Journal des Débats   Recherche Débats

FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 8 JUIN 1855 [p. 1-2].


THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Première représentation de Jenny Bell, opéra-comique en trois actes, de MM. Scribe et Auber.

Mme Sontag, Jenny Lind, Paër, les Astucio ; les Fourmis blanches ; les Remparts de corail ; le lord protecteur. — Les Pensionnats de demoiselles ; les Petites, les Grandes. Supériorité des professeurs qui ne professent pas. — Ma façon d’enseigner la guitare. — La raison et la vertu ; anathème sur ces deux fléaux du cœur humain. — Les pères Capulets. — Le God Save the King. — Roger en Europe et en Australie ! Mme Stoltz au Brésil. — Conspiration des Antipodes.

    On dit que Jenny Bell est Jenny Lind, comme on assura dans le temps que l’Ambassadrice était Mme Sontag, que le signor Astucio, du Concert à la cour, était Paër. Qu’importe si M. Scribe, en prenant ses héroïnes et ses héros d’opéra parmi les cantatrices et les compositeurs, ne les présente jamais que sous un jour presque favorable ! La nuance d’ironie qu’il mêle à ses portraits, en pareil cas, est toujours si douce en effet, qu’il faudrait être bien malavisé pour se plaindre. Le portrait de Paër, dans Astucio, était seul, je l’avoue, un peu….. marqué. Mais qui pouvait oser mettre le nom de ce maître italien au bas de la photographie de M. Scribe ? Paër était-il le seul maître fourbe de son époque ? La race d’Astucio est-elle éteinte ? et l’auteur de Griselda en fut-il le chef ? Bah ! il y eut toujours, il y aura toujours des Astucio ; à l’heure qu’il est nous en sommes entourés, circonvenus, minés, rongés. Il y a l’Astucio prudent et l’Astucio hardi, l’Astucio bête et l’Astucio spirituel, l’Astucio pauvre et l’Astucio riche. Ah ! prenez garde à cette dernière espèce ! c’est la plus dangereuse. L’Astucio spirituel peut en effet n’être pas riche, mais l’Astucio riche a presque toujours de l’esprit. L’un entre partout, pour tout prendre ; l’autre se tire des plus fausses positions sans y laisser la moindre de ses plumes. On l’enfermerait dans une bouteille, comme le diable boiteux, qu’il en sortirait sans faire sauter le bouchon. Là où l’or n’a point accès, celui-ci pénètre par son esprit comme dans une place démantelée. Ailleurs où l’esprit n’a plus cours à force d’être commun, celui-là sait faire manœuvrer la matière et obtenir par ses manœuvres de fabuleux résultats. La plupart des Astucio ont appris des fourmis l’art de détruire sans avoir l’air d’attaquer.

    Les fourmis blanches de l’Inde s’introduisent dans une poutre, en dévorent peu à peu l’intérieur ; après quoi elles passent à une autre poutre, et successivement à tous les soutiens de la maison. Les habitans de cette demeure condamnée ne se doutent de rien ; ils y vivent, ils y dorment, ils y dansent même dans la plus complète sécurité, jusqu’à ce qu’une belle nuit, poutres, colonnes, planchers, tout étant rongé à l’intérieur, la maison s’écroule en bloc et les écrase. N’oublions pas l’Astucio protecteur ; sa chevelure argentée demande le respect. Il a un sourire plein de bénignité ; il protége d’instinct tout le monde ; sa mission est le protectorat. Il protégeait Beethoven il y a vingt-cinq ans, et l’égorgillait tout doucement en disant : « C’est beau, mais on ne s’en tiendra pas là. Ce n’est qu’une école de transition. » Il n’écoute jamais l’œuvre d’un de ses protégés modernes sans applaudir ostensiblement et sans dire à ses voisins tout en applaudissant : « C’est détestable ! Il n’y a d’ailleurs pas une note à lui là-dedans. C’est pris à Gluck, qui l’avait pris à Haendel. » Avec un peu plus de verve il ajouterait : « Qui me l’avait pris. » Celui-là est le vénérable de l’Ordre.

