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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 30 SEPTEMBRE 1857 [p. 1].


THÉATRE DE L’OPÉRA.

Le Cheval de bronze, opéra-ballet en quatre actes, paroles de M. E. Scribe, musique de M. Auber.

    La représentation de cet ouvrage vient de fournir une preuve nouvelle du peu de cas qu’on doit faire en général de l’opinion des coulisses, c’est-à-dire de celle des acteurs, chanteurs et musiciens chargés de l’exécution d’une œuvre nouvelle. Que n’a-t-on pas dit à l’avance contre la pièce et la musique du Cheval de bronze, sur l’inopportunité de la résurrection de cet opéra, sur l’insuccès qui devait être le résultat de cette tentative, etc. ? Et pourtant l’épreuve a été de tout point favorable aux auteurs. La pièce a paru très originale et très amusante, la musique émaillée des plus charmantes fleurs de l’imagination de M. Auber ; et de plus on a été frappé de la splendeur des décors, de la bizarre richesse des costumes, et la danse est venue ajouter à l’ensemble ses séductions et ses enchantemens, qui suffiraient seuls à entrainer la foule. Le Cheval de bronze, joué autrefois à l’Opéra-Comique, était en trois actes ; il en a quatre maintenant. Mais cet accroissement de sa forme n’est point causé par une modification de la pièce, ni par l’addition de scènes nouvelles ; des danses seulement et un morceau d’ensemble final, si je ne me trompe, y ont été ajoutés ; cela a suffi pour motiver la division du dernier acte en deux parties.

    Vous ai-je narré, il y a un assez bon nombre d’années, les hauts faits de ce cheval ? Je dois vous les avoir narrés assurément, car je narrais déjà à cette époque. Eh bien ! en ce cas, comme disait Potier dans Werther, je vais vous les renarrer ; et cela ne sera pas, ce me semble, tout à fait hors de propos. Peu de gens en effet se souviennent des détails de l’intrigue de ce drame fantastique (car celui-là est vraiment fantastique), et moi qui vous les racontai jadis, je n’en avais gardé qu’un souvenir confus. Voilà ce dont il s’agit.

    Nous sommes en Chine, dans la province de Cha-tong. Le théâtre représente à droite l’entrée de la ferme de Tchin-kao, riche cultivateur ; au fond, un village chinois ; à gauche, l’entrée d’une pagode. On célèbre le mariage de Peki, la fille du fermier, avec Tsing-sing, savant mandarin, qui déjà possède quatre femmes. Or l’une de ces quatre femmes, Tao-jin, est jalouse. Elle est d’ailleurs de sang impérial, et exerce dans la maison de son mari une domination despotique. Tsing-sing a toujours peur que, dans un accès de colère, sa noble épouse ne lui fasse trancher la tête. En conséquence, il n’a pas cru devoir lui faire connaître le cinquième mariage qu’il vient de contracter. Tao-jin vient par sa présence mettre obstacle, sans s’en douter, au bonheur de son époux ; Tsing-sing, n’ayant garde d’emmener Peki tant que Tao-jin, qu’il croyait à la cour, sera dans le voisinage.

    La petite Peki, éprise d’un garçon de ferme de son père, bénit le ciel de l’incident qui vient retarder son malheur. Tao-jin, d’ailleurs, annonce au mandarin qu’il vient d’être promu à une nouvelle dignité. Grâce à elle, il a été nommé menin du prince impérial, qui va entreprendre un voyage dans l’intérieur de l’Empire Céleste, et Tsing-sing, ainsi attaché à la personne du prince, devra le suivre en tous lieux. Le prince va tout à l’heure passer près de la ferme, et il prendra avec lui son nouveau menin. Ce titre de menin est étrange et fait naître de singulières idées. Mais tout est si étrange en Chine !

    Justement voici venir le prince Yang. Il congédie tout le monde, à l’exception de Tsing-sing, et en déjeunant il fait à son menin la confidence de l’amour extraordinaire qu’il a conçu pour une créature céleste dont il n’a vu les traits qu’en songe. Il s’agit de la trouver. Le prince a entendu parler d’un cheval de bronze qui voyage à travers les airs sans qu’on sache comment, et sur lequel Yanko, le garçon de ferme, a disparu il y a vingt-quatre heures. Comme il se dispose à questionner les gens de la ferme sur ce prodigieux coursier, on entend de grands cris : c’est Yanko qui revient, l’air effaré, bouleversé comme un homme qui tombe des nues. On l’accable de questions.

YANKO.

Si j’osais révéler un mot, rien qu’un seul mot
    Des secrets que j’ai vus là-haut…
        Soudain frappé d’anathème,
        Pour moi tout serait fini,
        Je ne verrais plus Peki,
        Je mourrais à l’instant même…

    Le prince tient décidément à savoir ce que cache l’étrange mystère. Il montera sur le cheval et y fera monter en croupe avec lui Tsing-sing. « O bonheur ! » s’écrient à la fois Tao-jin, qui vient d’apprendre le cinquième mariage de son mari, et Peki, qui espère que le mandarin, compagnon forcé du périlleux voyage du prince, n’en reviendra pas. Tsing-sing n’a pas plus de goût pour cette façon de voyager que n’en montra le brave Sancho quand on lui proposa de monter sur le cheval de bois Chevillard. Mais comme le prince est prince, qu’il reçoit fort mal les excuses de Tsing-sing, s’irrite de son refus et va, selon l’usage, lui faire trancher la tête, le pauvre mandarin se voit forcé d’obéir et chante avant de partir :

Dans le sein des nuages,
Au milieu des orages,
Je fermerai les yeux !

