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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 31 DÉCEMBRE 1855 [p. 1-2].


THÉATRES-LYRIQUES.

Les Lavandières de Santarem. – Le secret de l’oncle Vincent. – Le Solitaire. – Le Housard de Berchini. – Le Songe d’une nuit d’été. – Les Saisons. – Pantagruel.

    Un opéra, deux opéras, trois opéras, quatre, cinq, six, sept opéras nouveaux, dont un très vieux et un si jeune que ce n’est pas la peine d’en parler !

A sail, a sail, a sail !
Two, two ; a shirt, and a smock !

    Les Lavandières de Santarem ont déjà fourni au boulevard du Temple une longue série de représentations. C’est, il me semble, la meilleure partition de M. Gevaert. Il y a là dedans beaucoup de verve, d’entrain, de sentiment dramatique et une habileté technique incontestable.

    L’ouverture est un mélange de divers mouvemens ; on y trouve donc plus de variété que d’unité ; mais les coutures qui relient ces idées disparates sont faites avec talent. Il faut signaler parmi les bons morceaux de l’opéra un chœur de lavandières très original ; un autre chœur en style de marche, bien rhythmé, brillant, énergique et franc ; les couplets « à la cour », dont la fin chantée à deux voix est d’un effet agréable et contient un ingénieux accompagnement de violoncelles.

    L’air de bravoure du second acte est assez médiocre, c’est-à-dire tout à fait insupportable. La cantatrice en conséquence doit en être ravie.

    Les airs de danse sont piquans ; dans celui où les voix interviennent, il y a une heureuse opposition de rhythmes, le chœur paraissant chanter à deux temps contre le rhythme ternaire de l’orchestre. C’est une petite excursion sur un domaine rarement exploré par les compositeurs qui écrivent, ou, comme on dit, qui travaillent pour le théâtre. Je citerais de jolis couplets où il est question de chasse, si les cors n’y faisaient entendre cet effet inventé par Méhul pour imiter l’aboiement des chiens, et que quatre vingt-dix-neuf compositeurs sur cent se croient depuis lors obligés d’employer de la même façon en pareil cas. A l’heure qu’il est, un règlement de police devrait interdire sous peine d’amende le renouvellement de cette facétie canine. L’acte est terminé par une scène incandescente où le roi poursuit devant tout le monde une jeune fille pour le mauvais motif. C’est très peu convenable, mais ce qui l’est bien moins encore, c’est la note que ce roi satyre s’obstine à pousser pendant tout ce final. Le troisième acte contient un joli duo.

    Le Secret de l’oncle Vincent a suivi de près les Lavandières au Théâtre-Lyrique. C’est le jeune opéra dont je parlais tout à l’heure et dont je parlerai précisément parce que j’ai eu l’injustice de dire que ce n’était pas la peine d’en parler. La jeunesse n’est pas un défaut, ou si c’en est un, on s’en corrige (aphorisme de portière ! N’allons pas plus loin !) Cet oncle Vincent a donné son consentement au mariage de son neveu Marcel avec la pauvre couturière Thérèse, à la condition pour le fiancé de venir la première nuit de ses noces le trouver, lui, Vincent. Marcel, malgré les larmes qu’il va faire couler, les soupçons étranges qu’il va faire naître, est bien obligé de se conformer au caprice de son oncle. Il va donc à l’intempestif rendez-vous. Désespoir de la mariée. On apporte à Thérèse une petite boîte : jalousie du marié. On ouvre le coffret : il y a une demi-douzaine de billets de banque dont Vincent fait présent au jeune ménage. La jalousie s’envole, la joie revient : ils sont heureux.

    Ce librettino de M. Henri Boisseaux contient des scènes gracieuses, et la partitionnette de M. de Lajarte est écrite avec goût. On y a surtout applaudi un joli petit duo mélodieux et bien en scène. Mlle Caye, élève du Conservatoire, qui débutait dans le rôle de Thérèse, a été bien accueillie. Meillet donne une physionomie franche et animée à celui de Marcel et l’ensemble de son jeu est, dans ce rôle, comme dans tous ceux qu’on lui confie, d’un entrain communicatif. Il est fâcheux qu’on enferme cet intelligent artiste dans une spécialité de caractères où il ne peut montrer qu’une partie des qualités dramatiques qu’il possède réellement.

