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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 9 JANVIER 1855 [p. 1].


THÉATRE DE L’OPÉRA.

Débuts. — Mme Stoltz, Gardoni, Neri-Baraldi.

    Il y avait foule splendide et attentive à la reprise de la Favorite vendredi dernier. Mme Stoltz a été accueillie comme une grande artiste dont la présence est d’autant plus chère au public qu’on avait craint un instant d’en être pour longtemps privé. Mme Stoltz ne fut jamais plus qu’aujourd’hui sûre d’elle même ; sa voix n’eut jamais plus de charme ni d’éclat. Elle a dit d’une touchante et belle manière l’andante si passionné

O mon Fernand !

    Il n’est pas possible de rendre cette belle mélodie avec plus de tendresse mélancolique et plus d’ardeur concentrée. L’exécution de ce morceau seul justifie les expressions d’un poëte italien, M. Caimi, qui dans l’une des belles strophes qu’il vient d’adresser à la célèbre artiste s’écrie :

Quanti quel fronte pallido
Affetti in me ridesta !
    Quanta ruggir nell’ anima
Sento crudel tempesta !
Mentre ella piange, in lagrime
    Mi si distempra il cor
    Eco fedele ognor
    D’ogni martiro.

    Nous n’avons pas besoin de dire que Mme Stoltz s’est encore surpassée au quatrième acte. Cette dernière partie du romantique poëme de M. Alphonse Royer, qui est l’une des inspirations les plus vraies de Donizetti, demeure aussi le chef-d’œuvre de la cantatrice, c’est là qu’elle a trouvé ses accens les plus pénétrans, ses attitudes et ses gestes les plus émouvans. Le quatrième acte de la Favorite a plus fait pour la renommée de Mme Stoltz que tous ses autres rôles ensemble.

    Un jeune ténor italien, Neri-Baraldi, débutait ce soir-là dans le rôle de Fernand. Sa voix est fraîche et pure ; elle a du charme ; il chante juste et simplement. Il a semblé seulement se complaire dans les mouvemens lents ; son accentuation a paru lente, son émission de voix lente. Qu’il prenne garde à ce défaut, qui donne à toute son exécution de la monotonie et de la froideur, et qui résulte peut-être de l’inquiétude que lui cause encore à cette heure la prononciation de la langue française.

    Le débutant a réussi principalement dans la romance « Ange si pur », qui lui a valu de chaleureux applaudissemens. Quelques semaines auparavant, Gardoni était rentré à l’Opéra dans ce même rôle et y avait obtenu un brillant succès. Il n’a pas été moins heureux dans celui de Masaniello de l’opéra de la Muette, ce chef-d’œuvre si coloré et si essentiellement napolitain de M. Auber. Gardoni n’est pas un ténor violent, mais sa voix est charmante, aisée, flexible, il l’émet sans efforts, il ne la pousse jamais, et il joint à l’animation la grâce et une suprême élégance. Il est malheureux que M. Crosnier n’ait pu fixer Gardoni pour un temps plus long à l’Opéra, ou du moins qu’un engagement antérieur, contracté avec le théâtre de Covent-Garden, nous l’enlève pour quatre mois.

THÉATRE-LYRIQUE.

Le Muletier de Tolède, opéra en trois actes, de MM. Clairville et Dennery, musique de M. Adam.

Les derniers soupirs de l’âne.

Rentrée de Mme Ugalde à l’Opéra-Comique. — L’écrin de M. Perrin.

    Cet opéra obtient un succès populaire et remplit chaque soir la salle du boulevard du Temple. Cette circonstance doit tout naturellement diminuer les regrets que j’éprouve d’en parler si tard. Au reste, les quadrupèdes portent toujours bonheur aux opéras dont ils sont les héros. Voyez le Muletier d’Hérold (qui dit muletier dit mules ou mulets), le Cheval de bronze, l’Enfant prodigue avec le bœuf Apis, et la Caravane du Caire avec son chameau ; sans compter le fameux Chien de Montargis.

    Les mulets du muletier de Tolède sont de faux mulets, il est vrai, puisque le muletier est un faux muletier (mauvais raisonnement ! on peut être un faux muletier et avoir des mulets très réels), mais enfin on en parle beaucoup, et cela suffit pour opérer sur la pièce et sur la partition une jettatura favorable. Ah ! la jettatura ! j’en ai beaucoup entendu parler ces jours-ci, à propos d’un virtuose allemand qui jette des sorts à Paris sur tous les Italiens, sur la plupart des Français, des Anglais, des Turcs, et épargne obstinément les Russes. C’est M.***. Je m’arrête, son nom ferait tomber en syncope deux ou trois de mes amis. Dans une maison où je me trouvais ces jours-ci, l’amphitryon, qui pousse l’incrédulité jusqu’à douter de l’influence des jettatori, s’avisa, pour tourmenter un de ses invités, homme de beaucoup d’esprit et de foi au contraire, de lui jouer le tour suivant. Le nom de chaque convive était écrit, selon l’usage, sur un carré de papier, placé sur chaque serviette. Il s’arrangea pour que le carré de papier du croyant fût retourné, et indiquant de la main son siége à celui-ci : « Voilà votre place », lui dit-il. Le malheureux s’assied sans méfiance, déploie sa serviette, retourne machinalement le papier qu’il croyait porter son nom, et y découvre celui de M.***. Il fait un bond en arrière, et aussitôt, sans crier gare, il est pris de vomissemens violens et prolongés… avant dîner ! Mais revenons à nos mulets. La fable de MM. Clairville et Dennery est intéressante sans être pourtant bâtie sur une donnée bien neuve.

