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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 13 AVRIL 1851 [p. 1-2].


Mouvement musical de Paris. — Encore le droit des hospices. — Gottschalk. — Influence de M. Erard sur les études musicales. — Herrmann. — Le livre de Liszt sur Chopin. — Soirée de M. Massart, Mme Massart, le jeune Léon Massart. — Mme Dorus-Gras. — Les concerts de société. — Séligmann. — Petiton. — Crass. — Soualle. — Le Saxophone. — Nabich, son trombone. — De Bériot, son élève en trois personnes. — Le petit Julien. — Alard. — Mlle Clauss. — Mlle de Chaumont. — Séance annuelle des crèches. — Les vers de M. Emile Deschamps. — MM. Alary, Gastinel, Gouvy. — La place Nicolo. — Hoven. — Heine.

    Décidément on exagère quand on vient nous dire qu’il y a dans Paris plus de musiciens que d’auditeurs de musique, un nombre d’exécutans plus considérable dans son ensemble que la masse du public ; que la plupart des pianistes sont obligés de payer les gens pour assister à leurs concerts, et que cette nouvelle industrie (celle des assistans payés) prend des développemens incroyables. Non, ce sont de mauvais plaisans qui font courir de tels bruits. Le fait est que si l’on compte par centaines les véritables virtuoses, par milliers les musiciens médiocres et par vingtaines de mille les mauvais musiciens, il y a encore, dans certaines circonstances, un public disposé à entendre gratis de la bonne musique bien exécutée, et que ce public, tout aussi nombreux que les artistes qu’il va entendre, écoute les belles choses avec une bienveillance marquée, et n’exige pas même qu’on lui offre dans les entr’actes les plus simples rafraîchissemens.

    Quant aux donneurs de concerts que le public gratuit s’obstine à laisser claveciner dans le désert, il est très vrai qu’ils ont essayé d’avoir des auditeurs en les payant, mais ce qui est faux, c’est qu’ils en aient obtenu. A aucun prix on ne veut les ouïr ; ainsi le fait de l’existence de cette étrange profession d’auditeur est entièrement controuvé. Néanmoins il faut reconnaître dans la population plus ou moins musicale de Paris un accroissement inquiétant. Au moment surtout où une décision de l’Assemblée Nationale vient de confirmer ce que nous avons déjà dit tant de fois au sujet de l’état de servage des musiciens en France ; quand loin de diminuer les impôts qui les écrasent, on les augmente, lorsqu’ils sont traités absolument comme le furent les paysans taillables et corvéables ; quand sous peine de ne point manifester leurs talens, c’est-à-dire de ne point exister, ils doivent s’exposer à perdre le peu qu’ils possèdent pour faire entrer de l’argent à coup sûr dans les caisses de divers établissemens publics ; au moment où les dépouillant comme on le fait, on a encore l’agréable sérénité d’esprit de les bafouer, de les railler, en leur disant que ce ne sont pas eux qui paient, mais bien le public seulement ; en cette ère libérale, intelligente et enthousiaste, digne de l’époque des Médicis et du siècle d’Auguste, il y a de quoi trembler à l’aspect de la multiplication incessante de cette malheureuse race de serfs. Si l’on ne met obstacle à son continuel accroissement, nous les verrons bientôt, comme les pauvres irlandais, manger l’herbe des champs et mourir lentement de misère, à demi nus, sur les grandes routes. Et si d’aventure il reste à quelques uns la force de s’accroupir au bord de leur fossé, de chanter encore et d’obtenir ainsi des passans huit sous pour prolonger de vingt-quatre heures leur triste existence, ils ne seront point surpris de voir sortir d’un arbre voisin (aimable hamadryade !) M. le percepteur du droit des hospices, qui viendra leur prendre le huitième de leur recette brute, en les assurant que ce n’est point à eux que ce huitième a été donné. O messieurs les représentans, que vous avez d’esprit de ne pas faire fermer les Conservatoires ! Les négriers étaient autrefois obligés à de longs voyages sur les côtes d’Afrique pour se procurer des travailleurs ; de ces écoles que vous protégez, les esclaves blancs des deux sexes sortent en grand nombre et viennent d’eux-mêmes dans vos bureaux de perception apporter le produit de leur labeur. Et que vous avez de cœur (de cœur ? non, c’est de l’esprit encore) de ne pas imiter les négriers et de n’employer ni le fouet ni la bastonnade pour faire travailler les musiciens ! car franchement ceci les découragerait. Cela pourrait même les désabuser sur l’importance du rôle qu’ils croient jouer dans la société. Ils sont flattés au fond du cœur de la charge à eux conférée de faire rentrer les impôts, charge qui leur permet de se considérer comme des fonctionnaires publics. Aussi ne doutez pas, Messieurs, de leur reconnaissance et de la haute idée qu’ils ont du sentiment de justice qui chez vous égale le sentiment de l’art. On espère que vous ne vous arrêterez pas en si beau chemin, et que vous fonderez encore d’autres institutions de la même nature et aussi raisonnables que celle qui utilise les musiciens. Il faut imposer les goûts de luxe. La musique est un objet de luxe, il est vrai, mais il n’est pas le seul en France, et vous devriez, par exemple, faire percevoir le huitième de la recette brute des loueurs de voitures et de cabriolets, car c’est un luxe de faire ainsi ses courses dans Paris ; on peut parfaitement aller à pied. On établira un bureau spécial à chaque station, où le public sera invité à verser la petite somme que vous lui demanderez, et qui ne regarde, selon vous, ni les entrepreneurs, ni les cochers, ni les carrossiers. Et si quelqu’un venu dans l’intention de louer une calèche pour trois heures et demie, au prix de 7 fr., se refuse à verser un huitième franc pour acquitter votre droit et s’en retourne, ce n’est ni le propriétaire de la voiture, ni le cocher qui en souffriront, n’est-ce pas ? Cela ne les touche point, et vous vous chargerez, si, le soir venu, ils n’ont rien gagné dans la journée, de nourrir et de loger hommes et chevaux ?…..

