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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 4 SEPTEMBRE 1853 [p. 1-2].


THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Première représentation du Nabab, opéra-comique en trois actes, paroles de MM. Scribe et de Saint-Georges, musique de M. Halévy.

    Il y a un pays, voisin du nôtre, où la musique est réellement aimée et respectée, et où l’on ne saurait en conséquence entendre un concert ni une représentation lyrique de longue durée. Dans ce pays-là, une soirée musicale commencée à six heures et demie doit être terminée à neuf heures, à neuf heures et demie tout au plus, car à dix heures on soupe, et à onze tout le monde dort.

    Chez nous, à onze heures, tout le monde dort bien aussi, mais la musique n’est pas finie. Pour obtenir des succès productifs, il faut même à toute force que nos compositeurs écrivent de ces bons gros mâtins d’opéras qui aboient de sept heures à minuit et quelquefois encore par delà. On aime à y dormir, on aime à y pâtir, on aime à y bâtir des châteaux en Espagne, bercé par le bruit incessant de la cascade de cavatines :

    Il n’est rien de plus doux,
Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes,
    Tout le bien du monde est à nous,
    Tous les honneurs, toutes les femmes…

Jusqu’à ce qu’un accident fasse que l’on rentre en soi-même, que la claque oublie d’applaudir, par exemple, alors on s’éveille en sursaut,

On redevient Gros-Jean
    Comme devant.

    Cette tendance à faire descendre la musique à de vils emplois, tels que ceux d’inviter le public au sommeil dans un théâtre, d’accompagner les conversations dans un salon, de faciliter la digestion pendant les festins, ou d’amuser les enfans de tous les âges, est l’indice le plus sûr de la barbarie d’un peuple. A cet égard nous sommes en France assez peu civilisés, et notre goût pour l’art en général ressemble fort à celui d’un de nos rois à qui l’on demandait s’il aimait la musique, et qui répondit avec bonhomie : « Eh ! je ne la crains pas ! » Je ne suis pas si brave que ce roi, et j’avoue en toute humilité que la musique bien souvent me fait une peur affreuse. Mais, si comme Nelson, je tremble au moment du combat, pourtant, quoi qu’on en dise, on me voit toujours aussi à mon poste à l’heure du danger, et l’on me trouvera mort un beau soir au sixième acte de quelque opéra de Trafalgar.

    Hier à minuit et un quart le Nabab commençait à finir ; il doit être achevé maintenant. En tout cas, j’ai assez vu et entendu de cette nouvelle œuvre pour être en état de vous la narrer. Ainsi prenez garde ; ne lisez pas les lignes suivantes, elles contiennent l’analyse de la pièce. (Il faut vous dire, ô étrangers ! que le lecteur français, à l’aspect d’un feuilleton de théâtre, se hâte de tourner la page dès qu’il soupçonne qu’on veut lui raconter un opéra. — Ah ! direz-vous, il ne s’intéresse qu’à la question importante. Il veut connaître l’avis du critique sur la partition. — Loin de là, ô Germain naïf ! Il a bien plus d’horreur encore de la critique musicale. — Alors il veut savoir tout de suite si l’opéra a réussi ou non ? — Bah ! ignore-t-il qu’un opéra bien dirigé réussit toujours ? qu’on a nommé les auteurs au milieu des acclamations, qu’on a jeté force bouquets à la prima donna, qu’on a rappelé tous les acteurs ? Que lui apprendrait-on à cet égard ? — Alors, s’il ne lit ni l’analyse de la pièce, ni la critique de la partition, ni celle de l’exécution, ni le récit des événemens de la soirée, que lit-il donc ? — Il ne lit rien. Aussi est-ce pour vous, pour vous seuls, lecteurs d’Angleterre, d’Allemagne, de Russie et de Tasmanie, que j’ai eu l’obséquieuse attention de tracer ces mots : Ne lisez pas les lignes suivantes, elles contiennent l’analyse de la pièce. Car rien n’est plus fastidieux qu’un semblable récit ; rien aussi n’est plus mal écrit ordinairement, et il y aurait certes de l’inhumanité à ne pas imiter en ce cas la précaution de ce propriétaire qui, ne voulant pas que l’on vît le mauvais état de ses terres, avait placé à l’entrée d’un chemin vicinal qui les traversait un écriteau avec cet avis : Ne suivez pas ce chemin, il est tracé sur un marais où l’on enfonce jusqu’aux aisselles ! Ceci dit, faites ce qui vous plaira ; lisez l’analyse du Nabab, je m’en lave les mains.)

