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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 4 FÉVRIER 1858 [p. 1].


THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Première représentation des Désespérés, opéra-comique en un acte, de MM. de Leuven et Jules Moniaux, musique de M. Bazin.

    Un nouveau genre de musique (du moins on prétend qu’il y a de la musique là dedans) est en grand honneur à cette heure à Paris. On l’appelle la musique pour rire. Cela se vend, comme la galette des pâtissiers du boulevard Bonne-Nouvelle, à très bon marché. On en a, si l’on veut, pour six sous, pour quatre sous, pour deux sous même ; cela veut être chanté par les gens qui n’ont point de voix et ne savent pas la musique, cela veut être accompagné par des pianistes qui n’ont pas de doigts et ne savent pas la musique, et cela plaît aux gens dont l’esprit ne court pas les rues et qui pourraient se piquer de ne savoir ni le français ni la musique.

    On juge de la quantité des consommateurs. Aussi le nombre des théâtres où cette musique appelle les passans augmente-t-il chaque jour. Il y en a intrà muros et extrà muros. Et cette vogue s’explique en voyant le peu de précautions que la plupart des amateurs prennent pour y entrer. Ils se cachent à peine ; les représentations eussent-elles lieu en plein jour, je crois, Dieu me pardonne, qu’ils s’y rendraient sans hésiter. Bien plus, dans certains salons même on organise maintenant des concerts de musique pour rire. Seulement on a remarqué que l’auditoire de ces concerts restait toujours fort sérieux et que les chanteurs seuls avaient l’air de rire. Je dis avaient l’air, parce que ces pauvres gens sont en général mélancoliques comme Triboulet.

    L’un d’eux, qui avait chanté de la musique pour rire toute sa vie sans avoir pu trouver un seul instant de gaîté, est mort d’ennui l’année dernière. Un autre vient, dit-on, de se faire professeur de philosophie. On en cite un seul plus chanceux que ses émules. Celui-là vit entouré de l’estime et de la considération que lui vaut son immense fortune amassée dans une entreprise de pompes funèbres. Mais cet heureux est si gai, qu’il ne chante plus.

    Témoin de ce triomphe de la musique pour rire et de l’influence incontestable qu’elle exerce, l’Opéra-Comique a voulu y recourir pour rendre son public un peu plus sérieux. Il avait entendu parler de la chanson de l’Homme au serpent, chantée et exécutée avec tant de succès dans les Concerts-de-Paris, et d’une comédie intitulée les Deux Anglais, qui eut à l’Odéon un grand nombre de représentations, il y a vingt-huit ou trente ans, et puis encore de deux ou trois vaudevilles sur le même sujet. Alors l’Opéra-Comique s’est dit avec un bon sens au-dessous de son âge : Si je faisais confectionner avec cela quelque chose de nouveau, ce serait fort ; ce serait très fort et cela ferait le pendant d’un autre nouvel ouvrage que j’ai inventé et qui s’appelle l’Avocat Pathelin. Et l’Opéra-Comique a réussi. Il a maintenant deux cordes à son arc, il ne lui manque plus que le trait ; mais il sait faire flèche de tout bois, et le trait vient à point à qui sait l’attendre.

    En attendant, racontons l’histoire de ces Désespérés, donnés pour pendant à l’avocat Pathelin. Ces deux malheureux veulent se pendre en effet, l’un, Fabrice (un paysan idiot), parce qu’il a perdu sa place de serpent de la paroisse ; l’autre, lord Flamborough (un Anglais qui n’est guère plus malicieux que le paysan), parce qu’il a le spleen. En conséquence, ces deux victimes des vicissitudes humaines viennent rôder autour d’un énorme noyer avec l’intention d’y accrocher la corde qui doit les délivrer d’une existence empoisonnée. Afin de vérifier mieux la solidité de la branche dont il a fait choix, chacun de ces misérables monte dans le gros arbre, l’un par le côté droit, l’autre par le côté gauche. Puis, une fois blottis dans l’épais feuillage, ils restent là tous les deux à faire de sérieuses réflexions. Arrive alors une petite paysanne armée d’une longue gaule et qui se met à battre bravement les branches du noyer. Au lieu de noix, que voit-elle tomber à ses pieds ?… deux hommes, deux désespérés, dont l’un, Fabrice, est son fiancé. « Vous vouliez donc vous pendre aussi ? dit l’Anglais à son co-désespéré. — Parbleu ! que faire dans la vie à moins qu’on ne se pende, quand on a perdu une si belle place de serpent ? — Eh bien, je ne veux pas que vous vous pendiez à cet arbre ; ma corde y est déjà attachée, et je veux le noyer pour moi tout seul. (Je me dispense d’employer le jargon anglo-français de notre lord.) Je vous achète votre noyer ; voilà cinquante guinées. Allez vous pendre ailleurs, ou même ne vous pendez pas du tout ; voici cinquante autres guinées que j’offre au chef de la fabrique de votre paroisse s’il veut vous rendre votre place de serpent. Portez-les-lui, frappez et il vous sera ouvert. » Fabrice suit cet honnête conseil, va trouver son curé, lui porte les guinées et se fait aisément réinstaller dans ses fonctions anti-musicales. Le voilà qui revient armé de son cher instrument, le serpent, et qui nous chante une chanson accompagnée de ritournelles de boa constrictor en faux-bourdon (très faux, c’est le cas de le dire). L’homme au serpent des Concerts de Paris faisait bien rire son auditoire, parce que le public de l’hôtel d’Osmond est essentiellement sérieux ; par la même raison l’homme au boa constrictor de l’Opéra-Comique a rendu le sien fort grave, parce que les habitués de ce théâtre sont en général gens de bonne et joyeuse humeur.

