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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 10 SEPTEMBRE 1850 [p. 1-2].


RÉOUVERTURE DE L’OPÉRA.


La Favorite. — Mlle Alboni.

    On dit souvent : Il n’y a personne à Paris en été ; tout le monde est à la campagne, le public musical est absent. — Je suis loin de contester la réalité des absences de ce public spécial qui fait à la musique l’honneur de s’intéresser à elle ; mais il faut reconnaître aussi, même au mois de septembre, la présence à Paris d’un autre public un peu différent qui appartient en propre à l’Opéra. Celui-là sort on ne sait d’où ; il habite des quartiers fabuleux, des hôtels énigmatiques ; il vient des diverses provinces de France, d’Angleterre, d’Ecosse et d’Irlande ; les Indes elles-mêmes lui fournissent de magnifiques individualités. Il croit ce qu’on lui dit, à l’inverse de l’autre public, qui, s’il croit quelque chose, croit le contraire de ce qu’on lui dit. Il est sensible, il se passionne pour des choses dont le public musical ne soupçonne quelquefois pas l’existence. Il a ses auteurs à lui, ses acteurs favoris, ses œuvres de prédilection ; il possède un fonds curieux d’anecdotes sur les artistes, et il se les raconte pendant les entr’actes des représentations auxquelles il accourt ; car on le voit encore accourir, ce public modèle, et il ne fait point un mystère de ses empressemens. Bien plus, il attend à la porte de l’Opéra, malgré la précaution qu’il a prise de se munir de billets longtemps à l’avance ; il va jusqu’à faire queue aussi bourgeoisement et avec autant de résignation qu’un simple public de la Porte-Saint-Martin. Puis, une fois entré, il tâche de se taire pendant qu’on tâche de chanter sur la scène. Le parterre impose silence aux habitans des loges qui se permettraient d’élever la voix. Il s’irrite des claquemens des applaudisseurs, lorsqu’il reste encore à la fin d’un morceau de musique quelques notes à entendre. Il apostrophe les délinquans pris en flagrant délit d’enthousiasme intempestif par de vieilles épithètes tombées en désuétude, telles que « Welches ! Vandales ! ». Il va même quelquefois jusqu’à lâcher un « Barbares ! » avec un ton d’indignation épique et d’une naïveté presque sublime. Une fois ému, il oublie toute retenue, il applaudit lui-même, et de tout son cœur. Il ne jette pas de bouquets parce qu’il n’a pas préparé d’avance ses démonstrations admiratives ; mais en voyant la pluie de fleurs, il reste persuadé qu’elle tombe des hauteurs de l’enthousiasme le plus pur. Enfin, c’est un bon public, malléable, taillable, corvéable, et fort agréable pour les pauvres artistes accoutumés à la glaciale ironie, à l’ennui dédaigneux de ce public dit musical, qui, dans l’hiver, vient souvent à l’Opéra. D’ailleurs, c’est un auditoire véritable, qui paie, qui assiste avec attention et plaisir aux représentations, qui y reste toute la soirée, et dont il est impossible de nier la présence réelle. Tandis que l’autre, qu’il ait ou non payé, combien de fois ne lui arrive-t-il pas, soit de se faire tant bien que mal représenter dans ses loges, soit de les laisser vides, soit de n’y entrer que longtemps après le commencement des opéras, et d’en sortir plus longtemps encore avant la fin, et dans ces derniers cas d’entrer et de sortir toujours le plus bruyamment possible ? A ce sujet nous communiquerons à M. le directeur de l’Opéra une opinion que nous avons entendu émettre par un amateur de beaucoup de goût. Elle à trait aux réparations qui ont été faites à l’intérieur et à l’extérieur de ce théâtre pendant les deux mois de clôture qui viennent de finir. « Pourquoi, disait M. de M***, a-t-on percé dans la petite cour de l’Opéra deux nouvelles portes ? Pour faciliter la sortie du public apparemment. On ferait mieux de songer aux moyens de le faire entrer, et de rendre en conséquence son séjour dans la salle aussi agréable que possible. Au nombre des inconvéniens qui contribuent à produire l’effet contraire, je ne puis m’empêcher de compter le bruit insupportable des loges qui se ferment pendant les représentations. Ce bruit m’irrite, m’exaspère (c’est toujours M. de M*** qui parle), et M. le directeur, au lieu de faire peindre en blanc la façade de l’édifice et de transformer en stalles les secondes loges, eût beaucoup mieux employé son argent, ce me semble, en faisant tamponner les portes des loges de manière à priver certaines gens du plaisir d’annoncer à toute l’assemblée ces deux grandes nouvelles : Me voilà ! ou Je m’en vais ! avec un si insolent fracas. »