    Un riche vieil Anglais a eu pour maîtresse une pauvre jeune Indienne. Elle lui a donné un fils. Cet original prend un jour fantaisie de léguer toute sa fortune, une fortune absurde, révoltante, à un ami qu’il a. Cet ami, honnête homme de bon sens, a la délicatesse de refuser le legs et la hardiesse d’en faire sentir l’inconvenance au testateur, en lui disant qu’à son fils seul il doit laisser ses biens. L’Anglais reconnaît la justesse du raisonnement, refait son testament, et meurt. Son ami alors, touché des inconvéniens de l’état civil du riche orphelin, le reconnaît et lui donne son nom en épousant sa mère. C’est cet heureux garçon que nous allons voir agir sous le nom de lord Evandale.

    Ce lord Evandale, devenu grand, se vautre sur les roupies, allume sa pipe avec des banknotes, épouse une actrice dont il est tombé épris, s’en lasse au bout de deux mois, se querelle avec elle, s’ennuie d’abord avec fureur, puis avec calme, se reconnaît atteint du spleen asiatique, et se demande s’il se guérira avec de la strichnine, de l’opium ou un pistolet à deux coups. Sa femme a beau le tourmenter, le contrarier, l’obséder, se faire faire la cour par un cousin Arthur, rien n’y fait, et le spleenique n’en est que plus résolu à se guérir. Or, au moment où il allait brusquer le traitement, il reçoit une lettre d’un médecin de ses amis, le comte Kourakoff, qu’on croyait mort depuis cinq ans. Le comte va paraître ; sa lettre l’a devancé de quelques heures seulement. Evandale, enchanté, oublie pour le moment la strichnine et l’opium, et prie sa femme de faire accueil au comte ; ce à quoi milady, par esprit de contradiction, se refuse absolument. Elle ne veut pas voir l’ami de son mari ; elle ne le verra pas. « Quelle femme ! quels caprices ! dit Evandale ; j’aurais mieux fait de me tuer tout à l’heure. » Kourakoff arrive ; on s’embrasse (ce qui, entre nous, n’est point admis par les Anglais de Londres ni de Calcutta), on s’explique. Kourakoff, pour étudier les mœurs des Tcherkesses, s’est hasardé en Circassie, où, retenu prisonnier pendant cinq longues années, maltraité, marié, il a tant souffert, que les plus rudes peines qu’on puisse endurer chez les peuples civilisés lui semblent maintenant de fort petites misères, incapables de troubler son repos. — « Quoi ! esclave, battu, marié, en Circassie ! lui dit Evandale. Et tu étais ?… — Je le crois, répond le médecin. » Un groom portant un bouquet à lady Evandale passe en ce moment auprès des deux amis ; Evandale l’arrête, prend le bouquet, et en l’examinant y trouve un billet fort tendre et fort pressant du cousin Arthur. Ceci le décide à saisir cette occasion de se faire tuer en provoquant l’audacieux qui fait la cour à sa femme. Demeuré seul, Evandale fait son testament et lègue ses millions à son ami Kourakoff ; le testament ne sera remis à celui-ci que le lendemain, quand le cousin Arthur aura bien et dûment guéri milord de son spleen. Pendant qu’il rédige le susdit testament, voici venir une fillette anglaise qui, ayant perdu ses parens dans l’Inde, se trouve sans ressources, exposée à mille dangers, dont le pire n’est pas de mourir de faim, et a l’idée saugrenue de venir demander à lord Evandale quelques guinées dont elle a besoin pour retourner en Angleterre. Celui-ci, incliné sur son secrétaire, répond brutalement et sans se retourner à la supplique de l’ingénue, qui tombe toute en pleurs sur un canapé. Evandale l’aperçoit en quittant l’appartement ; il se ravise alors, son cœur est encore accessible à la pitié ; et, prenant une pincée de banknotes dans son portefeuille, il laisse tomber 300 guinées sur les genoux de la jeune fille, et disparaît. Joie et stupéfaction de l’orpheline, qui se hâte de partir.

