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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 7 MAI 1853 [p. 1-2].


ACADÉMIE IMPÉRIALE DE MUSIQUE.

Première représentation de la Fronde, opéra en cinq actes, de MM. Auguste Maquet et Jules Lacroix, musique de M. Niedermeyer.

    Au premier acte, nous sommes dans le jardin du cabaret de Renard, près des Tuileries. Valencé, Croisilles et autres petits-maîtres attendent impatiemment un festin qu’ils ont commandé, et s’amusent à dire des gentillesses à la jolie soubrette, Marthe, égarée parmi ces viveurs pour remettre un billet de sa maîtresse (Loïse de Champvillers) à Richard de Sauveterre, qu’elle croit parmi eux. Mais Richard n’y est point, et Marthe disparaît remportant son message.

    Maintenant voici venir la duchesse Hélène de Thémines, une vilaine femme, je vous assure, au moral du moins. Elle aime Richard, et Richard la dédaigne : inde iræ. Déjà cette enragée a fait enlever à Richard son grade de lieutenant des gardes de la reine, elle l’a fait même exiler pendant quelque temps. Mais regrettant cette inutile vengeance, elle vient supplier platement le jeune homme de l’aimer encore. Richard répond à ses avances par le plus froid dédain. Fureur de la duchesse. « Richard en aime une autre, dit-elle, je la connaîtrai,

Et sur elle, avant peu ma vengeance étendue
Lui fera savourer à longs traits la douleur. »

    C’est donc une guerre à mort qui éclate entre Richard et la duchesse.

    Les petits-maîtres reparaissent, on apporte les tables et le festin commence. Richard est allé s’asseoir à une table à part ; la duchesse, au contraire, s’est approchée des jeunes gens qui la connaissent, et en sa qualité d’ennemie des frondeurs, elle propose la santé de la reine. Parmi les convives se trouve Jarzé, cousin de la duchesse.

LA DUCHESSE.

Mon cher cousin, pour moi vous êtes un problème.
    Vous préludez d’une étrange façon
    Au mariage….. Un dîner de garçon
Quand votre fiancée arrive aujourd’hui même !

JARZÉ.

Cela n’empêche pas, cousine, que l’on s’aime.
Nous serons très heureux, j’en ferais le pari.
Mais Loïse a le temps de m’avoir pour mari.

RICHARD, surpris.

Loïse !

LA DUCHESSE, qui observe Richard.

    Je l’ai vu tressaillir !

    C’est en effet Loïse qu’il aime, et grande est sa surprise d’entendre dire qu’elle est la fiancée de Jarzé. Déjà violemment agité, Richard devient furieux quand il entend Jarzé chanter d’insolens couplets dans lesquels il traite de lâche le roi des halles, le duc de Beaufort. Démenti, provocation. Jarzé, l’épée à la main, s’écrie :

Frondeur, tu paieras pour Beaufort !

    — « Je suis là pour payer », réplique le duc paraissant tout à coup accompagné de seigneurs et de bourgeois frondeurs. Puis il chante à son tour un couplet qui met les rieurs de son côte. Il semble, à voir la fureur de tous ces gens-là, qu’ils vont se ruer les uns sur les autres et se dévorer ; mais au contraire les mazarins se retirent prudemment et laissent la place au duc et à ses frondeurs, qui complotent alors ouvertement. La cour va se retirer à Saint-Germain pour affamer Paris, disent-ils. La guerre éclate enfin. Paris va se lever en masse à l’ordre du duc. Il faudrait pourtant obtenir quelques heures de trêve qui permissent aux frondeurs d’assister à la fête de Saint-Germain, fête à l’issue de laquelle le duc et les siens comptent, par un hardi coup de main, enlever Mazarin et le roi. A neuf heures le signal sera donné par une lumière placée sur le donjon ; Croisilles, confident du duc et en ce moment à Saint-Germain, livrera une grille du château. Mais il faut un homme sûr pour porter un billet du duc à ce Croisilles ; Richard se présente. « Vous savez, lui dit le duc, que si ce billet est saisi sur vous… c’est la mort. — Je le sais. »

BEAUFORT.

Vous avez l’âme bien trempée,
Le voici ! — Mais cachez-le bien.

RICHARD.

Dans la garde de mon épee,
Cette lame, au besoin, défendra la poignée.