    Pour en finir avec les travaux de cet Hercule qu’on nomme le Théâtre-Lyrique, nous dirons ici en peu de mots que la reprise du Solitaire y a fait sensation. Non que cette idée du directeur (car c’est à lui seul que l’honneur de cette reprise doit être attribuée) ait été de tous accueillie avec bienveillance. Il en est toujours ainsi quand on offre à la génération actuelle une œuvre ancienne dont la vogue fut grande autrefois. Certaines gens éprouvent une sorte de joie maligne à contre-carrer la tradition. « Nos pères, ou nos frères aînés, ont trouvé cela charmant, dit-on ; c’est que nos pères étaient tombés en enfance et que nos frères n’en étaient pas encore sortis ! » Et puis on part de là pour démolir, abattre, ridiculiser. Oh ! ce français ! ce dialogue ! ces sentences ! ce romantisme pelé, etc., etc. Comme si on ne donnait pas tous les jours des opéras écrits dans un style aussi extraordinaire ; comme si l’auteur du Solitaire, M. de Planard, n’avait pas lui-même produit, il y a trois ans à peine, des choses aussi comiques dont vous n’avez pas ri du tout.

    La musique au moins eût trouvé grâce auprès de ces délicats, dépréciateurs du passé, qui méprisent le présent et ne croient pas à l’avenir, s’ils se fussent donné le plaisir de l’écouter ; mais une fois à cheval sur la prose de M. de Plansard il n’a plus été pour eux question d’autre chose. L’ouverture, qui se trouvait naturellement à l’abri de cette fâcheuse influence a au moins été fort goûtée. M. Caraffa a cru devoir en plusieurs endroits renforcer son orchestre, qui eût en effet paru aux oreilles bronzées de notre époque instrumenté avec une extrême modération. Les trombones ainsi ajoutés après coup ne donnent pourtant point l’idée d’un placage, et l’auteur les a introduits dans l’orchestre avec une rare habileté. L’exécution du Solitaire n’a pas été d’ailleurs irréprochable, malgré le soin et le zèle apportés aux études de cet opéra par le directeur.

    Le Housard de Berchini, donné à l’Opéra-Comique vers la fin de novembre, est l’une des œuvres les plus fraîches de M. Adam. Il a rarement aussi bien réussi dans la toilette d’une partition, il a rarement présenté ainsi parée une œuvre plus élégante de formes et plus spirituelle.

    Ce housard est un de ces soldats au cœur sensible, qui effraient d’abord les bonnes gens par leurs longues moustaches, et qui, pourtant ne feraient pas de mal à un enfant. Gédéon, c’est son nom, avait été abandonné comme mort dans un fossé ; deux enfans, Rosette et Marcel, l’ont soigné, ranimé, rendu à la vie et à la santé. Une vieille gaillarde, la mère Vachon, s’est mise en tête d’épouser Marcel ; un vieux fou, le père Boulard, a l’idée d’épouser Rosette. Les deux jeunes gens ont d’autres idées. Gédéon protége leurs amours. Mais on fait croire à Boulard qu’il est appelé sous les drapeaux ; il est housard malgré son âge ; il faut monter à cheval ou se libérer en payant un remplaçant. Le vieux ladre se décide à donner six mille francs à Gédéon, qui devra partir à sa place. Le bon soldat prend la somme et la donne à Marcel pour qu’il épouse Rosette. Le vieux mystifié épouse de rage la mère Vachon.

