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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 11 SEPTEMBRE 1852 [p. 1-2].


THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Première représentation de Père Gaillard, opéra comique en trois actes, de M. Sauvage, musique de M. Henri Reber.

    Voilà un beau succès, bien réel, bien franc, bien mérité. La pièce, à part quelques longueurs dans le dialogue, longueurs qu’il est aisé de faire disparaître, a de l’intérêt et présente une foule de situations musicales ; la partition appartient à cette école que nous nous permettons d’appeler la bonne, parce que, selon nous, elle sait mettre même en chansons du bon sens et de l’art ; parce qu’elle nous semble voir très clairement le but auquel doivent tendre aujourd’hui les œuvres musicales, et qu’elle y marche d’un pas ferme, sans dévier de la ligne droite. Nous avons eu déjà l’occasion d’exprimer cette opinion sur les œuvres précédentes de M. Reber, sur ses symphonies, ses quatuors, ses ballades, sur le ballet qu’il a écrit pour l’Opéra, et sur son charmant opéra-comique la Nuit de Noël.

    Aux yeux de bien des gens, un pareil éloge peut sembler tiède ; pour nous et pour un grand nombre d’artistes et de critiques, il est le plus sérieux et le plus flatteur. A une époque où il est généralement admis dans un certain monde que les artistes consciencieux sont des niais, que le vrai est faux, que l’horrible est beau, qu’il faut avoir de l’esprit pour écrire dans le style bête, qu’il n’y a de réel que le succès du moment obtenu n’importe comment, que la musique n’est point une muse, mais une bacchante, une Laïs, une Phryné, qui ne doit ni ne peut avoir d’autre préoccupation que de vendre chèrement les charmes passagers qu’elle possède et plus chèrement encore ceux qu’elle n’a pas ; il faut honorer les esprits droits, les cœurs bien placés, les hommes honnêtes, patiens mais persévérans, les artistes qui gardent leur dignité, restent chastes, ne confondent point le noble amour avec la prostitution, et, prenant pour leur devise le fameux mot « Je maintiendrai », savent lui rester fidèle, en dépit de l’exemple, lors même qu’ils ne répètent pas obstinément chaque jour : Il faut raser Carthage !

    M. Reber est de ceux-là ; il se tait et ne proteste que par ses œuvres. Mais c’est, à mon sens, la plus utile de toutes les protestations; et si un jour Carthage est enfin détruite, l’action de ces soldats romains aura plus fait pour sa ruine que toutes les éloquentes paroles des orateurs. Car le bon exemple est presque aussi contagieux que le mauvais. Parmi les gens qui pratiquent l’art musical, il faut compter bon nombre d’hommes de moyenne taille, d’esprits justes, mais étroits, de braves gens qui ne sont pas braves, à qui l’on a persuadé que le mauvais goût était le goût du public, et le seul en conséquence qui eût chances de réussir, et qui, tout en le reconnaissant mauvais, se gardent bien de chercher à le réformer. Ceux-là dans leur for intérieur ne contestent point la justesse des reproches que leur adresse parfois la critique ; ils reconnaissent tout bas qu’elle a raison ; mais suivre les avis qu’elle leur donne, écouter la voix de leur propre conscience, c’est ce dont ils se gardent avec soin. La peur de mécontenter le public, ou de ne point le satisfaire, la crainte de l’insuccès, les retient toujours. « Ce que je fais est grossier, absurde, abominable, disent-ils, mais cela est exigé maintenant, le public le veut, et sans ces plats excès toute production lui paraîtrait fade et terne. » Or qu’un artiste vienne, qui, sans éprouver une grande confiance dans l’élévation des instincts du public, a le courage cependant de s’abandonner à son sentiment propre, sans s’inquiéter si ce sentiment va le faire suivre ou remonter un courant ; que son œuvre soit simplement belle, qu’elle ait la tranquille hardiesse d’être honnête ; il est à peu près certain, si cette œuvre d’ailleurs ne culbute rien, ne porte point un costume trop étrange, qu’elle sera bien accueillie et respectée. Au lieu de la huer, la foule la salue et l’admire. A cet aspect les timides, les trembleurs, les hommes du lendemain, du fait accompli, les fanfarons de vice, sur l’esprit desquels les remontrances des moralistes étaient demeurées impuissantes, commencent à croire à la possibilité du succès pour les œuvres d’art et de bon sens. « Il est donc vrai, disent-ils, qu’on peut suivre une autre route que la nôtre sans s’égarer, que le public soutient même les choses raisonnables, que d’être homme de bien on a la liberté. En ce cas, essayons un peu, nous aussi, du bon goût et du bon sens, nous n’en mourrons pas. » Puis quelques autres encore, de ceux qui n’ont pas plus la conscience du bien que celle du mal, et cherchent seulement le succès par tous les moyens, s’imaginent que le bon sens va être le sens commun, qu’il devient à la mode. Ces fripons alors se persuadent qu’il y a maintenant un intérêt réel à pratiquer l’honnêteté, et deviennent, comme le disait Franklin, honnêtes gens par friponnerie.

