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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 20 SEPTEMBRE 1853 [p. 1].


THÉATRE DE L’OPÉRA.

Réouverture. — Les Huguenots.

    Pour faire un civet, il faut une idée ; pour faire un feuilleton, il faut un lièvre ; et quel lièvre pourrai-je bien courre à propos de la réouverture de l’Opéra, où l’on ne trouve plus même le moindre lapin ? Parler de la salle restaurée, des chanteurs, des danseurs, des claqueurs, des costumes, des décors, des cravates blanches, de la lumière électrique, de la pièce et même de la musique, cet accessoire de tout opéra bien construit ? Chasser sur les terres de la nouvelle administration ? maigre chasse ! maigre lièvre ! N’importe, parlons-en ; parlons de tout et de mille autres choses, mais soyons sérieux : il est défendu de s’amuser avec l’Opéra.

    Je n’ai pas vu la première représentation de cette reprise des Huguenots ; j’ai assisté à la seconde seulement.

    Le premier jour la foule était telle, qu’il y eût eu, m’a-t-on dit, imprudence à se fourrer dans cette bagarre. Au second jour, le danger n’était pas moindre ; mais, en voyant tant de gens revenus sains et saufs de la soirée précédente, j’ai pris courage et je me suis risqué. J’étais impatienté d’ailleurs par le cliquetis des opinions émises de toutes parts au sujet de cette représentation. L’un disait : La décoration nouvelle de la salle est trop riche ! — L’autre : Elle est de mauvais goût ! — Celui-ci : C’est splendide ! — Celui-là : C’est assez bien ! — Une dame disait : Les costumes sont faibles ! — Un homme : Ils sont usés ! — Une demoiselle : Ils sont affreux ! — Un jeune garçon : Ils ne sont plus ! Enfin, pas une critique ne ressemblait à l’autre. Et c’était bien pis quand on écoutait les jugemens portés sur l’exécution musicale ! car, en dépit de la mode que l’on voudrait établir à Paris, le public de l’Opéra se préoccupe encore un peu de musique. On n’a pas démoli Rome en un jour !…

    De sorte que ma curiosité étant irritée par tant de contradictions, je suis venu, j’ai vu et j’ai été vaincu. Je trouve la salle splendidement ornée, magnifique, éclatante. Vous en trouverez plus loin la description architecturale. On prétend que les nouvelles dispositions qu’elle a subies en ont affaibli la sonorité. C’est possible mais elle était auparavant très sonore ! et il y a maintenant encore des instans où l’on y entend beaucoup trop. Ce défaut n’est donc pas considérable et ne doit point être reproché à l’architecte trop sévèrement.

    Quant aux costumes, je les trouve très suffisans, et bien plus en rapport avec l’état social des gens qui les portent que ceux dont il est d’usage de faire un prétentieux étalage aux premières représentations. D’abord ils ne sont pas usés, cette observation est évidemment hasardée ; et quand ils le seraient un peu par-ci par-là, où a-t-on pris que les gens du peuple de Paris, que les soudards catholiques, que les bourgeois huguenots du temps de Charles IX, aient toujours porté des habits neufs ?

    S’endimanchait-on pour aller s’enivrer au Pré-aux-Clercs, et mettait-on des manchettes pour égorger les hérétiques ? La vérité historique est ainsi, selon moi, bien mieux observée. Il n’y que le costume des baigneuses du second acte que je blâmerai tout à fait ; il est de trop.