    Mais vous êtes les plus forts, vous avez le droit de vouloir quand même, et c’est le plus superbe des droits que vous avez. Donc tout est bien ; pourtant tout n’est pas pour le mieux ; car on élude votre loi, Messieurs, on l’exécute arbitrairement, à demi, ou moins encore. Je suis bien aise de vous le dire. Voici comment : Votre loi ordonne aux percepteurs du huitième de la recette brute des concerts de percevoir ce huitième, et elle le leur ordonne d’autant plus impérieusement que vous avez déclaré et prouvé que ce huitième était donné par le public aux hospices, en même temps que ce même public versait le prix de son billet dans la caisse du concert ; que la recette des hospices était ainsi faite simultanément avec l’autre pour simplifier les choses et ne pas fatiguer le public en l’obligeant à se présenter successivement à deux bureaux. Or, messieurs les percepteurs, qui sont les plus humains des humains, n’osent pas toujours, en percevant rigoureusement, exécuter l’ordre qu’ils ont reçu de vous, de dépouiller de pied en cap les musiciens. Lorsque les concerts paraissent ne devoir pas être productifs, et que les frais de ces entreprises sont considérables, ils transigent quelquefois d’avance avec les artistes. Si un concert qui coûte douze cents francs semble ne devoir produire et ne produit en effet qu’une recette brute de huit cents francs, le percepteur, dont le devoir serait, en ce cas, de percevoir cent francs, se laisse attendrir et n’en perçoit que cinquante. Il devrait prendre au serf sa veste et son pantalon, et il ne lui prend que sa veste ! Cependant ces cinquante francs, abandonnés par lui si généreusement à l’artiste entrepreneur qui est en perte, ont été, selon vous, donnés aux hospices par le public. Ils appartiennent donc aux hospices, il y a donc là détournement des deniers publics, vol manifeste, palpable, flagrant, et je dénonce les voleurs à votre justice, et je vous défie de m’accuser de calomnie !…