    Il y a beaucoup et beaucoup de morceaux de musique à citer et à louer dans cette partition ; d’abord l’andante con sordini de l’ouverture ; j’aime moins l’allegro, à cause de la violence inopportune de son orchestration. Dans la scène des buveurs, le dialogue musical établi entre les femmes du chœur sur l’un des côtés de la scène et les hommes sur l’autre, produit un excellent effet. Le duo :

Je quitte dès demain ce rustique pays,

est joli et bien en scène ; celui :

Jeunesse et richesse
C’est trop d’agrément,

est mieux encore. On y trouve une délicieuse progression harmonique exécutée par les violons en pizzicato.

    Dans le trio suivant, il faut louer une mélodie très touchante, chantée par Battaille avec une sensibilité qui en double le charme. Le thème lent, accompagné par des arpéges de clarinette dans le chalumeau, y est ramené avec bonheur.

    Le quatuor :

Ah ! ah ! ah ! ah ! ce n’est pas ça,

débute de la plus charmante façon ; de gracieux enlacements d’instrumens à vent s’y marient à d’élégantes broderies de violons, et la conclusion :

A Rosette je ne sais pas
Si je suis agréable,

se distingue par un grand mérite d’expression et de mélodie. Ce quatuor est un morceau excellent, d’une haute valeur musicale, et dont l’intérêt va grandissant jusqu’à la fin.

    C’est par l’accent passionné surtout que brille le duo:

O Dieu ! si je l’aime !

    Il y a de très curieux effets de modulations trompeuses au passage :

Tous les tilleuls
Nous serons seuls.

    Le grand air de Rosette au deuxième acte est habilement écrit pour la voix de Mlle Lefebvre, qui s’y fait applaudir de toute la salle à chaque représentation. Battaille a le même bonheur avec son air descriptif : « Le gentil housard. »

    On applaudit encore et beaucoup deux fraîches romances et la ronde du housard de Berchini.

    Cet ouvrage, l’un des meilleurs de M. Adam, je le répète, supérieurement exécuté d’ailleurs, a obtenu un succès brillant qui se soutiendra longtemps. Après ce succès, l’Opéra-Comique s’est reposé quinze jours à peine avant de nous rendre le Songe d’une nuit d’été.

    Nous avons eu souvent l’occasion de signaler la haute valeur de cet ouvrage de M. Thomas ; à l’inverse de beaucoup de partitions qui paraissent flétries et ridées deux ans à peine après leur première apparition, celle-ci a gagné à cette épreuve ; et je ne crois pas que dans l’origine on en ait goûté le charme autant qu’aujourd’hui. La manière de M. Thomas, sans être précisément complexe, exige pourtant un peu plus de l’auditeur que celle de la plupart des maîtres qui écrivent pour l’Opéra-Comique. Ses œuvres ont donc à gagner à de fréquentes exécutions ; surtout quand ces exécutions sont correctes, soignées, animées, intelligentes. Et c’est ici le cas. Mlle Lefebvre et Jourdan surtout se surpassent là dedans ; leur succès est réel ; ils chantent en musiciens et en habiles chanteurs, Le ténor Puget, qui a emprunté à Couderc le rôle de Shakspeare, y montre de la sensibilité, de la passion et de véritables qualités de vocaliste. En somme, cette reprise du Songe d’une nuit d’été attire la foule et doit l’attirer longtemps, si l’excellente exécution d’un bel ouvrage est encore pour le public de quelque valeur.

Première représentation des Saisons, opéra-comique en trois actes de MM. Jules Barbier et Carré, musique de M. Massé.