    La cravate blanche imposée aux musiciens de l’orchestre est généralement bien vue. Certes, il n’y a pas grand mal que MM. les artistes ne se présentent plus en public avec le costume négligé qui les faisait autrefois de si loin reconnaître. C’est l’importation d’un excellent usage anglais. Seulement on ne devrait pas faire les choses à demi et imiter aussi incomplétement nos voisins. Il n’est pas, il ne sera jamais admis dans les grands théâtres lyriques de Londres de donner à un bon violoniste, par exemple, la somme de 800 fr. par an. Le joueur de grosse caisse de Covent-Garden se trouverait cruellement insulté, si un directeur s’avisait de lui offrir quatre shellings (5 francs) par soirée. Or nous avons des musiciens à l’Opéra qui prétendent n’avoir pas même la valeur de ces quatre shellings. Ils toucheraient, à les en croire, 66 fr. 65 c. par mois, ce qui, à quatorze représentations par mois, ne fait pas 5 francs par séance de cinq heures ; c’est un peu moins de vingt sous par heure, c’est beaucoup moins que l’heure d’un fiacre. Et pourtant maintenant les musiciens se trouvent grevés de frais de toilette. Il leur faudra bien au moins sept cravates blanches par mois, en supposant qu’ils sachent les retourner adroitement pour les faire servir deux fois. Et ces frais de blanchissage finiront, avec le temps, par produire une somme assez ronde. Combien coûte en effet le blanchissage et le repassage d’une cravate blanche empesée ? (Je mets à part le prix de la cravate, car sans doute, en cette occurence, l’administration de l’Opéra a fait cadeau à chacun de ses musiciens d’une douzaine de cravates de mousseline.) Combien donc coûte le susdit blanchissage, suivi de l’empesage et du repassage ? Quinze centimes. Mais je suppose que l’artiste ne fasse pas empeser sa cravate par économie, et qu’il ne la fasse repasser que pour les représentations solennelles. De quinze centimes ses frais seront ainsi réduits à deux sous. Eh bien, voyez un peu, il devra pourtant au bout du mois écrire sur son livre de dépenses le compte suivant :

Cravate pour les Huguenots 3 sous.
   Id. pour le Prophète 3 sous.
   Id. pour Robert le Diable 3 sous.
   Id. pour la Muette de Portici 3 sous.
   Id. pour Guillaume Tell 3 sous.
   Id. pour Moïse 3 sous.
   Id. pour la Juive 3 sous.
   Id. pour le Violon du Diable 2 sous.
   Id. pour Orfa 2 sous.
   Id. pour la 2e de Moïse 2 sous.
   Id. pour la Bouquetière 2 sous.
   Id. pour la Xacarilla 2 sous.
   Id. pour le Rossignol 0
Elle a servi trois fois.
   Id. pour la Vivandière 0
Elle a servi quatre fois.

   Total pour quatorze représentations
 et sept cravates
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1 fr. 55 c.

   Pour un an
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18 fr. 60 c.

   Pour dix ans
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186 fr.

    Lesquels 186 fr., prélevés sur le budget d’un pauvre violoniste père de famille peuvent le mettre dans l’atroce nécessité de recourir à sa dernière cravate pour se pendre. Cela fait frémir. Et c’est à quoi le directeur de l’Opéra n’a sans doute pas songé. Fort heureusement, les musiciens sont autorisés à venir aux répétitions cravatés à volonté.

    Une réforme analogue a été opérée dans le costume des claqueurs : ils avaient conservé l’habitude jusqu’à ce jour de venir travailler en cravate rouge, jaune ou verte ; ils doivent maintenant se vouer au noir. Et le nouveau règlement est à cette heure si bien observé, que mercredi dans le parterre, plein à ne pas y faire entrer une épingle, la cravate noire était au cou de tous les assistans, sans exception.

    Il n’y a donc rien à redouter des suites de la réforme pour les romains, le noir ne se blanchissant guère. D’ailleurs, ils ont les moyens de se costumer proprement : tel claqueur gagne huit ou dix fois plus qu’un excellent musicien. L’un d’eux, qui ne faisait pas de folies, a même acheté un petit château sur ses économies, et donné à sa fille une riche dot.