    Puis enfin l’Astucio roquet. Il semble jouer en vous mordant, comme font les jeunes chiens au moment de la dentition ; mais en réalité il mord avec une rage concentrée qu’on redoute peu parce qu’elle est impuissante. Il n’y a d’autre parti à prendre à l’égard de celui-là, quand ses mordillemens incommodent, que d’imiter ce terre-neuve qui, harcelé par un King’s Charles, prit le roquet par la peau du cou, le porta gravement malgré ses cris jusqu’au bord d’un balcon donnant sur la Tamise et l’y laissa choir délicatement. Mais tous les Astucio petits et grands, avec ou sans esprit, avec ou sans dents, avec ou sans or, lorsqu’ils n’imitent pas les fourmis blanches, savent à merveille contrefaire le travail des coraux et des madrépores et construire des remparts sous-marins qui rendent inabordables les belles îles de l’Océan. Ces remparts s’élèvent avec une lenteur extrême ; ils montent cependant sans cesse, ils montent peu à peu jusqu’à fleur d’eau. Les insectes travailleurs sont si actifs et si nombreux ! Et l’imprudent navigateur qui, ne connaissant pas de récifs à l’entour de Tinian ou de Tonga-Tabou, met sans méfiance le cap sur ces terres, vient un jour se briser et périr sur un rocher de corail de création récente, dont les ondes lui dérobaient la vue. Que de La Peyrouse sont ainsi tombés victimes des insectes madréporiques !… Heureusement la science géographique a progressé et l’on fait aujourd’hui d’excellentes cartes marines… M. Scribe, le premier, en a publié une qui sert maintenant de modèle à tous les géographes. Voilà pour le portrait de Paër. Quant à Mlle Sontag et à Jenny Lind, ni Mme la comtesse Rossi ni Mme Goldschmidt ne se trouveraient blessées de les voir au théâtre sous les noms d’Henriette et de Jenny Bell. M. Scribe a trop d’adresse pour manquer de goût, et c’eût été en manquer tout à fait que de prêter à ces deux illustres et admirables artistes le moindre trait disgracieux en les mettant en scène avec plus ou moins de fidélité. Ceux qui espéraient, alléchés par le titre du nouvel opéra, y voir quelque plaisante charge du caractère de Jenny Lind, ont donc été déçus dans leur attente.

    Jenny Bell… La scène se passe en Angleterre, de là ce nom anglais qui signifie cloche ; de là le jeu de mots des mauvais plaisans qui, avant la représentation, disaient : « Jenny cloche. » On leur a promptement démontré qu’elle ne cloche pas et qu’elle marche fort droit au contraire. Jenny Bell est une pauvre fille sans parens, une trovatelle. Elle ne sait ni d’où elle sort ni de qui elle descend. Un soir, après avoir erré longtemps sur le bord de la Tamise, poursuivie par la faim, le froid et l’idée du suicide, elle finit par tomber d’inanition dans une rue. Elle s’éveille le lendemain dans un grand lit, au milieu d’une belle chambre chaude, où on l’entoure de soins et d’égards. Survient un homme, un marin, au regard bienveillant. C’est lui qui a ramassé et recueilli l’orpheline. Il va partir pour les Indes, mais auparavant il assurera le sort de Jenny pour quelques années au moins. Il la conduit dans une pension de jeunes misses, une pension fashionable, où l’on enseigne toutes ces horribles choses qu’on est convenu d’appeler dans le monde (dans ce monde) arts d’agrément ; où ces petites sottes apprennent à parler faux, à écrire faux, à danser faux, à chanter faux, et d’où elles sortent pour être l’effroi de tous les gens de cœur et de goût qui ont le malheur de les rencontrer.

    Le marin paie pour huit ans la pension de sa protégée ; il ne peut faire davantage. Après ce temps, Jenny, qui devra être pourvue de tous les agrémens, saura sans doute se tirer d’affaire.