    Il aura grand tort de les fermer, car, à en croire Sancho, rien n’égale le surprenant spectacle dont on jouit quand on parvient dans les extrêmes hauteurs de l’atmosphère. Sancho, lui aussi, avait formé le projet de ne pas soulever le bandeau dont on avait couvert ses yeux en le faisant monter sur Chevillard ; mais il n’y tint pas, il leva un bord du mouchoir, regarda au-dessous de lui et vit….. la terre grosse comme un grain de moutarde et les hommes qui étaient dessus pas plus gros que des noisettes. Le voyage du mandarin n’est pas long. Au bout de quelques heures on le voit revenir avec un air encore plus bouleversé que Yanko.

    Sa quatrième femme, Tao-jin, n’a rien de plus pressé que de l’accabler de questions. « Moi, vous dire d’où je viens, ce que j’ai vu !… Si j’avais ce malheur, je serais à l’instant même changé en magot, en statue de bois. » Mais notre homme est très fatigué, et le voilà qui s’endort, en disant : « Ma femme… ma femme… à souper. » Puis il rêve et parle en dormant. Il parle de voluptés inouïes, d’un séjour céleste…, d’un bracelet magique.

    Oh ! oui, belle princesse,
Je me tairai ; vous avez ma promesse,
Et j’ai trop peur….. Non je ne dirai pas
Que…

Et il continue en parlant bas, et il dit ce qu’il vient de promettre de ne pas dire, et la petite Peki l’écoutait. Aussitôt le malheureux dormeur, qui s’était à demi affaissé dans son fauteuil, se relève, prend l’aspect roide d’une statue de bois. Le voilà magot. Le fermier Tching-kao, le croyant seulement endormi, vient d’amener des chanteurs et des musiciens pour célébrer son retour et le réveiller par une aubade. On chante doucement d’abord, puis plus fort, plus fort encore ; les musiciens font rage avec leurs cymbales, leurs tamtams. Rien n’y fait, c’est un sommeil non de pierre, mais de bois. « Qu’est ceci ? disent nos gens. Ha ! ha ! ha ! s’écrie l’imprudent Yanko éclatant de rire. Il aura parlé ! Ha ! ha ! ha ! Il aura dit que… » Et il se met à parler bas à l’oreille du fermier. Crac ! un bruit sec se fait entendre, notre rieur, saisi, immobilisé au milieu de ses rires, est à son tour changé en magot de bois. On les transporte l’un et l’autre dans la grande pagode. La petite Peki, enchantée d’être ainsi débarrassée du mandarin, ne rit plus dès que son amant, Yanko, a subi le même sort.

Mais pour le rendre à sa forme première
    Si j’employais
Les terribles secrets
Que j’ai surpris ici
    De mon mari.

    Et Peki de s’habiller en homme, de monter sur le cheval de bronze et de s’élever bravement dans les airs. Le cheval la transporte dans un palais merveilleux où chantent, dans des bosquets lumineux et odorans, les plus charmantes houris. Quelques instans avant son arrivée le prince Yang y était encore. Il avait retrouvé là sa princesse adorée, lui avait peint sa passion extrême, avait demandé un baiser, l’avait obtenu ; et aussitôt, comme Yanko et comme le mandarin, il avait été précipité sur la terre. Dans ce ciel mystérieux, une princesse, Stella, est retenue captive. Elle y restera jusqu’à ce qu’un homme, en résistant pendant douze heures à toutes les séductions dont il sera entouré, puisse rompre le charme et s’emparer d’un bracelet magique à l’aide duquel il la ramènera dans le monde réel. Yanko, le mandarin et enfin le prince ont succombé. Mais Peki se moque bien des sourires, des enlacemens, des danses de toutes ces beautés stellaires qui la prennent pour un jeune homme. L’heure fatale approche ; les femmes célestes et Stella elle-même, que l’orgueil féminin entraîne et qui s’indigne de voir ses charmes devenus impuissans, redoublent d’agaceries en pure perte. C’en est fait, Peki s’est emparée du bracelet, Stella est délivrée, et le cheval de bronze la ramène avec sa libératrice dans la grande pagode où sont adorés comme des demi-dieux les trois magots Yanko, Tsing-sing et le prince. Le prince aussi n’a pu retenir sa langue à son retour du ciel. Grâce au bracelet magique, Peki se hâte de rompre l’enchantement du prince et de Yanko.

    Puis, se tournant vers le mandarin lignifié : « Voulez-vous consentir à divorcer avec moi et me rendre la liberté d’épouser Yanko ? » La statue fait avec la tête un signe négatif. « Eh bien ! magot, reste magot ! » Et l’on danse et l’on chante autour du magot, on frappe sur sa tête qui rend le son d’une calotte de bois. Enfin, à une seconde question posée dans les mêmes termes que la première, le malheureux Tsing-sing consent au divorce, et retrouve enfin le mouvement et la vie à son tour.

