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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 6 SEPTEMBRE 1854 [p. 1-2].


CHRONIQUE MUSICALE.

La Fuite en Normandie. — Les Romains à Saint-Valery. — Naufrage d’un lougre. — Inutilité des hommes spéciaux. — Danger qu’on court à tenir compte des spécialités. — L’Opéra au camp. — Amour-propre des Alsaciens.

La Vie de Rossini, par MM. Escudier. — Le chapitre des contradictions. — Préface de M. Méry. — Les pirogues sans balancier.

    Trop misérables critiques ! pour eux l’hiver n’a point de feux, l’été n’a point de glaces. Toujours transir, toujours brûler. Toujours écouter, toujours subir. Toujours exécuter ensuite la danse des œufs, en tremblant d’en casser quelques uns, soit avec le pied de l’éloge, soit avec celui du blâme, quand ils auraient envie de trépigner des deux pieds sur cet amas d’œufs de chats-huants et de dindons, sans grand danger pour les œufs de rossignols, tant ils sont rares aujourd’hui….

    Ces pauvres gens, à Paris surtout, endurent des tourmens dont personne ne leur tient compte, et qui suffiraient, s’ils étaient connus, à émouvoir les plus mauvais cœurs. Mais peu désireux de faire pitié, ils se taisent ; ils sourient même parfois ; on les voit aller, venir, d’un air assez calme, surtout pendant certaines époques de l’année où la liberté leur est rendue sur parole. Quand ensuite l’heure est venue de prendre courage, ils s’acheminent vers les théâtres de leur supplice avec un stoïcisme égal à celui de Régulus retournant à Carthage.

    Et personne ne remarque ce qu’il y a là de réellement grand. Bien plus, quand quelques uns d’entre eux, de complexion plus faible que les autres, sont si tourmentés de la soif du beau, ou tout au moins du raisonnable, que leur attitude souffrante, leur tête penchée, leur regard morne, attirent l’attention des passans, joignant alors l’ironie à l’insulte, on leur tend au bout d’une pique une éponge imbibée de fiel et de vinaigre, et l’on rit. Et ils se résignent. Il y en a de violens pourtant ; et ce qui m’étonne, c’est que l’exaspération de ceux-là n’ait encore amené aucune catastrophe.

    Plusieurs, il est vrai, cherchent leur salut dans la fuite. Ce vieux moyen réussit encore. Je dois même avouer que j’ai eu la lâcheté de l’employer dernièrement. On annonçait je ne sais quelle exécution ; les bourreaux de Paris et leurs aides étaient déjà convoqués. Une lettre m’arrive, indiquant le jour et l’heure. Il n’y avait pas à hésiter. Je cours au chemin de fer de Rouen, et je pars pour Motteville. Arrivé là, je prends une voiture et me fais conduire à un petit port inconnu sur l’Océan où l’on est à peu près sûr de n’être pas découvert. Des renseignemens précis m’avaient fait espérer d’y trouver la paix ; la paix, ce don céleste que Paris refuse aux hommes de bonne volonté. En effet, Saint-Valery-en-Caux est un endroit charmant, caché dans un vallon au bord de la mer ; est in secessu locus. On n’y est exposé ni aux orgues de Barbarie ni aux concours de piano. On n’y compte encore que cinq théâtres lyriques, et qui plus est, ces cinq théâtres sont dans leur était normal, c’est-à-dire fermés.

    L’établissement de bains est modeste et ne donne pas de concerts ; les baigneurs ne font pas de musique ; l’une des deux églises n’a pas d’organiste, l’autre n’a pas d’orgue ; le maître d’école, qui pourrait être tenté de démoraliser le peuple par l’enseignement de ce qu’on appelle à Paris le chant, n’a pas d’élèves ; les pêcheurs qui pourraient se laisser ainsi démoraliser n’ont pas de quoi payer le magister. On y voit beaucoup de cordiers et de cordières, mais personne n’y file des sons. Les seules chansons qui s’y élèvent par-ci par-là, de sept à huit heures du matin, sont celles des jeunes filles occupées à tisser des seines et des éperviers, encore ces innocentes enfans n’ont-elles qu’un filet de voix. Il n’y a pas de garde nationale, partant, pas de musique de la loterie ; on n’y entend retentir que les coups de maillet des calfats qui réparent des coques de navires. Il y a un cabinet de lecture derrière les vitres duquel ne figurent ni romances ni polkas avec portraits et lithographies. On ne court les risques d’aucun quatuor d’amateurs, d’aucune souscription pour arracher un virtuose au malheur de servir utilement sa patrie. Les hommes, dans ce pays-là, ont tous passé l’âge de la conscription, et aucun des enfans ne l’a encore atteint.