    Ceci convenu, nouvelle alerte. Les mazarins reviennent avec des violons et du renfort. Ils veulent boire de nouveau et danser. Beaufort se moque d’eux, renverse leurs tables ; il semble encore qu’un conflit terrible va éclater, et, comme la première fois, il n’y a pas une goutte de sang répandue. Les mazarins se contentent de menacer du poing le duc et ses amis. Richard, en passant, s’arrête pour prendre rendez-vous avec Jarzé. Les bourgeois et le peuple ameutés sur la terrasse saluent Beaufort de leurs acclamations.

    Entrons dans la salle des gardes au château de Saint-Germain. La duchesse et Loïse s’y trouvent. La première, pour réaliser son plan de vengeance, persuade à Loïse que Richard ne l’aime plus. La preuve en est qu’il va venir à Saint-Germain où l’appelle un billet qu’il garde soigneusement enfermé sous le pommeau de son épée. Richard paraît en effet ; on le reçoit avec courtoisie, et Jarzé lui demande l’objet de sa mission.

RICHARD.

Comme de Saint-Germain c’est la fête aujourd’hui,
    Paris, un peu maussade,
    M’envoie en ambassade
Pour vous prier de danser avec lui.
Paris pour se distraire a besoin de quatre heures,
Et je viens demander une trêve en son nom.

JARZÉ.

Monsieur, on commence la fête ;
Que les Parisiens viennent se divertir ;
Pour quatre heures la paix est faite.

    Le troisième acte est en grande partie rempli par la fête de Saint-Germain ; on danse, on fait de la musique et on conspire. Richard parcourt les groupes, découvre à ses amis le projet du duc de Beaufort, et les engage à se tenir prêts pour neuf heures. Loïse l’aperçoit et l’arrête au moment même où il allait remettre à Croisilles le fatal billet. Les révélations de la duchesse ont excité au plus haut point la curiosité et l’inquiétude de la jeune fille. Il faut qu’elle arrache à Richard son secret. « Je sais tout, lui dit-elle ; si vous êtes venu, c’est pour une autre femme. » — Le malheureux a beau protester de son amour pour Loïse, de sa fidélité, de sa constance, celle-ci répond toujours, comme Othello, par un seul mot : « Le billet ! » On prévoit que Richard ne résistera pas longtemps au besoin de se justifier en en faisant connaître le contenu à Loïse. Mais ce qu’on ne supposerait guère, c’est que, tirant enfin de sa cachette ce papier dangereux, au lieu de le mettre simplement sous les yeux de la curieuse, qui sait lire sans doute, il en fasse lui-même la lecture à haute voix.

    Il est vrai que sans cette énorme invraisemblance la pièce finirait là, puisque la duchesse de Thémines, cachée derrière un des arbres du parc, épie les deux amans, entend tout ce qu’ils disent, et doit nécessairement apprendre ainsi le contenu du billet pour poursuivre et consommer sa vengeance. Loïse, au fait maintenant de la conspiration, partagera le danger que va courir Richard, et, avant de s’exposer à la mort avec lui, elle veut que le nom du jeune frondeur lui appartienne. Une heure avant celle où le complot doit éclater, un vieux moine les unira au couvent des Loges-aux-Bois, si la duchesse toutefois, que ce projet exaspère, ne parvient à tout bouleverser auparavant. Elle va prévenir les gens du château et faire d’une heure avancer le signal.

    Au quatrième acte, les deux amans sont en effet réunis, à l’heure de l’Angélus, près de la chapelle du couvent des Loges, dans la forêt de Saint-Germain. Le temps est à l’orage, la foudre gronde sourdement. Le moine paraît. Au lieu d’achever au plus vite la cérémonie, on chante un trio.

RICHARD.

    Mais hâtons-nous, mon père !
Le devoir et l’honneur m’appellent loin d’ici.

LE MOINE.

Vos témoins, où sont-ils ?

    Beaufort et les frondeurs enchaînés, sanglans, souillés de poussière, apparaissent, suivis et escortés de soldats suisses et de mousquetaires, l’épée au poing.

BEAUFORT.

    Les voici !

    La duchesse a réussi ; les conspirateurs ont été saisis et désarmés. Richard paraît avoir trahi les frondeurs, et les prisonniers l’accablent de leur mépris.

