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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 27 AOUT 1850 [p. 1-2].


VARIÉTÉS MUSICALES.

Début de Barbot à l’Opéra-Comique. — Les claqueurs et l’Opéra. — Départ de Jenny Lind pour l’Amérique. — Henri Herz en Californie. — Concerts de province. — La Métaphysique du Beau, par M. Mollière. — M. Gouffé et sa Méthode de Contre-Basse. — Enseignement populaire de la musique, par M. Massimino. — Fête du parc d’Asnières.

    Le directeur de l’Opéra-Comique fait de louables efforts pour accroître la valeur musicale de sa troupe chantante. Il dispose d’un personnel nombreux ; toutefois on ne peut méconnaître que les chanteurs doués d’une voix, sinon puissante, au moins bien caractérisée, sont rares dans ce théâtre comme ailleurs. De là l’intérêt qui s’attachait au début de Barbot, transfuge de l’Opéra, où il n’eut que très peu d’occasions de se faire entendre, mais artiste fort connu et fort aimé du public des concerts. Sa voix est un ténor d’une assez belle étendue, d’un timbre agréable quand il n’en force pas l’émission, moins propre à l’expression des passions violentes qu’à celle des sentimens doux, et favorable surtout aux mélodies calmes et tendres. Barbot chante juste ; il est musicien ; il pourra rendre aux compositeurs qui écrivent pour l’Opéra-Comique de précieux services ; son action dramatique d’ailleurs est simple et naturelle, et sa diction dans le dialogue n’est point entachée de l’affectation traditionnelle que certains acteurs semblent avoir apportée des plus obscurs théâtres de la province. Il a été très bien accueilli dans le rôle de l’officier aveugle de l’Eclair : et la charmante romance du second acte, qu’il a chantée d’une façon tout à fait distinguée, lui a valu une triple salve d’applaudissemens de bon aloi.