    Telle est la force de l’exemple. Nous, critiques, que notre grandeur n’attache point au rivage mais qui y demeurons néanmoins, ne nous lassons pourtant pas de montrer le gué, de crier aux voyageurs qui veulent aborder l’autre rive du fleuve : « Traversez là, vous ne courez point risque de vous noyer, vous n’aurez de l’eau que jusqu’aux genoux ! Ici vous en aurez jusqu’aux épaules. Tournez à droite ; maintenant, prenez à gauche ! Vous y êtes ! Bon voyage ! » Car si un seul des courageux, par malheur, se noyait, toute la troupe moutonnière des timides, prête à les suivre, rétrograderait au plus vite.

    Le père Gaillard est un brave marchand de vin laborieux, économe, bon vivant pourtant, bon père, bon époux, et de plus chansonnier. Il fait de joyeux couplets qu’il chante volontiers dans les circonstances… nuptiales et autres. Gaillard a une fille et un fils adoptif. Cet enfant lui fut confié, peu après son mariage, par un inconnu dont il n’a plus eu de nouvelles depuis cette époque. A peu près vers le même temps, Gaillard, dont les affaires n’étaient pas brillantes, vit entrer dans son cabaret vide un gentilhomme qui lui demanda une bouteille de vin en l’invitant à la partager avec lui. Voilà nos deux buveurs attablés ; ils font connaissance.

    L’étranger est Eudes de Mézeray, secrétaire perpétuel de l’Académie Française, historiographe du roi. La bonhomie et l’esprit de Gaillard plaisent au célèbre historien, la cordialité bienveillante de celui-ci ravit Gaillard. Bref, ils s’éprennent d’amitié l’un pour l’autre, et, à partir de ce jour, Mézeray devient le commensal assidu du cabaret de Gaillard. Mme Gaillard, qui donne tous les soins d’une mère à l’enfant que l’inconnu lui confia, a sa part dans l’amitié de Mézeray, sans que jamais ni Gaillard ni personne ait trouvé à redire aux singulières assiduités de l’académicien. L’enfant lui-même, le petit Gervais, semble inspirer à Mézeray une véritable tendresse. Quinze ans se sont passés ; Mézeray n’est plus. La petite Pauline, fille de Gaillard, aime Gervais qui la paie de retour. Gaillard est d’avis de marier ces enfans le plus tôt possible. Sa femme, au contraire, trouve de grands inconvéniens à cette union : « Nous ne connaissons pas, dit-elle, les parens de Gervais. Peut-être appartient-il à une famille riche et puissante qui se fera connaître plus tard, et ne nous pardonnerait point alors d’avoir donné notre fille à l’héritier d’un grand nom et d’une grande fortune. »

    Jacques, le garçon du cabaret de Gaillard, a, lui aussi, une inclination. Il aime la petite Marotte ; mais les idées avancées qu’il a sur le mariage l’empêchent et l’empêcheront longtemps encore de l’épouser. Les remontrances et les bons avis de son patron à ce sujet n’ont pas plus d’effet que les larmes de Marotte.