    Enfin c’est un Eldorado pour les critiques, une île de Taïti en terre ferme, entourée d’eau d’un seul côté ; moins les ravissantes Taïtiennes, il est vrai, mais aussi moins les ministres protestans, les cantiques nazillards, la grosse reine Pomaré qui enfle dans sa case et le journal français ; car on imprime un journal en langue française à Taïti, ce qu’on se garde bien de faire à Saint-Valery. Ainsi informé et rassuré, je descends de l’omnibus (il faut dire encore que le conducteur de cet omnibus, chargé d’amener les honnêtes gens de Motteville à Saint-Valery, ne joue ni de la trompette, comme ses confrères de Marseille, ni de cette affreuse petite corne dont se servent les Belges sur leurs chemins de fer pour assassiner les voyageurs). Je descends donc intact et presque joyeux de mon véhicule et je me hâte de gravir une des falaises qui s’élèvent verticalement de chaque côté du bourg. Alors du haut de ce radieux observatoire je crie à la mer qui rumine son hymne éternel à trois cents pieds au-dessous de moi : « Bonjour, la grande ! » Je m’incline devant le soleil couchant qui exécute son decrescendo du soir dans un sublime palais de nuages rose et or : « Salut, majesté ! » Et la délicieuse brise des falaises accourant pour me souhaiter la bienvenue, je l’accueille par un soupir de bonheur en lui disant : « Bonsoir, la folle ! » et la douce verdure de la montagne m’invitant, je me roule à terre et je me livre à une orgie d’air pur, d’harmonies et de lumière. Tout est calme et grandeur jusqu’aux confins de l’horizon ; point de lourdes nuées, pas de tons criards au ciel, ni sur la mer profonde ; les oiseaux de la falaise voltigent paisiblement avec un joyeux petit gazouillis ; dans le fourré des moissons immobiles, des familles de perdrix et de cailles s’appellent, se répondent et murmurent à leurs enfans mille tendresses maternelles. Pas de chasseurs, pas de chiens ; rien qui fasse naître des idées de sang et de crime ; rien de mesquin ni de plat ; le silence immense et l’espace infini. On ne désire plus…. que des ailes pour voler à l’inconnu….