    Il s’agit d’une reine d’Aragon, ou de Grenade, ou de Valence (on se perd dans tous ces petits royaumes du grand royaume d’Espagne) qui ne veut pas épouser l’infant de Castille, à qui elle est destinée, sans le connaître d’abord, et sans lui avoir ensuite inspiré une vraie passion. Elle se déguise en fille d’auberge et va s’installer dans une posada, où elle sait que l’infant, dans une intention semblable à la sienne, doit venir déguisé en muletier. Un ambitieux, un don Salluste quelconque, reconnaît la reine sous ce déguisement, et quand plus tard il la retrouve sur le trône, après avoir tenté inutilement de l’enlever, de la faire disparaître au moyen d’une foule d’embûches qu’il serait trop long de vous narrer, il dénonce hardiment sa souveraine comme entretenant des relations honteuses avec un muletier. Il espère ainsi obtenir la déchéance de la pauvre jeune reine, et régner à sa place, car il est son cousin. La reine, qui croit fermement que le faux muletier est l’infant de Castille, brave son accusateur et va jusqu’à accorder sa main au muletier, persuadée que celui-ci va se faire connaître. Or, à peine a-t-elle fait ce pas décisif qu’on apprend ceci : non seulement le muletier n’est pas l’infant de Castille, mais ce dernier ne pourrait épouser la reine, étant lui-même déjà marié secrètement.

    Voilà une reine dans un bel état ! Elle aime pourtant en tout bien tout honneur et fort et ferme le muletier. Mais celui-ci, voyant où le bât la blesse et qu’au fond il est aimé, s’avance au milieu de la cour (il ne s’agit pas de la cour où vont ordinairement les muletiers), et fait rentrer sous terre don Salluste et ses coconspirateurs, en s’écriant : « Non, je ne suis pas l’infant de Castille ! Oui, l’infant est marié ! Mais l’infant a un père jeune encore ; ce père est roi de Castille, et ce roi, c’est moi ! ». Voilà en gros et sans détails la pièce du Muletier de Tolède sur laquelle M. Adam a écrit une de ses plus jolies partitions. Elle contient une foule de morceaux piquans qui se sont emparés du public et dont le public s’est emparé à son tour. Le chœur d’Espagnols dansant et l’air « Recevez-nous dans votre posada » sont charmans. Les couplets : « Je suis un simple muletier » sont déjà populaires.

    Le duo « Vous avez peur » est très bien conduit et ne ressemble point au célèbre duo de la Dame blanche, ainsi que le prétendait un amateur trompé par la similitude des paroles. Il y a beaucoup de ces gens-là, qui se rappelant le passage d’un opéra où l’on a chanté « J’ai peur », trouveront une imitation de la musique de ce passage partout où l’on chantera : J’ai, ou tu as, ou il a, ou nous avons, ou vous avez, ou ils ont peur. Certains auditeurs, en entendant un ouvrage pour la première fois, reçoivent des impressions musicales fort étranges.

    Un très bienveillant et très intelligent critique n’a-t-il pas dernièrement cru trouver dans un morceau où il était question de la mort d’un âne une très ingénieuse imitation des derniers soupirs de ce pauvre animal ? Le pauvre auteur n’avait certes pas plus pensé à l’âne qu’au cheval de l’Apocalypse en écrivant son orchestre.

    Ceci semblerait donc aller contre ma théorie relative aux quadrupèdes, car cet âne aurait porté malheur au compositeur, un journal étranger s’étant emparé de l’idée du critique français pour battre en brèche, avec une ardeur digne du chevalier de la Manche, le prétendu système de ce musicien. Une autre fois (il y a quatorze ans), ce même musicien ayant écrit une marche funèbre pour la translation des restes des morts de la révolution de 1830, et ayant employé avec un orchestre militaire certains effets de tambour, frappant les temps faibles de la mesure, on découvrit là une imitation parfaite, et qui fut cette fois très louée, des coups de fusil tirés dans les rues de Paris pendant les trois journées célèbres. Eh bien ! il peut le jurer sur le Coran, il n’avait pas plus de droit aux louanges d’alors qu’il ne mérite le blâme d’aujourd’hui. Ces effets de tambour n’avaient pour but que l’énergique accentuation de la forme rhythmique.

