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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 24 SEPTEMBRE 1857 [p. 1-2].


BADE.

M. Bénazet, son influence. — Les anciens et les modernes ; leur manière d’envisager le culte de l’art. — Les pionniers du Far-Ouest. — L’orchestre de la Conversation. — La bande militaire autrichienne ; M. Eyschler. — L’orchestre et les chœurs de Carlsruhe ; MM. J. Strauss et Krug. — Les concerts de musique de chambre ; le festival ; les comédies, l’opéra-comique composés pour Bade. — Les chanteurs de Paris, les chanteurs de Carlsruhe. — M. et Mme Massart ; MM. Jacquart, Arban, Wuille, Grodwolle, Steinbrüggen. — Les appeaux, les grives, le grand filet. — Jean Bart et Louis XIV. — Les petites misères des grands concerts. — M. Daussoigne-Méhul ; le piano-orgue d’Alexandre. — Le vieux château, le Mercure, le livre de M. Eugène Guinot.

    On s’occupe beaucoup à Paris de ce qui se fait à Bade tous les ans vers la fin de l’été, mais en somme le public parisien ne le sait pas bien clairement. Il lui paraît si étrange d’ailleurs qu’un homme qui n’est pas un souverain prenne l’initiative de tant d’entreprises d’art et jouisse de l’influence qu’on lui attribue, que cela encore achève de brouiller les idées du public, assez naturellement porté à croire qu’on ne saurait faire dans une petite ville d’Allemagne ce qui ne se fait pas à Paris, et qu’un particulier ne peut entreprendre ce qu’aucun roi de l’Europe n’a tenté jusqu’à présent. Subir volontairement pour la musique et la littérature ce qu’on appelle dans le style du commerce des pertes sèches ; semer l’or pour recueillir seulement un beau résultat d’art, sans encaisser directement la moindre recette, c’est ce qu’on ne voit en effet en aucun pays, et ce dont les théâtres même placés sous un royal patronage n’ont point encore donné l’exemple. Y a-t-il quelque part dans le monde un seul établissement consacré à la musique ou à l’art dramatique qui ne soit en même temps une boutique à billets, où l’on ne tienne compte que de la beauté des œuvres qu’on y représente et de la fidélité de leur exécution, dont le directeur ou l’administrateur ayant de prime abord renoncé à la recette, se soit ainsi mis à l’abri des honteuses préoccupations et des lâches transactions que la recette, aux yeux de presque tout le monde, semble justifier ? Nous ne le croyons pas. Les anciens avaient, au sujet des grandes œuvres de l’esprit humain, des idées autrement dignes et élevées que celles qui se sont peu à peu infiltrées dans nos mœurs. L’art n’était point pour eux un objet de commerce, une denrée que l’on vendait au peuple et dont la valeur haussait ou baissait, selon que le peuple montrait plus ou moins d’empressement à l’acheter. Je suis très ignorant sans doute des mœurs intimes de l’ancienne Grèce littéraire, mais j’imagine que Sophocle, Eschyle, Euripide, Aristophane eussent été fort humiliés d’être mis à l’encan comme le sont, comme le furent et comme le seront les poëtes dramatiques chez nous, qui prétendons avoir une si haute idée et un si grand respect de l’intelligence et du génie. Rougissons de l’avouer, mais avouons-le, les anciens étaient des artistes, et nous ne sommes que des boutiquiers. Nous vendons des épices avariées et du lard rance, et c’est grâce à cette vente que nous cherchons à alimenter le modeste pot-au-feu qui bouillote chaque jour dans notre arrière-boutique si piteusement. Oui, parlez un peu de votre amour de l’art, de votre adoration du génie, peuples chez qui Dieu laissa tomber les Shakspeare, les Beethoven, et dites ce que vous avez fait de monumental pour leur œuvre ; dites comment et quand vous avez fondé des institutions propres à faire le plus grand nombre possible d’êtres intelligens jouir pleinement de ce qu’ils ont créé de beau ; et cela sans arrière-pensée de lucre, sans espoir de rentrer dans vos frais, sans vouloir couvrir votre mise de fonds. Où est en Angleterre la troupe shakspearienne composée des meilleurs artistes dramatiques élevés par les soins de la nation anglaise, et destinée à faire deux fois par an rayonner successivement dans une multitude de splendides théâtres, sur des assemblées choisies et admises gratuitement, ce soleil de la poésie ? Y a-t-il quelque part en Allemagne une réunion de deux cents artistes du premier ordre, chanteurs et instrumentistes, appelés à exposer deux fois par an, devant des auditoires intelligens et admis gratuitement, l’œuvre entière de Beethoven ?