    J’ai oublié de dire que le médecin Kourakoff, échappé aux mains des Circassiens et aux ongles de sa femme, a jugé à propos de changer de nom et de se faire passer pour mort. Le voici qui revient avec le groom porteur de la lettre testamentaire de lord Evandale, lettre qui ne devrait lui être remise que le lendemain ; mais que, pour quelques schellings, le docteur obtient sur-le-champ. Il l’ouvre, apprend ainsi le projet funeste de lord Evandale, et va courir y mettre obstacle quand celui-ci reparaît. Le malheur le poursuit : au lieu de recevoir un coup d’épée, il en a donné deux au cousin Arthur ; une pareille fatalité met le comble à son infortune, et pour s’y soustraire il va décidément recourir au poison et avaler de la strichnine dans un verre de vin de Champagne. Le docteur, en revoyant son malheureux ami, a sur-le-champ formé le projet de le guérir de son spleen, mais par un autre moyen. Il le surprend donc au moment où il va porter à ses lèvres le breuvage empoisonné, lui déclare qu’il sait tout, qu’il a reçu la lettre, qu’il accepte le legs, et qu’il se fait fort d’amener lord Evandale, pauvre maintenant, à une guérison radicale de son dégoût de la vie, si sa seigneurie ruinée daigne avoir confiance en lui et se conformer aveuglément pendant un an aux prescriptions d’une ordonnance que le médecin lui remet cachetée. Milord y consent et donne sa parole.

    Au second acte, nous sommes en Angleterre, dans une manufacture de tabac du pays de Galles dirigée par maître Tobie. Ce brave homme chante un hymne à la gloire de sa marchandise où il déclare

    Que le tabac,
Mieux que le rhum ou le rack,
    Réjouit l’estomac.

Il a, on le voit, l’esprit meublé des plus beaux passages de nos poëtes français, et l’on reconnaît là une réminiscence de ces deux vers de M. Scribe, dans le Chalet :

Le rhum, le rack et le tabac
Ça fait du bien à l’estomac.

    Ce maître Tobie, si amoureux de poésie, a une nièce, la petite Dora, celle que nous avons vue chez lord Evandale dans l’Inde, et à qui 300 guinées sont tombées du ciel fort à propos. Il a aussi un ouvrier, George Preston, ouvrier intelligent, probe, laborieux et joyeux, en qui nous avons peine à reconnaître le malade de Kourakoff, lord Evandale lui-même, tant il est changé au moral. Et c’est ce malheureux nabab pourtant, c’est lui-même que la médication du docteur a ainsi transformé. L’ordonnance contenait l’ordre de se rendre immédiatement en Angleterre avec cinquante guinées pour tout bien, d’y gagner sa vie, de s’y administrer misère et travail à hautes doses, et le remède a opéré. Bien plus, lord George Preston a pris un grand goût à l’existence, il aime d’un bel et pur amour la nièce de son patron, la petite Dora, son obligée des grandes Indes ; il croit être aimé d’elle et il n’a pas tort, car la douce enfant refuse un parti superbe que son oncle lui propose, en déclarant qu’elle n’aura jamais un autre que George pour époux. L’oncle, désespéré, se voit contraint, malgré son affection pour ce brave garçon, de le prier de quitter sa fabrique. Dora de crier alors, de pleurer, de sangloter, de se convulsionner à tel point, que le bon oncle, pour ne pas la faire tout à fait mourir, donne son consentement. Joie et roulades délirantes de la jeune fille. Elle court s’opposer au départ de George qui déjà avait fait son paquet ; elle lui dit tout, là, sans tergiverser, elle l’a demandé à l’oncle Tobie, et l’oncle Tobie le donne à elle.