    A propos des applaudissemens, serait-il vrai que les applaudisseurs de profession vont être éliminés de l’Opéra ? Plusieurs journaux annoncent cette réforme, à laquelle nous ne croirons pas, même si nous en sommes témoins. La claque, en effet, puisqu’il faut lui donner son vrai nom, est devenue un besoin de l’époque : sous toutes les formes, sous tous les masques, sous tous les prétextes, elle s’est introduite partout. Elle règne et gouverne, au théâtre, au concert, à l’Assemblée Nationale, dans les clubs, à l’église, dans les sociétés industrielles, dans la presse et jusque dans les salons. Dès que vingt personnes assemblées sont appelées à décider de la valeur des faits, gestes ou idées d’un individu quelconque qui pose devant elles, on peut être sûr que le quart au moins de l’aréopage est placé auprès des trois autres quarts pour les allumer, s’ils sont inflammables, ou pour montrer seul son ardeur, s’ils ne le sont pas. Dans ce dernier cas, excessivement fréquent, cet enthousiasme isolé et de parti pris suffit encore à flatter la plupart des amours-propres. Quelques uns parviennent à se faire illusion sur la valeur réelle des suffrages ainsi obtenus ; d’autres ne s’en font aucune et les désirent néanmoins. Ceux-là en sont venus à ce point que, faute d’avoir à leurs ordres des hommes vivans pour les applaudir, ils seraient encore heureux des applaudissemens d’une troupe de mannequins, voire même d’une machine à claquer dont ils tourneraient eux-mêmes la manivelle. Les claqueurs de nos théâtres sont devenus des praticiens savans ; leur métier s’est élevé jusqu’à l’art. Aux grandes occasions, cet orchestre spécial fait, lui aussi, ses répétitions ; son chef a un plan écrit et longuement médité d’après lequel il dirige les représentations. J’ai entendu vingt fois de modestes claqueurs s’extasier sur le talent avec lequel M. Auguste Levasseur (l’avant-dernier empereur des romains de l’Opéra) avait dirigé les grands ouvrages du répertoire moderne, et sur les bons conseils qu’il avait, en mainte circonstance, donnés aux auteurs. Caché dans une loge du rez-de-chaussée, il assistait à toutes les répétitions. Puis, quand le maëstro venait lui dire : « Ici vous donnerez trois salves, là vous crierez bis, » il lui répondait avec une assurance imperturbable, selon les cas : « Monsieur, c’est dangereux, » ou bien : « Cela se fera, » ou : « J’y réfléchirai, mes idées là-dessus ne sont pas encore arrêtées. Ayez quelques amateurs pour attaquer, et je les suivrai si cela prend. » Il arrivait même à Auguste de résister noblement à un auteur qui eût voulu lui arracher des applaudissemens dangereux, et de lui répondre : « Monsieur, je ne le puis. Vous me compromettriez aux yeux du public, aux yeux des artistes et à ceux de mes confrères, qui savent bien que cela ne doit pas se faire. J’ai ma réputation à garder, j’ai, moi aussi, de l’amour-propre. Votre ouvrage est très difficile à diriger, j’y mettrai tous mes soins, mais je ne veux pas me faire siffler. » A coté des claqueurs de profession, instruits, sagaces, prudens, inspirés, artistes enfin, nous avons les claqueurs par occasion, par amitié, par intérêt personnel. Ce sont : les amis naïfs, qui admirent de bonne foi tout ce qui va se débiter sur la scène devant que les chandelles soient allumées (il est vrai de dire que cette espèce d’amis devient de jour en jour plus rare ; ceux, au contraire, qui dénigrent avant, pendant et après, multiplient énormément), les parens, ces claqueurs donnés par la nature, les éditeurs (claqueurs féroces), et surtout les amans et les maris. Voilà pourquoi les femmes, outre une foule d’autres avantages qu’elles possèdent sur les hommes, ont encore une chance de succès de plus qu’eux. Car une femme ne peut guère dans une salle de spectacle ou de concert applaudir d’une façon utile son mari ou son amant, tandis que ceux-ci, pourvu qu’ils aient les moindres dispositions naturelles ou les notions élémentaires de l’art, peuvent au théâtre, au moyen d’un habile coup de main, et en moins de trois minutes, amener un succès de renouvellement, c’est-à-dire un succès grave et capable d’obliger un directeur à renouveler un engagement. Les maris, pour ces sortes d’opérations, valent même mieux que les amans. Ces derniers craignent d’ordinaire le ridicule ; ils craignent aussi in petto de se créer par un succès éclatant un trop grand nombre de rivaux ; ils n’ont pas non plus d’intérêt d’argent dans les triomphes de leurs maîtresses. Mais le mari, qui tient les cordons de la bourse, qui sait ce que peuvent rapporter un bouquet bien lancé, une salve bien reprise, une émotion bien communiquée, un rappel bien enlevé, celui-là seul ose tirer parti des facultés qu’il possède. Il a le don de ventriloquie et d’ubiquité. Il applaudit un instant à l’amphithéâtre en criant : Brava ! avec une voix de ténor, en sons de poitrine ; de là, il s’élance d’un bond au couloir des premières loges, et passant la tête par l’ouverture dont leurs portes sont percées, il jette en passant un : admirable ! en voix de basse profonde, et vole pantelant au troisième étage, d’où il fait retentir la salle des exclamations : « Délicieux ! Ravissant ! Dieu ! quel talent ! cela fait mal ! » en voix de soprano, en sons féminins étouffés par l’émotion. Voilà un époux modèle, un père de famille laborieux et intelligent. Quant au mari homme de goût, réservé, qui reste tranquillement à sa place pendant tout un acte, et qui n’ose applaudir lui-même les plus beaux élans de sa moitié, on peut le dire sans crainte de se tromper : c’est un mari….. perdu, ou sa femme est un ange. N’est-ce pas un mari qui inventa le sifflet à succès, le sifflet à grand enthousiasme, et qu’on emploie de la manière suivante :

