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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 9 DÉCEMBRE 1850 [p. 1-2].


THÉATRE DE L’OPÉRA.

Première représentation de l’Enfant prodigue, opéra en cinq actes ; paroles de M. Scribe, musique de M. Auber. Divertissement de M. Saint-Léon. Mise en scène de M. Leroy. Décors de MM. Thierry, Cambon, Despléchin et Séchan.

    Au lever du rideau nous sommes, dit le livret, dans le canton de Gessen. Le vieux Ruben, chef d’une tribu d’Israël, sa nièce Jephtèle et leurs serviteurs font la prière du soir. Le fils de Ruben, Azaël, dont on remarquait l’absence au repas de famille, rentre suivi de deux étrangers, auxquels il a offert l’hospitalité dans la maison de son père. Ils vont à Memphis,

La ville éternelle,
Riante et belle,
Où l’or étincelle
De tout côté.

    Les Israélites n’admettent point comme mérité ce pompeux éloge de la riche Memphis. Et Ruben ajoute :

Au sein des plaisirs, cette ville divine
Sans nous, pourtant, bientôt connaîtrait la famine,
Car ses fils indolens, par le luxe appauvris,
De nos riches moissons implorent les épis.
Demain Jéroboam et mes chameaux dociles
Leur porteront les fruits de nos plaines fertiles.

    La description des plaisirs qu’on goûte dans la reine des cités a néanmoins produit sur l’esprit d’Azaël une vive impression. Sans doute aussi la beauté de Nephté, la jeune étrangère, a jeté le trouble dans son cœur en y faisant naître le désir de la suivre. On n’en doute plus en écoutant les supplications ardentes que le jeune homme adresse à son père pour obtenir de lui la permission de remplacer Jéroboam dans sa mission à Memphis.

    Ruben résiste d’abord à ce vœu exprimé avec passion ; mais Jephtèle elle-même, Jephtèle, la douce fiancée de son cousin Azaël, intervient, plaide la cause de l’imprudent, et la gagne. Bien que ce départ déchire son cœur, son dévouement à Azaël est tel, que loin de lui dire :

L’absence est le plus grand des maux !

comme le pigeon de la fable, elle engage son fiancé à suivre sa pensée, à n’écouter que ses goûts. Ruben a enfin cédé. Il ordonne qu’une nombreuse escorte, sous les ordres d’Azaël, emporte une part des trésors pour lui seul amassés. La nuit s’est passée dans ces douloureux débats. Déjà l’aurore se lève ; tous les voyageurs sont debout, les serviteurs armés, les chameaux chargés. Ruben bénit son fils ; Jephtèle donne à Azaël son écharpe en le priant de la porter toujours en souvenir de sa pure affection. La caravane se met en marche, on part ; on est parti.

    Nous entrons maintenant à Memphis, le jour d’une grande fête. Des barques richement pavoisées descendent et remontent le Nil. Le peuple se livre à la danse et à divers jeux. Azaël, qui, depuis trois mois, habite la grande ville, a déjà pris les mœurs et le costume de ses habitans ; il paraît, vêtu à l’égyptienne, suivi de Nephté et d’Amenophis, les deux hôtes de son père à l’acte précédent. Ils sont devenus ses amis inséparables. Ils l’aident à dépenser joyeusement l’or qu’il tient de la généreuse sollicitude de Ruben. Nephté lui témoigne une tendresse extrême, et le naïf enfant d’Israël se montre fort reconnaissant. Azaël croit Amenophis frère de la belle ; il est trompé et volé ; tout est dans l’ordre. Un bruyant concours de peuple annonce et devance un cortége religieux. Voici venir le grand-prêtre Bocchoris, suivi des desservans du temple d’Isis. On voit passer le bœuf Apis, le corps couvert de riches étoffes, agitant d’un air paterne sa tête divine, et beuglant de temps en temps de la plus bienveillante façon. Et la foule s’écrie :

O noble et généreux emblème
    De nos moissons,
Dieu puissant qui traças toi-même
    Tous nos sillons !

    Malgré ses démonstrations joyeuses, le peuple est inquiet ; la crue des eaux du Nil n’est point sensible encore ; on craint la disette. Bocchoris demande qu’on offre au fleuve un sacrifice, et répond que bientôt après

On verra s’épancher ses ondes salutaires.