    Ne trouvez-vous pas, Messieurs, qu’il y a dans tout cela un peu d’absurdité unie à une certaine [dose ?] d’iniquité et à beaucoup d’inhumanité, et qu’on a eu tort d’écrire sur les murs du Conservatoire de musique les trois mots sacramentels de la république, puisqu’il n’y a pour les musiciens ni Liberté, ni Egalité, ni Fraternité ?… Mille pardons de vous avoir entretenus si longtemps et si inutilement de pareilles misères ! Je retourne à mes moutons, en attendant que vous les tondiez de plus près.

Concert de M. Gottschalk.

    Je parlais tout à l’heure de la multitude de virtuoses, d’exécutans médiocres, et même d’instrumentistes ou chanteurs mauvais qui encombrent les rues de Paris, obsèdent le public, meurent de faim, et, au moyen des concerts qu’ils s’obstinent à donner tous les ans à la fin de l’hiver, servent seulement à faire entrer de l’argent dans la caisse de M. le percepteur du droit des hospices. Parmi ces fils plus ou moins favorisés de l’harmonie, les pianistes sont en majorité. Il y a une disproportion énorme entre le nombre des claviculteurs et celui des professeurs livrés à l’emploi des autres machines sonores ; c’est le piano lui-même, ce sont ses qualités économiques, hygiéniques et morales qui ont produit ce résultat. Le violon, l’alto, le violoncelle, la harpe, ont besoin d’être à chaque instant accordés ; leur pratique prolongée finit par attaquer la poitrine, et par rendre douloureuse l’extrémité des doigts ; l’étude des instrumens à vent est plus pénible encore : elle fatigue en même temps les lèvres et les poumons. Ni les uns ni les autres, en outre, ne sont parfaitement propres à favoriser l’émission de ces produits si chers aux amateurs parisiens, qu’on appelle romances, chansonnettes, barcarolles, etc.

    Et puis les contredanses, les galops, les polkas, redowas, schottish, valses, ces autres objets de première nécessité, comment, à moins d’avoir un orchestre, les faire valoir dignement sous le double rapport de la mélodie et de l’harmonie ? Il n’y a pour cela que le piano. Grâce à l’état de perfection où Erard est parvenu à le porter, cet instrument est devenu le véritable orchestre des salons. Il tient d’ailleurs l’accord très longtemps, ses cordes se rompent rarement, il sert de table, c’est un beau meuble, il est commode, discret, on n’a qu’à l’ouvrir, et on trouve aussitôt ses six ou sept octaves bien en ordre et toutes prêtes à verser des flots d’harmonie, des cascades de gammes, des torrens de trilles et d’arpéges. De plus, on peut en tourmenter le clavier dix heures durant, comme Bilboquet tourmentait la mâchoire de ses patiens, sans éprouver aucune douleur. Les doigts du praticien ne souffrent point d’une pareille obstination. Quelques pianistes ambitieux vont jusqu’à donner quatorze heures sur vingt-quatre, chaque jour, pendant quinze ans, à l’étude de leur instrument. Et ils y résistent, et ils ne deviennent pas fous ; il y en a même qui ne sont point sots. C’est, on en conviendra, plus qu’il ne faut pour que sur cent personnes décidées à paraître musiciennes, quatre-vingts au moins tombent sur le piano.