    « On se marie ici, là-bas on tue !
Et tandis qu’un parjure, un traître sans remords,
La joie au front, le crime en sa pensée,
Aux marches de l’autel conduit sa fiancée,
    Nous allons à la mort ! »

    Le malheureux jeune homme a beau se demander comment un pareil soupçon peut s’attacher à lui et protester de son innocence, les frondeurs n’en persistent pas moins à le croire coupable. Alors la pauvre Loïse, à son tour, est soupçonnée par Richard ; il lui a livré le secret de la Fronde ; elle seule a pu le faire connaître. Dans son désespoir, Richard la repousse et veut marcher au supplice avec ses amis. Beaufort alors embrasse le jeune homme, et l’acte finit par un chœur d’imprécations contre Loïse, dont la loyauté pourtant est aussi intacte que celle de son amant.

    Maintenant il s’agit de savoir si cette enragée duchesse recueillera le prix de toutes ses perfidies. La voilà en tête-à-tête avec Richard sur l’esplanade d’une prison d’Etat. Elle a acheté un guichetier qui, par un secret passage, sauvera Richard, s’il veut être sauvé. La duchesse dit : « Aime-moi ou meurs ! » Mais voici venir Loïse, apportant à Richard plus que la vie, plus que le bonheur même, l’honneur. Elle a tout découvert ; c’est la duchesse qui les a trahis et déshonorés tous les deux. Les suites de cette trahison sont irréparables, et la courageuse fille n’hésite plus : elle vient apporter le poison à son amant. La duchesse lui arrache la fiole et la jette par-dessus le rempart. Trio. La duchesse, touchée de la façon la plus inattendue par le spectacle de l’amour de Loïse et de Richard, veut les rendre au bonheur ; la voilà tout d’un coup humaine et généreuse. Richard s’abandonne au désir de vivre et de vivre pour Loïse ; il ne veut pas mourir encore ; il vivra donc si ses compagnons sont sauvés. « Ils le seront », dit la duchesse, qui ment toujours avec l’aisance la plus remarquable. — « Allons, venez, dit le guichetier, vous n’avez plus qu’un instant. »

    Richard va fuir ; mais un chant lugubre se fait entendre au bas de l’esplanade : c’est celui des pénitens qui conduisent les frondeurs à la mort. Richard indigné veut courir auprès d’eux pour partager leur sort ; le guichetier ferme la porte entr’ouverte déjà pour la liberté du captif. Grand débat : « Je les suivrai. — Tu ne les suivras pas. — Je veux mourir. — C’est trop souffrir ! — Ils m’appellent ! Je vous pardonne ; à toi mon âme ; compagnons, me voici ! » Et Richard se précipite par-dessus le rempart ; un cri terrible parti d’en bas répond au cri de la duchesse. Loïse tombe évanouie. La duchesse s’agenouille et prie……….. Et tous ces malheurs ne seraient pas arrivés si Richard s’était contenté de faire lire à Loïse son billet mystérieux, au lieu de le lire lui-même à haute et intelligible voix.

    Il y a, ce me semble, des situations dramatiques dans ce livret, et néanmoins l’impression qu’il produit est un peu froide. Toutes ces histoires de conspirateurs, de mort, de poison, de généreux suicides sont présentées de manière à ne pas produire beaucoup d’illusions. Et puis ce personnage de la duchesse Hélène poursuivant Richard de son amour acharné a quelque chose de disgracieux. Celui du duc de Beaufort est à peine indiqué, il ne prend à l’action qu’une part accessoire. Ceux de Loïse et de Richard paraissent beaucoup mieux dessinés. En somme, c’était une rude tâche, à mon sens, de mettre un pareil drame en musique. M. Niedermeyer est un compositeur d’une valeur réelle ; il en a donné des preuves nombreuses dans ses opéras de Stradella et de Marie Stuart, dans une très belle messe solennelle et dans plusieurs compositions de salon qui, plus encore que les grandes œuvres que je viens de citer, ont contribué à populariser son nom. Nous avions donc raison de compter sur la partition de la Fronde, et cette œuvre contient en effet de beaux morceaux.

