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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 30 NOVEMBRE 1856 [p. 1].


THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Le Sylphe, opéra en deux actes, de MM. de Saint-Georges et Clapisson.

    Une jeune fille nommée Angèle a été élevée par une tante romanesque, ou pour parler moins poliment, par une vieille folle qui lui a rempli la tête de visions saugrenues. Cette enfant s’est éprise d’un ange, d’un sylphe, dont le portrait décore l’un des appartemens de la maison qu’elle habite. Angèle s’imagine la nuit entendre la voix de ce bel esprit, et de fait elle l’entend. Le sylphe lui a fait l’aveu de sa flamme, il la protége, il la conseille, et tout en l’adorant il lui ordonne pourtant d’accepter la main d’un marquis de Valbreuse, joyeux mais prosaïque garçon qui recherche Angèle en mariage. Par respect pour les volontés de son céleste amant, Angèle se résout à ce mariage. La noce à peine terminée, Angèle, en compagnie de son oncle le commandeur, part pour la terre de Valbreuse. Le nouveau marié est un brutal chasseur, buveur, goinfre, qui ne parle que mangeaille et ripaille et chante des chansons à faire mal au cœur. Aussi a-t-il sans façon refusé de faire le voyage dans la voiture de sa femme ; il lui faut le grand air, il aime à chanter en route. Il est donc venu à cheval, donnant carrière à ses robustes poumons. Il la rejoint pourtant, chemin faisant, dans une auberge de village où il trouve aussi un petit chevalier, cousin d’Angèle, qu’il avait déjà remarqué dans l’église pendant la cérémonie nuptiale. Le marquis fait bon accueil à ce petit cousin et l’invite même à venir à sa terre où il lui promet toutes sortes de rudes parties de plaisir. On soupe ; le marquis se grise selon son habitude, chante la chanson du veneur, dit mille inconvenances. Angèle est sur le point de s’évanouir de dégoût. Le petit cousin triomphe et se promet bien de profiter des avantages de sa position. « Allons nous coucher ! » dit le marquis. « Je vais chez moi, Madame, je vous laisse chez vous. » Demeurée seule, Angèle implore son sylphe adoré pour qu’il vienne l’aider de ses conseils. Minuit sonne ; on entend une douce voix dans le lointain : c’est la voix du sylphe. Mais voici le chevalier qui escalade la fenêtre : effroi et indignation d’Angèle. Le cousin se jette à ses pieds, lui fait une belle déclaration, lui prouve qu’une personne comme elle ne peut pas vivre avec un rustre tel que le marquis, et la conjure de fuir, de se laisser enlever. En ce moment la voix invisible fait entendre ces mots : « N’écoutez pas l’oiseau qui chante ! » — C’est quelque paysan qui passe, ne faites pas attention. Venez, Angèle, suivez-moi ! (La voix, éclats de rire : Ah ! ah ! ah ! ah !) La jeune femme, qui n’a pas le moindre amour pour son audacieux cousin, n’a pas grand’peine à repousser ses propositions ; mais il insiste, il persiste à rester, à supplier, et la nuit se passe et le jour va paraître. Le sylphe a cessé de rire et de chanter. On entend un bruit de pas dans le corridor voisin de la chambre d’Angèle. — Mon Dieu ! partez, voici mon mari. — Ciel ! on a retiré mon échelle ! — Mais partez donc, on vient ! — Où me cacher ? Le cousin aperçoit la huche à pain de l’auberge et n’a que le temps de se fourrer dedans.

    Le marquis paraît, suivi du commandeur ; il faut partir pour le château de Valbreuse.

    Au second acte, nous sommes dans cette belle résidence du marquis. Il a déjà pris son train de vie habituel en chassant du matin au soir et en buvant du soir au matin. Angèle s’est installée dans un pavillon situé à l’extrémité du jardin, où chaque nuit encore la douce voix du sylphe vient la consoler de son triste mariage. Le petit cousin, lui aussi, est venu au château, et, sans se décourager, il pousse sa pointe auprès de sa cousine. Le commandeur l’a surpris gesticulant seul dans une allée du jardin et s’exerçant à réciter des vers. Il dénonce le poëte à Angèle, qui, comprenant l’intention railleuse de son oncle, engage le cousin à lui faire connaître le poëme en question.

    « Ce sont de petits vers, dit-il, que j’adresse à une inconnue. Puisque vous l’exigez… belle cousine… les voici :

Pourquoi, vous que l’on dit honnête,
Belle Eglé, nous voler nos cœurs ? etc.