    Or, pendant que Fabrice allait reprendre son serpent, Stéphanette, la petite gauleuse d’hommes, est restée en tête à tête avec l’Anglais. On a causé, on s’est mutuellement confié bien des choses ; on a même dîné ensemble, bu au même verre. Et voilà notre spleenique qui sent son cœur se ranimer et faire tic-tac (cela se dit encore dans les pièces à serpent), et il renonce à son idée de suicide pour s’accrocher à celle d’épouser Stéphanette. Justement Fabrice a manifesté d’étranges sentimens depuis qu’il est devenu possesseur de cinquante guinées et redevenu serpenteur de l’église. Il veut épouser une demoiselle, et peu s’en faut qu’il ne dise à Stéphanette comme la Mathurine de Molière : « Je te ferai gagner queuque chose et tu viendras porter du beurre et du fromage cheux nous. » De là le demi-consentement donné par Stéphanette à la proposition que lui fait lord Flamborough. Mais Fabrice, en apprenant le beau projet qui transformerait Stéphanette en lady, sent, selon l’usage, son amour-propre saigner et son amour revenir. Il pleure, il s’arrache une trentaine de cheveux, il se répand en désolations, il se désole au point de vouloir se rependre. Alors Stéphanette, touchée de ces honorables sentimens, lui retend la main, avoue que ses projets relativement à l’Angleterre n’étaient que des projets en l’air, qu’elle l’aime toujours et qu’elle sera sa femme quand il voudra. « Ho ! ha, ho, yes ! s’exclame le lord. Vos avez donc moqué moa ! je vais rependre moa ! » Et il le ferait comme il le dit, si la petite Stéphanette ne lui prouvait par les plus charmantes raisons qu’il doit vivre pour être le témoin du bonheur qu’elle va goûter dans son ménage avec Fabrice. En effet, que peut-il y avoir de comparable au monde à la félicité causée par un spectacle pareil ? Aussi le lord n’a garde de résister à cette argumentation. Il vivra. Il verra chaque jour avec un nouveau plaisir l’aurore se lever, il sera le parrain des enfans de Stéphanette, sans regretter de n’être que leur parrain. Puisqu’il veut assister au lever de l’aurore, c’est dire qu’il veut être et rester vertueux. Il sera l’ami de Fabrice, il donnera tous les ans cinquante guinées à la fabrique. Il fera entourer d’un mur et planter d’arbres le cimetière du village ; il fera ajouter deux clefs en argent au serpent de Fabrice. Il n’a que des idées couleur de rose. Il s’éteindra enfin doucement entre les bras de ses amis, sans recourir au noyer, ni au poison, ni au pistolet, comme un brave gentilhomme bien guéri du spleen.

    On trouve dans la musique de M. Bazin de la facilité, de la verve même, et un parti bien franchement pris par l’auteur de ne pas se singulariser en cherchant à remonter le courant des usages de l’école parisienne. Dans l’ouverture des Désespérés, le compositeur a employé toutes les ressources de l’orchestre, depuis le triangle jusqu’à la grosse caisse, depuis l’épingle jusqu’au canon. C’est une véritable instrumentation de désespéré. Mais il s’est abstenu d’y faire entendre le serpent, le serpent tentateur pour lequel tant d’autres musiciens se fussent donné la triste joie d’écrire un solo ou tout au moins une petite variation sur le thème du Dies iræ. Il a sagement réservé l’effet du serpent pour l’air de Fabrice, et l’effet que cet air produit donne raison à cette précaution du compositeur. L’air de Fabrice a été bissé. Il faut citer encore dans cette partition de jolis couplets de Stéphanette, et surtout l’air de lord Flamborough qu’on a également bissé. Je dirai à ce sujet au chef de claque de l’Opéra-Comique : « Paresseux ! vous auriez dû tercer ce morceau-là ! Le public avait bonne envie. Mais le public, voyez-vous, n’ose pas faire des choses nouvelles, il ne sait pas comment vous et vos hommes les pourriez prendre, et au fond, sachez-le, il a peur que vous ne le mettiez à la porte. Il est de votre intérêt de le rassurer. » Ce succès bien et dûment constaté égalera-t-il le succès de Maître Pathelin ? La question me paraît grave. Eh bien ! néanmoins j’y répondrai franchement, quelles que puissent être les conséquences de ma rude franchise. Non, il ne l’égalera pas ; c’eût été bien la peine de donner un pendant à ce maître succès pour ne faire que l’égaler ; il ne l’égalera pas, il le surpassera.

    On rit peu dans Maître Pathelin, mais dans les Désespérés on rit bien moins encore, et quand le public en sera venu à comprendre le sens profond caché sous ces apparentes bouffonneries, le but du directeur sera atteint, le public deviendra tout à fait sérieux.

    Sainte-Foy est un excellent Fabrice. Depuis qu’il a paru dans ce rôle, l’homme au serpent des Concerts parisiens n’ose plus se montrer, latet anguis. Mlle Lemercier est gaie et vraie, comme toujours. Quant à Berthelier, il fait avec un naturel parfait l’Anglais de France.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er décembre 2009.

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