    Pour celui-là, il faut que je vous le raconte tout au long. C’est mon devoir, et pour remplir un devoir je serais capable de toute. Voici donc l’analyse des Saisons. C’est un opéra de paysans, on n’y voit que des paysans, on n’y entend que des paysans, on s’y dit de grosses injures de paysans, on s’y donne de gros coups de poing, on s’y exècre avec toute la grosse vilaine passion des hommes simples, des hommes des champs, des hommes de la nature, des paysans. Le premier acte nous montre des scènes de moisson et de moissonneurs, présidées par Nicolas, vieux laboureur riche, avare, rusé, envieux, haineux, un vrai gredin de la nature. Ce drôle a un fils, Pierre, amant aimé de Simonne, jeune fille sans dot. Nicolas, malgré sa sordide avarice et sa cupidité, a consenti à ce mariage, uniquement pour rendre malheureux Jacques Belu, riche vigneron, qui, lui aussi, aime Simonne, et que Nicolas déteste de tout son mauvais cœur. Au milieu de la fête des moissons, et pendant qu’on chante la gloire des blonds épis, du beau blé, du bon pain avec force allusions dédaigneuses pour la vigne et le vin, entre une jeune fille aveugle. Son apparition n’a pour objet que de nous faire à savoir qu’elle a perdu la vue pour s’être endormie au pied d’une croix. Car dans ce pays-là on devient toujours aveugle quand on a l’imprudence de s’endormir en plein air au pied d’une croix.

    Une autre fille très clairvoyante, nommée Zénobie, ambitieuse, envieuse, méchante, une fille de la nature, aimerait Pierre si elle pouvait aimer quelqu’un. En tout cas, elle s’est mis en tête de l’épouser tout au moins, pour causer du chagrin à l’innocente Simonne qu’elle hait. Que de haine ! dans un seul opéra !… Il lui est aisé de gagner les bonnes grâces de Nicolas, en faisant entrevoir à celui-ci qu’elle ne tardera pas à hériter de sa tante, vieille fermière, qui ne peut traîner bien longtemps. Nicolas penche fort pour une bru nantie de telles espérances. Il a bien donné sa parole à son fils et à Simonne ; pourtant si ce n’était que sa parole !… Mais il y a Jacques Belu qu’il faut tourmenter. Voilà Nicolas placé entre la convoitise et la méchantise ; arrive Jacques Belu ; Zénobie le laisse en tête-à-tête avec le vieux Nicolas ; et comme Jacques abomine Nicolas tout autant que Nicolas abomine Jacques, nos deux bons hommes de la nature, après un duo dans lequel l’un recommence l’éloge du pain au détriment du vin, et l’autre, en sa qualité de vigneron, réplique par la glorification du vin au détriment du pain, nos deux vrais paysans, dis-je, exhalent à bout portant toute la férocité de leur haine et se mangeraient mutuellement le nez s’ils n’étaient interrompus.

    J’ai oublié de dire que cette aimable fille qui porte le nom de la reine de Palmyre a laissé croire à un grand nigaud, Michaud, qu’elle l’épouserait. Maintenant la voici, cette naïve Zénobie, qui persuade à Belu de feindre d’être amoureux d’elle. Alors le vieux Nicolas, pour vexer Belu, se hâtera de forcer son fils d’épouser Zénobie, et la pauvre Simonne, ainsi abandonnée, sera trop heureuse ensuite d’épouser Jacques Belu. Ce n’est pas trop mal intrigué pour des enfans de la nature ! Tout cela trouble fort la douce Simonne, qui seule n’a point de partie dans ce concert de haines, et se borne à verser quelques larmes en secret. Triste et fatiguée à la fin du jour, elle va s’asseoir sur un tas de gerbes ; le sommeil vient, elle s’endort, et bien qu’il n’y ait pas de croix dans le voisinage, voilà qu’elle perd la vue.

    Vous pensez si le vieux Nic profite de cette circonstance pour retirer le consentement qu’il avait donné au mariage de Pierre et de Simonne. Une fille aveugle, malheureuse, il faudrait être imbécile pour ne pas la planter là. Depuis que Belu passe pour vouloir épouser Zénobie, Nicolas s’est décidé tout à fait à la lui enlever pour son fils. Oui, mais Pierre a l’inconcevable obstination d’aimer toujours Simonne et de ne vouloir épouser qu’elle. D’ailleurs il espère la guérir ; il a entendu parler du docteur Sichel, un oculiste fameux pour les yeux, il lui conduira la jeune aveugle. Or Belu, témoin de cette constance, oublie le rôle qu’il jouait avec Zénobie, sent son amour pour Simonne redoubler, provoque Pierre, se bat avec lui et lui campe un coup de couteau. Le jeune gars tombe dans son sang, et le père Nicolas trouve de nouvelles injures et une grêle de malédictions pour en accabler…. Simonne. Ce second acte est celui des vendanges, l’acte du vin. Cela se voit, tout le monde a l’air ivre.