    Il est d’ailleurs d’humeur joyeuse, et trouve

Que tout est bien ici-bas
Quand on sort d’un bon repas.

Bocchoris adresse même de galans reproches à la belle Nephté, si pieuse jadis, et que l’on ne voit plus aux mystères d’Isis. Il est pourtant facile à Nephté de s’y rendre, grâce à un escalier secret que Bocchoris lui a indiqué. Mais Nephté est une femme de bonne compagnie, et depuis que les danseuses du Delta sont admises à ces fêtes secrètes, elle ne trouve plus convenable aux gens comme il faut de s’y montrer. Bocchoris, en effet, a convoqué pour le soir même la troupe entière des almées ; et comme elles viennent danser sur la place, il rappelle en passant son invitation à Lia, la plus belle de ces bayadëres et la plus savante dans l’art du plaisir.

    Pendant que Lia et ses compagnes dansent devant le peuple, Azaël est en train de se faire depouiller à une table de jeu par le fourbe Amenophis et ses amis. Les poses voluptueuses et la danse entraînante de Lia attirent pourtant son attention. Il s’enflamme peu à peu, s’élance enfin vers elle d’un air passionné, et lui offre une chaîne d’or. Lia la lui rend ; elle ne veut rien que le plaisir d’être trouvée belle et d’être aimée. Azaël insiste. Eh bien ! semble-t-elle lui dire (car Lia ne parle pas), je ne veux de toi que ce gage. Elle lui montre l’écharpe qu’Azaël tient de la fidèle Jephtèle. Azaël répond en hésitant : « Non, Lia, je ne puis te l’offrir, c’est un gage d’amour. » — « Et loin qu’elle l’obtienne, s’écrie la jalouse Nephté en s’élançant de la table de jeu, c’est à moi désormais qu’il doit appartenir ! » Mais Lia arrache prestement des mains de Nephté le voile convoité, le tend à une de ses compagnes, et il disparaît de mains en mains. Agaceries nouvelles de Lia à l’adresse du bel Israélite. Bientôt en reconnaissant l’attention dont il est l’objet de la part de Nephté et d’Amenophis, la bayadère, toujours en pantomime, explique à Azaël qu’on se moque de lui. Nephté n’est point la sœur d’Amenophis, et celui-ci n’est autre qu’un chevalier d’industrie qui joue avec des dés pipés. Fureur du jeune homme ; Amenophis et Nephté disparaissent ; Azaël, infidèle une seconde fois, tombe aux pieds de Lia, qui le conduit chez elle.

    Au même instant, un groupe d’étrangers portant le costume hébreu paraît au milieu de la place. Le chef de cette troupe s’avance d’un air accablé vers les gens du peuple de Memphis. C’est Ruben, qui vient, plein d’une amère inquiétude, à la recherche de son fils. Il interroge tous les passans ; personne ne connaît le noble et beau jeune homme qui se nomme Azaël. Pendant ces questions du malheureux père, Azaël est redescendu du pavillon de Lia. A la vue du vieillard il détourne la tête et s’enveloppe dans son manteau pour ne pas être reconnu.

    Ruben alors s’adressant timidement à lui :

Pour mon fils, ô noble seigneur,
Mon Azaël, je vous implore !
Venez en aide à ma douleur !
Savez-vous s’il existe encore ?

AZAEL.

Non ! il n’existe plus !

RUBEN.

        O regret superflu !
Mon fils ! mon fils ! je t’ai perdu !

    Jephtèle, qui accompagnait son oncle, a pourtant reconnu Azaël ; mais sur un signe de l’ingrat elle se tait, et Azaël en la quittant lui dit rapidement à part :

Tantôt au bord du Nil et sous le grand palmier,
Voisin du temple…

    Tantôt est un terme un peu vague pour un semblable rendez-vous ; ce qui n’empêche pas la pauvre fille dévouée de promettre qu’elle s’y rendra.

