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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 25 DÉCEMBRE 1852 [p. 1-2].


THÉATRE IMPÉRIAL DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Première représentation de Marco Spada, opéra en trois actes, de M. Scribe, musique de M. Auber. — Début de Mlle Caroline Duprez.

    M. Scribe a déjà introduit beaucoup de brigands à l’Opéra-Comique : les brigands de la Sirène, les brigands de Fra Diavolo, les brigands des Mystères d’Udolphe sont connus et apprécies. Ceux de Marco Spada n’auront pas moins de succès, n’en doutez pas. Ceux-là sont de la pure race des brigands des marais Pontins, ils ont conservé toutes les traditions de la guerre des montagnes, ce sont des artistes de la grande école ; ils sont illustres, les peintres célèbres ont fait leurs portraits.

    Au début de leurs belles actions, nous sommes dans un château doré sur tranche, et mystérieux, et silencieux néanmoins comme au couvent des Abbruzes. Le gouverneur de Rome et sa nièce, la marquise de San-Pietri, sont allés, suivis d’un capitaine de dragons de leurs amis, y demander l’hospitalité, par suite de l’emportement d’un cheval arabe qui les y a conduits au triple galop dans des circonstances qu’il serait trop long de raconter ici. Ce qui les étonne dans ce castel, c’est moins de n’y voir ni maîtres ni valets que d’y rencontrer partout des instrumens de musique. Si cette forme du langage dramatique n’était pas aussi hardie, le gouverneur s’écrierait : « Tout ceci cache un mystère ! », d’autant plus que le grand salon n’est pas éclairé. Or, en tâtant les murs, S. Exc. met la main sur un cordon de sonnette, et l’instrument de musique de résonner aussitôt.

    Aux premières notes de sa mélodie s’élance de l’appartement voisin une gracieuse jeune fille qui se jette sans façon dans les bras du gouverneur et l’appelle : Mon père ! le plus tendrement du monde. On apporte enfin de la lumière, et cet incident ne contribue pas peu à désabuser Angela (c’est le nom de la jolie enfant). « Qu’est ceci ? dit-elle. Un étranger, une étrangère, encore un étranger ! Trois étrangers qui ne sont pas de la maison ! » On s’explique, et Angela fait les honneurs du château en fille bien élevée. Pendant que ses hôtes se rafraîchissent au réfectoire, un jeune ténor chante de jolis couplets sous la fenêtre d’Angela. C’est le marquis Fredericci, autre étranger qui voudrait être de la maison. Il aime Angela, il est aimé d’elle. A la fin de son second couplet, le marquis suit sa voix et entre par la fenêtre. Il parle à la jeune fille des espérances qu’il a conçues, de l’amour profond qu’il ressent pour elle, et la conjure de venir le surlendemain à la fête que va donner le gouverneur de Rome. Angela promet de prier son père de l’y conduire. Fredericci se voit obligé, après cette douce promesse, de repasser par la fenêtre en entendant revenir le baron de Torrida, père de sa bien-aimée. Ce bon baron montre une tendresse extrême pour sa fille, et pourtant il se refuse avec obstination à la conduire au bal du gouverneur. Toutefois, en apprenant d’Angela que ce même gouverneur et sa nièce et le capitaine des dragons pontificaux sont dans le château, il change de langage aussitôt et promet d’aller à la fête si elle a lieu. Tout ceci cache encore un terrible mystère. Le baron appelle ses gens et leur dit :

Le gouverneur de Rome ici nous rend visite,
Qu’il soit traité ce soir ainsi qu’il le mérite.

Ce qui signifie qu’on va pendre le gouverneur et ses deux compagnons dans quelque affreux souterrain, le baron de Torrida n’étant autre que le fameux Marco Spada, chef de bandits, la terreur de l’Italie. Heureusement le jeune Fredericci, que nous avons entendu soupirer en musique tout à l’heure, a rencontré dans la montagne un corps de dragons cherchant les traces du gouverneur, dont l’absence leur cause beaucoup d’inquiétude ; il les a guidés vers le château, et les voilà qui s’avancent en bon ordre. Angela est la première à les apercevoir et les montre à son père. Marco souffle aussitôt dans un de ces petits morceaux de cuivre qu’on est convenu dans les théâtres de nommer cors, bien que ce ne soit ni cor, ni trompette, ni cornet, ni bugle, ni clairon, ni saxhorn, ni tuba, ni trombone, ni quoi que ce soit de sonore ou de musical ; Vivier lui-même n’en tirerait pas deux notes : c’est tout au plus si cela pourrait servir à jouer aux dés.