    Au troisième, nous sommes dans la saison d’hiver. Simonne a disparu ; Pierre est guéri du coup de couteau. Son père, feignant une maladie grave, a su, à son prétendu lit de mort, extorquer à Pierre la promesse d’épouser Zénobie ; car la tante de cette jouvencelle s’est enfin décidée à décéder, les espérances se sont réalisées, et Pierre, pour ne pas causer la mort de son père, s’est laissé prendre à cette infâme comédie. Avouons que si tous les paysans ressemblaient à ces abominables drôles, il vaudrait mieux vivre au milieu de la plus élégante société de Paris qu’à Gonesse ou à Petit-Brie.

    Mais voilà que Simonne, dans la retraite où elle se cachait, entend parler du prochain mariage de Pierre avec Zénobie. La pauvre fille n’y tient pas et se fait conduire chez Nicolas. Je laisse à penser la colère de celui-ci en apercevant la jeune fille. « Que viens-tu faire ici, malheureuse ? etc., etc. Tout est conclu, mon fils va se marier, il ne pense plus à toi. Va-t’en ! Je vais atteler ma carriole et te reconduire au village d’où tu viens. Attends-moi. » Ce vieux misérable sort en effet et Simonne en profite pour chanter sa grande cavatine. Car c’est le moment de l’exhibition de cet air de rigueur, il est onze heures et demie. A pareille heure, dans les vrais opéras maintenant, quand on est harassé, exténué, saturé de musique, quand on se sent capable de dormir debout sur des échasses, quand on est blasé sur tous les traits, sur tous les trilles, sur tous les arpéges vocaux, quand la grosse caisse ne vous dit plus rien au cœur, quand un hymne au sommeil ne vous réveillerait pas, la prima donna s’avance, comme fait à onze heures et demie Fidès dans le Prophète, et chante avec accompagnement de harpe, encore comme dans le Prophète,

Comme un éclair,
O vérité ! etc.

et la prima donna a un succès fou, qui dure jusqu’à onze heures quarante-cinq minutes, quelquefois même jusqu’à minuit.

    Donc à onze heures quarante-cinq minutes, au moment où la grande cavatine avec harpe de la petite aveugle finit, Pierre rentre, trouve sa bien-aimée. On s’explique, la fraude impie de Nicolas est découverte ; il n’a pas été malade du tout, le scélérat ! Pierre reprend la parole qu’il avait prêtée à son père ; il n’épousera plus Zénobie, mais Simonne, et le voilà qui emmène la petite aveugle à Paris, rue de la Chaussée d’Antin, n° 52, chez le docteur Sichel, pour qu’il lui rende la vue. Puis on change de décors. La scène représente un orgue mélodium d’Alexandre encadré dans une église de village. Il n’y a plus d’église maintenant, de village ou de hameau, catholique, protestante, luthérienne, anabaptiste, méthodiste ou mormone, sans un orgue mélodium d’Alexandre. On se passerait plutôt du ministre ou du curé.

    Devant l’église et aux sons de l’orgue d’Alexandre, une foule endimanchée s’avance pieusement : c’est un mariage ; ce sont deux mariages. Pierre épouse Simonne, que le docteur Sichel, en un clin d’œil, a parfaitement guérie, et la reine de Palmyre épouse ce nigaud de Michaud.