    Mais cette préférence, qui lui est ainsi généralement accordée, a dû nécessairement amener, pour l’art spécial que sa pratique constitue, une diffusion telle, qu’il devient aujourd’hui immensément difficile de s’y faire un nom en s’élevant au-dessus de la foule. Il y a vingt ans on disait : « Qui est-ce qui ne joue pas un peu du piano ? » On doit dire maintenant : « Qui est-ce qui n’en joue pas très bien ? » Il faut donc, pour qu’un véritable virtuose pianiste attire aujourd’hui sur lui l’attention d’un public comme celui de Paris, pour qu’il plaise, pour qu’il charme, émeuve et entraîne son auditoire, et pour qu’il en ait un, il faut absolument qu’il réunisse à des qualités musicales exceptionnelles une intelligence élevée, un sentiment exquis des finesses du style et de l’expression, et une habileté de mécanisme poussée jusqu’au prodige. S’il n’a que ce dernier mérite, il étonne un instant, puis on s’en lasse. S’il possède, au contraire, les autres mérites seulement, il est rangé dans la catégorie des virtuoses intimes qu’on recherche et qu’on aime en petit comité, mais qui restent impuissans à passionner le grand public des concerts d’apparat.

    M. Gottschalk est du très petit nombre de ceux qui possèdent tous les élémens divers de la puissance souveraine du pianiste, toutes les facultés qui l’environnent d’un prestige irrésistible. Il est musicien accompli, il sait jusqu’où, dans l’expression, on peut porter la fantaisie, il connaît la limite au delà de laquelle les libertés prises avec le rhythme n’amènent plus que désordre et confusion, et cette limite il ne la franchit jamais. Il y a une grâce parfaite dans sa manière de phraser les mélodies douces et de lancer les traits légers du haut du clavier. Comme prestesse, fougue, éclat, brio, originalité, son jeu frappe de prime abord, éblouit, étonne ; et la naïveté enfantine de ses sourians caprices, la simplicité charmante qu’il met à rendre les choses simples, semblent appartenir à une seconde individualité distincte de celle que caractérise sa foudroyante énergie. Aussi le succès de M. Gottschalk, quand il est en présence d’un public musicalement civilisé, est-il immense. Ce sont des applaudissemens, des transports, qu’on est heureux de voir et d’entendre, bien loin qu’ils fassent éprouver cette agaçante irritation causée par l’enthousiasme factice, exagéré ou ridicule, dont nous avons le spectacle si souvent. Au concert qu’il a donné le mois dernier dans la salle Bonne-Nouvelle, la plupart de ses morceaux ont été redemandés. De plus, M. Gottschalk, ce soir-là, a mérité un éloge supérieur aux éloges que j’ai dû lui donner déjà : il a exécuté de la plus magistrale façon la sonate en la de Beethoven, dont le style et la forme ne se rapprochent par aucun côté du style ni des formes familières à la musique de piano actuelle. Il est impossible de mieux chanter l’andante, de donner plus de relief aux mille arabesques des variations, et de mieux diriger la course éperdue du finale sans lui rien faire perdre de sa continuelle et vertigineuse ardeur. Il a été du reste parfaitement secondé dans l’interprétation de cette œuvre admirable par M. Hermann, qui en a joué la dangereuse partie de violon avec un incontestable talent.

    M. Gottschalk est né en Amérique, d’où il a apporté une foule de chants curieux empruntés au répertoire des créoles et des nègres ; il en a fait les thèmes de ses plus délicieuses compositions. Tout le monde en Europe maintenant connaît le bamboula, le bananier, le mancenillier, la savane, et vingt autres ingénieuses fantaisies où les nonchalances de la mélodie des tropiques bercent si doucement notre inquiète et insatiable passion de nouveautés. Le jeune pianiste est à cette heure dans tout l’éclat de son talent et d’une célébrité bien acquise : tellement qu’il pourrait retraverser l’Atlantique avec la presque certitude d’être, au retour, prophète dans son pays.