    Marco cependant en tire une fanfare assez expressive, et la fanfare est comprise. Deux minutes plus tard, les brigands ont lâché leur proie, se sont cachés tous, et les dragons, en mettant pied à terre dans la cour du château, n’ont plus trouvé que les trois captifs rendus à la liberté. Le mystère redouble ; ce qui n’empêche pas le baron de Torrida de garder son sang-froid et de toujours avoir pour ses hôtes le sourire le plus bienveillant, les attentions les plus délicates : au contraire.

    Au second acte, le gouverneur, grâce à l’arrivée des dragons, a pu échapper au terrible danger que les gens de M. le baron de la Torrida lui avaient fait courir. Il donne sa fête.

    La villa est somptueusement illuminée. Voici venir, qui le croirait ? Angela et son père. Le baron l’a dit : « Je te conduirai à ce bal, s’il a lieu. » Et il a lieu, et le baron est esclave de sa parole, et d’ailleurs, ce que femme veut, etc. Or il y a non seulement bal et festin, mais concert. Le gouverneur, la marquise sa nièce et le capitaine de dragons ont parlé à tout le monde du talent musical d’Angela, qu’ils ont pu apprécier l’avant-veille. On prie donc Angela de chanter, et la marquise lui offre d’exécuter avec elle un duo en quatre langues différentes, dont elle a aperçu la partition au château du baron, qu’elle a lu, qu’elle sait déjà par cœur, et qu’Angela doit savoir mieux encore. Plus de prétexte de refus pour la jeune fille. Angela s’avance et exécute dramatiquement le duo. Elle remplit le rôle d’un jeune Français qui fait la cour à une belle inconnue, en russe d’abord, supposant que cette langue est la sienne, puis en anglais, en italien, et enfin en français, tout bonnement. L’inconnue n’est que Française.

    J’ai oublié de dire que la marquise, dont le capitaine de dragons se permet d’être le Sigisbé, est promise à un sien cousin qu’on ne voit jamais, et qui n’est autre que le beau Fredericci, épris d’Angela. La fête éclate, étincelle ; Angela est au comble du bonheur. Mais voici le nuage dramatique, porteur de la foudre. Un bruit assez étrange est venu jusqu’aux invités du gouverneur. On dit, et sans horreur la marquise ne peut le répéter, on dit que l’affreux bandit Marco Spada a eu l’audace de venir braver S. Exc. jusque dans son palais et qu’il assiste à la fête. Un de ses brigands l’a dénoncé. Mais comment le reconnaître ? Tout est prévu. Le frère Bartolomeo, brave moine, en sa qualité d’habitant des Abbruzes, connaît tous les bandits personnellement. Il viendra vers minuit, sous prétexte de quêter pour son couvent, il s’adressera successivement à chacun des invités du gouverneur, et fera ainsi sans faute reconnaître Marco Spada. Le révérend a compté sans l’adresse de celui-ci, qui trouve le moyen de passer à l’un des côtés du salon quand le moine est à l’autre, et de dérober ses traits à l’œil investigateur, en ayant l’air d’être engagé dans une conversation intime tantôt avec la marquise, tantôt avec Angela. L’expérience n’a donc produit aucun résultat au moment où les valets annoncent le souper. L’assistance s’éloigne, et le moine la suit dans la salle du banquet. Marco, resté seul avec sa fille, la presse de quitter ce dangereux palais. Mais la petite tient plus que jamais à y demeurer. Pendant les scènes précédentes, une explication a eu lieu entre Angela et Fredericci. Il en est résulté que le prétendu mariage entre le jeune homme et sa cousine, mariage dont la nouvelle avait brisé le cœur d’Angela, ne se fera pas ; les parens avaient arrangé cela sans le consentement des deux fiancés, qui ne se connaissaient point alors.