    Voici venir un grotesque capitaine, borgne et manchot, suivi d’un procureur. Ces messieurs sont parens de Mézeray, dont le testament, par la volonté expresse du défunt, doit être lu dans la maison et en présence de la famille de Gaillard. Horson, c’est le nom du capitaine, a bien entendu dire vaguement, à l’époque de son mariage, que sa femme avait inspiré de fort tendres sentimens à Mézeray, mais il a considéré ces rumeurs comme des caquets de petites gens indignes de son attention ; il compte pourtant sérieusement sur l’héritage de son parent. Voici le notaire ; on passe dans une chambre retirée de la maison de Gaillard ; le testament va être lu.

    Au second acte, pendant que le notaire fait son office, Jacques et ses amis boivent dans la grand’salle et chantent une des chansons du père Gaillard. Le beau Gervais cependant, découragé par les raisons que Mme Gaillard oppose à son mariage avec Pauline, veut quitter la maison de son père adoptif. Il va sortir, quand Gaillard accourt dans un état d’agitation inexprimable ; Mézeray l’a institué son légataire universel. Le voilà riche. Fureur du capitaine et du procureur. Le testament est en bonne forme et inattaquable. Pourtant il y a évidemment dans tout ceci un mystère : la fréquence et l’intimité des relations de Mézeray avec les Gaillard ; cet enfant adoptif dont on ignore la famille, l’affection de Mézeray pour lui. « Attendez, dit le procureur, il me vient une idée. Est-ce que par hasard Mme Gaillard aurait…. C’est fort probable. Tout s’explique ainsi. Tâchons de la faire jaser, puis nous lui ferons peur, et nous pourrons peut-être arriver à une renonciation à laquelle la commère saura bien faire consentir son mari. » Bah ! Mme Gaillard qui, dans le fait, est une commère, écoute tranquillement les sottes insinuations du procureur, les met à néant en trois mots, lui rit au nez et le plante là. « Essayons si nous serons plus heureux auprès du mari. Le voici. » Cette fois, la lâche invention des déshérités paraît devoir obtenir quelque succès. Gaillard repousse bien de prime abord la calomnie que ces deux misérables font adroitement planer sur sa femme ; mais peu à peu le soupçon s’empare de lui. Le crescendo commence, le trouble du malheureux grandit ; il reconnaît la vraisemblance des suppositions qu’il entend faire. « D’où vient Gervais, en effet ? pourquoi ma femme s’obstine-t-elle à s’opposer au mariage de ce garçon avec ma fille ? Grand Dieu ! c’est évident, elle veut éviter un inceste ! ces enfans sont frère et sœur ! Ma femme était coupable quand je l’épousai. M. de Mézeray, son séducteur et son complice, m’a fait adopter leur enfant ; il me donne sa fortune pour que cette fortune revienne à Gervais, au moins en partie, par cette voie, et j’ai l’air maintenant d’accepter un héritage déshonorant. Horreur ! désespoir ! infamie ! Mais pourtant quelles preuves?… Si je me trompais ! » Au milieu des perplexités du malheureux Gaillard, ses amis et voisins accourent le féliciter sur sa fortune subite. Le cabaret s’emplit ; on apporte du vin ; on boit ; on s’anime ; on demande une chanson à Gaillard, qui s’excuse d’un air sombre. Jacques alors de s’offrir pour le remplacer. Le voilà qui entonne à pleine voix des couplets dont le refrain est :

Quand on a femme jolie,
On ne doit manquer de rien.

    Les voisins saisissent l’allusion ; on établit des rapprochemens ; on explique bien des choses ; la calomnie va son train et éclate enfin

Come un colpo di canone.

