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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 6 SEPTEMBRE 1853 [p. 1-2].


THÉATRE-LYRIQUE.

Réouverture. — Première représentation de la Moissonneuse, opéra en quatre actes, de MM. A. Bourgeois et Michel Masson, musique de M. Vogel.

    Il était temps que l’on rouvrît ce théâtre dont le besoin s’est fait si généralement et si longtemps sentir ; une vague inquiétude se manifestait déjà parmi les populations voisines du boulevard du Temple, un certain malaise les minait sourdement. On ne savait à quoi attribuer les regards sombres jetés depuis trois semaines par la plupart des ouvriers maçons, serruriers, terrassiers, paveurs, corroyeurs et autres, la brusquerie de leurs réponses quand on leur adressait la parole, et leur mutisme obstiné quand on ne s’efforçait pas de les en faire sortir. « Il y a quelque maladie dans l’air, disaient les médecins, les symptômes sont évidens. La race ouvrière en sera la première victime. Préparons-nous….. Mais quel est ce mal étrange, qui n’empêche ni de boire ni de manger, au contraire ?….. Est-ce une variété du typhus, du choléra, de la fièvre jaune ?… Est-ce même une maladie organique, ou n’est-ce qu’une affection nerveuse ou un mal moral tout simplement ?… » Le savant qui a posé cette dernière question a seul mis le doigt sur la plaie. Oui, c’était un mal moral, mais pas si simple qu’il voulait bien le dire. C’était une passion profonde contrariée ; c’était l’amour de la musique, compliqué et aggravé d’une soif ardente de poésie ; c’était l’amour du beau en général qui, ne trouvant plus à se satisfaire depuis que le Théâtre-Lyrique est fermé, tourmentait ainsi cruellement la classe la plus laborieuse, la plus nombreuse et la plus pauvre des habitans de Paris. Ce n’est pas que cet amour du beau que portent en eux nos ouvriers, qu’ils ont reçu de la nature, qu’ils ont sucé avec le lait de leurs mères, qui fait leur vie enfin, soit en réalité complétement satisfait, même quand le Théâtre-Lyrique est ouvert ; non, je me garderai de l’affirmer. Mais enfin les représentations de ce théâtre, la musique qu’on y entend, sont un palliatif presque toujours suffisant pour calmer les âpres douleurs de ces âmes aux aspirations élevées et pleines des pressentimens de l’infini. Il y a donc, selon moi, une haute imprudence, que je signale aux méditations de nos édiles, à fermer tous les ans, comme on le fait, ce théâtre essentiel, ce Théâtre-Lyrique, ce théâtre de la musique mise à la portée de tout le monde, ce théâtre de première nécessité.

    Ah ! si l’on me parle de l’Opéra, c’est une autre affaire ; oui, l’Opéra peut être fermé, fermé souvent et longtemps même, sans aucun danger pour la tranquillité ni pour la santé publiques. Ses habitués (car il en a) avaient bien aussi autrefois une passion pour la musique, mais cette passion a été depuis huit ou dix ans si fort réprimée, si violemment étouffée, qu’elle a fini par s’éteindre, que le directeur de l’Opéra n’en a plus aucune crainte, n’en tient maintenant aucun compte, et qu’il se console de tout ce qu’il a dû en souffrir, parce qu’elle n’est plus.