    En voici bien d’un autre maintenant, et il y a certes là de quoi faire revenir le plus violent accès de monomanie suicide ; comment George épouserait-il celle qu’il aime, puisqu’il est marié ? C’est à devenir fou. Qui pis est, voici venir dans la manufacture même lady Evandale, accompagnée du cousin Arthur. Elle a quitté les bords du Gange pour, en cette compagnie, relancer son fugitif époux. Arthur serait désespéré qu’on retrouvât mylord ou que mylord les retrouvât ; en conséquence, pour aider à l’accomplissement de ses dessins particuliers, il a fait insérer dans un journal de Bombay que le navire sur lequel lady Evandale s’était embarquée avait péri corps et biens dans une tempête en vue de l’île Maurice.

    Ce journal est tombé entre les mains du docteur Kourakoff qui se hâte d’accourir, lui aussi, dans cette fameuse manufacture où il sait que guérit son malade, pour lui annoncer la nouvelle de son heureuse délivrance. « Réjouis-toi, mortel fortuné, ta femme est morte ; tu peux en prendre une autre. Le fait est couché en toutes lettres dans un journal imprimé, imprimé à Bombay….. Ainsi tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, et je vois avec plaisir que ta guérison est accomplie. — Oui, mais j’ai failli mourir de faim. — Ah ! il fallait un remède énergique ! » Ce brave docteur, sachant, avant d’arriver, l’amour de son ami pour Dora, a tout préparé pour leur mariage ; il a acheté un château et je ne sais combien d’acres de terres pour les nouveaux époux. Les noces se feront là, une foule de paysans gallois viendront crier : Viv’ not’ bon seigneur, offrir des bouquets à la mariée et jouer de la cornemuse ; ce sera charmant. Oui, mais l’homme propose et la femme dispose.

    Lady Evandale a bientôt été mise au courant de ces beaux projets ; elle a reconnu, sous les modestes habits d’un râpeur de tabac, son noble époux, et la voilà acharnée à le reconquérir. Malgré les assiduités constatées et l’accompagnement obstiné du cousin Arthur, elle n’hésite point à offrir son pardon à son mari en lui demandant une réconciliation sincère. Celui-ci n’a garde d’y incliner et demande même assez brutalement le divorce. « Le divorce ! je n’y consentirai jamais. Bien plus, dans le château acheté sous votre nom, je le sais, lady Evandale est chez elle, et elle en chassera l’oncle Tobie et la ridicule petite ouvrière que vous avez eu l’insolence d’y introduire. — C’est ce que nous verrons. »

    Au troisième acte, le malheureux Evandale, pour empêcher sa femme de chasser du château Tobie et sa nièce, donne en toute propriété le château en question au manufacturier. De cette façon le bon homme sera chez lui et nul n’aura le droit de le faire sortir. Mais en voilà-t-il des donations ! en voilà-t-il des gens qui se font passer pour morts ! des changemens de noms ! (Car j’ai encore oublié de vous dire que le docteur Kourakof s’appelle maintenant le major je ne sais plus quoi.)

    Ce n’est pas tout pour lord Evandale d’empêcher sa femme de faire un esclandre, il n’en traînera pas moins le boulet d’une union détestée. Cette fois le seul, le dernier, l’infaillible remède est bien la mort, on n’en saurait disconvenir. En avant le petit flacon, les pistolets, les fatales pillules !… Eh bien, non ; voici le major ***, autrement dit le docteur Kourakoff, ce sceptique qui ne croit à rien et se résigne à tout ; le voici en train de démontrer à son ami, échoué de nouveau sur les bas-fonds du désespoir, que rien n’est plus possible que son mariage avec Dora. « Tenez, Mylord, lui dit-il en tirant une lettre de son sein, voici un talisman qui me fut donné par un sage Indien ; son effet sera tel sur l’esprit de votre femme, si vous le lui présentez, que sans hésiter elle consentira à la séparation que vous désirez. Prenez, et tentez ; je suis sûr de ce que j’avance, et je vais disposer l’oncle Tobie à persister dans ses intentions sur vous. » Lady Evandale revenant déclarer à son époux qu’elle ne peut vivre sans lui, n’a pas plutôt jeté les yeux sur le mystérieux écrit donné par le docteur, qu’elle pousse un cri, pâlit, balbutie : « Je consens !… il le faut… Vous êtes libre ! » Qu’est-ce donc ? s’écrie le lord stupéfait. Ma femme… — Etait la mienne, répond le docteur en rentrant ; je l’épousai en Circassie, elle m’a cru mort. Ce n’était qu’un malentendu, je la reprends. Je suis philosophe. » Tout est donc arrangé, presque tous sont contens, excepté vous, lecteur étranger, qui vous êtes laissé aller à la puérile curiosité de savoir ce que fait ce nabab. Mais vous étiez prévenu : « Ne lisez pas, vous ai-je dit, c’est l’analyse de la pièce ! » Maintenant, puisque vous voilà dans le marais jusqu’aux aisselles, vous ferez aussi bien de continuer votre route jusqu’à l’autre bord, au lieu de revenir sur vos pas, et de lire ce que j’ai à vous narrer de la partition. Allons ! un peu de courage ! Bah ! on n’en meurt pas. J’en ai bien lu d’autres, moi qui vous parle !