    En bas, sur la grève, s’élèvent de jolies petites guérites. On voit les baigneuses y entrer charmantes pour en sortir affreuses, enfermées dans un sac noir. Ce costume dérobe aux yeux les choses gracieuses, quand elles existent, et fait croire à une foule de gibbosités qui sans doute n’existent pas. Plusieurs de ces dames nagent très bien, et les habiles, les dorades, se préoccupent même d’exciter l’enthousiasme des spectateurs, d’obtenir des succès entiers, d’avoir enfin de l’agrément. Elles donnent des représentations neptuniennes. De là l’étrange rencontre que j’ai faite à Saint-Valery. Je m’amusais un matin à voir folâtrer ces beautés sur les ondes, et à écouter les applaudissemens de leurs admirateurs que l’attrait de ces jeux attachait au rivage, quand je crus reconnaître à leur timbre spécial des mains exercées, des mains de Romain. Il n’y a qu’un César qui puisse applaudir ainsi. Si Auguste n’était pas mort, Dieu me pardonne, je croirais l’entendre. David ne peut pas avoir quitté Paris ; il est trop occupé de ses répétitions. Et pourtant (nouvelle salve d’applaudissemens adressée avec un art et une sonorité incomparables à la coupe savante que venait d’exécuter Mme la comtesse K….), évidemment c’est le faire d’un maître. Parcourons le front de l’armée romaine ; je connais peut être le tacticien qui la commande. En effet (qui s’en fût jamais douté ?) à sa figure de Mirabeau je reconnais bien vite le César le plus célèbre du septième théâtre lyrique de Paris. L’habitude que j’ai de parler aux têtes couronnées me fait l’aborder sans émotion. « Tiens, c’est vous, S…., lui dis-je, comment diable vous trouvez-vous à Saint-Valery ? Etes-vous venu prendre des bains de mer par ordonnance de médecin ? Etes-vous malade ? votre théâtre est-il mort ? ce serait une grande perte, nous n’avions pas déjà tant de théâtres lyriques à Paris, et, s’il n’en reste qu’une demi-douzaine, je ne puis songer sans effroi au sort de nos jeunes compositeurs que brûle l’inspiration, que dévore le besoin de produire !… — Non, Monsieur, rassurez-vous. Mon théâtre n’est pas mort, il n’est fermé que momentanément pour cause de travaux d’architecture. On y agrandit le parterre, qui se trouvait trop étroit pour contenir les hommes nécessaires à mes prochaines opérations. — Ah ! je conçois, vous êtes venu prendre un peu de bon air et vous délasser des labeurs de la saison. Rudes labeurs, je le sais ; car vos auteurs vous ont donné un cruel tirage. — Moi, me délasser ! je croyais être mieux connu de vous, Monsieur. Je ne me délasse qu’en travaillant ; j’aime mon art, je puis le dire ; un artiste tel que vous doit me comprendre, et je tomberais malade au bout de deux jours d’inaction. D’ailleurs, je ne suis pas riche, et ce n’est pas avec les quinze ou seize mille livres de rente que j’ai gagnées depuis trois ans qu’il m’est possible d’avoir un état de maison digne du nom que je porte. Il me faut donc utiliser tous mes instans. Je suis venu ici, engagé par Mme la comtesse K…, pour la soutenir quand elle nage et pour égayer un peu ses rivales s’il s’en était présenté de sérieuses. Heureusement toute lutte a été reconnue impossible, et je n’ai personne à égayer. Mme K… est la Galatée de Saint-Valery, et toutes ces autres dames ne figurent en mer autour d’elle que comme naïades de sa cour. (On voit que S… a de l’érudition mythologique.) J’ai eu un peu de mal, Monsieur, pour former mes hommes. Ces charpentiers Normands n’avaient pas la moindre idée de l’art. Et puis leurs mains calleuses ne rendent pas. Il faut suppléer à la qualité par la quantité. Mais enfin cela commence à marcher avec assez d’ensemble, et je ne suis pas mécontent. Le premier jour on a voulu nous tracasser. L’un des garçons de l’établissement n’a-t-il pas eu l’insolence de venir nous prier, de la part du directeur, de nous éloigner du quartier des dames, prétendant qu’il était interdit aux hommes d’en approcher d’aussi près ! Mais je lui ai répondu : Dites à votre maître que nous sommes ici par la volonté de Mme la comtesse K…, et que nous n’en sortirons que par la force de la marée montante. Imbécile ! qui ne voit pas qu’en soutenant les premiers sujets de la nage nous contribuons au succès de son entreprise ! Mais pardon, Monsieur, je vous quitte. J’aperçois Mme la comtesse qui revient, elle doit être fatiguée et je vais soigner sa sortie. » Et Mme K…., accueillie en effet par une triple salve de bravos et d’applaudissemens au moment où elle atteignait le rivage, dut s’incliner par trois fois devant ses admirateurs et leur témoigner sa reconnaissance par ses sourires les plus doux. Comme je m’en retournais lentement, en réfléchissant aux rapides progrès de la civilisation et à l’heureuse influence qu’exercent sur elle les traditions romaines, S….. me rejoignit : « Eh bien ! me dit-il, d’un air satisfait, comment nous trouvez-vous ? Ce n’est pas trop mal, n’est-ce pas, pour des hommes qui n’ont encore que huit jours d’école ? — Certes, non ; c’est même fort bien. Il faut que vous ayez le diable au corps pour obtenir de tels résultats en pareil lieu, avec de si faibles moyens. J’ai d’autant plus de plaisir à vous adresser ce compliment, qu’aux dernières représentations dirigées par vous à Paris, j’avais cru remarquer un peu de mollesse dans vos attaques et quelques longs-feux qui m’avaient surpris. A la première de l’Ebéniste surtout, où il fallait montrer de l’adresse, du sang-froid et de la vigueur, vous avez été faible, mou, j’ai cru un instant trouver en vous des symptômes de décadence, de fatigue, tranchons le mot, de médiocrité !… — Eh bien ! Monsieur, vous n’aviez pas tort. J’ai été tout à fait mauvais ce jour-là, il faut l’avouer. Mais que voulez-vous ? en entrant au parterre, j’avais aperçu au balcon des premières M. Porcher, du Théâtre-Français ; l’idée de travailler sous les yeux d’un tel maître me donna de l’émotion, et, ma foi, je perdis tous mes moyens. — Voilà ce que c’est que de se livrer ainsi à l’enthousiasme et d’être si modeste. Sans doute M. Porcher est un grand homme, mais vous en êtes un autre, et sa présence ne devait rien vous ôter de votre aplomb. — Ah ! Monsieur, dit S*** rougissant, je crois que vous me soignez. »