    Mais le Théâtre-Lyrique ! ce rendez-vous des vrais amans de la musique, aux organisations exaltées tant de fois par l’harmonie, ravies par la mélodie, entraînées par le rhythme, si profondément sensibles aux finesses de l’expression, dont l’oreille même est si délicate qu’un son faux ou éraillé sorti de la bouche d’un chanteur ou d’un instrument les ferait tomber en syncope ! ce centre musical vers lequel rayonnent tant de sympathies ! le fermer !… et pourquoi, s’il vous plaît ? A-t-on à donner pour cela des raisons de quelque valeur ? Des raisons raisonnables ? Des raisons comme celles que pourrait offrir le théâtre de l’Opéra ?… Le public lui fait-il défaut ? La salle est-elle jamais à demi vide ? Manque-t-on de partitions nouvelles ? Manque-t-on de chanteurs ? Loin, bien loin de là, on en regorge, on en a plus qu’on n’en veut. Tels ne sont donc pas les motifs de la clôture périodique du Théâtre-Lyrique. C’est plutôt, je le crois, à un désir de se rendre fashionable qu’on doit attribuer le plaisir trouvé par le directeur de cet établissement à le fermer au moins une fois l’an. C’est pour prendre les allures aristocratiques de ses confrères de l’Opéra et du Théâtre-Italien ; comme ces gens qui feignent de tousser, de cracher le sang, de paraître atteints d’une maladie de poitrine parce que la phthisie est bien portée et donne l’air intéressant. S’il en est ainsi, et nous le croyons, c’est un véritable enfantillage. On ne joue pas aussi légèrement avec les passions des masses, on ne compromet pas de la sorte le bonheur d’une grande nation.

    Espérons que l’on sentira tout le poids de ces observations et que le Théâtre-Lyrique, à l’avenir, ne fermera plus. Il fallait voir avant-hier la frénésie avec laquelle ces pauvres ouvriers dilettanti se précipitaient dans la salle ; il fallait entendre leurs cris de : La musique ! la musique ! la toile ! Ohé ! commencez donc ! leurs miaulemens, leurs aboiemens, leurs trépignemens d’impatience !…. Rumeurs et clameurs telles, qu’une fois lancées, rien ne pouvait y mettre un terme : on n’entendait pas l’ouverture, et le chef d’orchestre a dû s’arrêter en attendant que le silence fût rétabli. Ah ! la soif du beau n’est pas une soif ordinaire ; le désir de l’inconnu, l’espoir d’entendre et de voir du nouveau ne sont pas des sentimens qu’il soit facile de maîtriser au moment où ils éclatent. Je suis sûr que le public de la Moissonneuse sera plus calme à la seconde représentation.

    La scène du nouvel opéra se passe à Albano d’abord, ensuite à Rome. Maître Matteo, un de ces fermiers qu’on appelle dans les Etats du Pape un mercante di campagna, fait en ce moment la moisson des vastes domaines dont la culture lui est confiée. Son fils Giuliani lui donne du chagrin ; au lieu de présider à cheval, la lance à la main, comme il le devrait, aux travaux des moissonneurs, ce jeune homme court les grands chemins nuit et jour ; on ne sait s’il est brigand ou amant. Il est amant, j’ai hâte de le dire, et amant très mal traité d’une duchesse dont on parle beaucoup dans Rome, et qui lui a troublé le cœur et l’esprit. Une charmante fille pourtant, une orpheline, Michelma, habite la ferme de Matteo, et ressent pour Giuliani un tendre sentiment.

    Michelma est non seulement tendre, non seulement vertueuse et laborieuse, elle est somnambule. Elle a des visions nocturnes ; elle connaît particulièrement la Vierge (Marie) qui daigne venir souvent converser avec elle et lui donner de sages avis. C’est la madone qui conseilla à Michelma d’aller demander un asile, du pain et du travail à Matteo ; c’est elle encore qui, la trouvant en larmes, lui donna l’assurance qu’un jour elle serait aimée de Giuliani.