    Cette observation ne manque pas de justesse, et je ne désespère pas de la voir accueillie. Il n’y a pas fort longtemps que les tapis ont été placés dans les corridors. Il est vrai que c’est dans le but de satisfaire à un des besoins du luxe plutôt que dans celui d’amortir, en faveur des auditeurs, le bruit des pas au dehors de la salle ; mais avec des années, et seulement pour rendre les loges plus confortables, je parie qu’on arrive à la réforme demandée par les amis de la musique et par les ennemis du bruit.

    A en juger par l’empressement avec lequel le public est accouru à l’Opéra le jour de sa réouverture, il paraît que le début de Mlle Alboni dans le rôle de Léonore était un véritable évènement. Le succès de la célèbre cantatrice dans le Prophète a déconcerté tant de jugemens bien motivés en apparence, et démenti tant de prévisions, qu’il était permis de rester dans le doute sur les chances heureuses que le rôle de la Favorite lui offrait. Le caractère de ce personnage est si plein de mélancolie, de passion, de désespoir, de tendresse douloureuse, qu’on pouvait se demander comment, pour le rendre dans son vrai sens, Mlle Alboni parviendrait à sortir si complétement de ses douces habitudes de far niente, et à quitter le style de chant confortable pour les élans d’un vrai drame lyrique où règne la passion. A vrai dire, elle a fait au troisième acte un magnifique effort, mais trop pénible apparemment, car au quatrième, où la lutte aurait dû être plus ardente et plus soutenue, elle a semblé y renoncer, au contraire, en se bornant à chanter per carità et sans se soucier du drame. Il est inutile, je pense, de chercher à faire illusion sur la nature du talent de Mlle Alboni, pas plus que sur les usages qu’elle a apportés des théâtres d’Italie. Cantatrice admirable, douée d’une voix plus admirable encore, elle possède toutes les qualités musicales propres à charmer l’oreille, et manque absolument de celles qui seules peuvent émouvoir en parlant à l’imagination et au cœur. Elle ne se montre point désireuse d’ailleurs de les acquérir. Pourvu qu’elle produise son effet dans une scène, dans un morceau, cette part ainsi faite au public et à l’auteur lui paraît suffisante, et volontiers elle sacrifie tout le reste d’un rôle pour ne pas se fatiguer. L’application de ce système a été évidente dans la Favorite. Il s’agissait pour Mlle Alboni de chanter triomphalement un grand air ; il fallait en conséquence ménager sa voix et ses forces avant, mettre en œuvre toutes les ressources d’une belle organisation vocale pendant et se reposer après. Une voix est un capital dont il ne faut dépenser que les intérêts ; et encore Mlle Alboni pense-t-elle, comme beaucoup de ses compatriotes, qu’on ne doit dépenser qu’une faible partie de ces mêmes intérêts pour faire voix qui dure et respecter la sainte économie. M. de Talleyrand disait : « Pas de zèle ! » Les chanteurs italiens de cette école, tout en pratiquant ce précepte, disent encore : « Pas de luxe ! donnons au public le strict nécessaire, des plaisirs doux, calmans, tièdes, émolliens, et à petites doses ; il faut chanter pour vivre et non pas vivre pour chanter. » Les plus belles parties d’une œuvre sont ainsi mises dans l’ombre, détruites, anéanties ; l’œuvre entière périra, qu’importe ? Un opéra tombe, un autre se lève ; il y a toujours assez de cette denrée. Qu’est-ce qu’un compositeur ? Qu’est-ce que le plus grand maître ? lo primo facchino della prima donna. Mlle Alboni, après avoir gracieusement préludé pendant les deux premiers actes, a donc enfin abordé le morceau pour lequel elle se réservait. Hâtons-nous de le reconnaître, personne encore n’a chanté à Paris ce grand air d’une aussi belle