    Ainsi donc l’art de la natation va faire des progrès rapides, grâce aux soins dont on l’entoure maintenant. J’aurais bien des choses encore à raconter de cette excursion. Je me bornerai au récit du naufrage d’un petit lougre qui, commandé par une joueur de clarinette de Rouen est venu échouer à deux lieues du port de Saint-Valery. Chose étonnante ! car qui pourrait être plus apte qu’un joueur de clarinette à diriger un navire ? Autrefois on s’obstinait à confier ces fonctions à des marins ; mais on a enfin reconnu tout ce que cette habitude contenait de dangers. En effet, un marin, un homme du métier, a naturellement des idées à lui, un système ; il exécute ce que son système lui fait paraître bon ; le diable ne le ferait pas consentir à une manœuvre qui lui semble fausse ou inopportune. Il veut que tout le monde lui obéisse, sans raisonner ni hésiter ; il soumet tout ce qui l’entoure au despotisme militaire. Cela est intolérable. Puis les marins sont jaloux les uns des autres ; il suffit que l’un ait dit blanc dans une circonstance donnée pour que l’autre dise noir si le même cas se représente. D’ailleurs leurs prétendues connaissances spéciales, leur expérience nautique ont-elles empêché d’innombrables et affreux malheurs ? On est encore à la recherche de sir John Franklin, perdu dans les mers polaires. C’était un maître marin pourtant. Et le malheureux La Peyrouse qui alla se briser sur les écueils de Vanicoro ; n’avait-il pas étudié à fond mathématiques, physique, hydrographie, géographie, géologie, anthropologie, botanique et tout le fatras dont les marins proprement dits s’obstinent à se remplir la tête ? Il n’en a pas moins conduit ses deux navires à leur perte. Il avait un système, il prétendait que la hauteur des rochers de corail dont la mer est obstruée dans l’archipel des Nouvelles-Hébrides, voisin de Vanicoro, était à étudier ; qu’il fallait, en allant avec précaution, en déterminer le gisement, chercher des passes, opérer des sondages, et il s’y brisa. A quoi lui a donc servi sa science ? Ah ! qu’on a bien raison de se méfier des hommes spéciaux, des hommes à systèmes, et de les tenir à l’écart ! Voyez encore Colomb ! Ferdinand et Isabelle et leurs doctes conseillers n’étaient-ils pas bien inspirés en refusant si obstinément de lui confier deux caravelles, et n’eussent-ils pas sagement fait de persister dans ce refus ?