    Mais qu’est-ce que ce petit homme vêtu en marquis qui babille, frétille et sautille au travers des gerbes et des moissonneurs, accompagné d’une espèce de Frontin en redingote jaune qui semble le suivre à contre-cœur ? Nous avons en lui le vrai, le puissant, le mirobolant magnétiseur et farceur Cagliostro, dit Balsamo, qui sait tout, qui voit tout, entend tout ; qui, connu de Mathusalem, fut l’un des amans de Cléopâtre et gentilhomme de la chambre de Sémiramis. Le temps n’existe pas pour lui ; il a tué le temps et il continue par habitude à le tuer encore en se livrant à certaines opérations extra-légales qui semblent déplaire à la police papale. C’est même pour éviter la poursuite des carabiniers romains que Balsamo-Macaire et son compère Bertrand sont venus se réfugier à la ferme de Matteo. Balsamo est gêné, il a besoin d’argent ; s’il pouvait retrouver une jeune paysanne qu’il n’a fait qu’entrevoir un jour dans une rue de Rome, et dont la physionomie lui a révélé un sujet magnétique du premier ordre, il aurait bien vite refait sa fortune et trouvé des trésors. Je le crois bien, une somnambule voyante, c’est la propriétaire des mines de toute la terre. Mais comme il est toujours assez fatigant d’aller en Australie, en Californie ou en Sibérie exploiter soi-même les mines indiquées par le voyant ou la voyante, on peut faire plus rapidement une immense provision d’or monnayé en jouant soit à la loterie, soit au trente et quarante. On va à Vienne, en Autriche, par exemple, où la loterie existe encore ; on demande au sujet quels sont les cinq premiers numéros sortis à Prague ; le sujet vous les nomme à coup sûr, il les voit comme je vous vois ; vous mettez cent francs sur un quine sec, et vous gagnez une somme fabuleuse.

    Ou bien encore vous vous rendez à Baden-Baden, vous magnétisez votre sujet dans la salle de la Conversation ; comme il voit clairement le dessous des cartes quand il dort, vous lui demandez si la rouge ou la noire va sortir, vous pontez en conséquence, et vous faites sauter la banque en un quart d’heure sans difficulté. Ces incontestables vérités, ces faits prouvés, avérés, palpés, viennent à l’appui d’une opinion que je professe et qui chez moi est inébranlable, à savoir qu’il n’y eut jamais, en remontant même aux âges fabuleux de l’humanité, et qu’il n’y a pas au monde de gens plus délicats, plus probes, plus désintéressés que les magnétiseurs ; puis qu’aucun d’eux, à l’heure qu’il est, n’a encore employé pour s’enrichir les moyens infaillibles que je viens d’indiquer et dont ils disposent. Il est vrai que ce sont des savans, et les savans en général tiennent peu à l’argent.

    Cagliostro-Balsamo toutefois semble faire exception à la règle et manquer de délicatesse absolument. En arrivant à la ferme de Matteo, il a retrouvé sa paysanne : c’est la jeune Michelma. « Nous sommes sauvés, dit-il à Bertrand. Vois-tu cette fille endormie, c’est un sujet, et un bon sujet, je t’en donne ma parole. Je vais, par la force de ma volonté, l’obliger à se lever, à me répondre, à me trouver tout l’or qui existe dans cette ferme. Michelma ! Michelma ! c’est ton nom, je le sais, entends-moi, lève-toi, viens à moi, réponds-moi ! Le fermier Matteo est-il riche ? — (Michelma, debout et d’une voix faible :) Oui. — A-t-il en ce moment de l’or chez lui ? — Oui, un coffret placé sur la table de sa chambre contient… attendez, laissez-moi compter… contient… quatre mille sequins. — Va les chercher et apporte-les-moi. — Dieu ! que je le vole ! — Je le veux. Je le veux. Je le veux. » Et la pauvre fille, toujours dormant, mais poussée par ce jet irrésistible de fluide volontaire, monte en tremblant à reculons l’escalier de la chambre de son bienfaiteur et va exécuter l’ordre de Balsamo.

    Qu’on dise maintenant que les magnétiseurs ne sont que des charlatans ; ce fait s’est passé avant-hier en plein théâtre, devant quinze cents personnes, qui l’ont vu, de leurs propres yeux vu, ce qui s’appelle vu. L’opéra de la Moissonneuse, à l’inverse de tant d’autres opéras, va ouvrir les yeux de bien des gens, convertir une foule d’incrédules ; et, sans doute, amener un grand progrès dans la science magnétique.

    Au deuxième acte, mise en scène imitée du fameux tableau des Moissonneurs de Léopold Robert. Au lieu du mercante di campagna étendu nonchalamment sur le char rustique, nous avons Michelma, debout, et présidant à la fête comme une moderne Cérès. On chante une sorte de ritornello, dialogué, comme la plupart des ritornelli, entre une voix et le chœur. On chante même un peu faux ; mais si vous saviez ce que c’est que la campagne romaine à l’époque de la moisson, à midi, quand souffle le sirocco, du diable si vous auriez envie de chanter juste, en pareil lieu, à pareille heure, et caressé par un tel zéphyr.