    Toutefois je crains que les bouleversemens, les remaniemens, les coupures, les soudures qu’on lui a fait subir pendant les dernières répétitions, avec la brusquerie et l’irréflexion fiévreuse qu’on apporte à ce genre de travail en pareil cas, ne lui aient beaucoup nui. Certains morceaux paraissent écourtés ; d’autres, d’un caractère grave ou triste, sont suivis et précédés de morceaux de la même couleur, chose que les compositeurs évitent en général avec soin. Il est impossible de savoir ce qui s’est passé au théâtre de l’opéra pendant les huit jours qui ont précédé la première représentation de la Fronde, et l’on ne peut très probablement se faire qu’une idée bien faible des épreuves cruelles infligées durant cette crise au malheureux compositeur. D’un autre côté, les critiques comme le public ne peuvent apprécier que ce qu’ils entendent, et ne doivent parler que de ce qui leur est connu. Je bornerai donc là ma tache. Je ferai d’abord une assez triste observation au sujet de l’indifférence actuelle du public élégant, je ne dirai pas pour l’art, mais pour les entreprises les plus sérieuses du théâtre de l’Opéra. Pas plus à la première qu’à la centième représentation d’un ouvrage, pas plus à huit heures qu’à sept, les propriétaires des premières loges ne sont à leur poste. La curiosité même, ce vulgaire sentiment si puissant sur la plupart des esprits, est impuissante à les entraîner aujourd’hui. L’affiche annoncerait pour le premier acte d’un opéra nouveau un trio chanté par l’ange Gabriel, l’archange Michel et sainte Madeleine en personne, que l’affiche aurait tort, et la sainte et les deux esprits célestes chanteraient leur trio devant des loges vides et un parterre inattentif, comme de simples mortels. Un autre symptôme non moins inquiétant se manifeste encore. Autrefois dans les entr’actes, le foyer du public était assez généralement préoccupé de l’œuvre nouvelle qu’il jugeait toujours fort sévèrement ; tout le monde disait : C’est détestable, ce n’est pas de la musique, c’est assommant, etc., etc. Aujourd’hui on n’en dit rien du tout ; il n’est pas plus question de la partition que de la pièce. On cause à bâtons rompus de la Bourse, du mouvement ascentionnel des docks, de la mort d’Odry, des courses du Champ-de-Mars, des tables roulantes, du succès de Tamberlick à Londres, de ceux de Mlle Hayes à San-Francisco, du dernier hôpital construit par Jenny Lind, du printemps, de la pousse des feuilles ; l’on dit : Je pars pour Bade, je vais en Angleterre, ou à Nice, ou tout simptement à Fontainebleau. Et si quelque spectateur primitif, quelque homme de l’âge d’or s’en vient étourdiment jeter au milieu d’une conversation cette question saugrenue : Eh bien ! qu’en pensez-vous ? — De quoi ? lui répond-on. — De l’opéra nouveau ! — Ah !… mais, je n’en pense rien, ou du moins je ne me souviens plus de ce que j’en pensais tout à l’heure. Je n’y ai pas fait grande attention.

    Le public semble, à l’égard de l’Opéra, avoir donné sa démission. C’est le tambour-major découragé d’entendre toujours ses virtuoses faire des ra pour des fla ; il a envoyé sa canne au ministre…

    M. Niedermeyer ne s’est pas dispensé, comme plusieurs de ses illustres devanciers, d’écrire une ouverture. La sienne est bien faite, mouvementée, énergique dans l’allegro, un peu languissante dans l’introduction, dont le quatuor de cors, emprunté à une scène du dernier acte, rappelle l’effet de celui de l’air d’Edgard dans la Lucia de Donizetti. Le premier chœur :

Ma foi, la paix n’amuse guère,

est un des meilleurs. Cela est franc et plein d’entrain, et produirait certainement plus d’effet sans les coups de la grosse caisse et du tambour qui viennent, à intervalles réguliers, prendre à l’action musicale une part trop violente et que rien ne motive.

    Il y a de la grâce dans les couplets de Marthe :

« L’œil ouvert, bouche close » ;

j’aime moins, quoiqu’elle ait été beaucoup plus applaudie, la cavatine de la duchesse. La romance de Richard a paru un peu languissante ; j’aurais besoin de l’entendre encore, ainsi que le duo et le trio suivans. Il y a des idées piquantes et jolies dans la chanson sur M. de Beaufort. La scène du démenti et de la provocation est bien traitée.

    Au second acte, l’attention se porte tout d’abord sur un air de la duchesse :

De moi l’enfer s’empare ;

où l’intervention d’un cor et d’un trombone récitans produit un bon effet, et donne à l’harmonie de l’orchestre une couleur sombre parfaitement en situation. Je n’en puis dire autant de la cadence ou du trait vocalisé qui éclate sur ces mots, je crois :

L’amour devient barbare
Lorsqu’il est dédaigné.