Et voilà les buveurs de rire et de désigner Gaillard comme un mari complaisant. Le désespoir et la fureur de celui-ci redoublent, le procureur saisit le moment, lui indique une renonciation à l’héritage de Mézeray comme le seul moyen de se réhabiliter, et le quitte pour aller rédiger l’acte que Gaillard s’engage à signer. J’ai oublié de dire que Mézeray a légué en particulier à Mme Gaillard un livre d’heures richement relié. Or voici Mme Horson que nous n’avons point encore vue. Cette dame, apprenant le legs singulier qui a été fait à Mme Gaillard, la prie de le lui montrer.

    Jacques, sur l’ordre de sa maîtresse, va chercher dans la chambre de celle-ci le livre en question. Gaillard l’arrête : « J’y vais moi-même, lui dit-il ; je porterai son livre à ma femme. » Il cherche le livre, le trouve et l’ouvre, soupçonnant que quelque secret y est caché. Le livre contient une lettre dont la main tremblante de Gaillard brise précipitamment le cachet. « Madame, lit-il, j’ai cru, dans l’intérêt de notre enfant… »

    Le pauvre homme pousse un cri, sans lire davantage ; le doute n’est plus possible : Gervais est le fils de Mme Gaillard et de Mézeray. Pourtant une explication a lieu entre les époux au sujet de la fatale lettre. Mme Gaillard, indignée d’abord, finit par rire encore et se moquer des soupçons de son mari. Il y a un tel accent de sincérité dans ses paroles, que la confiance renaît dans le cœur de Gaillard, qu’il embrasse sa femme et lui demande pardon, absolument comme il ferait si elle était coupable. Mais Mme Horson reparaît. « Voilà mon livre, Madame, lui dit la vaillante et discrète Mme Gaillard, qui sait tout depuis quinze ans ; il contenait une lettre pour vous. — Ah ! je comprends ! s’écrie Gaillard délivré de son cauchemar. Oh ! ma femme ! — Il ne s’agit plus maintenant que de signer, dit au brave homme l’homme de loi, en lui présentant un parchemin. — Tenez, voilà le cas que je fais de votre acte, dit Gaillard en le déchirant. Vous avez voulu me railler, peut-être même me faire peur. Avouez que j’ai bien joué mon rôle et que vous m’avez cru votre dupe. Mais c’est assez, je vous engage à vous retirer et à me laisser tranquille. L’héritage m’est bien acquis, je le garde et j’en ferai bon usage. » Sur ce, arrive une procession, bannière en tête. Ce sont les membres d’une corporation de chansonniers qui viennent offrir à Gaillard d’être des leurs, honneur que celui-ci décline en déclarant qu’il ne chante et ne boit que chez lui. Il tend la main à sa femme, unit Gervais à Pauline, et Jacques à Marotte très probablement, quoiqu’il ne soit pas question de ce double mariage, et tout le monde est content.

    L’ouverture de cet opéra est un véritable morceau d’orchestre, bien conçu et bien instrumenté. L’andante contient de charmans effets d’instrumens à vent et un solo de clarinette brillant sans trop de recherche. On voit dès les premières mesures qu’on a affaire à un compositeur, maître de son art. L’orchestre est plein, harmonieux, sonore, mais d’une sonorité distinguée et aussi exempte de brutalité que de vulgarisme. Le premier thème de l’allegro me semble un peu trop près par le style de la mélodie du vaudeville, et la reprise de cette petite phrase par tout l’orchestre, fort, après l’avoir en premier lieu exposée doucement, contribue davantage encore à lui donner ce caractère.