    Non seulement cela n’est pas ; mais avouer que l’on croit cela possible, déclarer que l’on regarde l’accomplissement d’un tel fait comme un devoir des nations civilisées, c’est appeler sur soi le ridicule. Les civilisés d’aujourd’hui, si différens des civilisés de l’antiquité, traitent certains arts à peu près comme font des prairies du Far-Ouest les pionniers américains. Attirés par la beauté d’un site, par le luxe de la végétation qui s’y déploie, par la pureté des eaux, par la douceur de la température, ces vagabonds s’y arrêtent quelques jours, coupent, brûlent, arrachent tout ce qui verdoie et fleurit à l’entour d’eux, font paître leurs troupeaux, chassent, boucannent ; puis, quand les plus beaux arbres sont abattus, quand l’herbe est rasée, quand les plus splendides fleurs ont été écrasées sous les pieds des animaux et couvertes de leurs immondices, le pionnier lève son camp et va chercher ailleurs quelque nouveau chef-d’œuvre de la nature à polluer. Les boeufs d’ailleurs sont las de ce pâturage, les antilopes ne se montrent plus aux environs du camp… la pièce ne fait plus d’argent…

    Chez les anciens, au contraire, les jardins de la poésie étaient cultivés de façon à ce qu’un très grand nombre d’hommes pût en jouir et les admirer discrètement ; mais on n’y parquait pas au moins, on ne donnait pas un chef-d’œuvre tous les jours tant qu’il produisait de bonnes recettes ; je ne sais pas même s’il y avait des recettes, et ainsi était épargnée aux poëtes en tout genre cette suprême injure, le dédain des bestiaux rassassiés.

    Les jouissances de l’esprit, les émotions poétiques, ne doivent point en effet, nous le croyons, être à beaucoup près aussi fréquentes que semblent le vouloir les modernes.

    La satisfaction du sens du beau ne saurait être assimilée à celle des besoins physiques de l’homme ; et ce n’est qu’à des demi-barbares qui n’ont jamais su et ne sauront jamais ce qu’est en réalité l’amour de l’art qu’il peut convenir d’entendre tous les jours Beethoven, Gluck, Gœthe ou Shakspeare, à heures fixes, comme de boire et de manger.

    Or, ce qui se passe à Bade aux mois d’août et de septembre chaque année est précisément la réalisation, sur une petite échelle, de quelques-unes des idées que je viens d’émettre, idées qui fort heureusement ne sont pas regardées par tout le monde comme des folies.

    M. Bénazet possède maintenant un orchestre, que l’on nomme l’orchestre de la Conversation ; non pas parce que l’on parle pendant qu’il joue (cette appellation ironique ne serait que trop bien motivée cependant), mais parce qu’il est destiné à se faire entendre devant le salon de Conversation (c’est le titre de la salle des jeux), ou dans ce salon même quand il pleut. Cette troupe de quarante-cinq instrumentistes est en général bien composée ; on y compte même plusieurs véritables virtuoses d’un talent exceptionnel, tels que MM. Arban, Wuille, Grodwolle, Steinebrüggen. Cet orchestre est bien dirigé par un vrai chef d’orchestre, le savant maître de chapelle Eyschler. Avec quelques améliorations qu’il est facile d’y introduire et en augmentant un peu le nombre des instrumens à cordes, cet orchestre peut être facilement élevé au rang des bons orchestres allemands.