    Au troisième acte, nous sommes introduits dans le sanctuaire réservé aux mystères d’Isis. Un immense amphithéâtre s’y élève, et sur ses gradins sont groupés les nombreux initiés. Bocchoris et les autres prêtres, couronnés de fleurs, sont assis à une table richement servie, avec Lia et ses compagnes à leurs côtés. On boit, on chante, on danse, après avoir mangé le pauvre bœuf Apis. L’orgie tonne et tourbillonne, jusqu’à ce que, vaincus par la fatigue et l’ivresse, tous les initiés s’endorment de çà, de là, sous les tables, sur les tables, sur les gradins de l’amphithéâtre, partout. Le silence s’établit; on n’entend plus que la voix avinée du grand-prêtre Bocchoris, grommelant encore par intervalles, dans son rêve gastronomique : « Mangeons le bœuf Apis. » Je n’aurais jamais cru que l’on pût aimer le bœuf à ce point !

    Au milieu de cette scène de digestion, une porte secrète s’entr’ouvre, et nous voyons s’avançer Nephté conduisant Azaël. La jalouse a facilement reconnu l’amour subit dont Azaël s’est enflammé pour Lia ; et pour lui prouver que la belle almée n’est qu’une courtisane, elle s’est offerte à le rendre témoin de la part que Lia a prise à l’orgie sacrée. Il en doutait ; « Tiens, dit Nephté, douteras-tu encore : vois Lia dormant aux côtés de Bocchoris. »

AZAEL, furieux et à haute voix :

Ah ! tant de perfidie égare ma raison !
Et pour un tel forfait il n’est point de pardon !

— Point de pardon ! décidément ce jeune Hébreu est d’une simplicité plus que biblique et fort impatientante. Le voilà qui prend Lia par le bras, qui crie, qui fait scandale, qui éveille tout le monde, parce qu’une bayadère fait son métier ! Aussi Bocchoris, indigné de la présence d’un étranger en pareil lieu, à pareille heure, frappe un affreux coup de tamtam, appelle les desservans du temple, leur ordonne de desservir les tables, d’enlever

De ce festin sacré les terrestres débris

et d’arrêter Azaël. On va faire à l’intrus un fort mauvais parti, quand Nephté imagine de le présenter comme un néophyte qui vient se faire initier aux mystères d’Isis. Le pontife pourrait répondre que le moment est étrangement choisi, qu’on ne vient pas se faire initier à une nouvelle religion à trois heures du matin, sans prévenir les prêtres, et tout juste quand ils sont occupés à d’aussi graves travaux. Mais Bocchoris, par des raisons à lui connues, s’abstient d’émettre ces observations à Nephté, et se borne à ordonner qu’on prépare tout pour l’initiation. On entraîne Azaël, qui ne dit mot ; il aime mieux adorer les faux dieux que d’être mis à mort. Il n’y a rien d’héroïque, on le voit, dans ce garçon-là, et pourtant il va tout à l’heure sortir de son caractère et se dessiner d’une assez noble façon. Bocchoris, afin que le Nil veuille bien se livrer à ses débordemens ordinaires, ordonne qu’on offre au fleuve un sacrifice. Que lui offrira-t-on ? Une jeune fille, une étrangère, saisie tantôt au pied du grand palmier. Le peuple l’amène devant les prêtres : « Qu’elle soit jetée au Nil, crie-t-il, et nous sommes sauvés ! — Un moment, dit Bocchoris, elle est jolie, et c’est dommage de livrer au Nil tant d’attraits. Laissez-nous ! » La scène suivante se devine, et je suis heureux de n’être point obligé de la raconter. Mais ce qui peut à la rigueur ne pas se deviner, c’est que Jephtèle, car c’est bien elle, est plus brave que son fiancé. Elle résiste au prêtre, elle se débat, elle crie, elle aime mieux la mort que l’amour d’un si chauve scélérat. Or elle résiste et crie si bien qu’Azaël, livré, dans une cellule voisine, aux méditations obligatoires à tout initié, entend cette voix à lui connue. Il croit d’abord que c’est une des épreuves que les prêtres veulent lui faire subir. Mais bientôt le doute lui devient impossible. Jephtèle appelle ; il volera à son aide. En vain ses gardiens veulent-ils le retenir ; il les renverse, arrache le long voile noir qui le recouvrait, et saisissant la hache d’un garde, s’élance du haut de l’immense escalier du temple au secours de Jephtèle. Les prêtres fuient. Mais comment sortir du temple ? la porte secrète par laquelle Azaël s’y est introduit est refermée. Heureusement les almées qui reposaient encore dans quelque réduit voisin reparaissent. La généreuse Lia offre d’habiller Jephtèle en danseuse, et, grâce à ce déguisement, de faciliter sa sortie. La tentative réussit ; Jephtèle s’échappe. Mais le peuple, ameuté par les prêtres, revient ; on saisit le malheureux Azaël que sa fiancée a si philosophiquement abandonné. C’est lui qui sera la victime pour le sacrifice offert au Nil. Bref, on le jette à l’eau.