    Le second thème proposé par les instrumens à vent brille, au contraire, par sa fraîcheur et sa naïveté. Il est ensuite ramené à merveille. La coda de cette ouverture est peut-être un peu écourtée ; on s’attend à quelque chose qui ne vient pas. Au lever du rideau, trois personnages sont en scène. Ils chantent successivement des couplets d’une physionomie piquante, qui, ramenés bientôt d’une façon toute naturelle mais fort habile, sont alors entendus presque tous les trois simultanément. Je dis presque tous les trois, parce que le troisième chant, celui de Marotte, étant beaucoup plus développé que les deux autres, ne peut joindre à ceux-ci que sa dernière partie seulement. C’est un joli travail de contre-point, fait avec adresse et sans efforts.

    Le trio : Ma Francine, ma Pauline, me semble manquer peut-être un peu de relief. L’air de basse :

Travailler, c’est la loi
Faite à l’homme sur la terre,

est franc, d’un bon style et vrai d’expression. L’air de soprano :

Ah ! je suis une femme heureuse !

contient les vocalises que désire ordinairement la prima donna pour son morceau d’entrée ; mais ici l’auteur a trouvé le moyen de concilier les exigences de la cantatrice avec les exigences non moins impérieuses de la musique dramatique : chacun de ces traits est élégant et placé sur des paroles qui en justifient la présence et le caractère. Cet air est à deux mouvemens ; l’andante a beaucoup de grâce, et l’allegro, d’une couleur agreste et pastorale, contient en outre un fort joli effet de clarinette.

    La romance qui succède à cet air est touchante. Ici encore un solo instrumental, un solo de cor, vient s’unir avec bonheur à la voix ; seulement le cor devrait jouer beaucoup plus piano ; il ne couvre pas le chant, il est vrai, mais le volume de son de l’instrument paraît disproportionné avec celui qu’émet la cantatrice. De là affaiblissement sensible de l’effet.

    Le sextuor final, à l’arrivée du notaire, est d’un mouvement et d’un caractère grave bien motivés. Le passage syllabique :

Nous désirons ardemment
Connaître le testamment,

contraste heureusement par sa rapidité avec le reste, et sert à donner plus de charme encore au retour du mouvement lent et à la péroraison où l’on remarque de nouveau dans l’orchestre de délicieux groupemens d’instrumens à vent.

    La ronde avec chœur chantée par Jacques au commencement du second acte, sans être bien remarquable par son originalité, a beaucoup d’entrain, et finit par un decrescendo du plus charmant effet.

    Je dois citer presque tous les morceaux, car il y a beaucoup à louer dans tous. Ainsi je signalerai la suavité mélodique du thème du duo de soprani : « Reviens à la voix de ta mère », et l’émotion pénétrante qui résulte du retour de cette phrase reprise à deux voix sur un accompagnement d’instrumens à cordes avec sourdines. Le solo de Gaillard :

Du dernier asile
Où la mort t’exile,

se terminant en trio, auquel les instrumens à vent viennent prendre une part active, est supérieurement traité. Le septuor suivant, conçu et conduit d’une façon magistrale, se distingue surtout par l’animation et la verve.

    Dans le chœur joyeux des voisins et amis du père Gaillard, je reprocherai à l’auteur d’avoir, contre son ordinaire, employé les trombones d’une façon banale, en leur donnant à jouer cette forme vulgaire d’accompagnement qui consiste en trois croches répétées après chaque temps fort de la mesure à deux temps. C’est un genre d’accompagnement bien usé, je le répète, mais qui convient aux trombones moins qu’à aucun autre instrument de l’orchestre. Le trombone est trop pompeux, trop puissant, trop sérieux et trop noble, pour le réduire jamais à un pareil rôle, même dans un orchestre d’accompagnement. Le trombone est un maître qui ne doit jamais endosser la livrée.