    Si le public, trop familiarisé avec le talent d’une femme qui paraît chaque jour devant lui, semble tomber dans l’apathique indifférence qu’amène la satiété, on place dans la salle un homme dévoué et peu connu pour le réveiller. Au moment précis où la diva vient de donner une preuve manifeste de talent, et quand les claqueurs artistes travaillent avec le plus d’ensemble au centre du parterre, un bruit aigu et insultant part d’un coin obscur. L’assemblée alors se lève tout entière en proie à un accès d’indignation, et les applaudissemens vengeurs éclatent avec une frénésie indescriptible. « Quelle infamie ! crie-t-on de toutes parts, quelle ignoble cabale ! Brava ! bravissima ! charmante ! délirante ! etc., etc. » Mais ce tour hardi est d’une exécution délicate ; il y a d’ailleurs très peu de femmes qui consentent à subir l’affront fictif d’un coup de sifflet, si productif qu’il doive être ensuite. Telle est l’impression inexplicable que ressentent presque tous les artistes des bruits approbateurs ou improbateurs, lors même que ces bruits n’expriment ni l’admiration ni le blâme. L’habitude, l’imagination et un peu de faiblesse d’esprit leur font ressentir de la joie ou de la peine, selon que l’air dans une salle de spectacle est mis en vibration d’une ou d’autre façon. Le phénomène physique, indépendamment de toute idée de gloire ou d’opprobre, y suffit. Je suis certain qu’il y a des acteurs assez enfans pour souffrir quand ils voyagent en chemin de fer, à cause du sifflet de la locomotive.

    L’art de la claque réagit même sur l’art de la composition musicale. Ce sont les nombreuses variétés de claqueurs italiens, amateurs ou artistes, qui ont amené les compositeurs à finir chacun de leurs morceaux par une période redondante, triviale, ridicule et toujours la même, nommée cabaletta, petite cabale, qui provoque les applaudissemens. La cabaletta ne leur suffisant plus, ils ont amené l’introduction dans les orchestres de la grosse caisse, grosse cabale qui détruira tôt ou tard la musique et les chanteurs. Blasés sur la grosse caisse, et impuissans à enlever les succès avec les vieux moyens, ils ont enfin exigé des pauvres maestri des duos, des trios, des chœurs à l’unisson. Dans quelques passages il a même fallu mettre à l’unisson les voix et l’orchestre ; produisant ainsi un morceau d’ensemble à une seule partie, mais où l’énorme force d’émission du son paraît préférable à toute harmonie, à toute instrumentation, à toute idée musicale enfin, pour entraîner le public et lui faire croire qu’il est électrisé.

    Les exemples analogues abondent dans la confection des œuvres littéraires.

    Pour les danseurs, leur affaire est toute simple ; elle se règle avec l’impresario. « Vous me donnerez tant de mille francs par mois, tant de billets de service par représentation, et la claque me fera une entrée, une sortie, et deux salves à chacun de mes échos. »

    Par la claque, les directeurs font ou défont à volonté ce qu’on appelle encore des succès. Un seul mot au chef du parterre leur suffit pour tuer un artiste qui n’a pas un talent hors ligne. Je me souviens d’avoir entendu un soir à l’Opéra Auguste dire en parcourant les rangs de son armée avant le lever du rideau : « Rien pour M. Dérivis ! rien pour M. Dérivis ! » Le mot d’ordre circula, et de toute la soirée Dérivis en effet n’eut pas un seul applaudissement. Le directeur qui veut se débarrasser d’un sujet, pour quelque raison que ce soit, emploie cet ingénieux moyen, et après deux ou trois soirées où il n’y a rien eu pour M. *** ou pour Mme ***, « Vous le voyez, dit-il à l’artiste, je ne puis vous conserver, votre talent n’est pas sympathique au public. » Il arrive, en revanche, que cette tactique échoue quelquefois à l’égard d’un virtuose de premier ordre. «  Rien pour lui ! » a-t-on dit dans le centre officiel. Mais le public, étonné d’abord du silence des applaudisseurs payés, devinant bientôt de quoi il s’agit, se met à fonctionner lui-même officieusement et avec d’autant plus de chaleur, qu’il y a une cabale hostile à contre-carrer. L’artiste alors obtient un succès immense, un succès circulaire, le centre du parterre n’y prenant aucune part. Mais je n’oserais dire s’il est plus fier de cet enthousiasme spontané du public, que courroucé de l’inaction de la claque.