    La partition du Nabab contient un nombre considérable de morceaux de musique, dont plusieurs ont produit beaucoup d’effet. Elle est écrite avec un soin extrême et dans le système de sobriété instrumentale (on appelle cela aujourd’hui un système !!) qui depuis trop longtemps avait été abandonné par les maîtres français et italiens. Les intentions dramatiques de cette œuvre sont toujours excellentes, et le style mélodique, comme celui des traits vocalisés, m’a paru constamment en rapport avec la nature de la voix et la spécialité du talent des artistes pour lesquels les divers rôles ont été écrits. C’est un mérite sans doute, comme c’en est un, sous un certain rapport, de vaincre toute espèce de difficultés. Mais il est, à mon sens, fort regrettable que les compositeurs se résignent ainsi presque en tout pays aujourd’hui à écrire pour des individus au lieu d’écrire pour des catégories de voix, et de faire ainsi de la musique pour tel ou tel ténor, pour tel ou tel soprano, au lieu de l’écrire pour la voix de ténor ou pour la voix de soprano en général.

    Il en résulte d’abord, quand l’ouvrage a obtenu du succès, que les chanteurs qui ne possèdent point l’étendue de la voix de l’artiste pour qui le rôle fut écrit, et qui veulent ou doivent néanmoins chanter plus tard ce rôle, forcent leur organe pour y parvenir ; et ensuite que beaucoup d’autres chanteurs plus prudens, ou moins respectueux pour les intentions de l’auteur, se permettent dans le rôle qui ne leur va pas des changemens, des modifications, des corrections qui en détruisent la physionomie et le caractère, et font ainsi parfois du dessin mélodique le plus pur et le plus élégant une horrible caricature. En admettant, en outre, qu’il faille écrire non seulement pour les qualités, mais aussi pour les défectuosités des chanteurs, à l’imitation des tailleurs qui coupent leurs habits d’après l’abdomen ou la bosse de leurs cliens obèses ou contrefaits, on semble encourager l’admission dans les théâtres lyriques de bien des médiocrités, pour ne pas dire de gibbosités musicales, qui n’y devraient point trouver place ; on attente plus ou moins à la dignité de l’art, et le maître compositeur devient plus ou moins le confrère du maître tailleur.

    Non, en général et sauf de très rares exceptions, je crois qu’il est avantageux pour l’art et beaucoup plus digne d’écrire pour les voix bien faites, d’étendue ordinaire, appartenant aux grandes divisions tracées par la nature même, et de tenir peu de compte des organisations anormales. On choisit alors les chanteurs pour l’œuvre, au lieu de choisir les formes de l’œuvre pour les chanteurs, et tout le monde y gagne.

    L’ouverture du Nabab débute par une introduction lente d’un charmant effet, où les instrumens à vent sont entrelacés, opposés les uns aux autres, et fondus ensemble avec art. Le mouvement de valse qui lui succède est moins piquant d’instrumentation, et le développement en a semblé assez froid.