    Car enfin il a trouvé le Nouveau-Monde, c’est vrai ; mais s’il n’eût pas mis l’entêtement d’un maniaque à poursuivre sa route à l’ouest, s’il n’eût pas rencontré, vingt-quatre heures avant la découverte de San-Salvador, des morceaux de bois flottans, travaillés à main d’homme, cette circonstance ridicule n’eût pas rendu à son équipage un peu de confiance, et il eût été forcé de boire sa honte, de retourner en Europe et de s’estimer encore trop heureux d’y parvenir. C’est donc le hasard qui a amené cette tant fameuse découverte ; et tout autre que Colomb, sans être ni marin ni géologue, qui eût eu l’idée de cingler droit à l’ouest fût parvenu aux îles Lucayes, et, par suite, sur le continent américain aussi bien que lui.

    Voyez encore Cook, le fameux, l’étonnant capitaine Cook ! n’est-il pas allé se faire tuer comme un niais par un sauvage à Hawaï ? Il a découvert la Nouvelle-Calédonie, il en a pris possession au nom de l’Angleterre, et c’est la France qui l’occupe. Le beau service qu’il a rendu là à son pays ? Non, non, ces hommes à systèmes sont les fléaux de toutes les institutions humaines, rien n’est reconnu plus évident aujourd’hui.

    Le petit sinistre de Saint-Valery ne prouve rien. Le joueur de clarinette qui commandait le lougre ayant une dizaine de dames à son bord, avait fait, par amour-propre, autant de toile que possible, et comme la brise était gentille, il filait je ne sais combien de nœuds à l’heure, et tout le monde sur la jetée de s’écrier : « Mais voyez donc comme ce petit lougre marche bien ! » quand, arrivé devant Veule, à deux lieues de Saint-Valery, et voulant virer de bord pour revenir, il a touché, et le pauvre lougre a été jeté sur le flanc. Fort heureusement les gens de Veule n’ont pas hésité à se mettre à l’eau jusqu’à mi-corps pour porter à terre les tremblantes passagères. Le joueur de clarinette ne savait pas sans doute qu’à la marée basse il ne faut pas tant approcher de la grève de Veule, ni que son lougre tirât tant d’eau. Voilà tout ; et les plus habiles marins qui fussent venus, à pareille heure, au même point de la côte avec ce lougre-là eussent éprouvé le même accident.

    Le lendemain de ce sinistre qui ne prouve rien, je le répète, contre l’aptitude des joueurs de clarinette au commandement des vaisseaux, une lettre de Paris m’apprit qu’on venait de donner à l’Opéra-Comique une pièce nouvelle intitulée l’Opéra au camp. Mon correspondant ajoutait que cette production d’un homme d’esprit et d’un musicien était assez inoffensive, et que je pouvais sans grands dangers m’y exposer. Je suis donc revenu, je ne l’ai pas vue, et je suis convaincu que vous serez fort aise de savoir ce que des juges incompétens (ceux-là seuls sont dignes de confiance, ils n’ont pas de système) m’ont dit de ce livret et de cette partition. Sachez-moi gré de mes investigations ; elles ont été laborieuses ; tous les critiques auxquels je me suis adressé en premier lieu, ayant déjà fait et oublié leur feuilleton, ne savaient pas de quoi je leur parlais. Ayez donc du succès, faites donc des chefs-d’œuvre ! couvrez-vous donc de gloire ! pour qu’au bout de cinq ou six jours….. O Paris, ville de l’indifférence en matière d’opéras-comiques ! quel gouffre que ton oubli ! N’importe, voici ce que j’ai recueilli de la bouche des hommes de mémoire qui ont vu l’Opéra au camp.