    Songer à détruire brusquement une pareille institution dans le plus grand de nos théâtres, me paraît donc aussi impossible et aussi fou que de prétendre anéantir du soir au lendemain une religion.

    Se figure-t-on le désarroi de l’Opéra ? le découragement, la mélancolie, le marasme, le spleen où tomberait tout son peuple dansant, chantant, marchant, rimant, peignant et composant ? le dégoût de la vie qui s’emparerait des dieux et des demi-dieux quand un affreux silence succéderait à leurs cabalettes les mieux chantées et les mieux dansées ? Songe-t-on bien à la rage des médiocrités en voyant les vrais talens quelquefois applaudis, quand elles, qu’on applaudissait toujours auparavant, n’auraient plus un coup de main ? Ce serait reconnaître le principe de l’inégalité, en rendre l’évidence palpable ; et nous sommes en république; et le mot égalité est écrit sur le fronton de l’Opéra ! D’ailleurs qui est-ce qui rappellerait le premier sujet après le troisième et le cinquième acte ? Qui est-ce qui crierait Tous ! tous ! à la fin de la représentation ? Qui est-ce qui rirait quand un personnage dit une sottise ? Qui est-ce qui couvrirait par d’obligeans applaudissemens la mauvaise note d’une basse ou d’un ténor, et empêcherait ainsi le public de l’entendre ? C’est à faire frémir. Bien plus, les exercices de la claque forment une partie de l’intérêt du spectacle ; on se plaît à la voir opérer. Et c’est tellement vrai, que si dans un théâtre de ma connaissance on enlevait les claqueurs à une première représentation, il ne resterait personne dans la salle.

    Non, la suppression des claqueurs en France est un rêve insensé, fort heureusement. Le ciel et la terre passeront, mais la claque ne passera pas.

    Jenny Lind est partie le 21 de ce mois sur le paquebot l’Atlantic. Elle a chanté deux fois, le 14 et le 19, aux concerts de la Société philharmonique de Liverpool. Elle recevra pour les deux cents concerts qu’elle va donner en Amérique, la somme de 30,000 liv. sterl. (750,000 fr.) De plus, l’entrepreneur, déjà assuré d’une recette extraordinaire, a voulu, après la signature du contrat, assurer encore à la célèbre cantatrice une part dans ses bénéfices. Une salle splendide et de proportions gigantesques a été bâtie exprès pour ces concerts. Elle est aussi grande, dit-on, que l’amphithéâtre de Taormine, et si bien construite, que, malgré la grande distance qui sépare la scène de l’extrémité opposée de l’édifice, les spectateurs ainsi éloignés de la cantatrice l’entendront encore un peu. Et l’on se bat pour avoir des places. Que serait-ce si on pouvait l’entendre tout à fait ?

    Les Américains tiennent à surpasser les Anglais en enthousiasme et en excentricité. Le vieux monde a fait les choses grandement à l’égard de Jenny Lind, le nouveau monde veut en faire de colossales. Attendons-nous donc à recevoir dans peu des récits de populations allant au-devant de la diva ; de sénateurs dételant ses chevaux et traînant eux-mêmes sa voiture ; de volées de cloches annonçant son entrée à New-York ; de processions de jeunes filles allant lui offrir des fleurs ; de chefs sauvages sollicitant l’honneur de lui immoler des victimes humaines ; d’archevêques montant en chaire pour annoncer à leurs ouailles que le chant de Jenny Lind rend les hommes meilleurs, qu’il est tout puissant à exciter les bonnes passions et calmer les mauvaises ; qu’elle est elle-même un modèle de piété et de vertu, et qu’assister à ses concerts c’est faire œuvre pie.