    Je sais que de Balzac a fait une admirable étude où les paysans sont peu flattés ; mais franchement sa sévérité pour les hommes des champs ne va pas jusque-là. D’ailleurs ses paysans sont tout au plus des paysans de Montmorency, de Villejuif, de Sceaux, d’Asnières, des Loges, de Chatou, de Nanterre, du boulevard des Invalides ; et l’on en trouve peu de semblables dans les provinces qui sont vraiment des provinces de France et non des provinces de Paris. J’ai connu une foule de paysans foncièrement bons (comme on dit à la campagne), hospitaliers, simples, désintéressés. De combien d’entre eux, aux jours caniculaires, n’ai je pas reçu, en France et en Italie, jattes de lait, petit vin, pain frais et raisins, sans qu’il me fût possible de leur faire accepter dix sous ni deux paoli ! On n’est pas nécessairement méchant parce qu’on est paysan, pas plus qu’on est absolument imbécile pour être musicien. Cette dernière opinion est pourtant fort répandue, et les poëtes dont les compositeurs mettent les vers en musique n’ont pas peu contribué, les ingrats, à lui donner crédit.

    La partition des Saisons est riche de morceaux bien faits, de motifs agréables et de bonnes intentions scéniques. L’ouverture est vive, frétillante et pressée. L’auteur semble avoir remarqué l’impatience fiévreuse avec laquelle le public musical français n’écoute pas l’ouverture à la première représentation d’un opéra. « Quelle idée ont donc ces gens là-bas de faire de la musique pour retarder le lever de la toile ? Auront-ils bientôt fini ? Dépêchez-vous donc, râcleurs ! » Le public n’est venu que pour l’opéra, et il est pressé de le voir.

    Le compositeur n’a donc rien de mieux à faire, pour répondre à ce flatteur empressement, que d’écrire vite une ouverture rapide où la grosse caisse frappe précipitamment les trois ou quatre cents coups obligés, où tous les instrumens à vent courent à perdre haleine, où les violons dansent la polka sur leurs cordes, où chaque phrase marche sur les talons de la phrase suivante, une ouverture enfin en style pressé. En général, il semble que le reste de la partition des Saisons soit un peu de ce style-là, et c’est un compliment que j’adresse à l’auteur, puisqu’il aime le public et veut s’en faire aimer. Le premier chœur des moissonneurs est robuste, sonore, carré. Tous ces gens-là se portent bien. L’air du vieux Nicolas :

Avant que l’hiver recommence,

où se trouve le récit de la croissance du blé, est naturel et charmant. La chanson de paysan :

C’est la fille de Madelon,

a beaucoup de couleur dans sa simplicité. Elle contient seulement uu passage où quatre syllabes sont malencontreusement répétées :

Elle est prise par le sommeil,
    Par le sommeil.

pourquoi ce bis ?

    Le duo :

Ah ! monsieur Nicolas,
Ne vous emportez pas !

bien développé, manque un peu de relief. Le style de l’autre,

Faire du vin,
La belle histoire !

a de la rondeur et de l’entrain. La chanson de Michaud :

Voilà plus d’un an,

a fait beaucoup rire ; c’est d’un comique excellent. Puis vient une jolie marche de moissonneurs rentrant au tomber de la nuit, dont la demi-teinte mélancolique est du plus heureux effet. L’air de Simonne n’est pas exempt de ces laides vocalises qui donnent des crispations au nerf auditif et torturent plus encore le nerf du bon sens. Autre chanson de Michaud sur le vin, nouveau, originale, amusante. Le trio :

Voyez le pauvre sot,
Qui nous a pris au mot,

est très bien conduit ; la phrase principale en est d’une expressive finesse. C’est un bon morceau.

    L’air de Nicolas, si bien chanté par Battaille, a paru trop long. C’est un véritable air de prima donna pour onze heures et demie, chanté à dix heures par une basse. Dans le duo, un peu long aussi, entre Simonne et Belu, une ingénieuse et dramatique modulation a fait éclater les applaudissemens du public tout entier à cet élan de tendresse de la jeune fille :

Mais il ne fera pas que jamais je l’oublie !