    Cet opéra-comique en un acte, de MM. Paul Foucher et Varney, a été représenté pour la première fois au deuxième théâtre lyrique quelques jours avant le 20 août de cette année. Il paraît que l’action se passe dans le camp du maréchal de Saxe, la veille de la bataille de Fontenoy. Ce maréchal s’étant imaginé qu’il aimait Mme Favart (une piquante comédienne de ce temps-là, qui s’imaginait, comme tant d’autres, qu’elle chantait, et qui chantait comme tant d’autres), l’illustre maréchal donc s’étant imaginé qu’il aimait Mme Favart, s’abaissa, comme un simple conscrit, à lui faire la cour. Après quelques actes de cette comédie (les comédiennes exigent en général qu’on en joue deux ou trois), il ne paraît pas que le grand vainqueur ait eu lieu de se brûler beaucoup la cervelle. Cependant, avant de se rendre, Mme Favart eut l’idée d’imposer à son adorateur une assez mauvaise action. Voici comment. Il y a un sergent dans cet opéra, et, de plus, un major, sans compter les tambours. Ce sergent, nommé Larose, aime une fillette du nom de Michelette, que courtise le major Van Bruth. Larose manque à la discipline je ne sais comment ; son rival le dénonce, et le maréchal le condamne à mort. Ce malheureux possède une jolie voix de ténor ; Mme Favart a besoin d’un chanteur pour la représentation de la Fée Urgèle, qui doit avoir lieu au camp prochainement, et aussitôt elle imagine d’arracher le ténor au sort qu’on lui destine, et de demander, sous prétexte d’une nécessité musicale, sa grâce au maréchal. Le maréchal a la faiblesse de céder, et le soldat passe ténor. Nous avons aujourd’hui une foule de ténors dont on devrait bien faire des soldats.

    Cette pièce, assez immorale au point de vue de l’art du chant, puisqu’elle tend à faire croire qu’on devient ainsi chanteur du soir au lendemain, a été vivement critiquée par un de nos confrères. Le dialogue surtout a excité ses plus amères récriminations. Il va même jusqu’à demander carrément, comme la chose du monde la plus facile et la plus juste, qu’on supprime dorénavant dans les opéras-comiques les soldats français qui jargonnent l’alsacien, voire même les Circassiens et les Russes qui emploient la même forme littéraire. Il trouve peu spirituel, par exemple, que le sergent Larose soit appelé la Rosse par son rival ; il s’indigne des rires excités par cette innocente plaisanterie ; il va jusqu’à trouver cela aussi plat que le jargon alsacien du Baskir dans l’Etoile du Nord. Eh ! mon Dieu, laissez donc les gens prendre leur plaisir où ils le trouvent. Toute cette colère ne vient que d’une vanité nationale blessée. M. J. Lovy (car c’est lui qui a eu l’audace de soulever cette question) est Alsacien ; il n’aime pas qu’on rie d’un Cosaque ou d’un Persan, ni même d’un Indien parlant comme les Strasbourgeois. Mais tout le monde n’est pas de son avis, il s’en faut ; et les auteurs qui veulent réussir doivent consulter le goût du public et s’y conformer. Quant à moi, je partage tout à fait l’opinion générale, et je trouve charmant cet usage de faire au théâtre tous les étrangers parler alsacien et j’ai un plaisir infini à rire de ces Alsaciens-là. Et pourtant les Alsaciens sont mes compatriotes, puisqu’ils sont Français et que je suis Français, et que nous sommes tous fiers d’être Alsaciens quand nous regardons le clocher de la cathédrale de Strasbourg, surtout depuis qu’il est à terre, et que nous avons à boire autre chose que de la bière d’Alsace.

    On cite plusieurs morceaux de la partition comme dignes des applaudissemens qu’ils ont obtenus. M. Lovy, entrant dans les plus perfides détails, va même jusqu’à louer les dernières mesures de l’ouverture. Les dernières mesures !!! vous aviez bu de la bière de Strasbourg, cher confrère, quand vous avez décoché cette cruauté. D’autres critiques m’ont signalé la chanson du bivouac : Au combat qui s’apprête, les couplets de la Charité, la scène de la répétition, le refrain de la chanson la gloire a son théâtre, le plaisir a le sien, et même les premières mesures de l’ouverture. Certains journaux ont dit que M. Varney était l’auteur de la ronde des Bohémiens et de la fameuse chanson des Girondins. Ceci est une vraie querelle d’Alsacien, car on peut très bien avoir produit deux morceaux populaires de ce genre et écrire plus tard un bon opéra comique.

    Les rôles étaient joués par Mlle Andréa Favel, Mlle Bélia, Riquier, Duvernoy et Lemaire. On a redemandé tous les acteurs.

    Depuis que ces précieux documens m’ont été communiqués, je suis allé à l’Opéra-Comique, j’ai vu l’Opéra au camp, et je partage entièrement à son sujet l’avis des juges incompétens que j’avais consultés ; à l’exception toutefois de l’opinion injuste autant que brutalement exprimée sur le jargon alsacien. Ce soir-là on n’a pas redemandé tous les acteurs. Le véritable enthousiasme n’a qu’un jour.