    Fredericci n’aime qu’Angela et n’épousera jamais d’autre femme qu’elle. Marco a beau dire : « Mon enfant, il faut partir ! j’ai des raisons graves, terribles même, pour ne pas rester ici un quart d’heure de plus », la petite Eve de répondre : « Des raisons ? qu’y a-t-il ! — Partons ! — Oh ! mon père, je veux tout savoir. — Partons ! te dis-je. — Je veux savoir… » Pendant ce dialogue, le moine revient, s’approche des deux interlocuteurs et s’écrie : « Marco Spada ! » Angela l’a voulu, elle sait tout. Elle est la fille d’un brigand. Ce brigand n’est pas homme à se laisser arrêter par un franciscain : il tire de son sein un petit argument d’un demi-pied de long chargé jusqu’à la gueule, le présente vivement au visage du moine, appelle ses bandits déguisés en valets de pied, et leur confie le frocard espion.

    Maintenant Angela, reconnaissant qu’elle a chanté et dansé sur un volcan, devrait se hâter d’emmener son père ; mais non, c’est celui-ci qui ne songe plus à partir. Le voilà qui se jette aux genoux d’Angela et qui s’excuse de lui avoir donné une position sociale aussi originale. La petite sotte n’a-t-elle pas l’insolence de se désoler, de rougir, de s’évanouir, de faire mille singeries ? Comme si la carrière de son père avait quelque chose de louche, comme s’il pouvait y avoir du déshonneur à être la fille d’un chef illustre de Terracine, d’Arsoli, d’Alatri ou d’Anticoli. Puis voici venir les grands sentimens, le dévouement, l’abnégation, la résignation, les idées de devoir, toutes les stupidités dont une fille qui n’a jamais été en pension ne peut avoir seulement entendu parler. Angela revoit son Fredericci, qu’elle aime tant, et qui a si cordialement renoncé pour elle à la main de sa cousine, et l’abominable innocente n’a pas honte de lui déclarer là, tout d’un coup, qu’elle ne peut plus être à lui. Et notez que ce n’est point par orgueil, mais par modestie, quelle lui décoche en plein cœur cette vieille phrase. Elle a l’imbécillité de croire à sa propre indignité. Le pauvre Fredericci, à son tour, voudrait savoir. Il dit comme disait Angela tout à l’heure : « Qu’y a-t-il donc ? Dites-moi la vérité ! » Mais bah ! la petite brigande en rubans roses n’a garde de répondre autrement que par des pleurs. Elle finit par exaspérer tellement son amant, que celui-ci, voyant passer sa cousine qui vient prendre le café, la présente aux assistans comme sa fiancée, en annonçant leur prochain mariage. Angela ne tient pas à ce dernier coup, et consent enfin à s’éloigner avec son père.

    Au troisième acte, nous sommes dans la campagne de Rome ; nos amis les brigands et leurs femmes et leurs enfans boivent et dansent à l’ombre d’un aqueduc antique. La joie, la sérénité d’âme et la bravoure brillent dans tous les yeux. Angela seule est triste ; elle se retire à l’écart pour pleurer ; elle regrette son Fredericci. Angela commence trop tard à comprendre la valeur de son père, et à reconnaître qu’une belle fille de chef vaut dix mille marquis. Elle a enfin quitté ses parures vulgaires des actes précédens pour revêtir le costume de la Sabine, qui lui sied à merveille. « Toi ! sous ce costume ! s’écrie Marco en revoyant sa fille. — Oui, mon père, je sais tout maintenant, et je veux partager votre sort. — Eh bien ? en ce cas ne pleure plus, je te rendrai Fredericci ; nous allons enlever sa fiancée et faire épouser à celle-ci le capitaine de dragons, après quoi tu n’auras plus qu’à dire : Oui ! et Fredericci, trop heureux, tombera à tes pieds. »

    Aussitôt dit, aussitôt fait. Le capitaine et la marquise, qui étaient sans doute venus prendre l’air dans la campagne, sont enlèves par les brigands. Ordre est donné à la marquise d’épouser sur-le-champ le jeune capitaine, sous peine de voir ce malheureux fusillé incontinent. Grands cris de la marquise : Quelle indignité ! Mais je suis fiancée à un autre ! — Portez armes !.. En joue !… — Arrêtez ! voilà ma main ! Le moine du second acte, que les brigands ont conservé frais et vivant dans une cave, sort de terre aussitôt et marie inexorablement les deux captifs. Plaisanteries nouvelles sur le choix du capitaine. Etre marié… être fusillé…, etc., etc.