manière. Mlle Alboni a su même y mettre en relief certaines intentions expressives que ses devancières n’avaient point saisies. Ces éloges s’adressent à la seconde partie de l’air surtout ; l’andante « O mon Fernand ! » a été dit à la vérité avec une pureté de méthode et une beauté de son remarquables, mais sans l’émotion profonde et débordante qui fait vibrer la voix et le cœur de la femme qui aime en prononçant le nom de son amant. Il y a loin de ce beau-là à la beauté expressive, aussi loin que de l’ombre à la lumière, du marbre, si bien modelé qu’il soit, à la chair animée et frémissante. Mais, je le répète, l’allegro suivant a emporté tous les suffrages, et d’immenses acclamations en ont salué la péroraison. Quant au quatrième acte tout entier, à ces navrantes scènes, les plus belles de cet intéressant libretto, auxquelles Donizetti a ajouté un coloris romantique si vrai et si émouvant, Mlle Alboni s’en est à peine occupée. Elle semblait dire : « Ceci ne me regarde plus, c’est l’affaire du ténor, et je puis maintenant laisser aller mon rôle à la dérive. » Les exclamations célèbres, telles que : Perdu sur la terre !Ou sous tes pieds écrase-moi !Va dans une autre patrie ! qui doivent être lancées avec un emportement sans lequel en pareille occasion il n’y pas de musique dramatique, et que les âmes passionnées non seulement tolèrent mais exigent impérieusement, ont été à peine indiquées par Mlle Alboni. On en a applaudi quelques unes par tradition, par la force de l’habitude ; nous dirons même à M. David, le directeur du parterre, qu’il a commis une faute grave en faisant donner son centre sur le cri : « Perdu sur la terre ! » et qu’il a failli compromettre la cantatrice par cette charge inconsidérée. Il a dû y réfléchir depuis lors et reconnaître que ce qui était si facile avec Mme Stoltz et Mme Jullienne dans cette scène, ne peut pas se faire avec Mlle Alboni. C’est une attaque à laquelle il faut décidément renoncer, sous peine de se voir repoussé avec de grandes pertes. Grâce à Roger, qui a mis dans tout son rôle une chaleur d’âme et une distinction incontestable, le duo dialogué : O transport ! a été redemandé, et nous remercions les deux virtuoses d’avoir supprimé l’ensemble des deux voix à l’octave qu’on avait ajouté l’an dernier comme coda à ce morceau, et dont l’effet était d’une violence vulgaire. Roger a chanté délicieusement en outre toutes les parties purement mélodiques du rôle de Fernand, surtout la romance : « Un ange, une femme inconnue » ; et celle encore : « Ange si pur » où sa voix mixte produit un si excellent effet. Barroilhet s’est fait chaudement applaudir dans l’air, aujourd’hui populaire malheureusement : « Pour tant d’amour » ; mais il brode en général son chant avec excès, même dans le récitatif. Comme il est hors de doute qu’il suppose à son système d’ornementation une action sur le public plus grande que celle du chant simple, et qu’il prodigue ainsi les fioritures afin de produire plus d’effet, nous croyons de son intérêt de l’avertir qu’il se trompe. Les observations d’un grand nombre d’auditeurs à ce sujet, s’il pouvait les entendre, suffiraient à le désillusionner. Sa voix est aussi sonore qu’aux premiers jours de ses débuts à l’Opéra. On dit qu’un rôle important lui est confié dans l’Enfant prodigue ; mais se décidera-t-on à le lui laisser chanter pendant les quelques jours qui lui resteront à passer à Paris après la mise en scène de l’opéra nouveau, et avant son départ pour l’Espagne ? C’est là une question administrative sur laquelle l’auteur et le directeur vont avoir à se prononcer. On parle beaucoup d’une ravissante romance que M. Auber a écrite dans sa nouvelle partition et que Barroilhet chante à merveille.