    Jusque-là néanmoins tout est bien. Mais voici venir des danseurs, de petits Albains, de petites Sabines, le tambour de basque à la main ; et sous prétexte de danser une tarentelle, ces enfans se livrent à des excentricités chorégraphiques auprès desquelles les incartades de la danse prohibée par les sergens de ville paraîtraient d’une irritante pruderie. Je suis enchanté d’avoir vu cela, parce que sans le témoignage de mes yeux, et le fait m’eût-il été affirmé sérieusement par un docteur magnétiseur en personne, je n’eusse osé le croire. M. de Talleyrand avait bien raison d’assurer que tout se voit, tout se dit, tout se fait. Mais ceci est réellement un peu plus que tout.

    Je ne crois pas qu’aux jours des Lupercales chez les ancêtres de Matteo, et des petits Albains, et des petites Sabines il se soit jamais dansé rien de pareil sur le mont Aventin. Aussi quels cris de joie chez les dilettanti du parterre et du paradis ! quelles explosions de oh ! oh ! quels applaudissemens spasmodiques ! et quels coups de sifflet lancés par la partie pudibonde du public ! quelles exclamations d’horreur ! quel mouvement spontané des dames assises aux premières loges, qui toutes se sont levées….. pour mieux voir ! Quant à moi, je ne me suis pas levé, je voyais trop bien ; je n’ai pas sifflé non plus, je suis philosophe ; mais j’ai souffert en silence, car ce spectacle est laid, fort laid ; et voilà le vrai crime, que dis-je ? la vraie faute de ceux qui nous l’ont infligé.

    Pauvres jeunes Transteverines, honnêtes ragazzi d’Albano, de Tusculum, de Tivoli, de Palestrina, de Frascati, méritiez-vous d’être ainsi calomniés ! Ah ! ce ne sont pas de telles danses que je vous ai vus mener aux bords du lac de Nemi sous les pins de la villa Borghèse, et devant le temple de Vesta à Tivoli. Quelle que fût l’ardeur des yeux, la vivacité des gestes, la passion même des attitudes des danseurs, une certaine grâce naïve les accompagnait toujours. Mais cette tarentelle ! Pouah ! je ne sais ce qui m’a retenu en revenant du Théâtre-Lyrique, hier matin, de me laver les yeux avec du vinaigre !….. Un homme de loi se présente pour réclamer de Matteo une somme importante que celui-ci doit au propriétaire des terres dont il est le fermier. « La somme est prête, dit-il, je la tiens à votre disposition. » (Vous devinez ?… Aïe ! aïe ! Le Val d’Andorre et autres tragédies !…) Là-dessus on cause du soleil et du mauvais temps, et de Giuliani qui court toujours la ville et qui se fait passer pour un jeune seigneur auprès de sa duchesse, aussi dépourvue de duché qu’il l’est de seigneurie. La maison de cette intrigante est une maison de jeu. (Maladroit de Balsamo qui ne va pas s’y enrichir !) Giuliani finira mal. Alors Matteo désolé se met à chanter une complainte sur les égaremens du cœur humain en général et sur ceux de son fils en particulier. Il ne s’abuse point, il y voit clair malgré sa tendresse pour cet enfant prodigue, et sa chanson néanmoins ressemble fort à une chanson d’aveugle.

    Au milieu du deuxième couplet, Junca (Matteo) s’est arrêté court. L’orchestre, trop poli pour continuer seul, s’est arrêté à son tour. Un assez long silence en est résulté, pendant lequel les spectateurs, retenant leur respiration, se demandaient si l’artiste en manquait (de respiration), ou si la mémoire lui faisait défaut, ou s’il éprouvait quelque malaise, ou si le chagrin profond que doivent naturellement causer à un bon père les égaremens d’un jeune homme tel que Giuliani lui coupait la parole et la voix. Mais rien de tout cela n’avait amené l’accident ; je suis allé aux informations, et la vraie cause, je puis vous le dire, on n’a jamais pu la savoir.

