avoir à citer un grand nombre de beaux passages que nous avions remarqués tout d’abord à la première représentation. M. Halévy n’a pas écrit d’ouverture pour la Magicienne ; il me semble qu’il avait le droit de s’en dispenser. Les grands ouvrages de cette dimension où le compositeur a tant d’occasions de prodiguer les trésors de l’instrumentation, peuvent se passer d’une telle préface. Il existe d’ailleurs une ouverture célèbre de Mendelssohn sur le même sujet, l’ouverture de Mélusine, et en général on n’aime guère à recommencer le thème déjà fait et très bien fait par un autre.

    L’introduction fort courte qui remplace l’ouverture contient une fort belle phrase. Il y a de la grâce dans les couplets :

Nobles châtelaines,
Soyez plus humaines ;

beaucoup de largeur et de noblesse dans la prière avec chœur :

Dieu tout-puissant, en qui j’espère,
Daigne protéger tes enfans.

Il est fâcheux que, selon l’usage, la cloche qui l’accompagne ne soit pas précisément au ton de l’orchestre. Après une scène supérieurement traitée par le musicien, tantôt en récitatif libre, tantôt en récitatif mesuré, vient la ballade de Blanche, qui doit, selon l’usage aussi, nous initier d’avance aux faits et gestes de la terrible magicienne. La ballade de Robert-le-Diable : « Jadis régnait en Normandie », a servi de modèle à d’innombrables morceaux de ce genre ; et déjà en 1831 d’innombrables morceaux de ce genre avaient servi de modèle à la ballade de Robert-le-Diable. L’un des plus célèbres dans son temps fut la ronde de Camille ou le Souterrain :

Belles, si vous voulez m’en croire,
N’allez pas dans la forêt Noire.

    La ballade de la magicienne, fort bien chantée par Mme Lauters, produit beaucoup d’effet. Le refrain

Evitez la forêt voisine,
Fuyez l’amour de Mélusine,
Car son amour donne la mort,

est habilement ramené. Peut-être, vu l’emploi fréquent que l’auteur fait plus tard de cet instrument, le tam-tam est-il de trop dans l’accompagnement de ce refrain.

    Le solo du comte de Poitou :

Viens à nous, ô sainte bannière !

est d’un accent martial très caractérisé ; la reprise du thème par le chœur à l’unisson a surtout une puissance et un mouvement entraînans. Malgré tout le mérite des morceaux que je viens de citer dans ce premier acte, j’avoue cependant leur préférer le chœur des Fées :

A nous, les filles de la nuit,
Des bois le silence,

écrit tantôt à une seule partie, souvent à deux parties et quelquefois à trois. Rien de plus délicieux que la mélodie de ce morceau, l’accent de l’instrumentation qui l’accompagne, et surtout l’effet spécial du timbre des voix de contralto, dont la prédominance, au milieu de ce chœur nombreux de voix de femmes, a été si habilement ménagée par le compositeur.

    On fait souvent répéter dans les théâtres lyriques des morceaux dont la valeur est fort contestable ; je ne conçois pas que ce chœur charmant ne soit pas redemandé à chaque représentation.

    Dans la romance si passionnée :

Dors, mon René ! Sous cet ombrage
Dors en paix… Qu’un rêve enchanteur,
Dans un riant et doux mirage,
De mon cœur rapproche ton cœur.

    J’ai cru trouver une singulière faute de phraséologie musicale, qui aura échappé à la plume si savante de M. Halévy. La mélodie s’arrête sur une conclusion dont le sens est complet après ces mots : qu’un rêve enchanteur. Or la conclusion de la première phrase musicale ne saurait être évidemment qu’après Dors en paix.

    On sait bon gré au compositeur de ramener, en terminant cet acte, le frais et ravissant chœur de fées que je citais tout à l’heure :

A nous, les filles de la nuit !

Il ne pouvait finir d’une façon plus heureuse.

    Après une ritournelle très caractérisée, le second acte s’ouvre par un air dramatique de Mélusine. Dans le récitatif suivant :

Le sombre oiseau des nuits,
Par trois sinistres cris au milieu des ténèbres,
Doit m’annoncer si mes ordres funèbres
En ce moment sont accomplis,

pourquoi la seconde moitié du dernier vers est-elle répétée ? Il me semble que ces redites inutiles affadissent en pure perte le style musical. La gamme vocalisée sur le vers :

O mon René, tu n’as plus de rival !

n’est point déplacée ; au contraire, cela ressemble à un éclat de rire strident parfaitement motivé par l’élan de joie sauvage de la magicienne. C’est là un des très rares exemples de vocalisation expressive ; ceux où les traits, arpéges ou gammes rapides introduits dans le chant se trouvent en contradiction avec l’accent naturel et choquent le bon sens sont malheureusement trop fréquens, au contraire, et reprochés souvent au compositeur quand le chanteur seul est coupable.

    L’entrée de René au château du comte de Poitou est précédée d’un solo de cor fort bien écrit, d’un tour mélodique élégant et noble, et que fait on ne peut mieux valoir M. Mohr. L’air et le récitatif suivans sont remarquables par la vérité de l’accent. Mais pourquoi, quand le livret porte :

Eteignez dans mon âme une ardeur criminelle,

Gueymard dit-il :

Effacez dans mon âme ?