    Pauvre brave homme ! En voilà un qui avait une singulière opinion des Institutions pour les jeunes demoiselles ! Mais voyez le bonheur, et comme le ciel aide parfois ceux qui veulent s’aider ! Jenny se trouve être douée d’une véritable et franche organisation musicale ; si bien que, malgré ses professeurs et toutes les stupidités qu’ils professent, elle finit par apprendre la musique et le chant, par devenir une cantatrice-musicienne. Oiseau rare ! Peut-être aura-t-elle eu la chance de rencontrer un professeur qui ne professait pas, un professeur tel que j’étais, il y a quelque vingt-six ans…. Hélas ! oui, en 1829, dans une célèbre pension de jeunes demoiselles, sise au Marais, j’avais, moi qui vous parle, l’honneur de professer… la guitare (j’ai toujours eu du goût pour les instrumens terribles).

    Trois fois par semaine je quittais ma mansarde de la rue Richelieu, et, m’acheminant tristement le long de cet interminable boulevard, j’allais avec une sombre résignation jusqu’auprès de la place de la Bastille, enseigner les Divertissemens de Carulli. Mes élèves sortaient à peine de l’enfance, presque toutes étaient timides comme des agneaux et intelligentes comme des pintades. Aussi je dépérissais, et j’aurais fini par périr, si deux ou trois grandes ne se fussent avisées un jour de s’introduire dans ma classe et de me prier de remplacer la leçon de guitare, non pas par un dialogue vif et animé, mais par un peu de musique. « Chantez-nous quelque chose », me dirent-elles. Si elles avaient su le latin, elles eussent dit : Canta canticum novum ! Je ne me fis pas trop prier, et à dater de ce moment les leçons de guitare devinrent des leçons de musique assez supportable. Et mes élèves faisaient des progrès. Je me souviens même qu’un jour, après que j’eus chanté la romance d’Orphée :

Objet de mon amour,
Je te demande au jour,
    Avant l’aurore,

une de ces demoiselles s’écria : « De qui est ce morceau, Monsieur ? — De Gluck. — Ah !… connais pas. Mais c’est égal, c’est bien joli ; c’est même plus joli que la dernière romance de Romagnesi. A-t-on fait un quadrille sur Orphée ? — Pas encore. — Prévenez-moi dès qu’il paraîtra, je veux l’acheter. Oh ! c’est si gentil ! recommencez donc… « Avant l’aurore ! »

    Petites et grandes acquirent ainsi une vague idée de l’art musical que les arpéges de la guitare sans doute ne leur eussent jamais donnée ; et je ne serais pas surpris d’apprendre que l’une de mes élèves, devenue prima donna, voit journellement dételer ses chevaux par les dilettanti de Sydney ou d’Hobart-Town.

    Donc Jenny Bell, au sortir de sa pension, passe diva. Elle fait la pluie et le beau temps dans les théâtres lyriques de Londres, et tous les Barnum du Nouveau-Monde font antichambre chez elle le matin.

    Un jeune compositeur, triste et sombre (il joue de la guitare sans doute), sollicite de Jenny la faveur de lui faire connaître un opéra qu’il vient de composer, et dont il serait heureux de lui offrir le principal rôle. Jenny, en prima donna comme on n’en voit pas, répond poliment qu’elle sera charmée de recevoir M. William (c’est le nom de notre maestro) et d’examiner sa partition.

    Vous devinez que ce jeune homme est un faux compositeur et un véritable amoureux. Mais parmi les adorateurs plus ou moins sincères de Jenny, nous avons encore à compter un jeune lord ennuyé, lord Lindsay, et un ridicule joaillier, ridiculement riche, M. Dobson, qui se pose en Jupiter et ne doute pas un instant que Jenny ne soit une Danaé. Rien n’est comique comme l’étonnement de ces gens-là (il y en a partout) quand, après leurs insolentes propositions, on a la bonté de ne pas les jeter par la fenêtre et de leur montrer la porte seulement. Lindsay se moque de lui et prédit que ce n’est pas par la porte que Dobson sortira s’il ose aller chez Jenny lui faire part de ses espérances. « Eh bien ! reprend le faquin, je ne veux pas en avoir le démenti. D’ailleurs c’est à la mode, et nous avons des lords qui ont donné l’exemple de ces mésalliances… j’épouserai Jenny ! — Vraiment ? — J’y suis résolu. — Je parie que non ! — Mille guinées. — Deux mille. — C’est dit. »

    Ce n’est pas tout ; voici venir un quatrième personnage, lord Greenwich. Il a sollicité une audience ; Jenny l’a accordée ; ils sont en présence ; ils se reconnaissent : « Quoi c’est toi, mon enfant ? — Quoi ! c’est vous, mon bienfaiteur, mon sauveur, mon père ? » Le brave lord, revenu des Indes, ne revient pas de son étonnement en retrouvant sa protégée, qui sans doute a changé de nom, dans la célèbre diva dont s’occupent la cour et la ville.