    Grâce aux concerts où plusieurs morceaux du Cheval de bronze sont si fréquemment entendus, la musique de cet ouvrage était en grande partie familière au public. Cette musique a seulement pris à l’Opéra une physionomie plus tranchée, un coloris plus vif, grâce à une exécution riche et presque toujours excellente.

    Il est donc superflu de désigner à l’attention des amateurs de mélodies vives et gracieuses des morceaux qu’ils savent par cœur depuis longtemps, tels que le trio : « Dieu tout-puissant ! » l’air charmant du prince : « Le sommeil fermait ma paupière » ; le quintette suivant, si ingénieusement dessiné et si spirituellement dramatisé par le compositeur ; la ballade : « Là-bas sur ce rocher sauvage » ; les couplets : « Quand on est fille », dont le thème est si heureusement employé dans l’ouverture, l’air aujourd’hui populaire dans le monde de la fashion musicale, et qui a valu tant d’applaudissemens à Mme Gras-Dorus dans les concerts : « O tourment du veuvage », et surtout le trio : « Ma femme… à souper ! », véritable construction musicale où se décèle de diverses manières la rare habileté du compositeur dans l’art de donner de l’homogénéité à un tout formé de parties disparates et de les fondre dans un ensemble harmonieux. L’instrumentation de ce trio est d’ailleurs d’une finesse extrême dont la douceur forme le plus piquant contraste avec l’accentuation énergique du final suivant. Mais tout cela, je le répète, est connu. Ce qui ne l’est pas, c’est l’ottetto final écrit par M. Auber pour la récente mise en scène à l’Opéra du Cheval de bronze. Ce morceau est pour quatre voix d’hommes et pour quatre voix de femmes ; tous les personnages s’y trouvent réunis. Rien de plus frais, de plus vif, de plus leste d’allures et de plus original dans la meilleure acception du mot, que ce dernier ensemble. C’est délicieux. L’effet en a été si grand que le public en masse l’a redemandé, malgré l’heure avancée de la soirée. Il me semble que c’est là un chef-d’œuvre et le plus excellent morceau que M. Auber ait jamais écrit.

    J’ai dit tout à l’heure que l’exécution du Cheval de bronze était bonne ; chaque acteur, en effet, est bien placé dans son rôle. Sapin, Marié, Obin, Boulo, Mmes Moreau-Sainti, Dussy, Delisle, Dameron laissent peu à désirer dans leur chant. Marié est un très bouffon mandarin, Obin chante en maître son rôle de fermier, Mlle Dussy donne beaucoup de brio musical au sien, et Mmes Moreau-Sainti et Delisle ont obtenu d’interminables applaudissemens dans leur grand air ; elles en ont un chacune.

    Quant à la danse, Mme Ferraris en a eu les honneurs. Le succès de cette éblouissante sylphide est allé croissant jusqu’à la fin de la représentation, et à un certain moment les trépignemens et les cris de l’assemblée étaient tels qu’on pouvait craindre pour la solidité de la salle. Paul le danseur disait en parlant d’un de ses propres entrechats : C’est une poignée de diamans jetée au soleil ! S’il voyait Mme Ferraris dans le Cheval de bronze, il s’écrirait sans doute : C’est une rose emportée par le vent dans un tourbillon de turquoises, de rubis et de poudre d’or.

Ecole Beethoven.

    Ce titre, inconnu hier, a déjà acquis la demi-popularité qui accueille toute chose heureusement conçue et hardiment exécutée. Dans le passage de l’Opéra, galerie du Baromètre, isolé, quoique au milieu du quartier le plus central de Paris, flotte le sévère drapeau du grand maître sous le patronage duquel la nouvelle institution est placée.

    Dans cette école, trente professeurs feront des cours de musique vocale et instrumentale. Ils réuniront en outre deux fois par mois et gratuitement les élèves et leurs parens pour leur faire entendre les principales œuvres religieuses et profanes des grands compositeurs anciens et modernes.

    La modicité du prix des cours a été calculée de manière à faciliter à tout le monde l’accès de cette école.

    Depuis le solfége élémentaire jusqu’aux leçons de perfectionnement, tout ce que l’art musical comporte y sera enseigné : plain-chant, harmonie pratique, théorie à l’usage des gens du monde, chant, orgue, etc.

    Une classe d’orgue Alexandre, cet instrument rendu indispensable par une popularité inouïe, est confiée à un habile professeur. Les classes de violon avec violoncelle seront dirigées par des hommes dont les noms donnent de sérieuses garanties de succès. Nous voyons aussi les méthodes Choron, Wilhem et Chevé figurer dignement sur le programme. De plus, une très jolie salle de concert, la salle Beethoven, pouvant contenir trois cents auditeurs, fait partie de cet établissement dont les portes s’ouvriront par une solennité musicale au profit des pauvres dans le courant d’octobre prochain.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er janvier 2010.

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