    — Eh bien ! et l’autre couplet ? dit le facétieux commandeur. — Il n’y en a pas d’autres. — Je crois que vous vous trompez, et je vais même, avec votre permission, vous les réciter tout au long. »

    Il récite en effet une dizaine de vers servant de complément à la petite pièce débitée par le cousin et qu’il avait tout simplement copiée dans un volume de Dorat.

    Grands éclats de rire d’Angèle, confusion et fureur du chevalier, qui provoque en duel le commandeur. « Je vous rendrai raison volontiers, dit celui-ci, mais je ne me bats ni à l’épée ni au pistolet. Voici une boîte contenant deux pilules, dont l’une est empoisonnée ; nous en prendrons une chacun et tant pis pour qui aura la mauvaise. » Le chevalier goûte peu ce nouveau genre de combat.

    Pour lui faire oublier sa mauvaise humeur, Valbreuse veut l’obliger à le suivre à la chasse, où la marquise cette fois a consenti à se laisser entraîner. Mais un billet vient d’être remis à Angèle, qui aussitôt déclare qu’elle ne chassera point, elle a la migraine. Le billet est du sylphe, qui assigne un rendez-vous à sa bien-aimée et promet de se montrer enfin à elle dans toute sa splendeur. Alors le chevalier de se dire à son tour blessé au pied pour pouvoir rester au château. Le marquis s’éloigne en pestant contre les caprices des femmes et de leurs cousins. Il faut pourtant qu’Angèle se débarrasse du sien, car ce n’est pas pour rester en tête-à-tête avec lui qu’elle a invoqué la migraine. Un mot dit à l’oreille du commandeur lui en fournit le moyen.

    « Je m’ennuie, cousin, que ferons-nous ? J’ai envie de danser. Dansons. — Quelle idée ? — Oui, je veux danser ; donnez-moi la main. Un menuet. Tra la la la. », Les voilà dansant ; survient le commandeur qu’on croyait à la chasse ; il raille le chevalier sur la prompte guérison de sa blessure au pied. « Au moins n’en dites rien au marquis. — A la bonne heure, je veux bien vous garder le secret, mais à la condition que nous irons ensemble sur-le-champ rejoindre les chasseurs. » Le chevalier est obligé de se laisser entraîner ; Angèle enfin demeure seule. Le moment est venu où le sylphe a promis de paraître. Une musique mystérieuse annonce son approche. Le voici, non plus sous les traits d’un ange aux blanches ailes, mais avec l’apparence d’un élégant gentilhomme et le visage du marquis de Valbreuse. Angèle, craignant l’éblouissante apparition, détourne ses regards. Mais il parle, et c’est bien là sa voix, cette douce voix qui tant de fois a charmé ses insomnies. « Regardez-moi, lui dit-il, vous me reconnaîtrez, bien que j’aie changé de forme. — Dieu ! vous ressemblez à mon mari. — Rassurez-vous, je n’ai pris que sa ressemblance. — Hélas ! vous auriez bien dû en prendre une autre. » Le prétendu sylphe se jette à genoux, jure à Angèle qu’il est décidé à quitter le ciel pour se fixer auprès d’elle ; puis, d’aveux en aveux, se découvre tout à fait. Le sylphe n’est qu’un mari élégant, gracieux, spirituel, et point brutal, ni grossier, et qui adore timidement sa femme. Peu à peu la raison revient à la jeune folle, elle pardonne à l’heureux époux sa supercherie, et le petit cousin, une troisième fois mystifié, en est pour ses vers… de Dorat.

    Cet opéra, qui déjà avait réussi devant l’auditoire élégant réuni cet été par M. Bénazet dans ses magnifiques salons de Bade, a réussi mieux encore auprès du public de l’Opéra-Comique. La musique en est fine et charmante, c’est une des plus jolies partitions de M. Clapisson.

    L’ouverture contient de délicieux effets d’harmonie et un thème heureux, celui qui annonce l’apparition du sylphe et qui doit en conséquence fréquemment reparaître dans le cours de l’opéra. On y trouve aussi un solo de violon qui, supérieurement exécuté par M. Croisille, a été applaudi de toute la salle. L’allegro final de l’ouverture est vif et entraînant. Le premier trio est très bien fait, il contient un charmant solo de soprano, et la gradation d’intérêt de l’ensemble y est habilement ménagée.