    Mais parlons d’affaires sérieuses : « Je viens te demander un service, mon enfant. J’ai un fils ; un mariage de convenance a été dès longtemps convenu pour lui. Il doit épouser lady Clarence. Or j’apprends que lord Mortimer, c’est son nom, est amoureux fou de toi et refuse maintenant de se rendre à mes vœux pour l’union projetée ». — Jenny jure ses grands dieux qu’elle ne connaît pas, qu’elle n’a jamais vu lord Mortimer. C’est sans doute l’un des innombrables soupirans qui lui écrivent chaque jour et dont elle ne lit pas les lettres. Peut-être est-il seulement sur le point de se déclarer. En tout cas, la digne enfant promet à son bienfaiteur de ne jamais recevoir le jeune lord et de n’encourager ses feux d’aucune sorte. Voilà lord Greenwich rassuré, enchanté ; il promet d’aller passer la journée du lendemain à la villa de Jenny. Il lui racontera ses longs voyages après déjeuner, avant de faire sa méridienne. (La méridienne de Greenwich !!!) Or il se trouve que Jenny a donné rendez-vous au compositeur William et à lord Lindsay dans cette même villa. Je ne sais même si le joaillier Dobson ne doit pas s’y rendre de son côté. C’est le jour de la fête de Jenny ; on a convoqué, sans en avoir l’air, le ban et l’arrière-ban des amis, des empressés et des simples connaissances ; et tout le monde est prévenu qu’il y aura une surprise.

    Au deuxième acte nous sommes dans cette maison de campagne de Jenny, une vraie villa de prima donna assoluta, de millionnaire. Jenny en entrant dans son salon trouve une lettre et un écrin sur sa table, ouvre la lettre et l’écrin, et apprend que ce présent royal lui vient de son père adoptif, de lord Greenwich. Première surprise. Un autre écrin s’offre encore à ses yeux étonnés… « Ah ! dit-elle négligemment, ce sont les diamans faux que j’ai demandés à M. Dobson pour mon costume de la reine de Lahore. » Mais point du tout, ce sont des diamans vrais que Dobson a glissés sous ce prétexte sur la toilette de Jenny pour la séduire quand il lui avouera son astuce plus tard. Or il faut savoir que lord Lindsay n’aime point Jenny et ne vient chez elle qu’en désœuvré. Il adore lady Clarence qu’en veut faire épouser à son ami lord Mortimer. Les deux jeunes gens se sont fait leurs confidences. Lindsay parle à Jenny de l’amour immense qu’elle a inspiré à un de ses amis, et lui avoue que cet ami, héritier d’un grand nom, a pris le nom de William et le prétexte d’une composition musicale qu’il veut montrer à Jenny pour obtenir d’elle une entrevue. C’est lord Mortimer.