    Après la chanson de Jacques :

Moi qui n’ai ni sou ni maille,

vient la plus belle partie peut-être de la partition. Les paysans commencent à murmurer à demi-voix leurs commentaires sur la cause de la fortune de Gaillard ; les allusions contenues dans la chanson de Jacques les ont mis sur la trace. Ils se communiquent à voix basse leurs malignes observations. Pendant le sotto voce du chœur, on entend murmurer à l’orchestre un trait obstiné d’altos du plus dramatique effet. Bientôt après, sur cette double idée, s’élève un solo de soprano en sons soutenus, et jusqu’à la fin l’intérêt augmente par l’opposition établie entre cette mélodie et le rhythme saccadé du chœur et de l’orchestre toujours murmurans.

    C’est admirable. L’exclamation de Gaillard : « Ah ! maudit testament ! » est en outre parfaitement jetée au milieu des dernières mesures de l’ensemble final.

    L’air de Gaillard au troisième acte :

J’ai perdu mon bonheur,

est plein de désolation, la voix y est accompagnée par un solo de cor anglais qui en augmente le caractère triste et gémissant.

    Mais voici un air de femme dont l’effet a été immense et qu’on a fait répéter au milieu d’une trombe de bravos. La petite Marotte, à qui Jacques a promis de l’épouser, apprend que celui-ci, qui l’aime cependant, retombe dans ses anciennes idées contre le mariage, et refuse de tenir la promesse qu’il lui avait faite. Marotte, indignée et pleurant, demande à son amant l’explication de cette étrange conduite. Tel est le motif de l’air :

Expliquez-vous, expliquez-vous
Sans embarras ni verbiage,

dont le thème, des plus piquans, est ramené deux fois avec un bonheur extrême, après deux ravissantes phrases épisodiques. Le caquet courroucé et sanglottant de la jeune fille est une des choses les plus comiques, musicalement parlant, qu’on puisse entendre. Par sa forme syllabique et son mouvement vif, mais par cela seulement, cet excellent morceau rappelle l’air de Colette dans le Devin du Village :

Si des galans de la ville
J’eusse écouté les discours.

    A la scène suivante, entre Gaillard et sa femme, la marche de l’action est arrêtée par la musique. Le spectateur s’irrite tout d’abord que dans une situation aussi tendue ces deux personnages interrompent, pour chanter, un dialogue dont chaque mot a tant d’importance. Mais le duo est si beau, si largement et si dramatiquement dessiné, qu’on abandonne l’intérêt du drame pour l’intérêt plus grand encore que le développement musical ne tarde pas à offrir, et qui va croissant jusqu’à la conclusion de la scène. Je ne puis que citer les différens passages qui m’ont le plus vivement frappé dans ce duo : le thème, d’abord :

En ce moment suprême,
Je sens combien je t’aime ;

l’allegro : Oh ! le nigaud ! le pauvre sot ! la gamme descendante en éclats de rire, fort bien exécutée par Mlle Favel, et la très belle mélodie :

Après seize ans d’amour et de bonheur
    Oser douter !

tout cela est bien senti et savamment rendu. La marche qui termine l’ouvrage est écrite dans le style de l’époque de Lulli. L’auteur, n’ayant plus à exprimer des sentimens et des passions qui sont de tous les temps, mais à faire entendre la musique de la corporation des chansonniers du siècle dernier, s’est permis de faire là une petite vieillerie fort drôle et bien motivée.

    Le succès de cet opéra est allé grandissant depuis la première scène jusqu’à la dernière. Il est important et considérable, non seulement pour le théâtre et pour les auteurs, mais aussi, je le crois, pour l’art lui-même, qu’il remet sur sa voie, et pour les autres compositeurs, à qui ce succès prouve qu’on peut, même aujourd’hui, rompre sans ménagemens une foule de mauvaises habitudes musicales, et faire ce qui est bien sans concessions, sans abâtardir son style, et impunément.

