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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 27 MARS 1851 [p. 1].


THÉATRE DE L’OPÉRA.

Première représentation du Démon de la Nuit, opéra en deux actes, de M. Bayard, musique de M. Rosenhain.

    M. Rosenhain est depuis longtemps connu du public musical par plusieurs compositions instrumentales où brille avant tout la distinction du style. Une symphonie d’une forme très vaste fut présentée par lui à M. Fétis, directeur du Conservatotre de Bruxelles, qui, en appréciant le mérite, la fit exécuter avec succès il y a deux ans dans l’un des concerts de cet établissement. M. Rosenhain d’ailleurs est un de nos plus habiles pianistes ; il a écrit une foule de morceaux excellens, soit pour piano seul, soit pour piano, violon et violoncelle. On remarque dans toutes ces productions une science harmonique réelle unie à un sentiment mélodique très pur et à une entente parfaite des proportions et du rapport qui doit toujours exister entre la valeur propre des idées et les développemens que l’auteur leur accorde.

    M. Rosenhain, en conséquence, justifiait entièrement la bienveillante protection qui lui valut il y a quelques années une promesse de la direction de l’Opéra. Il méritait aussi que cette promesse fût tenue ; et après une longue attente, après de fréquentes et longues interruptions dans les études du Démon de la nuit, cet ouvrage a enfin été représenté. Son titre était déjà connu : c’est celui d’un joli vaudeville de MM. Etienne Arago et Bayard, qui obtint en 1845, je crois, une vogue longtemps soutenue. Je ne sais si un sujet de cette nature était bien propre au vaste cadre de l’Opéra. Il me semble, en tout cas, que les scènes dont il se compose perdent un peu de la vivacité de leur allure sous l’ample vêtement musical qu’on les force à porter, vêtement que les habitudes d’exécution de l’Opéra d’ailleurs ne contribuent point à alléger. Il s’agit d’une intrigue d’amour fort innocente nouée à la cour de Danemark entre un jeune roi, Frédérick, et une demoiselle d’honneur. Mathilde, c’est le nom de cette romanesque beauté, a fait la connaissance d’un sylphe ou démon quelconque, en promenant la nuit ses tendres rêveries sous les sombres allées du parc royal. Sans l’avoir jamais vu (les nuits sont si noires en Danemark !) elle l’aime, séduite seulement par l’accent de sa voix. Chaque soir une douce mélodie annonce l’arrivée de l’esprit invisible, et Mathilde d’accourir palpitante pour écouter ses confidences. Et tant qu’un beau soir, Mathilde perd l’ornement le plus indispensable d’une fille d’honneur, elle perd son écharpe. Y a-t-il là quelque anguille sous roche ? Faut-il voir dans cette écharpe un symbole, un mythe, quelque chose d’extraordinaire ? Je ne sais. Mais quand toutes les compagnes de Mathilde réunies se montrent avec le susdit ornement, et quand seule Mathilde en reste dépourvue, on devrait se douter de quelque malheur, et pourtant on ne se doute de rien, et Mme Grommer, la gouvernante des filles d’honneur, ne devine pas même que tout ceci cache un mystère. Mystère terrible que j’aime mieux vous dévoiler tout d’un coup, au risque de vous donner une commotion violente. Voilà ce que c’est : le jeune roi est à demi engagé pour un mariage à lui peu sympathique ; il en recule la conclusion autant que possible, et pour jouir des derniers instans de sa vie de garçon, il s’amuse la nuit à s’habiller en loup-garou, à chanter dans les plus sombres recoins de son parc des romances sentimentales, et, sous prétexte de sylphidisme, à conter fleurette aux filles d’honneur. Il s’est toutefois sérieusement épris de Mathilde, qui le paie du plus tendre retour. Seulement, comme un soir le gouverneur du prince, inquiet de l’absence trop prolongée de son élève, s’est avisé de tomber brutalement au milieu d’un tête-à-tête et de mettre en fuite le royal amoureux, Mathilde qui, cette fois, avait apporté une lanterne sourde pour voir son sylphe malgré lui, porte vivement sa lumière indiscrète au visage du survenant, et apercevant le barbon, s’écrie : « Je ne le croyais pas si vieux ! » Pauvre Psyché ! Pour comble de malheur, le roi, par un caprice inexpliqué jusqu’à ce jour, feint de traiter avec une froideur méprisante la pauvre Mathilde, doublement abusée. Un jeune officier, qui naguère, assistant aux derniers instans du père de Mathilde, a promis à ce vieux brave de protéger sa fille, se croit alors obligé, pour venger Mathilde des dédains du roi, de demander sa main. Et pourtant ce noble Edgard aime Edith, autre fille d’honneur qui, elle, n’a pas perdu son écharpe. Mais voilà que le roi refuse nettement de donner son consentement à ce mariage. Il est de très mauvaise humeur, jusqu’au moment où, apprenant que son ambassadeur est parvenu à rompre les négociations entamées au sujet du mariage politique dont on le menaçait, il reprend son gracieux sourire, ordonne à Edgard d’épouser Edith, et offre à Mathilde son cœur et sa main. Tout s’explique alors, même la perte de l’écharpe, et l’on se marie à qui mieux mieux. La partition du Démon de la nuit, sans contenir des morceaux très émouvans, est riche au moins en choses gracieuses, élégantes et pleines de fraîcheur, sinon de passion.