    Nous le retrouverons plus tard au désert.. Un conducteur de chameaux a sauvé Azaël mourant au milieu des roseaux du Nil, et a fait de lui son esclave. Voilà Azaël obligé de remplir les emplois les plus vils, moins vils toutefois que ceux auxquels l’enfant prodigue fut contraint de descendre, si l’on en croit la Bible ; car Azaël, d’après l’auteur de l’opéra, ne garde que les chameaux, et la Sainte Ecriture assure qu’il garda…… les pourceaux. Quoi qu’il en soit, les mauvais traitemens d’un maître impitoyable, l’épuisement, la fatigue, le chagrin, la honte, accablent le malheureux fils de Ruben. Il ne lui manquait, pour l’achever, que la rencontre qu’il fait au désert de la perfide Nephté et d’Amenophis, qui, le reconnaissant, le raillent sans pitié, et lui annoncent qu’en passant à Gessen ils ne manqueront pas de faire part à Ruben de l’état où ils ont trouvé son fils. Azaël ne résiste pas à ce dernier coup, et tombe dans un évanouissement semblable à la mort, pendant lequel il revoit en songe la maison paternelle, et un ange qui lui en montre le chemin. Ranimé par cette vision Azaël se lève, profite des forces qui lui restent, et s’élance dans le désert.

    Voyez maintenant Gessen et son vallon tranquille, et ses riches moissons : quel calme ! quelle paix ! Ruben a conduit aux champs ses serviteurs. Jephtèle est seule à la maison. Azaël, chancelant, couvert de lambeaux poudreux, paraît devant la jeune fille, qui ne tarde pas à le reconnaître. Arrive le vieux Ruben. Scène d’indignation, d’attendrissement et de pardon final. L’ange dont Azaël avait entrevu au désert la face lumineuse paraît de nouveau dans les nuages et monte vers le ciel, portant aux pieds de Dieu le pardon paternel.

     M. Scribe, en conservant le dénoûment historique, n’a point parlé du veau gras que Ruben fit tuer pour célébrer le retour de l’enfant prodigue ; je lui en sais très bon gré. On avait assez fait en égorgeant le bœuf Apis au premier acte, et j’ai toujours été profondément, je dirai même douloureusement ému, de l’infortune de cet innocent veau qui meurt ainsi parce que la famille d’Azaël se livre à la joie. Il semble que le malencontreux jeune homme ne puisse mettre le pied quelque part sans y amener une catastrophe. Toutefois, je dois le reconnaître, beaucoup de gens blâmeront peut-être l’auteur du livret de l’Enfant prodigue pour le laisser-aller tout moderne de son style, et lui reprocheront son dédain systématique de la couleur locale et des graves exigences du sujet. Je ne suis pas de ceux-là ; car, à tout prendre, le public de l’Opéra est-il donc un public si littéraire ? Je ne le crois pas. Que veut-il dans un livret d’opéra ? Un cadre à musique, à danses, à spectacle. Il veut tout simplement, et il l’avoue de même,

Il veut que les décors, la danse, la musique,
De cent plaisirs fassent un plaisir unique.

    (Mille excuses pour le pied que j’ajoute au vers de Voltaire.) Et quand un homme d’esprit comme M. Scribe, un homme d’esprit philosophe, qui voit le fond des choses, qui a pu et dû depuis [de] longues années faire litière de la gloire, et obliger mille et une fois le public à se moquer de lui-même, quand cet infatigable railleur a rempli cette tâche encore assez malaisée d’encadreur, que reste-t-il à faire à ce même public capricieux et blasé ? Il lui reste à saluer humblement, à dire : « Monseigneur, je vous remercie, votre cadre est charmant, il me plaît fort, n’en faites jamais d’autres, le mieux est ennemi du bien ! » puis à payer.