    On s’est fort occupé dans ces derniers temps des livres écrits sur la vie de Rossini. Tantôt il était question de celui de M. Beyle (Stendahl) ; puis est venu le tour de l’ouvrage de M. Blaze de Bury ; on parle beaucoup maintenant du volume publié par MM. Escudier. Je n’ai pas lu encore malheureusement celui de M. de Bury, qui ne peut manquer en tout cas d’être écrit avec une rare élégance. J’attends, pour parcourir celui de M. Stendahl, d’avoir une attaque de choléra ; alors, quand je serai devenu froid comme un glaçon, quand tous les moyens de me réchauffer auront été employés inutilement, je prendrai ce livre, et, grâce aux opinions musicales que l’auteur y émet, je suis sûr d’avoir immédiatement un accès de fièvre chaude fatal au choléra.

    Il est vraiment singulier qu’un si grand nombre de gens de lettres non musiciens écrivent sur la musique, quand on ne pourrait citer un seul musicien lettré qui s’avise d’écrire sur la littérature. Il faut que ces questions difficiles offrent aux esprits qu’elles séduisent l’attrait de l’inconnu, le charme du fruit défendu. Et j’ai toujours envie de dire à ceux de nos confrères qui s’y laissent prendre, ce que le mari d’une femme assez laide dit à l’amant de cette femme en le prenant avec elle en flagrant délit de conversation criminelle :

Ah ! Monsieur, sans y être forcé !…..

    MM. Escudier ne pouvaient guère échapper au danger qu’il y avait pour eux de tourner autour de certaines questions musicales, qu’en évitant de les traiter sérieusement. C’est ce qu’ils ont fait. Aussi, quand ils ont l’air de parler avec le plus de feu et même de colère, soyez sûrs qu’ils plaisantent et qu’ils rient in petto de tout leur cœur. Voilà pourquoi leur Vie de Rossini, indépendamment des charmantes anecdotes qu’elle contient et des détails peu connus qu’elle donne sur les dernières années de séjour du maestro à Paris, est si amusante. Ils louent Rossini d’avoir fait ce qu’ils blâment chez les compositeurs de l’autre école. Ils trouvent et démontrent parfaitement le ridicule réel de certaines tentatives de musique pittoresque, et après avoir condamné en masse toutes les compositions de ce genre, ils louent avec enthousiasme (et ils ont raison) les magiques effets de musique pittoresque répandus dans la partition de Guillaume Tell. Ils appellent Rossini un peintre-musicien (pag. 216) ; et en décrivant la scène du tir de l’arbalète (pag. 218), ils citent la portée du trait imitée par des gammes ascendantes, imitation en soi assez enfantine, il faut en convenir. Cette contradiction n’est pas la seule qu’on pourrait signaler dans le livre de MM. Escudier ; il y aurait même un autre ouvrage très curieux à faire avec les idées que ces contradictions mettent en lumière. Ce qu’il y a de remarquable chez les hommes de lettres écrivant sur la musique (je parle sérieusement), c’est que, tout en ayant des préjugés à eux, et qui leur sont chers, ils ne tiennent au moins aucun compte de ceux des musiciens. Et franchement, les préjugés des musiciens me paraissent de beaucoup les plus dangereux. On se préoccupe assez peu en général des erreurs comiques où tombent les écrivains qui ignorent la musique ; il n’y a pas, que je sache, une seule chaire au monde où ces erreurs soient enseignées et prônées comme des dogmes dignes de respect ; tandis que dans tous les conservatoires de l’Europe, à l’heure qu’il est, dans tous les traités rédigés par les plus savans professeurs, nous voyons au contraire enseignées traditionnellement des absurdités palpables, et, bien plus, ces dogmes dont aucun grand maître moderne ne fait le moindre cas dans sa pratique, remarquez bien ceci, seraient encore préconisés par ces mêmes maîtres s’ils se livraient à l’enseignement. Or, comme il ne faut plus guère aujourd’hui que deux ou trois cents ans pour détruire une opinion fausse sur laquelle l’expérience a quelque prise, je crois que, les extravagances des hommes de lettres aidant, nous touchons au moment où disparaîtront enfin les non-sens et les niaiseries qui se sont perpétués dans la théorie de l’art musical.