    On n’efface pas une ardeur, on l’éteint. Ceci prouve au moins que Gueymard prononce bien.

    Le morceau instrumental du ballet pour la partie d’échecs, où les diverses pièces d’un échiquier sont représentées par des personnages vivans et venant se placer eux-mêmes sur les cases, était fort difficile à composer, et il a fallu sans doute le récrire plus d’une fois pour en faire coïncider les proportions avec les phases diverses du jeu. Le pas de deux dansé avec un rare talent et les plus gracieuses contorsions par Mlle Zina et Mérante est piquant et mélodieux. Au moment où Mélusine va engager René à venir voir la prétendue perfidie de Blanche, un cor de l’orchestre fait entendre un cri rauque (un son bouché) dont l’intention dramatique est excellente. Il faut louer aussi le joli effet d’instrumens à vent au début du chœur joyeux des paysans : « Sur nos coteaux fleuris. » J’aurais besoin d’entendre de nouveau le duo :

Quittez ces vêtemens, symbole d’innocence,

dont je n’ai pas conservé un souvenir bien net.

    Mais une superbe chose que je crois entendre encore, c’est le chœur :

O sort fatal !

dont l’effet est surpassé par le grand ensemble :

Tu l’entends, le ciel tonne.

Les éclats de voix y sont jetés au milieu du fracas de la tempête de la façon la plus ingénieuse et la plus dramatique. On a remarqué l’élégance du thème syncopé du chœur :

Tout repose,
Et la rose
Va s’ouvrir.

Bien plus, dans ce même morceau, au passage :

L’oiseau chante
Son amour
Jusqu’au jour,

l’exécution a été presque douce, chose surprenante à l’Opéra, où le chœur de femmes, le chœur d’hommes, les coryphées, les personnages, tout le monde enfin chante toujours fort. Jusqu’à ce moment, depuis le commencement de la représentation, il n’y avait pas eu dans la partie vocale UNE MESURE de piano ! Ce défaut insupportable et incorrigible, à ce qu’il paraît à l’Opéra, on ne le remarque dans aucun autre théâtre.

    Dans la jolie cavatine de René, les échos des mots amour, — bonheur, — vois, sont mal mis en scène, de sorte que le premier écho a l’air d’être plus rapproché de l’auditeur que la voix du ténor, et que le second écho, censé le plus éloigné, donne un son plus fort que le premier. D’ailleurs un écho qui répond en voix de soprano à un ténor, à l’octave haute par conséquent, est un peu de la famille de celui à qui l’on criait : Vilain ! et qui répondit : Singe !

    Les échos du choeur d’Armide

Au temps heureux où l’on sait plaîre

n’ont pas tant d’esprit, ils répètent le mot et le son, tout bonnement.

    Le duo qui suit offre d’excellens passages d’un sentiment vrai et bien exprimé, entre autres le solo de René :

Et quand trompé par elle,
Ma bouche maudissait
Blanche, etc.

    Le cinquième acte contient une romance touchante :

Je vais au cloître solitaire,

accompagnée de la façon la plus heureuse par un dessin obstiné de violoncelle, — un grand et beau duo, plein d’élan et de passion, d’une forme large mais précise, — un trio et un chœur vigoureux.

    On pourrait reprocher aux voix du trio d’être écrites un peu haut, ce qui oblige les chanteurs à forcer l’émission des sons et à leur donner en conséquence plus de force que n’en demandait le compositeur, qui s’est évidemment proposé là d’établir un contraste entre les accens pieux et doux des trois personnages :

Seigneur, que ta divine flamme
Brille au sein du pécheur !…

(c’est-à-dire de la pécheresse),

Seigneur, ouvre à son âme
Le séjour du bonheur !

et le chant des damnés :

Chants sacrés que l’enfer défie,
Eteignez-vous sous nos accens !

    A part ces observations, l’ensemble de ce beau final est grandiose et puissant, et d’unanimes applaudissemens en saluent chaque soir la conclusion. Les décorations, il est presque inutile de le dire, il en est à peu près toujours ainsi à l’Opéra, sont splendides ; on les doit à MM. Despléchins, Diéterle, Martin, Nolau et Rubé. C’est M. Sacré qui a présidé à l’exécution de ces mécaniques dangereuses qui fonctionnaient si mal autrefois, et qu’on nomme des trucs. Aussi tout marche dessus et dessous le théâtre avec une merveilleuse précision. Les fées volent, les démons surgissent, les pions de l’échiquier vivant disparaissent, à la complète satisfaction du spectateur.

    L’exécution musicale est grandiose, sinon toujours bien nuancée ; Mme Lauters-Gueymard et Mme Borghi-Mamo donnent une physionomie poétique aux rôles de Blanche et de Mélusine ; leur voix est plus belle que jamais. Gueymard, Belval et Bonnehée sont fort bien placés dans les rôles de René, du comte de Poitou et de Stello. La voix puissante de Bonnehée semblait un peu incertaine à la première représentation ; elle a repris son assurance à la seconde. C’est un beau et grand succès.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 15 novembre 2009.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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