    Lord Greenwich paraît alors ; il a l’air mécontent. Il reproche à Jenny de l’avoir trompé en prétendant ne point connaître Mortimer. Mortimer est venu chez Jenny et il doit même encore aujourd’hui se rendre à sa villa où elle lui a donné rendez-vous. La cantatrice innocente et calomniée n’a rien de mieux à faire pour se justifier que de placer Greenwich dans un cabinet voisin du salon où va venir Mortimer, et d’où le lord père pourra être témoin de la façon dont elle recevra son fils. On annonce M. William ; il présente sa partition. Elles étaient bien portatives les partitions d’opéras de ce temps-là ; on pouvait les mettre en portefeuille, à ce qu’il paraît ; cinq ou six feuilles de papier réglé suffisaient pour les écrire, et le mémoire du copiste chargé d’en extraire les parties ne devait pas s’élever beaucoup au-dessus de cinquante francs. Aujourd’hui la copie d’un opéra en cinq actes coûte huit ou dix mille francs. William tremblant tire donc de son portefeuille la partition du nouvel opéra et en chante un morceau à la diva. L’honnête Jenny n’a garde de manquer une si belle occasion, et déclare au pauvre compositeur que sa musique est détestable et n’a ni originalité, ni charme, ni valeur quelconque. A cette déclaration, Mortimer riposte par une autre. Il déclare qu’il n’est point musicien, cela se voit, qu’il est tout le contraire ; il avoue son nom, son titre, sa fortune ; il met tout, il se met lui-même aux pieds de Jenny. Celle-ci prend un air froid : elle est bien fâchée d’apprendre tant de choses, mais elle n’aime personne ; jamais elle n’aimera lord Mortimer ; elle n’a point de cœur. A ces mots, le pauvre jeune homme se trouve mal ; son père sort de sa cachette pour lui donner des soins et soutenir une tête si chère, pendant que Jenny lui fait respirer des sels.

    Jenny persistera néanmoins dans la cruelle tâche qu’elle a entreprise ; elle se montrera bientôt à son adorateur sous le jour le plus odieux. Lord Greenwich, resté seul avec son fils, veut obtenir de lui un acte de courage et l’emmener. « J’ai ma voiture, lui dit-il, attends-moi. » Lord Greenwich sort, pour aller sans doute chercher sa voiture, et Mortimer profite de son absence pour avoir une dernière explication avec Jenny. La coquette reçoit devant lui un présent et une lettre ; fou furieux, Mortimer arrache le billet de sa main ; Jenny, indignée, fait mettre Mortimer à la porte et aussitôt après va se trouver mal à son tour sur le même fauteuil où reposait tout à l’heure Mortimer évanoui. Pour l’achever, Lindsay lui adresse de sanglans reproches sur l’indigne traitement qu’elle vient de faire subir à son ami, et la sublime enfant, qui maintenant aime Mortimer, continue à gravir son calvaire en persistant à se calomnier de plus en plus. Les invités arrivent, on apporte des tables, des flambeaux, du punch ; elle rit, elle chante, elle boit : « Versez, versez ! » etc., comme dans le Prophète. L’orfèvre lui offre sa main et ses diamans ; elle accepte le tout, elle sera Mme Dobson ; c’est affreux !….

    Tenez, quand je vois de ces stupides dénouemens, de ces insolentes exigences paternelles, de ces infâmes cruautés, de ces écrasemens de belles passions, de ces brutaux déchiremens de cœur, je voudrais pouvoir mettre tous les gens raisonnables, toutes les héroïnes de vertu, tous les pères éclairés dans un sac, avec cent mille kilos de sagesse au fond, et les jeter à la mer accompagnés de mes plus âcres malédictions.

……………………………………………………………………………………

    Vous croyez que je plaisante ! eh bien, vous vous trompez. J’étais furieux tout à l’heure ; je suis chargé d’une telle haine pour les pères Capulets et les comtes Pâris qui ont ou veulent avoir des Juliettes, que la moindre étincelle dramatique me met en feu et provoque une explosion. Le récit de la scène de Jenny Bell m’avait réellement exaspéré. Il y a d’ailleurs tant d’espèces de pères Capulets et de comtes Pâris et si peu de Juliettes ! Le grand amour et le grand art se ressemblent tellement ! Le beau est si beau ! Les passions épiques sont si rares ! Le soleil de chaque jour est si pâle ! La vie est si courte, la mort si certaine !… Centuples crétins, inventeurs du renoncement, du combat contre les instincts sublimes et des mariages de convenances entre femmes et singes, entre l’art et la basse industrie, entre la poésie et le métier, soyez maudits ! soyez damnés ! Puissiez-vous raisonner entre vous, n’entendre que vos voix de crécelles et ne voir que vos visages blêmes dans la plus froide éternité !…

    Au troisième acte… Au troisième acte il se passait des choses qui maintenant ne s’y passent plus. Entre la première et la seconde représentation, M. Scribe, avec la rapidité de conception et la dextérité qui le caractérisent, a notablement modifié son dénoûment. C’est donc seulement de cette seconde version de Jenny Bell que nous devons tenir compte. Nous l’avons entendue et vu applaudir hier ; il le fallait : qui n’entend qu’une Bell n’entend qu’un son.