    Au reste, pour apprécier comme il convient des talens de cette nature, il faut des critiques spéciaux. Voyez l’admirable étude que Liszt publie en ce moment dans le journal la Musique, sur Chopin. Sans entrer dans les prosaïques détails du mécanisme du piano, il fait ressortir la beauté des compositions et de l’exécution de cet artiste original avec une sagacité, une profondeur d’intelligence, un instinct qui ne pourraient se rencontrer chez un écrivain moins grand virtuose que Liszt, si doué qu’on le suppose d’ailleurs sous le double rapport du style et du sentiment musical. Il y a dans ce livre (car c’en est un) des pages d’une sensibilité exquise et d’une poésie pleine d’irrésistibles séductions. Voilà comment il faudrait toujours comprendre les œuvres et les hommes sur lesquels on écrit, et voilà comment il faudrait écrire quand on les comprend.

Soirée de M. Massart.

    M. et Mme Massart continuent cette année leurs soirées de bonne et sérieuse musique. Beau dévouement à l’art à une époque où la plus intrépide persévérance unie au talent peut seule le populariser ! L’auditoire d’élite qui se presse aux soirées de M. Massart sait apprécier le goût avec lequel il compose ses programmes, et quelles places choisies y occupent les grands maîtres. Dernièrement Mme Massart mettait son jeune et énergique talent au service de l’une des œuvres les plus fortement conçues de Sébastien Bach, le concerto en mineur. Ce concerto présente au pianiste les plus sérieuses difficultés. Indépendamment du sentiment profond du rhythme et des combinaisons harmoniques, il exige autant de délicatesse que de puissance d’exécution ; car cette musique, écrite il y a plus d’un siècle, ne le cède en rien par sa complexité aux compositions modernes les plus hérissées. Mme Massart n’a pas craint d’aborder ces difficultés, et elle les a résolues vaillamment. Les artistes auxquels était confié l’accompagnement obligé de quatuor ont bien secondé la virtuose et rendu complet l’ensemble de cette œuvre si peu connue de la génération actuelle. Mme Dorus-Gras prêtait à cette soirée le concours de son rare talent et de sa voix, qui n’eurent jamais plus de charme ni de fraîcheur.

    Le jeune Léon Massart, grand prix du Conservatoire de Liège, y exécutait deux morceaux de Servais avec une supériorité qu’on ne rencontre guère chez les violoncellistes de son âge. Son style est délicat et sobre, son staccato est remarquable par sa rapidité et sa netteté, et il chante avec âme.

    Après un quatuor de Mozart, dans lequel M. Massart a joué le premier violon avec le sentiment des belles qualités des maîtres qui le distingue, cette soirée s’est terminée par un duo pour piano et violon, composé par M. et Mme Massart sur des motifs du Freyschütz, où les plus heureux thèmes de ce chef d’œuvre sont aussi bien amenés que bien développés.


    Mais on fait en ce moment d’assez bonne musique dans la plupart des salons de Paris ; partout on chante, on fait des quatuors, on représente des actes d’opéra, on met à contribution les premiers virtuoses pour jouer des solos ; on ne les paie pas, on leur promet de prendre une liasse de billets pour le concert que chacun d’eux donne, selon l’usage, à la fin de la saison ; puis, aussitôt que le malencontreux concert est annoncé, le soleil devient si doux, l’air si pur et si tiède, qu’on est forcé de partir pour la campagne, et le trop confiant artiste se voit forcé de recourir à un public inconnu, qui ne lui doit rien, et qui, sous ce prétexte, ne manque pas de faire la sourde oreille à ses sollicitations. Quelques uns néanmoins trouvent encore le moyen de faire rondement leurs affaires, sans toutefois tomber dans l’industrialisme de bas étage des collectionneurs de pièces de cent sous. Seligmann est de ceux-là ; pas de fête, pas de concert public ou privé sans son violoncelle. On le choie, on l’applaudit, il inspire des passions ; il lui arrive toutes sortes d’aventures ; on l’arrête dans la rue à minuit, on le mène de force souper dans une maison à lui inconnue, où il trouve treize convives ; puis on s’explique : « Quoi ! vous êtes M. Seligmann, ce fameux violoncelliste dont toutes les dames raffolent ! Mille pardons de la brusquerie de notre invitation ; mais vous concevez… nous étions treize… il nous fallait un quatorzième… — Monsieur, je suis trop flatté… — Ah ! Monsieur, quel talent vous avez ! Mme la duchesse de ***, en vous entendant dernièrement, a été prise d’une crise nerveuse dont son mari s’est à bon droit inquiété. On vous disait enlevé par la princesse ***, qui vous aurait nommé directeur de la petite chapelle de son château de ***, dans l’Ukraine. Nous sommes heureux de voir que ce bruit était faux… etc., etc. »