    Maintenant que le tour est fait, survient Fredericci, ravi d’avoir eu le malheur de perdre sa fiancée et de retrouver Angola consentante. Mais, dans la bagarre, le pauvre Marco Spada a reçu un coup de carabine très sérieux. On l’amène à pied, ce qui prouve bien qu’on n’a pas eu la moindre idée de mettre en scène le fameux tableau d’Horace Vernet, Confession du brigand, ainsi qu’on en avait fait courir le bruit. C’est dommage ; j’aurais voulu voir les deux bœufs aux longues cornes, les vrais bœufs gris des marais Pontins et la voiture, et le lit de paille sanglante. Je suis fou de la couleur locale. Telle qu’elle est, et sans bœufs, la scène est encore belle ; jugez de ce qu’elle eut été : Marco, perdant son sang, veut, avant de mourir, délivrer Angola du déshonneur (il y croit aussi, le malheureux !) de lui appartenir ; il déclare hautement et sous serment qu’il y a quinze ans, dans une rencontre avec la bande de Marco Spada, la famille entière du duc de San-Germano fut exterminée : un enfant en bas âge survécut seul, et cet enfant adopté par lui, Marco, n’est autre qu’Angela. Etonnement général. Angela ne sait si elle doit se réjouir ou se désoler ; Fredericci est ravi, le niais, d’avoir à épouser la fille d’un duc au lieu de celle d’un chef ; comme si duc ne venait pas de dux, et comme si dux ne voulait pas dire chef. Il n’a jamais su deux mots de latin, ce marquis !…

    Puis Marco Spada, qui vient de prononcer devant Dieu un faux serment, approche ses lèvres de l’oreille du moine confesseur, lui avoue sans doute la vérité, et expire en père dévoué et absous.

    L’indomptable jeunesse de M. Auber s’est encore donné carrière dans cette nouvelle partition. Il y a partout de la verve, une fraîcheur d’idées incroyable, une originalité presque téméraire parfois, et un coloris instrumental qui n’ont jamais brillé d’un plus vif éclat dans les précédens ouvrages de l’auteur.

    L’ouverture commence par un andante dont les harmonies en sons soutenus ont un caractère tout à fait neuf. Le chant large qui vient ensuite avec le tremolo de tous les instrumens à cordes produit un bel effet. Le thème en staccato de l’allegro rappelle un peu à son début celui de l’ouverture de la Gazza ; mais cette ressemblance n’est que d’un instant, et la physionomie propre du thème se dessine bientôt et donne ensuite aux développemens de l’ouverture un intérêt qui va toujours croissant.

    Ce morceau a été vivement applaudi.

    L’air d’Angela : « Ne grondez pas, mon père », est d’une câlinerie charmante. On remarque de piquantes modulations et le tour original de la mélodie dans la romance de Fredericci. L’air de basse chanté par le baron de Torrida à son arrivée est bien conçu et habilement disposé pour la voix ; pourtant il paraît long, et peut-être l’action gagnerait-elle si on le supprimait. Ce premier acte contient encore un beau duo et un quatuor où l’on trouve les plus gracieux dessins d’orchestre et de jolis traits d’instrumens à vent.

    L’air de la marquise, dont le thème est brodé sur chaque temps fort par un grupetto de trois notes, a excité les bravos de toute la salle. Il est difficile en effet de rien entendre d’aussi coquettement gracieux. Mlle Favel le dit d’ailleurs à merveille. Dans le duo en quatre langues, duo qui n’est guère qu’un solo, on a fort goûté la mélodie russe, on a ri de l’air anglais ou plutôt de la caricature des anciens airs anglais. Celle des cavatines italiennes a donné lieu à cette observation déjà faite plusieurs fois en pareil cas : ce n’est point une caricature, c’est une imitation fidèle. Le public en rit, parce que la cantatrice, en l’exécutant, exagère un peu les accens et que l’auditeur est prévenu qu’on veut faire une charge. Mais cette même cavatine, chantée sérieusement dans un opéra sérieux, paraîtra fort sérieuse, peut-être même tragique, à un auditoire qui se croit sérieux, et n’en sera pas moins bouffonne de tout point. Il y a des centaines de ces morceaux d’opera seria, et des plus célèbres, qui pourraient servir à faire l’expérience contraire, et figurer très avantageusement dans des scènes de pasquinades.

    En tout cas, celui dont je parle est fait avec tant d’esprit, que M. Auber pourra toujours dire : « C’est une charge ! » et penser : C’est un portrait.