    Le lord-maire de Londres va donner une fête à laquelle LL. MM. ont promis d’assister. Jenny doit y chanter. Dobson, qui se croit le futur époux de la cantatrice, fait la roue dans les salons du palais. Cependant Jenny est brusque, soucieuse. Lindsay vient la réduire à peu près au désespoir en lui apprenant ce qu’il vient de découvrir, la résolution prise par lord Mortimer d’épouser lady Clarence ce soir même et de s’empoisonner, aussitôt après la cérémonie, avec un poison foudroyant qu’il a apporté de Java… ou de Sumatra. Lord Greenwich, en chantant un duo avec Jenny, ne tarde pas à faire, lui aussi, sa découverte ; il découvre l’amour de la diva pour son fils. Aussitôt, changeant de sentimens, de raisonnement et de façon d’agir, il court supplier le roi de vouloir bien lui rendre la parole qu’il avait donnée pour le mariage de son fils avec lady Clarence, et lui permettre d’unir lord Mortimer à l’incomparable cantatrice. Pendant cette conférence, Jenny, malgré son émotion, exécutait avec tant de perfection une gamme ascendante en staccato, que le roi, profondément touché, n’a pu refuser son consentement. Lord Greenwich accourt plein de joie, entre la première et la seconde variation exécutées par Jenny sur l’air Rule Britannia, apprendre à son fils et à Jenny l’heureuse nouvelle ; nouvelle doublement heureuse, puisque lady Clarence, devenue libre par cet arrangement, épouse lord Lindsay du même coup. Et le chœur entonne avec pompe le majestueux hymne national anglais : God save the King. Cet air, attribué à Haendel dans toute l’Angleterre, n’est plus de Haendel, il est maintenant de Lulli. Il y a des découvreurs patentés de ces supercheries musicales ; ils l’ont déjà depuis longtemps prouvé : Orphée n’est pas de Gluck; le Devin du village n’est pas de Rousseau, la Vestale n’est pas de Spontini, la Marseillaise n’est pas de Rouget de l’Isle ; enfin certaines gens vont jusqu’à prétendre que le Freyschütz n’est pas de M. Castil-Blaze !!!…

    La partition de M, Auber a paru de prime abord fort riche, plus riche même que beaucoup des précédentes productions de ce maître. Sans doute il n’a changé ni de manière ni de style, et, s’il faut l’avouer, nous ne croyons guère à ces changeurs-là. Mais la musique de Jenny Bell a semblé plus fleurie, plus gracieusement coloriée, plus suave et plus fine encore que celle de plusieurs œuvres couronnées auparavant par un succès non moins grand que le succès nouveau. Le nombre des morceaux charmans que nous avons à citer est considérable. Dans l’ouverture, on remarque une valse lente d’un caractère élégant et doux, qui, ingénieusement ramenée avant la coda, s’enchaîne la seconde fois avec un délicieux canon à l’octave.

    L’air de la soubrette est vif et papillonnant. Le morceau descriptif :

La rue à peine éclairée,

a ému tout l’auditoire ; il brille surtout par la vérité d’expression et par une instrumentation essentiellement dramatique.

    Le duo de la gageure entre Lindsay et Dobson est habilement conduit et fort piquant.

    On applaudit beaucoup les couplets de Lindsay, que Couderc dit à merveille, bien qu’ils se rattachent un peu par les paroles au style des couplets de vaudeville. Mais la mélodie s’y termine par deux mesures disposées en duo pour la voix et un cor solo, dont l’accent est plein de séduction.

    J’aime moins les vocalises et les ah ! ah ! piqués de Jenny sur le mot reconnaissance dans son duo avec lord Greenwich. La valse suivante est chaudement applaudie, et Mlle Duprez y exécute de gentils petits tours de force où elle dissimule habilement la faiblesse de sa voix.