    Les joueurs d’instrumens à vent ne restent pas en arrière, et sans être exposés à des ravissemens aussi singuliers, à des aventures aussi romanesques, ils produisent leur effet. Quelques uns de ceux qui ne donnent pas de concerts ont assez à se louer des maîtres de maison qui les invitent à leurs soirées. Tels sont M Petiton, l’habile flûtiste de l’Opéra-Comique ; M. Crass, qui chante d’une façon si touchante sur le hautbois, et M. Soualle, qui, récemment revenu de Londres, a produit une grande sensation en faisant entendre pour la première fois à Paris, avec tous ses avantages, le saxophone, chef-d’œuvre de Sax. Cet instrument a des qualités expressives, incomparables ; la justesse et la beauté des sons qu’il produit quand on en possède bien le mécanisme sont telles qu’il peut, dans les morceaux lents, défier les plus habiles chanteurs. Il pleure, il soupire, il rêve ; il possède le crescendo, il peut affaiblir graduellement sa voix jusqu’à l’écho de l’écho de l’écbo, jusqu’au son crépusculaire. Dans quelques années, quand l’usage du saxophone se sera répandu parmi les exécutans, les compositeurs pourront, au moyen de cet admirable organe, produire des effets dont on n’a pas d’idée en ce moment.

    Mais ce qui est plus fort, c’est d’entendre chanter M. Nabich sur le trombone. On ne croirait jamais, avant d’en avoir la preuve, qu’il fût possible d’adoucir comme il le fait la voix de ce terrible instrument. M. Nabich est d’ailleurs tellement maître des immenses difficultés que présente l’emploi de la coulisse, son embouchure est si nette, son attaque du son si précise, que les plus énormes difficultés ne l’arrêtent point ; il fait le trille avec l’aisance et la justesse les plus complètes, et ses gammes diatoniques lancées à toute volée dans les mouvemens les plus vifs, ont quelque chose de foudroyant par leur volume de son et leur impétuosité. M. Nabich, depuis peu attaché à la chapelle ducale de Weimar, est certes l’une des plus précieuses acquisitions que Liszt ait encore faites pour accroître et perfectionner les ressources de cette chapelle, qu’il dirige avec amour. Puis voici mon quasi homonyme, M. de Bériot, qui a imaginé à apprendre à trois jeunes violonistes ses élèves un tour de force qu’on croit parce qu’on le voit. Il les fait exécuter tous les trois à la fois le même concerto. Et l’unisson est si mathématiquement juste, l’ensemble si irréprochable, la sonorité si homogène, les coups d’archet si exactement semblables, qu’on dirait d’un seul violoniste tirant de son instrument un son exceptionnel.

    Le petit violoniste Julien a, lui aussi, donné son concert, avec l’aide et l’appui de son maître Alard. L’un et l’autre y ont été couverts d’applaudissemens. D’Alard je n’ai plus rien à dire ; de Julien je dirai que son talent se développe plus vite que sa personne, et qu’il sera devenu un grand artiste, longtemps avant d’être un artiste grand. Le temps des dures épreuves est maintenant passé pour cet intéressant enfant. On apprécie à sa valeur le talent qu’il possède; on le recherche, il attire le public, il fait recette. M. Lumley vient même de l’engager pour une série de concerts qu’il compte donner au Queen’s Theatre pendant la saison de Londres prochaine. C’est à la fois une bonne action et une bonne spéculation.