    Dans la dernière partie de cette jolie scène, vient enfin, à deux voix, le morceau français où chaque note pétille, scintille, frétille, où les traits se précipitent, où le rhythme court, où la furie française enfin se déchaîne avec la plus plaisante exagération.

    Le chant du moine quêteur pendant le bal a de la couleur ; il revient peut-être trop souvent, mais c’est l’action qui le ramène ; le compositeur a été forcé de le répéter avec cette regrettable persistance. Après le chœur, dans lequel on remarque plusieurs beaux effets d’harmonie vocale, vient un bel air de basse, qui perd beaucoup de sa valeur en choquant la vraisemblance dramatique. Ce n’est pas le moment de se livrer aux expansions morales et paternelles ; Marco n’a qu’une chose à faire, maintenant qu’il est débarrassé du moine : c’est de prendre sa fille dans ses bras, si elle est réellement évanouie, de l’emporter au plus vite ; quitte à donner ailleurs plus tard les explications qu’il lui chante là si hors de propos.

    Dans la réunion des familles de brigands près de l’aqueduc, Angela chante une jolie ronde : « Fille de la montagne » qui aura la vogue des fameux couplets de Fra Diavolo. L’air de la marquise dévalisée et pleurant est des mieux faits et d’un excellent sentiment dramatique. On trouve certains accents empreints d’un peu de mignardise, et par conséquent déplacés dans celui du frère Bartolomeo. Il y a un bien bel andante et un allegro plein de feu dans la cavatine d’Angela, et l’on compte encore dans cet acte un beau trio pour soprano, ténor et basse. Cette partition est des plus riches, on le voit ; répétons qu’elle est aussi des plus fraîches et des plus jeunes. M. Auber, en outre, a mis un art extrême à faire valoir le talent de la jeune débutante, Mlle Caroline Duprez. Tout ce qu’elle chante est non seulement bien dans sa voix, mais dans le caractère propre de son talent. Mlle Duprez, élevée par son père, est excellente musicienne et vocaliste consommée ; mais elle a de plus ce que l’éducation ne donne point, l’instinct de la scène et des finesses de l’art dramatique, et une rare distinction de gestes et de mouvemens. Elle a dit plusieurs mots d’une manière remarquable. Elle exécute les traits avec une grande vélocité et sans jamais laisser échapper une note douteuse ; son trille est serré et martelé ; le timbre de sa voix est charmant, bien que la voix elle-même ait peu de force. Mlle Duprez a obtenu un brillant succès comme cantatrice et même comme comédienne.

    Mlle Favel a fort bien fait valoir le rôle un peu effacé de la marquise. On connaît le talent de Battaille, de Couderc et de Boulot ; ils en ont donné de nouvelles preuves dans les rôles de Marco, du capitaine de dragons et du marquis. Les décors et les costumes sont beaux. M. Perrin fait de mieux en mieux les choses.

Concert de M. Vieuxtemps.

    Les fêtes musicales de la nature de celles dont je vais parler sont maintenant fort rares à Paris. Les grands virtuoses se découragent, ils sont las de faire d’inutiles appels au public parisien, et quand, par extraordinaire, ils osent courir les chances ruineuses d’un concert sérieux, avec orchestre, c’est qu’ils ont alors quelque œuvre nouvelle à faire entendre ; auquel cas ils se résignent volontiers à payer les impôts qui pèsent sur les musiciens et à faire une perte d’argent plus ou moins considérable. Si le bonheur veut (cela arrive quelquefois) qu’ils ne perdent rien dans l’entreprise, malgré l’impôt, la foule des étrangers réunis accidentellement à Paris leur aura alors composé un public. Cela arriva l’année dernière à Ernst ; c’est ce qui vient d’arriver à Vieuxtemps. L’auditoire accouru pour entendre son premier concert venait d’Allemagne, d’Angleterre et de Russie ; on y trouvait aussi des Français, mais en petit nombre. L’enthousiasme n’en a pas été moins vif, au contraire ; rien n’est comparable à l’ardeur musicale des vrais amateurs anglais, russes et allemands.