    Et le public, non seulement de France, mais de l’Europe entière, remplit envers M. Scribe ces devoirs en conscience. Et l’auteur est content; et tout le monde est content ; et l’Enfant prodigue a obtenu un beau succès. Que faut-il de plus ?

    M. Auber a écrit sur ce livret une riche partition, brillante, animée, vive, joyeuse ; souvent touchante, et complétement pure de ces beautés terribles qu’accompagne l’ennui. Son ouverture a pour thème principal celui de l’orgie du troisième acte ; elle est peu développée, mais pleine de verve et d’un rhythme entraînant.

    La prière des Hébreux, au lever du rideau, est d’une couleur délicieuse, d’une mélodie naïve, simple, charmante, et les voix y sont groupées avec un art exquis.

    J’aime l’air suivant :

Toi qui versas la lumière,

dont le thème est beau. Le chœur des bergers, avec accompagnement de musettes et de clochettes, a perdu tout son effet à cause de la discordance insoutenable des notes d’harmonica, qui représentent dans l’orchestre les sonnettes des troupeaux. Il n’est pas possible de goûter le charme d’un morceau de musique, quel qu’il soit, quand l’oreille est blessée à ce point. L’air à roulades, l’air de première chanteuse, l’air obligé, est comme la plupart des morceaux de cette espèce, brillant, mais froid. Les couplets de Jephtèle ont du charme, l’expression en est juste et simple, et Mlle Dameron les chante bien. Dans le trio et le final, il y a peut-être trop de ces jolies choses qui plaisent tant à l’Opéra-Comique, mais que le vaste cadre de l’Opéra, la pompe du spectacle et la grandeur antique du sujet, font paraître un peu frivoles.

    Il y a beaucoup de franchise dans la coupe mélodique des couplets d’Azaël au deuxième acte, et le passage repris à l’octave par le ténor et le soprano les termine vigoureusement. La marche du bœuf Apis a tout l’entrain rhythmique convenable à l’expression des joies populaires ; et les rapides répercussions du tambour, qui, dans quelques autres morceaux produisent un bruit d’une dureté excessive, faisant corps ici avec la mélodie, lui donnent au contraire du nerf et de l’éclat.

    A l’exemple de Haydn qui, dans son oratorio de la Création fait mugir le peuple immense des troupeaux, M. Auber a fait beugler son bœuf Apis pendant cette marche. La note d’ophicléide qui représente la voix du saint animal, est la sixte mineure du ton, tantôt descendant sur la quinte, tantôt restant fixe. Elle est ainsi jetée au travers de l’harmonie d’une façon fort curieuse ; mais on se demande si le compositeur a voulu ou non prendre au sérieux cette singulière imitation. Quant à Haydn, le plus naïf des grands maîtres, sans aucun doute, il a fait beugler ses bœufs sérieusement. Il a seulement beaucoup moins bien réussi que M. Auber, l’ophicléide n’étant pas connu à l’époque où Haydn écrivait, et cet instrument ayant pour mérite principal de reproduire fidèlement la douce voix de la race bovine.

    Il me semble que l’accompagnement de l’air du grand-prêtre d’Isis devrait avoir plus de caractère, et que l’auteur n’eût pas dû se contenter de la forme la plus ordinaire de l’arpége, employée dans la plupart des andante à six huit. Obin était sans doute dominé par une émotion qui se conçoit fort bien en semblable circonstance : il a dit tout cet andante dans un diapason beaucoup plus bas que celui de l’orchestre.