    Les décors des Huguenots m’ont paru, comme les costumes, dans un état très convenable, vu le nombre extraordinaire des représentations de cet opéra. On n’exige pas sans doute que l’administration fasse peindre de nouvelles toiles pour un si ancien ouvrage ; on sait que les œuvres fraîches écloses ont seules droit à cet honneur. Plus un opéra a fait entrer d’argent dans la caisse du théâtre, et moins le théâtre se préoccupe de cet opéra et de son auteur. Et cela est si vrai, qu’au fur et à mesure que les représentations d’un opéra ou d’un ballet se multiplient, les honoraires de l’auteur vont en diminuant. Je me rappelle la comique résignation de ce pauvre Schneitzœffer allant toucher pour la cent trente-septième représentation de son ballet de la Sylphide la somme de douze francs. Heureusement pour lui, cette représentation fut la dernière, car si l’on eût continué à donner son ballet, à la deux centième fois Schneitzœffer eût peut-être été battu. Autrefois, au temps où ce théâtre était entre les mains du gouvernement, les droits d’auteur diminuaient bien dans la même proportion, mais une pension de mille écus était assurée au compositeur qui avait eu neuf actes représentés avec succès à l’Académie royale de Musique. Quand vint la révolution qui changea cet ordre de choses, la pension des compositeurs fut supprimée avec toutes les autres pensions, mais les droits d’auteur ne furent point augmentés.

    M. Meyerbeer en était déjà, en 1849, à recevoir pour une représentation de Robert, qui produisait dix mille francs, cent francs nets ; précisément le tiers des feux que touchait en dehors de ses appointemens, après chaque représentation, la cantatrice chargée du rôle d’Alice dans cet opéra.

    « Le monde est un théâtre », ont dit Shakspeare et Cervantes. Il faut avouer que le théâtre est un singulier monde et qu’il en est peu d’aussi bouffons.

    Ah çà ! il me semble que nous parlons d’argent, d’affaires, beaucoup plus que d’art et de musique… C’est pour nous conformer au sens intime du mot opéra. Voltaire l’a donné ; on connait sa définition de la danseuse, fille d’Opéra, fille d’affaire ; de là théâtre de l’Opéra, théâtre d’affaires.

    Je ne puis m’empêcher pourtant de faire une petite excursion hors de mon sujet et de dire épisodiquement que j’ai été pour la cinquantième fois au moins ému, frappé, révolutionné par les grandes pages de la vaste et puissante conception de M. Meyerbeer. Les quatre points culminans de cette chaîne de montagnes qu’on appelle les Huguenots sont, pour moi, tout le troisième acte, tout le quatrième et le trio et le final du cinquième. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait de très hautes et très verdoyantes collines dans les deux premiers. Quel chef-d’œuvre que ce duo entre Marcel et Valentine ! quel andante ! et comme j’ai souvent envié le bonheur de la cantatrice qui peut ainsi jeter son âme au public sur une mélodie si chastement drapée et empreinte d’une si noble mélancolie ! Quant à la bénédiction des poignards et au duo des deux amans, si j’avais une grande éloquence j’essaierais d’exprimer ce qu’ils me font ressentir, avec la certitude néanmoins de n’y parvenir que fort imparfaitement.

    Je me bornerai à signaler aux inattentifs, qui ne sont en général frappés que des grands traits, la sonorité étrange et terrible de l’orchestre au début de la phrase « Tu l’as dit », ce triste bramement d’une note basse du cor anglais mêlée aux sons graves des clarinettes dans le chalumeau et des cors, sur un tremolo de contre-basse. Cela fait frissonner la racine des cheveux. Que va-t-il se passer ? qu’annonce cette rumeur inouïe ? quel contraste entre ce grondement qui respire le meurtre et cette immortelle expression de l’amour extatique dans la mélodie ! Quelle joie dut éprouver M. Meyerbeer le jour où cette prodigieuse inspiration vint le trouver ! Ah ! c’est beau, c’est beau, c’est furieusement beau ! Et pour ne pas reprendre le ton froid de la critique et cette détestable ironie que trop de choses excitent en moi à Paris, surtout quand je reviens des pays artistes, j’ajouterai que l’exécution, un peu molle en général, a été cependant meilleure que de coutume dans la grande scène du quatrième acte, que Mlle Poinsot a eu de beaux élans, et que Gueymard a rendu avec âme et une ardeur bien contenue les passages les plus dangereux du rôle de Raoul. Gueymard me semble avoir fait de remarquables progrès ; sa voix est à la fois plus sûre et plus pleine. Il ne crie plus tant, il commence à chanter. Je crois en lui.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er septembre 2010.

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