    L’exécution du Père Gaillard est excellente, elle réussit par l’ensemble et par plusieurs détails. Battaille est parfait comme acteur et comme chanteur dans ce rôle de Gaillard, qui veut à la fois de la rondeur, de la cordialité et de la tendresse. Mlle Favel a fait de très grands progrès depuis son début dans le rôle de la Nina, de Dalayrac ; elle vocalise maintenant avec une aisance et une sûreté d’intonations remarquables. Mais le chant expressif est encore, et je l’en félicite, celui qui lui convient le mieux. Pourtant un mot de critique : sa voix monte quand elle pousse avec force les notes hautes ; qu’elle y prenne garde.

    Mlle Decroix dit son air « Expliquez vous » avec beaucoup de verve, sans exagération, et très musicalement. On n’a rien de plus à lui demander. Ai-je besoin de dire que Sainte-Foix est, comme toujours, très gai, très amusant ?….. L’orchestre n’a pas fait une faute ; il a constamment exécuté les diverses parties saillantes à lui confiées par le compositeur avec une délicatesse rare et une exquise sonorité. Les musiciens savaient qu’on pourrait les entendre ; leur ennemie intime, la grosse caisse, n’ayant pas dans tout cet opéra un seul coup à frapper !!!!!

THÉATRE-LYRIQUE.

    Ce théâtre tant vanté, s’étant reposé tout l’été, se trouvait fort bien pourvu, quand l’automne fut venu. Il n’imita pas son voisin de la Porte-Saint-Martin, qui ne sait jamais le matin s’il aura le lendemain du pain sur ses planches. Il fit provisions de grosses partitions et de décorations, avec force bouquets et ballets.

    La haute poésie me fatigue ; je reviens à la prose pour vous dire que je n’ai pas assisté à la réouverture du Théâtre-Lyrique, j’étais absent de Paris ; que je ne connais point la nouvelle partition de MM. Adam, Dennery et Brézil ; que le sujet de Si j’étais roi est emprunté au dormeur éveillé des Mille et une Nuits ; que la musique n’est pas empruntée du tout, qu’elle a au contraire des allures fort libres ; de plus, que je n’irai pas voir cet opéra. A l’inverse d’un de nos grands peintres, qui, ne voulant pas entendre Guillaume Tell, disait : « On prétend que cette musique est belle, et je serais bien fâché de l’admirer », si par malheur j’allais dire moi : On prétend, etc., je serais désolé de trouver que c’est vrai.

    Il y a, quoi qu’on die, succès, et grand succès surtout pour le débutant Laurent, très remarquable baryton, au dire des connaisseurs, et qui remplissait le rôle du roi.

    A l’Opéra, on a repris la Jérusalem, de Verdi, coupée, disloquée, éreintée, abîmée, selon l’usage. Il n’y a pas eu, quoi qu’on die, succès.

    En revanche, Massol et Roger ont fait une brillante rentrée dans le Juif errant. Roger revenait d’Allemagne, où il a passé~trois mois dans tous les enivremens d’un triomphe permanent. Il a chanté à Stuttgard d’abord, devant la cour de Wurtemberg et l’impératrice de Russie, puis à Hambourg, et enfin à Berlin où la cour, le public et les artistes se sont épris pour son talent d’une véritable passion. La vogue des représentations de Roger à Berlin est d’autant plus remarquable, qu’il n’était secondé par aucune des cantatrices en renom, Mlle Wagner et Mme Kœster étant absentes. Il y a chanté vingt-trois fois dans les Huguenots, la Juive, la Dame blanche, Lucie et la Favorite, en italien et en allemand.

    Le roi de Prusse et l’empereur de Russie l’ont, à plusieurs reprises, complimenté de la façon la plus gracieuse ; et enfin le roi, dont on connaît le goût vif et éclairé en littérature et en musique, ayant donné le sujet d’un opéra allemand dont M. de Flottow écrit en ce moment la partition, a fait contracter à Roger l’engagement de revenir à Berlin l’an prochain chanter le rôle principal dans cet ouvrage. Un homme qui parle deux langues, dit-on, a deux existences littéraires ; un chanteur qui en parle trois a six existences d’artiste.

HECTOR BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 15 Novembre 2010.

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