    Dans le ballet, M. Auber a donné carrière à son inépuisable verve mélodique. Le premier air de danse commence par un délicieux solo de hautbois que M. Verroust a joué en virtuose accompli. Celui qui succède à l’enlèvement du voile est plein de grâce ; le second air de la seconde almée m’a paru aussi très piquant ; j’aime moins le premier. Mais le chef-d’œuvre du genre, à mon avis, c’est l’air de la danse des poignards. Je ne sais si l’on se souvient encore de la singulière musique qui accompagnait les évolutions des bayadères indiennes qui parurent, il y a quelque dix ans, sur le théâtre des Variétés. Elle consistait en quelques sons faibles murmurés d’une voix basse et fatiguée par celles des bayadères qui ne dansaient pas ; psalmodie roulant exclusivement sur la tierce mineure, autour du son unique, toujours soutenu, d’un fifre, dans lequel soufflait un Indien en marquant le rhythme de la danse avec les doigts de sa main droite sur un petit tambour. M. Auber n’a pas cru devoir reproduire dans sa pauvreté primitive cette instrumentation, mais il en a rappelé les traits principaux avec un bonheur et un esprit incomparables. L’air en lui-même est d’une physionomie particulière qui tranche avec tout ce qui l’avoisine, et l’accompagnement de la tenue bourdonnante du cor anglais au-dessous du chant, tantôt sur la dominante du mode mineur, tantôt sur celle du mode majeur, produit un effet entièrement neuf et saisissant. Ajoutons que le pas dessiné sur cette charmante musique, par le chorégraphe, est également une imitation poétiquement conçue de la danse des poignards qu’exécutaient avec tant d’audacieuse verve les bayaderes indiennes, et l’on comprendra les transports que ce morceau a excités.

    Mais voici les couplets qui ont valu à Massol un si éclatant triomphe. La mélodie en est profondément sentie, vraie et touchante. Je ne trouve à ces couplets d’autre défaut que d’être des couplets. En effet, dans les deux premiers, Ruben demande aux habitans de Memphis s’ils connaissent un beau jeune homme nommé Azaël. Ce à quoi ceux-ci répondent : « Non ! que lui veux-tu ? — C’est mon fils, et je l’ai perdu ! » La forme du couplet et le retour de la même musique pour deux interrogations et deux réponses semblables n’ont rien de choquant. Mais peut-il en être de même quand Ruben, s’adressant à Azaël, qui cache son visage, apprend de lui qu’Azaël est mort ? Se peut-il que ce père, dont le cœur se déchire à cette affreuse nouvelle, redise encore, sans changer la mesure ni le mouvement, la même musique qu’auparavant, et répète pour : Mon fils ! mon fils ! je t’ai perdu ! le chant déjà employé pour : C’est mon fils, et je l’ai perdu ! Il y a ce me semble une terrible différence entre la valeur du mot perdu des deux premiers couplets et celle de ce mot au troisième. Et M. Auber l’a bien senti puisqu’il a ajoute à ce troisième couplet une coda pleine d’accens déchirans et entièrement étrangère à la mélodie des strophes. Mais ces beautés d’expression viennent trop tard ; la première exclamation du père (d’un père aussi tendre que Ruben ) eût précisément dû être la plus vive, et c’est le contraire qui a lieu. Le succès de cette scène à été néanmoins fort grand ; l’attendrissement avait gagné tout l’auditoire.

    Les détails de la musique de l’orgie dans le temple d’Isis ne me sont pas restés bien présens à la mémoire ; la mise en scène absorbe ici tellement l’attention, elle offre des tableaux si frappans dans leur gigantesque étrangeté, que, pour les musiciens eux-mêmes, beaucoup de parties de la partition passent inaperçues. La manière dont le compositeur a fait les convives s’assoupir, se ranimer et s’endormir de nouveau a été pourtant tout de suite remarquée ; elle est ingénieuse. Le duo entre le grand-prêtre et Jephtèle captive est remarquable par l’ardeur frénétique de sa péroraison. Il semble que le rôle d’Azaël, dans la scène suivante, soit trop plein d’effets violens qui obligent le chanteur à donner toujours toute sa voix sur des notes hautes. Son solo : « Adieu, Jephtèle », pendant le chœur, est d’un bon effet, au contraire ; il contient une admirable modulation.

    Les couplets du petit pâtre, au quatrième acte, sont jolis ; il y a de la fraîcheur dans la vocalise qui les termine. Mlle Petit-Brière les fait bien valoir.