    Deux bandes militaires alternent avec l’orchestre de la Conversation pour le service musical quotidien. La bande autrichienne est excellente et jouit d’une popularité telle que, les soirs où elle se fait entendre, la foule obstrue les alentours du pavillon d’où elle répand sa riche harmonie, et qu’il est fort difficile de trouver des siéges si l’on ne s’y prend une heure d’avance et si l’on n’est pas dans les bonnes grâces des garçons du salon de Conversation qui font, en pareil cas, un petit commerce des plus divertissans. Ceci est pour l’ordinaire musical du public de Bade. Mais M. Bénazet engage en outre tous les ans de grands virtuoses étrangers pour donner chaque semaine, dans la splendide salle du palais des Jeux, nommée la salle Louis XV, des concerts de musique de chambre. C’est là qu’on entend successivement, et quelquefois ensemble, Mme Massart, MM. Massart, Jacquart, Sivori, Bottesini, Wieniawski, Rubenstein, et vingt autres talens, sinon de la taille de ceux-ci, au moins fort remarquables. Ces séances sont gratuites ; M. Bénazet envoie les billets aux personnes de la société élégante de Bade, parmi lesquelles on compte ordinairement un assez grand nombre de vrais amateurs de musique de toutes les nations. Cette société est également invitée à des soirées dramatiques pour lesquelles M. Bénazet fait composer chaque année par des auteurs français un opéra-comique, et quelquefois aussi une comédie. Des acteurs parisiens, choisis parmi les plus aimés du public, viennent jouer ces nouvelles œuvres sur un charmant théâtre construit ad hoc dans l’un des vastes salons du palais de Conversation, orné, meublé, illuminé, avec un luxe digne du palais de Versailles. Un bal éblouissant réunit encore le lundi cette même société aux mêmes conditions.

    Enfin tous les ans un concert festivalesque est offert au public de Bade dans la grande salle des jeux. Les joueurs sont alors exclus de cette salle pour vingt-quatre heures. Ce jour-là le cours du ruisseau d’or est suspendu, le Pactole est barré. A ce concert exceptionnel on n’est admis qu’en payant, il est vrai, et même en payant 10 et 20 fr. le billet ; mais la recette est destinée tout entière, soit à l’hospice de Bade, soit à quelque population inondée ou incendiée. L’entrepreneur n’en touche pas un sou.

    Je prévois l’objection qu’on ne manquera pas de faire à cette apologie de l’influence exercée sur l’art et les artistes par M. Bénazet, directeur de l’entreprise des jeux de Bade.

    « Malgré la libéralité incontestable de ses goûts et de ses idées, dira-t-on, cet administrateur est loin d’être désintéressé dans la question. Les sacrifices considérables qu’il fait pour la musique et la littérature dramatique sont amplement compensés par l’affluence d’étrangers que les fêtes musicales et littéraires attirent à Bade, ces hôtes bien appris ne manquant point pour la plupart de payer la splendide hospitalité qu’ils reçoivent, en perdant à la roulette ou au trente et quarante quelques centaines ou quelques milliers de florins. M. Bénazet est un habile chasseur, et vous tous, chanteurs et virtuoses, acteurs, poëtes et compositeurs, vous êtes les appeaux dont il se sert pour attirer les grives dans le grand filet auprès duquel vous chantez. »

    Rien, j’en conviens, n’est plus évident. Eh bien, que les grandes villes intéressées d’une autre façon à attirer dans leur sein une population d’étrangers, ou à donner seulement à la leur propre un aliment intellectuel imitent en grand cet exemple, cette espèce de pipée. Que l’on sache dans tout le monde civilisé qu’à certaines époques fixes de l’année, dans telle ou telle partie de l’Angleterre, de l’Italie, de la France et de l’Allemagne, on trouve un temple ouvert aux adorateurs des vrais dieux de l’art, et tout en convenant qu’un intérêt peut-être vulgaire fut le mobile qui fit élever ce temple, nous louerons de grand cœur ceux qui l’érigèrent d’avoir songé à une telle spéculation.