    Le duo : « Je veux adorer ma femme », où Valbreuse décrit la vie qu’il se propose de mener dans son château a une coda pleine de verve et d’entrain.

    L’air : « Tous les soirs lorsqu’on est seule » a pour thème une phrase bien faite et gracieuse. La harpe y est ingénieusement employée, et l’ensemble de l’instrumentation a une couleur suave et mystérieuse parfaitement appropriée au sujet. Le morceau : « A table ! à table ! » a de la gaîté ; et on a justement applaudi le toast à trois voix sans accompagnement,

A la beauté que notre cœur révère !

C’est franc, sonore et d’un bon effet vocal. La chanson du veneur est d’une jovialité qui la rendrait promptement populaire, n’étaient quelques modulations qui embarrasseront les amateurs non musiciens.

    Mais la scène capitale de l’ouvrage, dramatiquement et musicalement parlant, est celle où le sylphe se fait entendre à quelque distance de la chambre d’Angèle, pendant que celle-ci se défend contre les injurieuses propositions de son cousin. Tout cela est fait, conduit, coloré et nuancé de main de maître par l’auteur et par le compositeur. Ajoutons que c’est en outre supérieurement exécuté, et l’on comprendra le grand succès que ce final a obtenu. Faure après ce premier acte a été rappelé, et c’était justice.

    Au deuxième acte, le succès est venu à Mme Duprez (Angèle), qui a dit en virtuose sa grande cavatine avec harpe, qu’on aurait peut-être tort d’appeler cavatine d’onze heures et demie. Ce morceau est écrit surtout pour faire briller la cantatrice, mais ne contient pas les détails vulgaires qu’on trouve presque toujours dans ces espèces d’exercices de vocalisation. Ce n’est donc pas tout à fait une cavatine d’onze heures et demie ; et la preuve, c’est qu’il était à peine onze heures quand on l’a commencée.

    L’air du commandeur sur les pilules empoisonnées est d’un bon comique ; celui du marquis est d’une grâce remarquable ; nous y avons applaudi un passage ravissant :

Car les rossignols amoureux
N’ont jamais qu’un mot pour deux.

    J’ai encore à louer le menuet chanté et le dernier duo, deux morceaux très bien conçus, et j’aurai sommairement rendu justice à l’une des plus heureuses productions que l’Opéra-Comique ait offertes à ses habitués depuis longtemps. Le succès a été très grand et de bon aloi.

    Le rôle du sylphe (marquis de Valbreuse) avait été dans l’origine écrit pour un ténor haut, pour Montjauze, du Théâtre-Lyrique, qui l’a chanté à Bade. On pouvait craindre que la transposition nécessitée par l’arrangement de cette partie pour une voix de baryton lui fit perdre un peu de son charme et de ses effets les plus heureux. Il n’en est rien : l’arrangement a été si adroitement fait par l’auteur, et Faure chante d’ailleurs avec tant de goût et de sentiment, et ses notes hautes de voix mixte sont si sympathiques, que le rôle est pour ainsi dire intact, et que l’auteur ni les auditeurs n’ont rien à regretter. Mme Duprez s’est montrée aussi élégante et spirituelle actrice, aussi habile cantatrice que nous l’avions trouvée à Bade ; c’est tout dire. Prilleux a conservé, lui aussi, son rôle du commandeur, l’homme aux pilules ; quant à celui du petit cousin, il est échu à Ponchard qui s’en acquitte fort bien.

    Il y a donc à la fois dans le Sylphe une pièce intéressante, une musique charmante et une exécution excellente. Puissent ces trois adjectifs joints ne tromper ni les artistes ni les auteurs dans leur attente, et représenter pour eux une somme de louanges suffisante !

    Le Théâtre-Lyrique ne donne pas encore sa Reine Topaze que nous espérions voir ce mois-ci. Nous ignorons les causes de ce retard. Les répétitions continuent cependant. En outre de ces travaux qui occupent la majeure partie du personnel chantant, M. Carvalho vient de mettre à l’étude l’Obéron de Weber. Ce n’est point d’une traduction de l’opéra anglais qu’il s’agit, mais d’une pièce nouvelle composée d’après le poëme de Wieland, sur la partition de Weber, en en conservant toute la musique, et l’ordre, et la disposition avec une scrupuleuse fidélité. Mme Rossi-Caccia, revenue de ses longs voyages, et dont la voix est, dit-on, aussi belle que jamais, a été engagée pour chanter dans ce chef-d’œuvre le rôle difficile de Rézia.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er mars 2010.

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