    L’auteur, en écrivant, ne songea pas plus aux coups de fusil qu’aux soupirs de l’âne dont on l’accuse, et s’il eût eu à faire une marche pour le convoi funèbre de Numa Pompilius, à l’époque duquel on ne tirait guère de coups de fusil, il est fort possible que les effets de tambour s’y fussent trouvés. Les musiciens ont quelquefois en France des auditeurs doués d’une prodigieuse imagination ! Pardon, messieurs les auteurs du Muletier, de cette digression. Tant de gens se mêlent de ce qui ne les regarde pas, que, par imitation encore, je me mêle de ce qui ne vous regarde pas.

    Le chœur : Amis, buvons ! amis, chantons ! a beaucoup de verve et d’entrain ; l’air : Si j’étais la reine d’Espagne ! est un riche tissu de vocalises toutes plus hardies les unes que les autres, faites pour mettre en évidence le talent spécial de Mme Cabel et la grande étendue de sa voix.

    Au deuxième acte, on remarque une marche qui revient trois fois dans le cours de cet opéra, et dont l’éclat ne perdrait rien à l’emploi plus modéré du tambour, surtout dans cette petite salle.

    Un charmant rondeau, alerte, vif, piquant et d’une finesse mélodique remarquable, est celui que chante Mme Cabel avec une extrême gentillesse :

Au couvent
Bien souvent
J’ai vu rire.

    Ce rondeau est bissé chaque soir au milieu des applaudissemens les plus désintéressés.

    Dans les jolis couplets : Je ne suis qu’une paysanne, on trouve un pizzicato de violons sous le staccato du hautbois qui ramène le thème avec le plus grand bonheur.

    Dans l’air de la reine, au troisième acte, les vocalises sont poussées jusqu’à un degré de complication qui me semble excessif, mais que le succès de la cantatrice justifie.

    En somme, je le répète, la partition du Muletier de Tolède est une des plus heureuses de M. Adam, et son bonheur grandit à chaque représentation. Celui du caissier seulement reste stationnaire, par la raison que la salle ne s’élargit pas.

    Parlerai-je des bouquets jetés à Mme Cabel, des rappels, des applaudissemens ? Non, j’aurais l’air de plaisanter, et ces succès-là sont très graves.

    Mlle Garnier, dans un rôle travesti au premier acte et non travesti aux deux actes suivans, a chanté avec une gracieuse assurance plusieurs morceaux difficiles et obtenu des applaudissemens bien mérités. Sujol est très bien placé dans le rôle du roi muletier.

    L’Opéra-Comique est dans toute la joie de sa caisse ! Mme Ugalde est rentrée plus agile, plus élégante, plus vibrante que jamais. Elle a littéralement enivré son auditoire en lui versant les fraîches mélodies du joli opéra de Galathée. M. Perrin est un lapidaire insatiable ; voyez un peu quelle collection de cantatrices-diamans il possède dans son double écrin : Mlles Lefebvre et Duprez, Mme Miolan-Carvalho, Mme Meillet, à la voix douce et sympathique, au style simple et pur, et Mme Cabel, et puis encore Mme Ugalde, la reine du chant orné, la musicienne qui respecte le rhythme et dont les ébats mélodiques les plus osés sont toujours réglés par le goût et combinés avec une science magistrale.

Albums.

    Je n’ai que peu de temps et peu de place pour parler aujourd’hui des Albums. Je me contenterai donc de citer celui de M. Goria dont les morceaux principaux ont ce mérite de coloris qui charme particulièrement les amateurs pianistes et fait briller leurs exécutions sans présenter néanmoins de bien grandes difficultés.

    Dans ses nouvelles publications pour le piano, le jeune Ritter montre un savoir musical bien rare et des tendances musicales d’un ordre élevé et tout spécial. Mais j’ai peur de trop louer cet artiste enfant, pour l’avenir duquel, s’il continue sérieusement ses études et s’il n’est pas trop tôt livré au vent brûlant du succès, on a le droit de concevoir les plus magnifiques espérances.

    Quant aux albums de chant, je n’en nommerai qu’un, celui de Mme Passerieu de Varez. Il y a des albums de chant écrits dans tous les styles, depuis le style sec jusqu’au style pleurnicheur et au style ampoulé ; il y en a même qui n’ont pas de style du tout.

    Celui-ci est d’un style simple et naturel. L’harmonie en est dépourvue de recherches ambitieuses, et la mélodie a souvent un abandon rhythmique tout à fait gracieux. L’un des morceaux qui le composent, les Plaintes aux hirondelles, a de plus un mérite d’expression assez rare ; il produit une impression de mélancolie qui rappelle le charme répandu dans les Consolations pour les misères de ma vie, de J.-J. Rousseau.

    Je signale ce recueil de Mme Passerieu de Varez précisément parce que l’auteur ne me l’a pas envoyé. Je l’ai découvert, attiré par un certain parfum mélodique, comme on découvre les violettes dans un buisson.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 15 juin 2010.

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