    Les frais de toute espèce qu’entraîne le festival dont je viens de parler, sont énormes. La perte causée par la suspension des jeux, la construction de la vaste estrade sur laquelle doit être placé le nombreux personnel des exécutans, les musiciens supplémentaires qu’on fait venir de Carlsruhe et de Strasbourg, les choristes, hommes, femmes et enfans, amenés de Carlsruhe, les artistes chanteurs et autres engagés à Paris et payés généreusement, les voyages en chemin de fer nécessités, comme on le verra tout à l’heure, pour les études et les travaux préparatoires du concert, les frais de copie et d’achat de musique, etc., etc., constituent une somme formidable. Et M. Bénazet, persuadé que le meilleur parti à prendre en pareil cas, c’est de laisser agir le directeur organisateur du concert en qui il a placé sa confiance, ne se mêle de rien… que de payer. « Faites les choses royalement, lui a-t-il dit cette année, je vous donne carte blanche. » A la bonne heure ! c’est seulement ainsi qu’on peut produire en musique quelque chose de grand et de beau. Vous riez, n’est-ce pas, et vous songez à la réponse de Jean Bart à Louis XIV. — « Jean Bart, je vous ai nommé chef d’escadre ! — Sire, vous avez bien fait ! » Eh bien, riez ; parbleu ! Jean Bart n’en a pas moins raison. Oui, Sire, vous avez bien fait, et il serait fort à désirer que pour commander les escadres on ne prît jamais que des marins. Il serait fort à désirer aussi qu’une fois le Jean Bart nommé le Louis XIV ne vint jamais contrôler ses manœuvres, lui suggérer des idées, le troubler par ses craintes ou ses espérances et jouer avec lui la première scène de la Tempête :

ALONZO, roi de Naples.

    « Contre-maître, de l’attention ! où est le capitaine ? Faites manœuvrer vos gens !

LE CONTRE-MAITRE.

    Vous feriez bien de rester en bas.

ANTONIO.

    Contre-maître, où est le capitaine ?

LE CONTRE-MAITRE.

    Ne l’entendez-vous pas ? Vous gênez la manœuvre ; restez dans vos cabines, vous ne faites qu’aider la tempête.

GONZALVE.

    Rappelle-toi qui tu as à ton bord.

LE CONTRE-MAITRE.

    Il n’y a personne à bord dont je me soucie plus que de moi-même. Vous êtes conseiller du roi, n’est-ce pas ? Si vous pouvez imposer silence aux vents et persuader à la mer de s’apaiser, nous n’aurons plus à manier un câble ; voyons, employez ici votre autorité. Si, au contraire, vous n’y pouvez rien, remerciez Dieu d’être encore vivant, et allez dans votre cabine vous tenir prêt à tout événement. Courage mes enfans ! Hors d’ici, vous dis-je ! »