    Il y a de l’âme dans l’air de William : « A sa voix, à sa vue », et un ravissant ensemble termine le dernier trio. Dans le final, les vocalises à deux voix exécutées par Jenny et sa soubrette font avec le chœur une jolie opposition ; mais si j’étais l’une des deux cantatrices, j’exigerais la suppression du trait de clarinette qui les accompagne, parce que ce trait est exécuté… trop bien. Ah ! la précision, la justesse, la verve instrumentale ! c’est diabolique. A quoi bon s’y exposer ?

    Je me suis trompé tout à l’heure en citant parmi les morceaux du premier acte les couplets de Couderc. Ils sont au contraire au commencement du second acte. Le duo entre William et Jenny : « La voilà donc ! bonheur suprême », est une de ces scènes multicolores où il faut employer une grande variété de formes et d’accens, et dans lesquelles M. Auber excelle. Le passage en trio, surtout à la fin de l’évanouissement de William, a produit beaucoup d’effet.

    Le grand air de lord Greenwich a valu à Faure un beau succès. Ici je me permettrai une observation sur la manière dont le compositeur a traité le fameux adage :

Le bruit est pour le fat, la plainte est pour le sot ;
L’honnête homme trompé s’éloigne et ne dit mot.

Il semble que la façon dont le premier vers est mis en musique soit parfaitement juste, mais que le dernier devrait amener quelque évolution mélodique plus inattendue. Pour employer un terme de l’argot théâtral, il y manque le chic, la pointe finale.

    Il y a un grand éclat dans l’ensemble qui termine cet acte, où la grosse caisse seule se montre un peu trop courroucée de la longue inaction qu’on lui avait imposée jusque-là.

    Au troisième acte est un beau duo ; en outre, un heureux contraste résulte d’un air agitato chanté sur l’avant-scène pendant que le chœur exécute au loin le God save the King.

    La valse chantée par Jenny dans son anxiété, au moment où elle peut croire au suicide de Mortimer, rappelle un peu par le rhythme mélodique et les accompagnemens un charmant morceau du Philtre. Le public parisien a trouvé grand plaisir au God save the King, dont il avait une vague connaissance ; quant au Rule Britannia, air inconnu en France, personne n’y prend garde, et rien d’ailleurs ne le désigne bien clairement à l’attention de l’auditeur.

    Mlle Caroline Duprez, Mlle Boulart, Couderc, Faure, Sainte-Foy et Riquier jeune remplissent leurs rôles en comédiens habiles, et sont chaque soir applaudis et redemandés.

    Roger vient d’arriver à Paris après une brillante saison théâtrale passée en Allemagne. Son succès dans le rôle d’Éléazar, qu’il vient de jouer à Manheim, fera époque dans les annales dramatiques de cette ville. A Berlin, le roi a voulu lui témoigner sa haute satisfaction en lui accordant la médaille pour les arts et les sciences, que nul artiste dramatique, dit on, n’avait obtenue depuis Mme Catalani. Une couronne d’or lui en outre été offerte, à Berlin toujours, par le club des Amis. Et maintenant voici que les Barnum transatlantiques veulent nous l’emmener aux Antipodes. On lui fait pour Sydney, Melbourne et Hobart des propositions… australiennes.

    Et Mme Stoltz qui retourne au Brésil ! quatre cent cinquante mille francs ! assurance contre le mal de mer ; six domestiques, quatre poëtes, huit chevaux !!! et la vue gratuite de la baie de Rio nuit et jour ! et un soleil véritable ! et un enthousiasme réel ! et des rivières de diamans ! des écharpes brodées par des mains de marquises ! des colombes et des nègres rendus à la liberté à la fin de chaque représentation ! sans compter les hommes libres qui tombent en esclavage ! Comment résister ?… Résistons, nous au moins, et ne laissons pas ainsi mettre notre ciel au pillage et enlever nos étoiles par ces gens des Antipodes qui ont tous la tête à l’envers.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 15 mai 2010.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

Retour à la page principale Berlioz: Feuilletons – Journal des Débats 1834 - 1863 
Retour à la Page d’accueil

Back to main page Berlioz: Feuilletons – Journal des Débats 1834 - 1863 
Back to Home Page