    Cette reprise de la Favorite nous a rendu la savante et hardie danseuse Mme Flora-Fabri ; elle arrive d’Italie et d’Angleterre, plus svelte, plus originale, plus éperdue de verve que nous ne la vîmes jamais. Le nouveau pas qu’elle a introduit dans le divertissement du second acte dépasse en excentricité tout ce que nous connaissions, et lui a valu une trombe de bravo frénétiques à faire pâlir d’envie danseuses, danseurs, chanteuses, chanteurs, auteurs, acteurs, orateurs et prédicateurs.


Vingt-six mélodies, sur des paroles de divers auteurs, composées par Léon Kreutzer.

    Il faut être animé d’un amour de l’art très vif et très désintéressé de toutes manières, pour écrire des œuvres de cette nature, aussi difficiles à bien faire que des compositions qui portent un titre plus ambitieux, qui exigent de grandes qualités mélodiques et harmoniques, un sentiment délicat et fin de l’expression, et ne rapportent en général ni renommée ni argent. A de très rares exceptions près, quelles sont les productions de ce genre qui aient jamais fait un nom à leur auteur ? Schubert lui-même eût-il obtenu droit de cité parmi nous, si Adolphe Nourrit, le prenant sous son patronage, ne l’eût, bon gré, mal gré, introduit dans les concerts publics et dans les salons ? Et combien de temps n’a-t-il pas fallu à l’enthousiaste chanteur pour faire partager au public son admiration et placer enfin Schubert à la place qu’il occupe aujourd’hui dans l’opinion !

    Si un virtuose célèbre autant que persévérant ne fait pas connaître et apprécier de telles œuvres du genre intime et destinées à être toujours écoutées d’un très petit nombre d’auditeurs à la fois, il est bien évident qu’elles ne sortiront pas de l’obscurité, quel que soit leur mérite, et que le compositeur aura écrit seulement pour lui et pour quelques amis. Cela est trop difficile à bien chanter, à bien dire et à bien accompagner pour que l’immense majorité des amateurs à qui on les présenterait ne se découragent pas de prime abord. Ce n’est donc pas par eux que la lumière se peut faire. On a vu, il est vrai, quelques rares chansons ou romances, ou valses, obtenir une vogue prodigieuse ; mais à une simplicité extrême, qui en rendait l’exécution très facile, elles joignaient presque toujours des qualités accessoires, un titre heureux ou l’avantage de se rattacher par quelque point à des circonstances propres à les mettre en faveur. Il en fut ainsi pour l’air de la Sentinelle, de Choron, air charmant qui passa, à tort ou à raison, pour le chant favori de Napoléon, et que l’armée et bientôt après les femmes adoptèrent avec transport.

    Le gracieux et mélancolique morceau connu dans les salons sous le titre de Dernière Pensée de Weber, et qui est de Reissiger, n’eût jamais éte connu si un éditeur ne se fût avisé de le publier sous le nom de l’auteur d’Obéron, et cela au moment où Weber venait de mourir prematurément à Londres. Les dames trouvèrent poétique, touchant au plus haut degré et tout naturel que le maître auquel elles devaient déjà le fameux rondo de piano l’Invitation à la valse, et la valse du Freyschütz, eût, avec son dernier soupir, exhalé encore une valse empreinte d’une si tendre mélancolie. La romance des Hirondelles de Félicien David était publiée depuis plusieurs années, et personne ne la connaissait quand le succès éclatant du Désert vint lui donner la vie.

    Les mélodies de M. Kreutzer, qui, comme beaucoup d’autres, n’ont pas encore trouvé leur chance de popularité, sont essentiellement musicales, très hardies de formes, semées de modulations et d’harmonies neuves. Ecrites dans le système adopté par Schubert, le chant y est presque toujours uni à un accompagnement de piano piquant, original, et intéressant en soi, mais qui exige pour être bien rendu un véritable pianiste. C’est de la musique pour les musiciens.

    Toutes ont quelque chose de remarquable ; mais je signale à l’attention des amateurs sérieux le chœur de matelots : Sur l’eau bleue et profonde, plein d’animation et d’un rhythme entraînant ; la douce et charmante cantilène de la Nuit d’attente, le meilleur morceau du recueil à mon sens ; la Source, qui n’a d’autre défaut que celui de couler trop longtemps, l’auteur de la musique s’étant cru obligé de conserver toutes les strophes de cette méditation de Lamartine ; le Papillon, où la voix dialogue et s’enchevêtre avec la partie de basse du piano de la façon la plus piquante ; la Chanson du fou, d’une coupe rhythmiqne étrange que les paroles justifient complétement ; Jenny la blonde, scène avec chœur d’un beau mouvement dramatique et dont la fin est une excellente invention ; et enfin, parmi les pièces d’une moindre importance, la jolie ballade l’Aveu du châtelain. A part quelques libertés un peu trop grandes prises çà et là avec la prosodie des paroles et quelques desseins vocaux trop peu accessibles à la plupart des chanteurs, il n’y a qu’à louer dans ces vingt-six mélodies, et il faut remercier M. Kreutzer de les avoir écrites. Espérons que l’Adolphe Nourrit qui doit les faire connaître et apprécier ne se fera pas longtemps attendre.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 15 avril 2011.

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