    L’emploi de ces roulades violentes à pleine voix et sur les notes aiguës, sous prétexte d’exprimer la passion, mais dans le but unique de faire applaudir la cantatrice, appartient à un système de musique ultramontain dont je n’ai point à examiner ici la valeur, mais pour lequel j’ai toujours eu l’horreur la plus profonde.

    Cet acte contient encore un duo pour soprano et contralto bien conduit, et des couplets de ténor où le tambour pourrait être supprimé avec avantage. Le troisième acte est presque tout entier consacré au ballet, dans lequel figurent deux danseurs habillés de jaune qui tournent comme des toupies. Le public a paru médiocrement charmé de cette reproduction des vieilles pirouettes viriles. On a applaudi en revanche un charmant air de danse d’une mélodie lente fort gracieuse.

    Après un couvre-feu qu’il était dangereux d’écrire après celui des Huguenots, vient un air de Loïse :

Oh ! je l’entends encore ;
Il me disait, à moi,
Loïse, je t’adore,
Je n’aimerai que toi.

    Ce morceau pourrait bien être un de ceux qu’on a mutilés aux dernières répétitions.

    Le duo des deux amans, au contraire, est fort bien traité, quoique manquant en général un peu d’animation, et le passage :

Adieu l’amour si tendre,

d’une expression profonde et vraie, a été remarqué.

    La prière des religieuses au quatrième acte a de la couleur et un bon caractère ; elle gagnerait à n’être pas chantée à pleine voix comme on chante tout à l’Opéra. Grétry disait un jour qu’il donnerait un louis pour entendre une chanterelle ; je connais des gens qui en donneraient dix bien volontiers pour entendre, ne fût-ce qu’une fois l’an, un piano vocal à l’Opéra. Mais, en offrît-on mille, il est certain qu’on ne l’obtiendrait pas. Les usages de ce théâtre ont plus d’analogie qu’on ne pense avec ceux des églises ; le canto firmo y règne despotiquemént, et l’on y professe une sainte horreur pour les nuances, ces perfides attraits de la musique passionnée.

    C’est si fatigant de chanter piano, de ménager la voix, d’indiquer des crescendo, des perdendo, d’accentuer certains temps de la mesure, de dispenser sur le tissu musical la lumière et les ombres !….. Il faut, pour y arriver, du soin, de l’intelligence, de la patience dans les études, du talent et du zèle pour les diriger ; c’est de l’art en un mot. Tu ne demandes pas tant de choses, toi, douce, calme et lymphatique médiocrité !

    Le morceau de l’anathème a produit un effet général et très grand. Les voix et les instrumens, groupés habilement, y atteignent vers la fin à un degré de sonorité extraordinaire, et l’indignation et la colère y sont magnifiquement exprimées.

    Il faut citer encore un bel effet vocal dans le trio final du cinquième acte, au moment où la duchesse, émue de pitié pour sa rivale et pour Richard, revient à de meilleurs sentimens.

    Les rôles principaux de la Fronde sont remplis avec talent. Roger est bien placé dans celui de Richard, auquel il donne une physionomie élégante et passionnée. Obin (le duc de Beaufort) a peu d’occasions de briller ; il disparaît de la scène longtemps avant le dénoûment. Si la voix de Mlle Nau a paru un peu affaiblie, celle de Mme Tedeseo, au contraire, n’a jamais eu plus d’éclat ; on a bien apprécié aussi la limpidité, la justesse et le timbre si pur de celle de Mlle La Grua, qui a rendu supérieurement tous ses morceaux de chant proprement dit et montré un vif sentiment dramatique dans les scènes où elle avait à lutter soit avec la passion de Roger, soit avec les splendides périodes vocales de Mme Tedesco.

    On a remarqué les décors du troisième et du quatrième acte ; ils sont de MM. Despléchin, Nolau et Rubé. Quant au ballet, on ne peut guère citer que le pas de deux dansé par Mérante et Mlle Louise Taglioni, et celui de Mlle Bagdanoff. Cette jeune personne fait de remarquables progrès, et nous la compterons avant peu parmi les étoiles du sylphidisme. Elle a deux jeunes frères, l’un violoniste, élève distingué de M. Massart, et l’autre pianiste résolu à tous les travaux, à tous les excès du clavier, qui font en ce moment honneur à notre Conservatoire de Musique. Vous verrez qu’un beau jour toute cette famille d’artistes nous plantera là pour retourner à Saint-Pétersbourg. Ce serait pourtant bien le moins qu’il nous fût permis de jouir pendant deux ou trois ans des talens et de la renommée qu’ils auront acquis en France.