    Malgré tant de moyens mis à sa disposition et cette liberté précieuse de les employer à son gré, c’est encore une rude tâche pour le chef d’orchestre que de mener à bien l’exécution d’un festival comme celui de Bade, tant le nombre des petits obstacles est grand et tant l’influence du plus mince peut être subversive de l’ensemble dans toute entreprise de cette espèce. Le premier tourment qu’il doit subir lui vient presque toujours des chanteurs, et surtout des cantatrices, pour l’arrangement du programme. Comme cette difficulté lui est connue, il s’y prend deux mois d’avance pour la tourner : « Que chanterez-vous, Madame ? — Je ne sais… j’y réfléchirai… je vous écrirai. » Un mois se passe, la cantatrice n’a pas réfléchi et n’a pas écrit. Quinze jours sont encore employés inutilement à solliciter auprès d’elle une décision. On part alors de Paris ; on fait un programme provisoire où le titre du morceau de la diva est laissé en blanc. Arrive enfin la désignation de ce tant désiré morceau. C’est un air de Mozart. Bien. Mais la diva n’a pas la musique de cet air, il n’est plus temps d’en faire copier les parties d’orchestre, et elle ne veut ni ne doit chanter avec accompagnement de piano. Un théâtre obligeant veut bien prêter les parties d’orchestre. Tout est en ordre ; on publie le programme. Ce programme arrive sous les yeux de la cantatrice, qui s’effraie aussitôt du choix qu’elle a fait. « C’est un concert immense, écrit-elle au chef d’orchestre ; les diverses parties grandioses de ce riche programme vont faire paraître bien petit, bien maigre mon pauvre morceau de Mozart. Décidément je chanterai un autre air, celui de la Semiramide, Bel raggio. Vous trouverez aisément les parties d’orchestre de cet air en Allemagne, et si vous ne les trouvez pas, veuillez écrire au directeur du Théâtre-Italien de Paris ; il se hâtera sans doute de vous les envoyer. » Aussitôt cette lettre reçue, on fait imprimer de nouveaux programmes, coller une bande sur l’affiche pour annoncer la scène de la Semiramide. Mais on n’a pas pu trouver les parties d’orchestre de cet air en Allemagne, et on n’a pas cru devoir prier M. le directeur du Théâtre-Italien de Paris d’envoyer au delà du Rhin l’opéra entier de la Semiramide, dont on ne peut pas distraire l’air qu’il s’agit d’accompagner. La cantatrice arrive ; on se rencontre à une répétition générale : « Eh bien ! nous n’avons pas la musique de la Semiramide ; il vous faut chanter avec accompagnement de piano. — Ah ! mon Dieu ! mais ce sera glacial. — Sans doute. — Que faire ? — Je ne sais. — Si j’en revenais à mon air de Mozart ? — Vous feriez sagement. — En ce cas répétons-le. — Avec quoi ? Nous n’en avons plus la musique ; d’après vos ordres, on l’a rendue au théâtre de Carlsruhe. Il faut de la musique pour l’orchestre, quand on veut que l’orchestre joue. Les chanteurs inspirés oublient toujours ces vulgaires détails. C’est bien matériel, bien prosaïque, j’en conviens ; mais enfin cela est. » A la répétition suivante, les parties d’orchestre de l’opéra de Mozart sont rapportées ; tout est de nouveau en ordre. Les programmes sont refaits, l’affiche est recorrigée. Le chef annonce aux musiciens qu’on va répéter l’air de Mozart, on est prêt. La cantatrice alors s’avance et dit avec cette grâce irrésistible qu’on lui connaît : « J’ai une idée, je chanterai l’air du Domino noir. — Oh ! ah ! Ha ! haï ! psch ! krrrr !!…. Monsieur le cappel-meister, avez-vous dans votre théâtre l’opéra que dit madame ? — Non, monsieur. — Eh bien, alors ? — Alors il faudra donc me résigner à l’air de Mozart ? — Résignez-vous, croyez-moi. » Enfin on commence ; la cantatrice s’est résignée au chef-d’œuvre. Elle le couvre de broderies ; on pouvait le prévoir. Le chef d’orchestre entend en lui-même retentir plus fort qu’auparavant cette éloquente exclamation : Krrrr ! et, se penchant vers la diva, il lui dit de sa voix la plus douce et avec un sourire qui ne semble avoir rien de contraint : « Si vous chantez ainsi ce morceau, vous aurez des ennemis dans la salle, je vous en préviens. — Vous croyez ? — J’en suis sûr. — Oh ! mon Dieu ! mais……… je vous demande conseil… Il faut peut-être chanter Mozart simplement, tel qu’il est. C’est vrai nous sommes en Allemagne ; je n’y pensais pas… Je suis prête à tout, Monsieur. — Oui, oui, courage ; risquez ce coup de tête ; chantez Mozart simplement. Il y avait autrefois des airs, voyez-vous, destinés à être brodés, embellis par les chanteurs ; mais ceux-là en général furent écrits par des valets de cantatrice, et Mozart est un maitre ; il passe même pour un grand maitre qui ne manquait pas de goût. »

    On recommence l’air. La cantatrice, décidée à boire le calice jusqu’à la lie, chante simplement ce miracle d’expression, de sentiment, de passion, de beau style, elle n’en change que deux mesures seulement ; pour l’honneur du corps. A peine a-t-elle fini que cinq ou six personnes arrivées dans la salle au moment où l’on recommençait le morceau, s’avancent pleines d’enthousiasme vers la cantatrice en se récriant : « Mille complimens, Madame ; comme vous chantez purement et simplement ! Voilà comment on doit interpréter les maitres ; c’est délicieux, admirable ! Ah ! vous comprenez Mozart ! »

    Une multitude de petits accidens de cette nature semblent rendre douteux le succès complet du concert jusqu’au dernier jour. Mais, grâce aux ressources qui existent à Carlsruhe, à Rastadt et à Strasbourg, on finit par compléter un très bel ensemble de voix et d’instrumens, et par les discipliner tout à fait. Deux fois par semaine on conduit par le chemin de fer l’orchestre de Bade à Carlsruhe, où il va se réunir dans une répétition aux choristes et à l’orchestre de Carlsruhe, et aux instrumentistes venus de Rastadt et de Strasbourg.