    Le talent de Vieuxtemps est merveilleux ; ses qualités dominantes sont la grandeur, l’aplomb, la majesté, et un goût irréprochable. Il ne tente rien dont il ne soit sûr, et pourtant on a peine à croire aux prodiges de son mécanisme. Ses intonations sont d’une justesse parfaite, tant pour les sons ordinaires que pour les sons harmoniques, dont il fait un emploi fréquent et vraiment ingénieux. L’archet, dans sa main, semble embrasser la corde plutôt que la toucher seulement par un point ; le son qu’il tire est moelleux, plein, doux, fort, savoureux, si j’ose me servir de cette expression. Et quant à sa main gauche, on la dirait armée de doigts de fer dans les traits en pizzicato, tant la corde ainsi arrachée vibre avec netteté et énergie.

    La jouissance qu’on éprouve à entendre ce virtuose-maître est sereine comme celle qu’on trouve dans la contemplation de tout ce qui est beau, calme et grand. Comme compositeur, Vieuxtemps n’est pas moins remarquable, et les qualités que je viens de signaler dans son exécution se retrouvent dans ses œuvres. On est convenu de dire et l’on croit en général que la musique des virtuoses n’a pas de valeur réelle. Cela est vrai quatre-vingts fois sur cent. Mais celle de tant de gens qui se posent compositeurs sans être virtuoses est encore bien plus rarement bonne. Tels et tels sont parvenus à se poser assez souvent de cette sorte pour qu’en les voyant on dise : C’est M. ***, compositeur ! Et ils n’ont jamais écrit seize mesures de musique supportable à eux appartenant… Les mots sont des puissances !… Vieuxtemps, l’un des plus rares virtuoses qui aient jamais existé, est donc néanmoins un des meilleurs compositeurs de notre époque. On le savait depuis longtemps, mais son dernier concerto en a fourni une nouvelle preuve.

    Toute cette œuvre est magistrale, neuve de formes, semée d’effets piquans et imprévus, et traitée si musicalement, que la partie du violon principal s’efface souvent pour laisser la parole à l’orchestre. L’auteur, on le sent, est presque jaloux du virtuose ; et pourtant quelle brillante tâche il a confiée à celui-ci ! que de traits originaux, que de combinaisons hardies ! Ce concerto est une magnifique symphonie avec un violon principal. Les idées en sont vivaces, nombreuses, et ne se présentent jamais qu’armées d’une instrumentation qui en rehausse l’éclat. Vieuxtemps traite magistralement l’orchestre ; ceci est important à dire chez nous, où l’on parle tant d’instrumentation sans savoir précisément ce que c’est, et où l’on donne le nom de compositeurs à des aligneurs de notes qui n’ont jamais eu une idée de leur vie et ne connaissent pas seulement l’étendue de la flûte ou du cornet à piston.

    Je ne puis analyser ici cette œuvre, digne pendant des concertos que Vieuxtemps a déjà produits auparavant ; je dirai seulement que le scherzo, dont le thème rhythmé à deux temps contrarie ainsi dans sa folle course le rhythme ternaire de l’orchestre, est une des plus curieuses choses que l’on puisse entendre et des plus difficiles aussi à produire jusqu’au bout sans accident, pour le virtuose qui exécute le violon principal autant que pour le chef d’orchestre. M. Bousquet a dirigé avec beaucoup de souplesse et de précision la petite bande de musiciens choisis par M. Vieuxtemps, et dans ce diabolique scherzo, pas plus que dans le reste, il n’a eu un instant d’indécision ni un faux mouvement d’archet à se reprocher. L’exécution en général m’a paru excellente, et le succès de Vieuxtemps a été réellement exceptionnel. Son second concert aura lieu lundi prochain.

    Il fallait être un hardi pianiste pour oser se produire à côté de Vieuxtemps dans un pareil concert ! Tel a été M. Krüger, et le succès a couronné son audace. M. Krüger, que nous avions eu déjà l’occasion d’entendre dans les soirées données par M. de Niewerkerke, est un pianiste de l’école moderne ; c’est dire qu’il fait ce qu’il veut de ses doigts et de ses touches. On a surtout beaucoup applaudi le morceau dans lequel, par l’extrême rapidité des traits diatoniques, il imite les capricieuses bouffées d’harmonie de la harpe éolienne. Le morceau d’ailleurs est charmant.

Concert de Mlle Dreyfus.