    Dans ce concert de Julien, on a entendu pour la seconde fois Mlle Clauss dont le succès a été au moins aussi grand qu’à sa première apparition à la soirée de la Société philharmonique. Cette jeune personne, dont le talent sérieux, profond et orné pourtant de tant de grâces, est certainement l’un des plus beaux que l’Allemagne ait jamais produits, a cessé tout d’un coup de figurer dans les réunions musicales. Un grand malheur est venu la frapper ; sa mère, qui seule l’avait accompagnée à Paris, vient de mourir, et Mlle Clauss fût restée dans le plus triste isolement, sans la bonté et le dévouement maternel de ses deux célèbres compatriotes Mme Ungher Sabatier et Mme Sontag. Elle vient de partir avec Mme Ungher pour le midi de la France.

    Je n’ai plus à parler que de deux concerts seulement, et encore sur ces deux en est-il un auquel je n’ai pu assister. Que voulez-vous ! on n’est pas parfait ; on se permet d’être malade, de faire un peu ses affaires, de quitter Paris pour vingt-quatre heures, de travailler… de…

    L’un de ces concerts a fait peu de bruit ; il était donné dans la salle de Herz par Mlle de Chaumont, jeune pianiste au jeu simple et sans prétention, qui exécute ses propres œuvres, où l’on remarque des qualités de composition également aimables et modestes. Mlle de Chaumont mérité les encouragemens qu’elle a obtenus. L’autre séance musicale, donnée par la Société des crèches, avait attiré un auditoire aussi nombreux qu’enthousiaste. Le programme annonçait Mme Sontag, Géraldy, Alexis Dupont, Hermann, Lefébure Wély, Altès, Lee, Gouffé, Jules Lefort, et de plus des vers écrits pour la circonstance devaient être lus par M. E. Deschamps. Et tous ces vaillans artistes ont fait comme Henri IV à Arques, ils ont vaincu, ils ont triomphé ; et je n’y étais pas, et personne, fort heureusement, n’a eu la cruauté de m’écrire : Pends-toi, brave Crillon ! car on se doutait bien que je me fusse pendu. Maintenant le chagrin de n’avoir point assisté à cette belle bataille s’est un peu affaibli, et je me console en lisant les vers d’Emile Deschamps. J’aime surtout, après l’apologue charmant de l’Anneau d’Or, le passage sur la charité :

C’est la source d’eau vive et que rien de dessèche…
Chaque fois que l’on voit ses deux mains s’entrouvrir,
Elle en laisse tomber les plus divines choses,
Comme un jeune rosier qui, sûr de refleurir,
    Prodigue à tous les vents ses roses.

    N’oublions pas les compositeurs dans ce compte-rendu du mouvement musical de Paris. Je n’ai pas entendu les Tre Nozze que M. Alary vient de donner au Theâtre-Italien, mais je sais que cette partition, bien appropriée aux talens et aux habitudes musicales des chanteurs pour lesquels elle fut écrite, a obtenu du succès. Je puis citer une brillante ouverture de M. Gastinel, œuvre remarquable par la verve et par une riche instrumentation. Cette ouverture fait bien augurer de l’ouvrage qu’achève en ce moment M. Gastinel, et qui doit être bientôt mis en scène à l’Opéra-Comique. J’ai trouvé fort belle, dans la plus sérieuse acception du terme, une symphonie de M. Théodore Gouvy. Il faudrait plus d’espace que je n’en ai ici pour rendre seulement une demi-justice à cette production remarquable, dont l’adagio, conçu dans une forme nouvelle et sur un plan colossal, m’a fait éprouver autant d’étonnement que d’admiration. Qu’un musicien de l’importance de M. Gouvy soit encore si peu connu à Paris, et que tant de moucherons importunent le public de leur obstiné bourdonnement, c’est de quoi confondre et indigner les esprits naïfs qui croient encore à la raison et à la justice de nos mœurs musicales.