    Au troisième acte, troisième chanson de Michaud sur le vin, mais très différente des deux autres et non moins bouffonne. Sainte-Foy s’y est surpassé. Je ne reparlerai pas de la grande cavatine de la petite Simonne ; c’est le morceau de onze heures et demie. Il est écrit dans toutes les conditions imposées par le genre, et je vous prie de croire qu’il y a peu de genres, même le genre ennuyeux, si fameux, qui me soient plus hostiles que ce genre-là.

    Le succès des Saisons a été chaud ; sans passer par le printemps, il s’est trouvé de prime abord au solstice d’été ; il portera des fruits à son tardif automne, et charmera longtemps les veillées d’hiver. Mais comme cet opéra est vivement joué et chanté ! comme cela est étudié avec art sans être ce qu’on appelle léché à froid ! comme ces rustres sont rustres ! Il faut voir Battaille surtout ; on n’est pas plus naturel, plus vrai, plus méchant de cœur et de visage. C’est le père Grandet, de Balzac, devenu paysan normand, en supposant que les paysans normands soient pires que les autres. Sainte-Foy arrache l’éclat de rire ; ce Michaud est frère du grand cousin du Déserteur. Riquier jeune est bien placé dans le rôle de Pierre ; Couderc donne un accent brusquement passionné à celui de Belu ; Mlle Duprez a conquis un succès difficile et qui lui fait le plus grand honneur, en chantant comme elle l’a fait le rôle de Simonne. Mlle Lemercier est toujours l’actrice originale, humoriste, qui donne un tour piquant et un cachet de vérité à ce qu’elle joue.

    Allez voir les Saisons. Il me semble qu’il y a succès et demi.

    Le Pantagruel donné à l’Opéra lundi dernier a été moins heureux. La partition contenait pourtant plusieurs morceaux de valeur qu’il est triste de voir entraînés dans le naufrage de la pièce.

    Huitième opéra !!! l’Habit de noce, donné au Théâtre-Lyrique… Ah ! ma foi ! c’est assez de lyrisme pour aujourd’hui ; il faut garder une pierre pour la soif. Je vous décrirai prochainement cet habit, sans oublier un bouton ni un revers, si revers il y a, et avec d’autant plus de soin qu’un de mes amis s’y intéresse. Les habits de nos amis sont nos habits.

    D’ailleurs voici venir le premier jour de l’an ; il est venu, et je veux vous parler de quelques jolis recueils de musique de salon qu’il ne faut pas confondre avec les albominations qu’on publie ordinairement à cette époque.

    Les publications de la maison Brandus qui ont pour objet les cadeaux du nouvel an se font remarquer par une valeur réelle.

    Ainsi les volumes détachés de la grande collection que ces éditeurs ont entreprise sous le titre de Bibliothèque musicale, méritent une mention toute particulière.

    L’album H. Herz semble composé exprès pour fixer l’irrésolution des acheteurs. Quatre fantaisies des plus brillantes sur les mélodies de l’Etoile du Nord, du Prophète, de la Favorite, de Charles VI, un beau portrait de l’auteur, un frontispice habilement dessiné, une riche reliure, en voilà plus qu’il n’en faut pour faire distinguer cette nouvelle production du célèbre professeur.

    A côté de ces œuvres dites sérieuses, l’album des Bouffes-Parisiens, recueil de danses sur les joviales mélodies des Deux Aveugles, de la Nuit blanche, du Violoneux, vient agiter ses grelots, certain d’avance de trôner dans toutes les réunions balladines de la saison.

    C’est également dans les albums édités par la maison Brandus que la Revue et Gazette musicale a choisi les primes que ce journal offre à ses abonnés. Il était difficile de former un choix plus sympathique aux amateurs que celui qui réunit des Préludes de S. Heller, le Camélia d’Henri Herz, l’Absence d’Osborne, la Mazurka de Rosenhain, Marcelina du compositeur anglais Wallace, etc, tous morceaux inédits et dont ces maîtres ont voulu faire hommage au journal qui enregistre leurs succès. L’album de danses qui l’accompagne n’est pas, dans son genre, inférieur à l’album de piano.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 15 avril 2010.

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