    A la dernière répétition seulement, c’est l’inverse qui a lieu. Les artistes du voisinage viennent à Bade sous la conduite de M. Johan Strauss, le cappel-meister de la chapelle ducale, et de M. Krug, le directeur des chœurs, deux admirables artistes sérieux, attentifs, amis de l’ordre et de l’exactitude en tout, et dont l’actif concours a toujours été pour moi d’un prix inestimable. C’est ici le cas de dire en passant que le chœur dont dispose aujourd’hui le théâtre de Carlsruhe est excellent et composé de voix fraîches, sonores et bien exercées.

    Nous sommes toujours obligés à Paris de faire les plus douloureux efforts pour enseigner aux choristes un morceau de quelque importance. Pour le concert de Bade ordinairement, je n’ai pas même à m’en occuper. La musique est envoyée quinze jours d’avance à M. Krug, qui rassemble alors sa petite armée, lui fait faire l’exercice chaque matin et l’amène enfin parfaitement sûre de la manœuvre et bien aguerrie le jour de la grande bataille. Les directeurs de festivals savent seuls tout ce que valent un instructeur de chœurs tel que M. Krug et un maître de chapelle tel que M. J. Strauss. Grâce à leur activité, à leur rare intelligence et à leur constant bon vouloir, le festival de Bade a semblé cette année supérieur par l’exécution à ceux des années précédentes. Malgré un assez bon nombre de petits accidens dont le public ne s’est pas aperçu, je crois qu’en effet il est permis d’avouer qu’il a été fort beau. Les chanteurs parisiens, Mlle Lefebvre, Mme Wideman et Faure, ont été chaleureusement accueillis. Faure, surtout dans le final d’Ernani, de Verdi (morceau qu’un critique français m’a fait l’honneur de m’attribuer, ainsi que la scène des Scythes de l’Iphigénie en Tauride, de Gluck), a obtenu un succès d’enthousiasme ; et MM. Oberhoffer et Eberius, chanteurs de la chapelle ducale de Carlsruhe, ont supérieurement exécuté, l’un le solo de Thoas dans la scène des Scythes, et l’autre celui du ténor récitant dans un fragment de l’Enfance du Christ.

    Enfin M. Daussoigne-Méhul a fait entendre le magnifique piano-orgue à trois claviers d’Alexandre que la plupart des auditeurs du concert de Bade ne connaissaient encore que de réputation. Le public a paru vivement frappé de la variété des ressources musicales accumulées dans cet instrument, et nous sommes convaincus que plus d’une des belles pianistes amateurs qu’on remarquait dans l’auditoire a déjà fait installer depuis lors dans son salon un Alexandre à trois claviers. L’eau va toujours à la rivière, les millions produisent des millions, le succès appelle le succès, et tout semble concourir à donner à la prospérité de la maison Alexandre un élan dont les résultats dépasseront nos prévisions.

    Quelques jours avant cette soirée festivalesque, M. et Mme Massart, secondés par M. Jacquard, Mlle Mœsmer, l’habile harpiste, et Mlle Ducrest, la gracieuse cantatrice, avaient donné l’un des plus excellens concerts de musique de chambre que j’aie entendus. M. et Mme Massart et M. Jacquard y ont exécuté ensemble un trio pour piano, violon et violoncelle, avec une perfection rare : chacun des trois virtuoses a été ensuite entendu dans un solo où il a fait preuve d’une grande habileté technique, et surtout d’une pureté de style, d’un goût sévère qui ne se trouvent pas souvent réunis à la science du mécanisme, ni même à la science musicale proprement dite. Le talent de Mme Massart, en outre, a un caractère de jeunesse et de gracieuse énergie qui en fait un talent à part. On dit souvent: Un tel est un grand pianiste ; quelle puissance, quelle verve ! — Oui, mais… Ou bien : Celui-ci a bien de la grâce, un sentiment bien vif des délicatesses de son art. — Oui, mais… Quand on cite Mme Massart, si quelqu’un s’écrie : Quel éclat de style ! quelle précision ! quelle brio ! quel admirable instinct musical ! personne ne répond : Oui, mais… On répond : Oui ! tout court.