THÉATRE-LYRIQUE.

    Je n’en ai pas fini avec les frondeurs et le duc de Beaufort ; ils figurent encore dans le nouvel opéra que M. Adam vient de faire représenter sous le titre du Roi des Halles, avec un véritable succès. Cette fois il s’agit tout simplement d’une jeune fille du peuple que protége en tout bien tout honneur le duc de Beaufort. Cette protection attentive et évidemment fort tendre inquiète le fiancé de la jouvencelle, à tort cependant, puisque Beaufort est son père. Scènes de la halle, émeutes, élection, nomination du roi des halles, intervention des femmes, surprise. Tout s’arrange, la fille (naturelle) du duc épouse son amant.

    M. Adam a écrit sur cette donnée une partition animée, joviale, bonne fille. Elle chante gaîment, facilement, carrément. L’instrumentation en est brillante et simple cependant ; tout cela marche vite et droit ; tout cela est écrit à merveille pour le public spécial auquel il s’agissait de plaire, et le public est enchanté.

    Peu de jours après le succès du Roi des Halles, on a donné sur le même théâtre un petit opéra-comique en un acte, tout ce qu’il y a de plus badin, de plus enfantin. Colin-Maillard est de MM. Michel Carré et Verne pour les paroles, et, pour la musique, de M. Hignard. Trois grisettes de la rue des Lombards ont une tante. Cette tante a quarante-cinq ans et la ferme résolution de ne marier ses nièces que lorsqu’elle aura trouvé pour elle-même un mari. Les petites néanmoins se livrent le dimanche aux parties de campagne les plus échevelées, en compagnie de trois commis marchands, dont un garçon apothicaire, qui les adorent pour le bon motif. Or, un dimanche que la tante a voulu les accompagner à Meudon, elles y rencontrent un assez grotesque personnage possesseur d’un château des environs, et nommé M. de La Verdure. Ce monsieur veut faire l’aimable avec les fillettes en l’absence de leur tante, qui est allée je ne sais où. On propose de jouer à colin-maillard ; on bande les yeux à M. de La Verdure ; aussitôt les grisettes s’éloignent avec leurs amans ; mais la tante reparaît et va précisément se jeter dans les bras du colin-maillard, qui, en recouvrant la vue, reconnaît une ancienne maîtresse à lui, qu’il avait séduite il y a quelque vingt ans au moyen d’une promesse de mariage. La tante réclame, les petites reparaissent, l’explication fait scandale, et M. de La Verdure se résigne. Alors tout le monde se marie d’un seul coup. Et voilà.

    M. Hignard est, je crois, un lauréat du Conservatoire. Il sait écrire, il y a de l’ordre et du bon sens dans sa partition, si les idées n’en sont pas bien neuves. L’ensemble de son opéra a de la gaîté.

THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

    En a-t-on donné des opéras nouveaux ce mois-ci ! J’espère que les partisans de la production musicale à jet continu se déclareront satisfaits. L’Opéra-Comique, à lui tout seul, nous a, sans crier gare, cinglé par le visage deux ouvrages à la fois et dans la même soirée, et tous les deux ont presque réussi. L’un s’appelle une Lettre au bon Dieu ; MM. Scribe et de Courcy en ont écrit le livret, la musique est de M. Duprez.

    L’autre a pour titre l’Ombre d’Argentine.