    L’air de lady Evandale, et le petit chœur en mouvement de valse qui lui succède pour la sortie des personnages, ont produit peu d’effet. Le compositeur ne fait encore que préluder, il semble réserver ses forces pour les principales scènes. Il y a pourtant de piquans détails dans le duo de la dispute des époux et dans celui des deux amis :

Les soucis du ménage.

    Dans l’air de Dora :

Vous qui, de la pauvre orpheline !

On trouve des choses charmantes. La mélodie syllabique « Léger navire, viens me conduire » a de la grâce et de l’originalité ; et ce thème heureux est d’ailleurs ramené par un dessin de clarinette formant duo avec la voix, qui double l’attrait de sa réapparition.

    Le chœur chanté pendant le festin est encore en mouvement de valse, sans être fort tourbillonnant. La chanson de Kourakoff :

De la philosophie,
Amis je me défie,

avec son refrain en chœur, a beaucoup plu ; on l’a vigoureusement applaudi.

    Il faut louer au deuxième acte les couplets de Tobie :

Le destin comble mes vœux.

    Le duo extrêmement gracieux :

Je vous pardonne,
Tant je suis bonne.

et la scène entre Tobie et sa nièce, où les lamentations et les sanglots de la jeune fille sont reproduits avec la plus grande vérité sans sortir de l’accent musical, ce qui était d’une grande difficulté.

    Le duo « Quand sur les bords du Gange » est habilement conçu et bien écrit, mais peut-être trop développé. En tout cas, les éternuemens causés par l’odeur du tabac de la manufacture, et venant interrompre le chant des personnages, sont trop multipliés ; cette charge, qui fait rire la première fois, perd de son comique à la vingtième. Il y a de très belles et très savantes choses dans le morceau d’ensemble « Sort fatal », où le chœur chante une phrase syllabique accompagnée de dessins de violons avec sourdines du plus remarquable effet. Un charmant final termine ce second acte. Le troisième s’ouvre par un chœur de joueurs de cornemuse amusant et original, mais où, par bonheur, le son de l’agreste instrument est imité par les clarinettes de l’orchestre avec une fidélité peu scrupuleuse.

    J’aime moins celui dans lequel les paysans gallois, à propos du récit qu’on leur fait d’une chasse, imitent en crescendo les aboiemens des chiens. La faute n’en est pas au compositeur, la situation lui était donnée par les auteurs de la pièce ; c’est d’un goût assez douteux.

    Il y a encore un morceau de beaucoup de mérite sous le double rapport de l’effet musical et de l’expression dramatique, c’est le duo dans lequel lady Evandale donne ironiquement carrière à sa prétendue passion pour son mari :

Je vous l’ai dit, mylord,
Sans vous je ne puis vivre.

    Il serait mieux apprécié s’il se trouvait dans l’un des actes précédens, avant que la fatigue ait rendu l’auditoire froid et inattentif.

    Je l’ai déjà dit et je le répète, M. Halévy, dans presque toute cette partition, a abandonné les habitudes d’instrumentation boursouflées et violentes que l’on a trop souvent dû subir à l’Opéra-Comique depuis quinze ans. Il a pu se convaincre, par le chaleureux accueil fait à sa nouvelle œuvre, que le public voit sans regret et même avec reconnaissance les maîtres ne plus autant recourir aux grossiers moyens regardés si longtemps comme indispensables pour obtenir du succès.

    Plusieurs morceaux du Nabab ont été bissés. L’exécution d’ailleurs est bonne. Couderc est un acteur excellent, charmant, plein d’intelligence et d’humour. Mlle Favel a fait des progrès remarquables ; sa voix a gagné en justesse et en agilité. Mlle Miolan est une douce et touchante fauvette pour qui l’on redoute seulement la fatigue des longs ouvrages tels que le Nabab. Mocker a donné au docteur Kourakoff une physionomie piquante et originale. Ponchard fils a soutenu de son mieux un rôle sacrifié, et Bussine, dans celui de Tobie, s’est montré, comme toujours, chanteur habile et bon comédien. On a jeté les bouquets de rigueur et rappelé tout le monde.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 15 septembre 2010.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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