    Peu de jours après cette belle soirée, nous avons pu entendre le nouvel opéra écrit pour Bade par MM. Masset, Léon Battu et Ludovic Halévy. Les rôles principaux étaient joués par Mlles Lefebvre et Lemercier, de l’Opéra-Comique de Paris, et par Faure et Sainte-Foix, du même théâtre. L’orchestre était dirigé par M. Eyschler. Cet ouvrage, intitulé le Cousin de Marivaux, a paru faire grand plaisir au brillant auditoire qui l’écoutait. Nous nous abstiendrons d’en faire l’analyse ; il sera sans doute représenté à Paris.

    Parmi les virtuoses dont le talent est en grande faveur à Bade, j’ai nommé tout à l’heure M. Arban, l’incomparable cornettiste. Il vient d’être nommé chef d’orchestre des soirées musicales instituées à l’hôtel d’Osmond, sous le titre de Concerts de Paris. J’ai assisté à son début. Il faut féliciter l’administration de ces concerts du choix qu’elle vient de faire. L’orchestre marche avec un aplomb et une verve remarquables, et de plus il observe les nuances !… Les nuances !… luxe musical auquel on ne tient guère en général dans les concerts demi-populaires tels que ceux-ci. M. Arban conduit fort bien, il sait déterminer avec précison chaque temps de la mesure ; il ne fait pas de ronds en l’air avec son bâton. Il est vigoureux en outre ; son bras a des os, ce n’est pas un bras de mannequin rempli de chiffons et de sciure de bois.

    Espérons que son succès à Paris ne l’empêchera pas de retourner à Bade l’année prochaine pour quelques mois au moins. Ce serait pour M. Bénazet une perte réelle qu’il saura sans doute éviter.

    Je voudrais pouvoir donner ici une idée du paysage qui environne Bade, une esquisse de ses verdoyantes montagnes, de ses belles forêts, de ses cascades, de ses ruines, etc. ; mais le charmant livre de M. Eugène Guinot, Un été à Bade, est aujourd’hui dans toutes les mains, et ma tentative paraîtrait ultra-naïve. D’ailleurs je dois avouer qu’à l’exception du vieux château, ce gigantesque nid de vautours qui s’élève au sommet d’une montagne couverte de sapins, où l’on voit des chênes passer au travers des murailles, où des harpes éoliennes placées dans les embrasures de ces ruines colossales chantent au souffle du vent du soir le triste poëme du passé, je dois avouer, dis-je, que les beautés naturelles des environs de Bade me sont peu familières. Je n’ai jamais eu le temps de les visiter. Je n’ai pas même fait une excursion au Mercure, petite tour ainsi nommée parce qu’elle a l’air…. elle a l’air d’une tour plantée au sommet d’une haute montagne, et je ne sais vraiment pas ce qui lui a valu cette mythologique dénomination. Tout le monde y va pour y jouir d’une vue à nulle autre pareille, dit-on… Mais on est forcé d’y aller à âne, et je ne voudrais pas aller en paradis s’il fallait y monter ainsi.

    P. S. Je viens de voir l’Otello, l’Othello de Shakspeare, traduit en italien. Salvini est sublime dans le rôle du Maure. J’avoue n’avoir jamais vu d’acteur plus doué par la nature et plus complétement maître de son art. Sa voix se prête à toutes les inflexions ; il a une sensibilité réelle dont il contient les élans avec une habileté prodigieuse ; il a des bondissemens de tigre, des accens de tendresse à briser le cœur et des cris de passion qu’on n’entendit jamais. La salle entière palpitait sous l’étreinte de Shakspeare ainsi interprété. Salvini a été rappelé sept ou huit fois, on l’a couvert de fleurs. C’était justice.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 15 janvier 2010.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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