    Dans la Lettre au bon Dieu, une fillette de village, aussi simple que jolie, persuadée qu’elle ne se mariera pas sans dot, a l’idée d’écrire au bon Dieu pour le prier de lui en envoyer une, et va déposer sa lettre dans le tronc des pauvres où M. le maire ne tarde pas à la trouver. La naïveté de cette supplique est bientôt connue et parvient jusqu’au seigneur du village, qui fait remettre à Henriette (c’est le nom de la jeune fille) les six mille écus qu’elle a demandés à Dieu. Bien plus, le jeune comte finit par s’éprendre de la grâce de cette enfant et par lui demander sa main. Tant il est vrai que si l’on a vu des rois qui n’épousaient pas des bergères, on a vu aussi des comtes et même des ducs qui en épousaient. M. Duprez, auteur de la partition de la Lettre au bon Dieu, apprit la musique dans l’école de Choron ; donc il doit la savoir, et il la sait. Si, après avoir abandonné le théâtre, il s’est livré à la composition, il n’a fait en cela que suivre l’exemple donné par d’autres chanteurs tels que Garcia et Solié. Le premier a écrit il Califo di Bagdad pour le Théâtre-Italien, la Mort du Tasse et Florestan pour l’Académie royale de Musique. Solié, qui fut, sinon un chanteur véritable, au moins un acteur chantant, donna à l’Opéra-Comique quelques ouvrages agréables, entre autres le Petit Jockey, dont plusieurs morceaux, devenus populaires, sont allés ensuite se perdre dans le répertoire des airs de vaudeville, ce cimetière de la mélodie. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que Duprez ait écrit pour sa fille, engagée à l’Opéra-Comique, une partition en deux actes ; et je ne vois pas pourquoi quelques personnes le lui reprochent avec une sorte d’aigreur. Je sais bien que la plupart des chanteurs sont de mauvais musiciens, et cela explique la prévention qui existe en général contre leurs œuvres ; mais il y a d’honorables exceptions, et il ne faut, en tout cas, juger que les œuvres elles-mêmes et s’abstenir de toute opinion rétrospective. Aussi dirai-je de la partition de la Lettre au bon Dieu qu’elle vaut beaucoup mieux que cent autres écrites par des compositeurs de profession et réservées invariablement à ce qu’on appelle des succès d’estime. Il y a là, sinon beaucoup de savoir-faire, au moins du goût, du sentiment et certes (on ne le contestera pas) une entente profonde des effets vocaux et de l’art d’écrire pour la voix. Ce serait bien le diable si un artiste tel que Duprez, qui fut un des plus admirables chanteurs de son époque, ne savait pas tisser une trame mélodique pour un soprano et un ténor. Cela s’est vu cependant.

    Il n’est pas tout fait aussi à l’aise en écrivant l’orchestre. Il montre là beaucoup d’inexpérience. Mais d’autres avant lui ont fait preuve d’une véritable maladresse, d’une innocence enfantine qu’on ne saurait lui reprocher, et personne n’y a fait attention. Les vieux critiques voudraient-ils aujourd’hui se venger sur Duprez le compositeur des louanges effrénées qu’ils accordèrent jadis à Duprez le chanteur ? Cela serait bien possible. Il n’en est pas moins vrai que la partition de la Lettre au bon Dieu, d’un style un peu vague, un peu indécis, mais gracieux et correct cependant, contient de jolis couplets avec chœur, un duo dont la mélodie simple et douce est rehaussée par un joli accompagnement d’instrumens à vent, un autre duo bien fait et plein de gaîté, et un chœur fort comique, celui des prétendans à la main d’Henriette, lorsque le bruit s’est répandu qu’elle héritait de six mille écus.

    Mlle Caroline Duprez est charmante dans ce rôle, et Sainte-Foix dans celui du paysan intéressé est comme toujours fort divertissant.

    Venons au cinquième opéra nouveau dont j’ai à vous entretenir. Le libretto de l’Ombre d’Argentine est de MM. Bayard et Biéville, la musique est de M. Montfort. Dans cette farce, imitée des anciennes bouffonneries de la comédie italienne, se trouvent un Pierrot habillé de blanc, sa femme Argentine qu’il croit morte et dont les apparitions lui causent des terreurs que certaines gens trouvent drôles ; puis un Orgon et un Trufaldin. M. Montfort a écrit sur cette folie carnavalesque une partition fort sage, aimable et élégante. On remarque dans la première partie un quintette bien disposé ; je ne sais malheureusement pas ce qu’il y a dans la seconde. Je dois avouer que ces pièces enfarinées me sont assez antipathiques pour me donner des maux de nerfs intolérables. J’ai voulu me contraindre l’autre jour à écouter et à suivre de l’œil l’Ombre d’Argentine. Bientôt des palpitations précipitées sont venues m’avertir de mon imprudence, puis j’ai ressenti des douleurs dans la moelle épinière, des vertiges ; bref, au moment où le Pierrot habillé de blanc excitait par ses gambades une explosion de rires et d’applaudissemens, je me suis très sottement trouvé mal, et on a été obligé de m’éconduire au plus vite. Ce n’est pas ma faute. Mais je reviendrai voir le reste quand je serai tout à fait rétabli. Il est aisé de reconnaître à la pâleur et à la tristesse du présent feuilleton que ce moment n’est pas encore venu.

HECTOR BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 15 septembre 2010.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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