    Enfin l’artiste s’est remis, il a repris son second couplet, qu’il a heureusement achevé sans encombre. Bon ! l’homme de loi reparaît et annonce l’arrivée de l’intendant du propriétaire à qui Matteo doit remettre les quatre mille sequins. C’est précisément la somme contenue dans la cassette volée par Michelma, sous la pression du fluide volontaire et au bénéfice de Balsamo. Depuis que ce phénomène a eu lieu, Michelma s’est éveillée et ne conserve aucun souvenir de la mauvaise action par elle commise. Voilà encore un des mystères du magnétisme ; les filles somnambules ne se souviennent jamais de ce qu’elles ont fait pendant leur sommeil, elles ne doivent pas s’en souvenir. Mais la foudre éclate (c’est une métaphore) : le fermier ne trouve plus de cassette, plus de sequins. Maître Balsamo glisse quelques mots sur les égaremens de Giuliani ; il trouve bon de diriger les soupçons de Matteo sur ce jeune innocent ; il le désire, il envoie une bouffée de son fluide volontaire sur l’esprit de Matteo. L’esprit du pauvre homme s’obscurcit : « C’est clair comme le jour, s’écrie-t-il aussitôt, Giuliani m’a volé. O honte ! ô fureur ! » Scène de fusil et de malédiction paternelle ; on arrache l’arme meurtrière des mains de ce père abusé. (Voyez les malheurs que peut amener le fluide volontaire criminellement administré !) Que fait alors Michelma ? Malgré l’apparente culpabilité du jeune homme, elle se dévoue pour le sauver en s’écriant : « C’est moi qui volai le coffret ! » Pauvre fille ! elle ne sait pas dire si vrai. Cet élan d’un cœur dévoué touche notre jeune homme et l’éclaire enfin sur les sentimens qu’il a inspirés à Michelma.

    Le voilà qui se met incontinent à détester sa duchesse et à idolâtrer la moissonneuse. Ce qui n’empêche point les carabiniers d’emmener celle-ci et de la fourrer en prison. Or, pendant que la justice s’occupe à condamner injustement Michelma, et que Balsamo veille à ce que les juges marchent droit dans le sentier de l’erreur, son Frontin, son Bertrand n’a-t-il pas l’idée de lui soustraire la précieuse cassette, de s’enfuir avec ce doux fardeau et d’aller le cacher dans les catacombes de Rome !… Balsamo jette à son tour un cri d’indignation en se voyant dépouillé par son collègue. Vite il court à la prison, magnétise Michelma, lui ordonne de voir où la cassette est cachée et de le lui dire. Aussitôt informé, il court aux catacombes, où, pendant qu’il cherche ses sequins, il est rejoint par Giuliani désespéré qui vient exprès pour s’y perdre et y mourir de faim (genre de suicide entièrement neuf).

    Les torches que Balsamo avait apportées s’éteignent ; nuit profonde, épaisse, affreuse, nuit de catacombe ! Balsamo, qui n’a pas, lui, le bonheur d’être voyant, se livre aux plus violens transports de désespoir et se débat comme un forcené dans ces ténèbres, quand l’idée lui vient de vouloir que Michelma, qu’il a délivrée, vienne le délivrer à son tour. Vite il lance un torrent furieux de fluide volontaire à percer des murailles d’une demi-lieue d’épaisseur ; on attend quelques secondes, et Michelma, aspirée par cette volonté puissante, descend le sombre escalier une lampe à la main, semblable à lady Macbeth.