    Ne voilà-t-il pas une agitation singulière, que celle causée par la dénomination nouvelle qu’il s’agit de donner à la place des Italiens ! La section de musique de l’Institut elle-même prend parti dans la querelle ; elle veut qu’on appelle cette place place Boïeldieu. Or Boïeldieu a déjà à Rouen donné son nom à un quai, à une rue ; sa statue en bronze trône sur une promenade publique. Pourquoi, puisque cela fait tant de plaisir aux enfans de Nicolo, ne baptiserait-on pas de son nom la place des Italiens ? L’auteur de Jeannot et Colin, de Joconde, de Cendrillon, des Rendez-vous Bourgeois, etc. a fait beaucoup aussi pour la prospérité et la gloire du théâtre devant lequel la place des Italiens est située.

Famae comica fames !

    J’aurais fini, si… j’avais fini, mais je n’ai pas fini ; et voilà pourquoi je n’ai pas fini : Je viens de recevoir de Vienne un volume de lieder avec piano, composés par Hoven, un des maîtres du genre, sur les poésies de Heine, ces chefs-d’œuvre d’humour, de fantaisie et de grâce qui font l’admiration de l’Allemagne. Et je suis obligé de dire aux Allemands (car les Français s’en soucient comme d’un poëme épique) qu’il y a des choses tout à fait neuves, piquantes et touchantes dans la musique de Hoven, et que ce recueil est indispensable à ceux des amis du poëte qui savent la musique. Hoven, au moins, n’a pas, comme ses devanciers, négligé de nommer l’auteur de ces ravissans poëmes qui l’ont si bien inspiré. J’irai demain annoncer à Heine une si étonnante nouvelle. Car il existe, il mord, il brûle, il rayonne toujours, cet étrange esprit que le corps ne veut plus servir. Depuis cinq ans cloué dans son bed-grave, Heine vit par curiosité. Son ironie n’a rien perdu de sa verve originale, elle est seulement devenue plus mélancolique. On s’ennuie de mourir si longuement… Il y a quelques mois, désireux de le voir et de l’entendre, je m’acheminai vers la rue d’Amsterdam, et je frappai à la porte de sa tombe ; en m’entendant annoncer : « Eh ! mon cher, s’écria Heine avec sa voix sépulchrale, entrez vite, je vis encore. Vous ne m’avez donc pas oublié !… Toujours original ! » ……………….. Pauvre Lucifer ! je t’aime, malgré tes dents !

…………………………………………………………………………………….

    Et maintenant, je le crois, les rigueurs de la saison musicale de Paris doivent être finies pour moi. J’ai le droit d’espérer que les concerts et les concertans m’accorderont une trève de quelques mois, que je pourrai respirer et dormir, qu’on ne me réveillera plus à huit heures du matin pour me dire qu’on jouera un solo de bombardon à huit heures du soir, et me prier de venir l’entendre ; je me flatte que les lettres qui m’arriveront désormais ne contiendront plus de carrés de papier de diverses couleurs, portant ces deux mots redoutables : Grand concert ; que mes amis ne viendront pas me voir pour me recommander, etc., etc., et que mes ennemis ne diront plus du bien de moi. J’ai fait courageusement mon devoir, et j’ajoute, comme Othello : « On le sait, n’en parlons plus ! » En conséquence, vous tous, grands et petits pianistes, violoncellistes, hautboistes, flûtistes, saxophonistes, cornistes, triple-violonistes, simple-râcleurs, chanteurs, roucouleurs et compositeurs, laissez-moi tranquille, gardez-vous de me pousser au désespoir ; car, je le déclare, je ne suis point un apologiste du suicide, mais il y a là sur ma table une paire de pistolets chargés, et si l’un de vous avait la barbarie de me relancer encore, je serais capable de lui brûler la cervelle.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er mars 2011.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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