    Dans le fait, où le musicien eût-il pu trouver un prétexte à musique passionnée dans ce calme librettino ? Il a fait chanter d’une façon parfaitement convenable toutes ces jolies filles écharpées ou non, ce jeune roi qui joue à cache-cache, ce gouverneur goguenard, ce noble Edgard qui brise son épée comme le comte de Nevers dans les Huguenots, comme Fernand dans la Favorite, enfin comme tout héros indigné bien appris, quand la qualité de celui qui l’insulte ne lui permet pas de se servir de cet instrument. Que pouvait-il faire de plus ? Je ne vois pas trop. Une foule d’exemples journaliers prouvent qu’il pouvait faire beaucoup moins. Ses mélodies, sans avoir un caractère bien marqué, sont toujours exemptes de vulgarisme, et leur douceur n’a rien de commun avec celle de ces affreuses confitures à la cassonade et à la colle de poisson que servent si obstinément à leurs pratiques les épiciers en gros et en détail de la musique théâtrale.

    J’ai déjà dit que M. Rosenhain est un habile harmoniste ; peut-être n’est-il pas assez sévère dans la préparation de ses modulations, dont quelques unes m’ont semblé un peu brusques. Son orchestre est bien écrit en général, et l’on ne doit pas tenir compte de l’emploi non motivé qu’il a fait par-ci par-là de certains moyens d’instrumentation que le goût réprouve, et qui sont passées à l’état de préjugés respectables. M. Rosenhain a fait preuve en ceci de modestie ; il déteste et méprise autant que personne cet abus des richesses orchestrales, mais il a craint de passer pour un insolent novateur en ne hurlant pas avec les loups. D’ailleurs, je le répète, il a si peu hurlé, que c’est à peine si les loups seront contens.

    Parmi les bons morceaux de sa partition il faut citer l’air du baron :

Lorsqu’au déclin d’une belle soirée ;

la ballade de Mathilde :

Ce soir, à l’heure où tout sommeille,

dont le refrain, démon fidèle et tendre, est plein de grâce et reparaît en outre avec un grand bonheur, repris par le chœur, sous d’élégantes broderies du soprano principal ; le joli ensemble, à ce soir ; l’élégant solo de hautbois qui précède et accompagne le récit que fait Mathilde de l’apparition de son lutin. J’aime moins le duo des deux femmes :

Toi dont la voix si tendre.

    Le chœur suivant, avec accompagnement d’instrumens de cuivre, est d’un bon effet. Il y a de la distinction et du charme dans la romance du jeune roi. Le chœur de jeunes filles,

Qu’il est affable,
Qu’il est aimable !

pourrait, ce me semble, avoir plus de légèreté et de gaîté. Mais un excellent morceau est celui qui ouvre le second acte. Les filles d’honneur sont tristement assises dans leur appartement où elles s’ennuient de toutes leurs forces, pendant qu’au dehors s’élèvent joyeuses les voix des jeunes officiers,

Buvant gaîment le vin
    Du Rhin.

    La succession et le croisement de ces deux chœurs, dont l’un, celui des femmes, est plein de tristesse, et celui des hommes remarquable au contraire par sa verve et son entrain, produisent un contraste fort piquant et fort dramatique. Le rhythme du chœur d’hommes est en outre original et bien accompagné par une partie obligée de cornet. On a beaucoup applaudi, et c’était justice, la charmante chanson espagnole d’Edith, « Rita de Castille » ; la mélodie en est piquante, vive, très fraîche, et les accompagnemens le font en outre bien valoir. Mlle Nau la dit d’ailleurs à merveille.