    Cette artiste, dont la vogue vient de se déclarer d’une façon soudaine, a le bonheur de posséder un talent spécial et de l’exercer sur un instrument peu répandu dans les salons et peu en usage dans les concerts. Mlle Dreyfus est pianiste cependant, elle exécute même avec intelligence et précision les œuvres de piano des grands maîtres, celles de Beethoven surtout. Mais ce talent, bien qu’il soit d’une valeur incontestable, n’est pas celui qui fera avant peu la célébrité de la virtuose. Tant de gens jouent du piano aujourd’hui, il faut faire sur cet instrument des choses si extraordinaires pour attirer sur soi l’attention du public, ou il faut, comme l’a fait Mlle Clauss, après un maître illustre que l’on regrette de ne plus entendre, donner au piano une âme qu’il est si loin de posséder !

    L’instrument à la fois religieux et rêveur dont se sert avec une habileté rare Mlle Dreyfus est le mélodium, employé presque exclusivement dans les églises jusqu’ici pour y remplacer l’orgue. Le mélodium, instrument à clavier, n’est point un orgue cependant ; il ne possède pas de tuyaux, mais de simples languettes de cuivre, mises en vibration par le courant d’air que produit un soufflet mû par le pied de l’exécutant. C’est le développement complet du principe de l’accordéon, dont la découverte, dit-on, fut faite en Chine à une époque très reculée.

    Ces mélodiums, auxquets l’habile facteur Alexandre a donné une si riche variété de jeux et des timbres si doux, surtout dans le registre aigu, se répandent de plus en plus, non seulement en Europe, mais dans le Nouveau-Monde. La musique écrite pour les bien faire valoir et les exécutans capables leur ont manqué jusqu’ici en France. Mlle Dreyfus remplit parfaitement la double tâche de l’exécutant compositeur pour le mélodium. Elle ne veut pas (à l’imitation de quelques pianistes) en faire un piano ; elle connaît les qualités et les faiblesses intimes de ce nouvel organe donné à la musique expressive ; elle sait combien il diffère aussi de l’orgue, cet instrument-statue, que rien n’émeut, et elle produit des effets tantôt d’une mélancolie profonde, tantôt d’une douce gaîté, quelquefois pleine de gravité religieuse, et toujours revêtus du coloris le plus poétique et le plus charmant.

    Sa fantaisie sur des thèmes de la Fille du Régiment a obtenu un très grand succès, dû autant à l’habileté avec laquelle les thèmes de Donizetti sont enchaînés et appropriés au caractère de l’instrument qu’au talent d’exécution de la virtuose. Mlle Dreyfus et le mélodium sont maintenant le complément obligé des soirées musicales fashionables.

    — M Sax vient d’être chargé de l’organisation de la musique des guides. Cet orchestre sera composé d’après un système nouveau qui me paraît excellent. Il comprendra dans son ensemble la plupart des anciens instrumens à vent et toutes les nouvelles familles de sax-horns, de saxophones et de contre-basses d’harmonie dont M. Sax est l’inventeur. Cet orchestre, placé sous l’habile direction de M. Mohr, fonctionnera dès les premiers jours du mois prochain. Un grand nombre de nos premiers artistes des théâtres lyriques de Paris en font partie, et M. Arban, le cornet modèle, vient de quitter Londres pour se joindre à eux. Ce sera une musique militaire à laquelle, très probablement, rien de ce qui existe du même genre en Europe ne pourra être comparé, et digne du haut patronage sous lequel elle est placée.

    — Vivier, le spirituel auteur de tant de charmantes compositions de salon, et qui joue si bien du cor dans ses momens perdus, vient de revenir de Constantinople. Il soupçonnait depuis longtemps que les amis de la musique ne sont pas les Français, mais les Turcs ; il est allé en acquérir la preuve. Le Sultan l’a très gracieusement accueilli, l’a comblé de cadeaux et l’a recommandé à son ambassadeur en France, de telle sorte que S. Exc. Vely-Pacha n’a plus voulu quitter Vivier et l’a obligé d’accepter un somptueux appartement au palais de l’ambassade ottomane.

    Vivier pourtant a été invité dernièrement à se faire entendre, avec Roger et Mlle La Grua, au concert intime donné à Compiègne devant l’Empereur, et il a pu ce jour-là, malgré son amour de l’Orient, se convaincre que, pour les gens d’esprit et de talent, les majestés turques ne sont pas les seules gracieuses.

HECTOR BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 15 octobre 2010.

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