    Quant au deuxième air à roulades, que M. Auber a été sans doute forcé d’écrire dans la scène suivante, je suis persuadé qu’on ferait plaisir au public et à l’auteur en le supprimant. Admirable, en revanche, admirable, dramatique, gracieux même dans ses élans les plus douloureux, est l’air d’Azaël mourant de fatigue et de chagrin. Cela se soutient sans imperfection d’un bout à l’autre ; le chant et l’orchestre sont fondus dans l’ensemble le plus harmonieux. Ils soupirent, ils se lamentent, ils s’éteignent, ils meurent avec un naturel qui est le comble de l’art. C’est là, je crois, la plus belle page de la partition de l’Enfant prodigue. Et Roger l’a très bien chantée. Il a rendu avec bonheur les diverses nuances du remords, du desespoir, de l’épuisement, du délabrement du corps et de l’âme. Roger s’est élevé à une grande hauteur dans tout ce rôle d’Azaël, rôle extrêmement chargé de musique, souvent fatigant, je l’ai déjà dit, par le grand nombre d’accens forts, de phrases violentes qui y sont semés. Il a joué avec art la scène où Azaël se laisse séduire par l’almée, et mieux encore celle où il arrache Jephtèle des bras de Bocchoris dans le temple. On l’a rappelé après le quatrième acte, et c’était justice.

    Massol, absent de l’Opéra depuis plusieurs années, rentrait par le rôle de Ruben. Son succès a dépassé toutes ses espérances et celles de ses amis. C’est que pendant son absence Massol a employé le temps : il a poli, assoupli, dompté enfin sa voix puissante, mais jusqu’à ce jour peu propre aux nuances qui sont l’âme du chant. Ce personnage de Ruben l’obligeait d’ailleurs à montrer des qualités entièrement différentes de celles qu’on lui avait toujours reconnues. Il fallait de l’onction, de la sensibilité, des larmes ; et, à la surprise générale, il a prouvé que les élans de cœur, que les accens de tendresse, que le chant contenu lui étaient plus naturels que les éclats énergiques. Son premier air a provoqué une tempête de bravos de bon aloi ; ses couplets du deuxième acte ont ému toute la salle, et la toile était à peine baissée que l’auditoire en masse le redemandait.

    Je complimenterai Mlle Dameron sur le talent dont elle a fait preuve dans le rôle de Jephtèle. Sa voix sort sans effort et ne pèche jamais par la justesse.

    On sait avec quelle habileté vocalise Mlle Laborde ; je ne saurais rien dire de neuf à ce sujet. Son rôle, dans l’œuvre nouvelle, se compose en grande partie de deux cavatines où il ne s’agit que de monter, de descendre, diatoniquement et chromatiquement, en trillant la plupart des notes, pour la plus grande joie des gens qui aiment ces notes-là. Elle s’en acquitte à merveille.

    Mlle Plunkett est une almée ravissante, et je suis comme Azaël, je m’indigne de la voir se livrer si aisément à l’ignoble Bocchoris.

    Quant à Obin, qui remplissait ce dernier rôle, sa voix de basse est belle, pleine, vibrante, sans avoir beaucoup de force dans les sons graves. Elle ne manque même pas d’agilité ; il doit seulement se méfier de sa tendance à chanter trop bas dans les premiers morceaux de ses rôles. Plus tard, quand sa voix est échauffée, ce défaut disparaît. Obin rendra de précieux services à l’Opéra.

    On finit ordinairement les comptes-rendus des premières représentations à ce théâtre par cette phrase banale : Le luxe de la mise en scène, des costumes et des décors dépasse tout ce qu’on avait vu jusqu’à ce jour. Pour cette fois, la banalité de l’éloge disparaît, tant il se trouve vrai. Je n’ai jamais vu, pour ma part, quelque chose de comparable au colossal escalier du temple d’Isis, couvert de prêtres, de femmes échevelées, éclairés de flambeaux gigantesques, au milieu de cette architecture cyclopéenne, entre ces énormes colonnes de granit. Cela reproduit, sur une échelle plus vaste encore, les scènes apocalyptiques des tableaux de Martins, le Festin de Balthazar et la Destruction de Ninive. Avec un décor pareil, le pas des poignards, l’air de Roger, les couplets de Massol, la danse de Mlle Plunkett et les beautés diverses que je viens de signaler dans la partition, il est impossible que l’Enfant prodigue n’attire pas longtemps la foule à l’Opéra.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er avril 2011.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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