    Je ne nierai point la mérite du grand air à roulades de Mathilde ; au contraire, j’admire fort le talent qu’a montré le compositeur en écrivant une chose si contraire à ses habitudes, peut-être même à ses goûts. C’est là une des corvées les plus rudes et les plus inévitables infligées par l’usage aux malheureux musiciens qui écrivent pour le théâtre ; je dirais aussi un des plus mauvais quarts d’heure que passent les auditeurs, n’étaient les applaudissemens frénétiques dont le parterre honore l’exécution habile de ces airs-là. Quant à moi, je suis forcé de l’avouer, ils me torturent, ils m’exaspèrent ; l’obligation de les subir me pousserait au crime, s’il n’était pas possible de s’y soustraire. Aussi n’y suis-je guère exposé qu’aux premières représentations, quand la prima donna vous prend au dépourvu, et vient avec ses trilles, ses ribattute, ses arpéges, vous assassiner sans dire gare. On a bien raison d’appeler ces choses des airs de bravoure, car il faut un rare courage pour les endurer sans cris et sans convulsions. Il y a pourtant, je le confesse, des douleurs physiques pires encore. Une nuit, en revenant d’un théâtre lyrique où j’étais tombé dans un guet-apens de cette espèce, où, dans la cavatine de rigueur, j’avais été criblé de coups de gosier, je rêvai qu’une impitoyable cantatrice, armée d’un vilbrequin, s’amusait à me vriller l’oreille et à me percer ainsi la tête de part en part. Ce que je souffris est inexprimable, et plutôt que d’avoir à éprouver de nouveau un supplice pareil, j’aimerais mieux (croyez-moi si vous voulez), oui, j’aimerais mieux… entendre encore la cavatine.

    Le chœur syllabique, à deux parties, des filles d’honneur : Oh ! parle-lui pour moi, est très bien conçu, amusant, et suivi d’une jolie ritournelle. Il y a beaucoup de grâce dans la mélodie de la romance de Frédérick :

Ombre du mystère,

ainsi que dans le solo du même personnage au milieu de son duo avec Mathilde :

Tout destin pénible ou commun
Par l’amour se métamorphose,
Comme en passant sur une rose
Le zéphir se change en parfum.

    On a remarqué dans un morceau d’ensemble vocal, où le chœur chante en sons soutenus, l’effet curieux de la partie de basse du baron, disposée au contraire d’une façon toujours syllabique sur un rhythme assez vif. Cette scène se termine par de grands cris et de grands coups de grosse caisse… Il est vrai que le roi dit en entrant :

Quel tumulte soudain !… quel bruit se fait entendre !

    Plaisanterie à part, ceci est un excès qu’on ne remarquerait même pas chez un autre compositeur, mais dans lequel on s’afflige de voir tomber un musicien raisonnable et raisonnant comme M. Rosenhain.

    Pourtant on le sait, pour en avoir eu maintes fois la preuve, si un seul épileptique, dans une salle d’hôpital contenant des malheureux affectés de maladies différentes, vient en leur présence à éprouver une crise d’une certaine violence, à l’instant un nombre considérable de cas d’épilepsie se déclare chez les autres malades…… par sympathie. A plus forte raison cet étrange effet de l’impressionabilité nerveuse doit-il se produire dans la circonstance inverse, c’est-à-dire quand un malade sain est enfermé dans un hospice où les épileptiques sont en majorité. Il me reste à citer dans la partition du Démon de la nuit, le très joli thème de la dernière scène : C’est moi ! c’est moi ! et le beau crescendo qu’il amène. Puis nous constaterons le succès de l’œuvre et l’exécution remarquable, pleine d’élégance et d’esprit, de Roger dans le rôle du jeune roi, la grâce mélancolique de Mlle Nau (Edith), et la savante, irréprochable, mais vrillante vocalisation de Mme Laborde (Mathilde). Les rôles du baron et de l’officier sont moins importans ; Brémont et Marié les remplissent néanmoins avec autant de soin que de talent. L’Opéra s’est mis en frais de costumes pour la pièce nouvelle, et deux décors sont d’un heureux effet. A bientôt maintenant Sapho avec Mme Viardot, et la Corbeille d’oranges avec Mlle Alboni. Il ne faudra pas moins que le prestige du nom et du talent de ces deux admirables artistes pour retenir à Paris jusqu’au mois de juin le public élégant, gorgé de bonne et de mauvaise musique, stupéfié de bals et de concerts, et ruiné par les actes de bienfaisance que sous un prétexte d’art quelconque on lui impose journellement.

    A ce sujet, j’ai bien des histoires véritables de concerts fabuleux à vous raconter mais ce sera pour la semaine prochaine, si je guéris de ce mal ridicule qu’on gagne, comme l’épilepsie et la grosse caisse, par sympathie, et qu’on nomme la grippe.

    Et je finis en vous annonçant que le 10 du mois prochain, à deux heures de l’après-midi (je tiens à être exact), le public élégant mettra le comble à ses actes de bienfaisance en assistant dans la salle du Jardin-d’Hiver à une grande fête musicale où l’on se propose de faire de très grande musique et une recette de vingt mille francs.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er mars 2011.

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