    Giulani, qui croyait sa bien-aimée déjà livrée aux bourreaux, la revoyant libre, se sent pris d’un soudain amour de la vie, et se hâte de la suivre et de sortir avec Balsamo du souterrain. Puis la décoration change et nous retrouvons tout à coup nos divers personnages groupés devant les colonnes du Campo Vaccino, et rétribués chacun selon ses œuvres. Giuliani et Michelma reçoivent la bénédiction de Matteo, Balsamo est aux mains des carabiniers qui paraissent disposés à lui faire un mauvais parti. La cassette est rendue à son légitime propriétaire. Il faut croire que bien des événemens se sont rapidement passés pendant que l’on changeait de décors, que tout s’est arrangé, expliqué ; Balsamo le magnétiseur, pris comme un rat dans une ratière, s’épuise en jets de fluide volontaire pour en sortir, mais inutilement.

    La musique de ce drame décèle dans son auteur un véritable talent ; elle est en général bien écrite, quoique souvent instrumentée avec la violence que l’on remarquait dans les vieux opéras de 1846 et 1847. Les intentions dramatiques en sont bonnes, et le style en est agréable sans paraître bien neuf.

    On y trouve une singulière et persistante imitation des formes mélodiques popularisées en France à une certaine époque par Hippolyte Monpou, et plusieurs réminiscences évidentes, bien que passagères. La reproduction souvent ramenée d’un célèbre dessin mélodique de l’hymne à la nuit, dans le Désert de Félicien David, a surtout été remarquée par l’auditoire. On peut citer parmi les meilleurs morceaux de la partition le duo entre Matteo et Giuliani :

J’aime, hélas ! une noble dame.

    Il est bien conduit, et le thème en est simple et gracieux. Dans les couplets de Matteo :

Les épis tombent sous la faucille,

la réponse du chœur, après chaque strophe, est d’un bel effet. Il faut louer aussi le morceau de Michelma :

Mon Dieu ! mon Dieu ! que je suis lasse !

où se trouve un accompagnement concertant de flûte dont l’exécution a tout d’abord étonné le public par sa rare perfection. Chacun se demandait qui donc pouvait jouer ainsi de la flûte. Ma surprise a cessé quand, en regardant dans l’orchestre, j’ai reconnu M. Rémusat, l’habile virtuose que l’Angleterre nous avait enlevé il y a cinq ans. Cet air, dans quelques parties, rappelle encore l’air de Pierrotto dans la Linda di Chamounix, de Donizetti. L’allegro en est agréable ; on le goûterait mieux sans la sonorité excessive et peu motivée des accords de trombones qui l’accompagnent.

    Le quatuor

Comptez sur ma reconnaissance,

contient de jolis et piquans détails.

    Dans l’air de Balsamo, on trouve des traits de petite flûte d’une acuité perçante, dont on ne voit pas trop l’opportunité. La chanson du sommeil des moissonneurs contient une phrase bien dessinée et fort heureusement reprise par le chœur, formant canon à l’octave avec le soprano.

    Le chœur : « Cachez-vous » est dramatiquement conçu. Mais dans le grand final l’exclamation de Matteo : « Tu m’as volé ! » est répétée à satiété et d’une façon fatigante.

    On a applaudi beaucoup la ronde :

Gentille vivandière,

où se trouvent encore des gammes ascendantes de petite flûte d’une sonorité déchirante dont on ne saisit pas l’intention.

    La principale scène de magnétisme est fort bien traitée ; l’orchestre y remplit son rôle à merveille ; c’est un peu étrange et harmonieux, et cela ne ressemble en aucune façon pourtant à la belle scène de fascination du Prophète. En somme, cette partition fait honneur au compositeur. M. Vogel est petit-neveu, je crois, de l’auteur de Démophoon, opéra inconnu de la génération actuelle, mais renfermant des beautés du premier ordre et une ouverture-chef-d’œuvre qui a rendu célèbre le nom de Vogel.

    Il m’a semblé que l’orchestre du Théâtre-Lyrique s’était amélioré ; il a montré beaucoup d’ensemble et de verve. Le chœur ne s’est point mal acquitté de sa tâche. Les voix de femmes seulement sont ou trop faibles ou trop peu nombreuses. Mme Colson, MM. Junca et Laurent ont été furieusement applaudis. On a jeté les bouquets de rigueur et rappelé tout le monde.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er septembre 2010.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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