    Dans quelques années peut-être on sera d’accord sur toutes les questions vitales de ce grand art. Et c’est probablement au choc des préjugés contraires que nous devrons ce bienfait.

    La Vie de Rossini, par MM. Escudier, est ornée d’une préface étincelante d’esprit, de verve, et d’un coloris tantôt suave, tantôt éblouissant. Vous devinez dès les premières lignes que cette préface est sortie d’une imagination de poëte, et de poëte méridional. Elle est en effet de M. Méry.

    Mais, mon cher Méry, lui dirai-je en finissant, pourquoi diable avez-vous tenu à glisser, vous aussi, dans vos théories un chapitre des contradictions ?… Et pourquoi vous embarquer dans la frêle pirogue d’une doctrine, pirogue sans balancier, qui chavire au moindre souffle, quand on n’a pas étudié profondément et longuement et patiemment l’art sur lequel on veut doctriner ? Voyez : vous dites, page 6, que sans la mélodie la musique est le plus intolérable des tumultes humains. La science des accords parfaits, ajoutez-vous, c’est la science du bruit organisé. — Très bien. Mais page 13, vous dites aussi : « Les écoles, les théories, les systèmes et tout l’arsenal de la musique matérielle tomberont, la mélodie seule vivra. Trois siècles se sont éteints depuis le Pape Marcel II, et la première fleur de mélodie, éclose dans les jardins du Vatican, au souffle de Palestrina, a conservé jusqu’à nos jours sa fraîcheur et son parfum, et si on chantait demain à Notre-Dame la messe du Pape Marcel, composée en 1554, si le Deus rex cœlestis de Palestrina éclatait sous nos vieilles ogives, il éveillerait encore ces douces extases qui ravirent les artistes de la chapelle Pauline. »

    Or cette messe du Pape Marcel, dont vous parlez avec un si noble enthousiasme, ne contient pas la moindre fleurette mélodique ; la mélodie, telle que nous l’entendons aujourd’hui et telle que vous l’entendez certainement, n’était pas née à cette époque. Il est impossible d’en trouver un atome dans aucune des plus suaves, des plus pompeuses compositions de Palestrina, ni dans aucune des productions de ses contemporains. Ces œuvres n’ont de prix, au contraire, que par l’art prodigieux et le sentiment profond avec lequel Palestrina et ses émules surent tisser des accords parfaits, science que vous appelez la science du bruit organisé. On a pu s’en convaincre encore dernièrement. Une excellente exécution de cette messe du Pape Marcel, par les élèves de l’école de musique religieuse dirigée par M. Niedermayer, a eu lieu dans l’église de Saint-Louis-d’Antin ; j’avais même espéré vous voir y assister. Si en l’entendant vous eussiez été doucement et religieusement ému comme nous le fûmes, il en faudrait nécessairement conclure ou que vous n’avez pas une idée bien nette de ce qu’on appelle la mélodie, ou que l’harmonie ainsi traitée est mieux que du bruit organisé, ou enfin que le bruit ainsi organisé est une belle chose qui peut vivre trois siècles tout au moins. Ce que je vous dis là est certain, croyez-moi ; certain comme il l’est que vous êtes un homme d’un esprit irrésistible, d’une imagination aux ailes de condor, un entraînant prosateur, un brûlant poëte, et un artiste passionné ; peu musicien, qui adore la musique pour avoir vu son pied, mais qui l’adorerait mille fois davantage s’il pouvait la voir tout entière. Ceci dit pour vous donner de cuisans et inutiles regrets, et pour vous punir de vous aventurer, imprudent navigateur, dans des pirogues sans balancier, je finis par une citation de vos deux poëtes favoris :

(Virgile.) Ah ! Corydon, Corydon, quæ te dementia cepit !
   
(Shakespeare.) The rest is silence !

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er juillet 2010.

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