    Pendant que toutes ces belles choses se passeront aux Etats-Unis, Henri Herz achèvera sa tournée dans le Pérou, où il se trouve maintenant. On sait quelle faveur ont obtenue ses concerts en Californie et les morceaux d’or qu’ils lui ont rapportés ; mais on ne se doute guère de ce qu’ils ont coûté. Le simple transport de son piano dans San-Francisco se payait deux cents francs. Parmi les porte-faix qui lui offraient à ce prix leurs services, il a trouvé des princes russes et des lions parisiens de sa connaissance. Il n’y a pas de sot métier près du Sacramento : chaque Européen a laissé sur le vieux continent son vieil orgueil et ses vieux préjugés.

    A son arrivée à Guadalajara, Herz, a eu quelques difficultés avec l’ayuntamiento, et à ses premiers concerts le public s’est montré assez froid. Mais les difficultés se sont aplanies, et peu à peu l’ardeur des amateurs est devenue telle qu’aux septième et huitième concerts la salle n’a pu contenir la foule qui en encombrait les abords, et qu’on a redemandé au célèbre pianiste jusqu’à trois fois certains morceaux. De Lima, Henri Herz reviendra au Mexique où il s’embarquera à la Vera-Cruz pour la France. Grâce aux soins de son frère, il trouvera au retour sa fabrique de pianos dans l’état le plus florissant. Mais Lima, Quito, Cusco, Mexico, Vera-Cruz, Guadalajara, Panama, San-Francisco, New-York, Boston, Philadelphie, Halifax, ne sont pas les seules villes du monde où l’on fasse de bonne musique. Des voyageurs dignes de foi et peu suspects d’engouement assurent que plusieurs virtuoses dont Paris se souvient encore, bien qu’ils ne s’y soient pas fait entendre depuis plus de deux mois, ont donné de brillans concerts dans quelques villes du nord de la France. Roger, que l’Opéra va enfin nous rendre, a chanté au Havre dans une fête musicale où Seligmann faisait les honneurs de la musique instrumentale. A Dieppe, Mlle Dobré et M. Samary, grâce à une association du même genre, ont obtenu également un beau succès. On donne ces jours-ci des concerts sérieux à Arras, et on est dans l’intention d’en organiser bientôt à Cambrai, à Lille et à Douai. Paris seul se repose. Il est vrai qu’il peut s’attendre à une terrible recrudescence de travaux pour cet hiver.

    M. le Président de la République vient de souscrire pour le monument que la ville d’Abbeville va bientôt élever à Lesueur. Il a écrit en même temps à Mme Lesueur une lettre très flatteuse, où l’on retrouve la tradition de l’intérêt spécial dont l’empereur Napoléon honora toujours l’auteur de la Caserne et des Bardes. On parle aussi de donner le nom de Lesueur à l’une des nouvelles rues de Paris. Il prend, comme cela, de temps en temps à la France des velléités d’honorer ses grands artistes. Cela semble prouver qu’elle ne leur en veut pas trop d’avoir fait de belles choses. Elle les honorerait même davantage et plus souvent, si elle y pensait. Mais elle est si occupée ! tout le monde est si occupé !!

    Il y a pourtant certains esprits d’une nature étrange et malheureuse qui s’obstinent à rêver encore d’art et de philosophie au milieu de cette occupation universelle. Témoin M. Mollière, qui vient de publier un bel et bon livre sur la Métaphysique de l’art. J’ai souvent eu le désir d’entreprendre une analyse détaillée de cet ouvrage, je l’ai même commencée ; mais cette tâche, en se développant sous ma plume, a bientôt menacé de prendre des proportions qu’on eût, sans aucun doute, trouvées fort ambitieuses ; cette tâche d’ailleurs, un pitoyable métaphysicien tel que je suis eût été incapable de la remplir convenablement. Je me bornerai donc à signaler le livre de M. Mollière à l’attention des esprits sérieux que de tels sujets de méditation peuvent encore captiver. Nous remercierons l’auteur toutefois d’avoir eu le courage de proclamer dans son introduction des vérités que reconnaissent seuls les artistes, c’est-à dire les hommes réellement doués de la force de cœur et de la hauteur d’âme que réclame impérieusement le culte de l’art, et nous le féliciterons de l’avoir fait en si beaux termes.

    Ainsi, en déplorant les temps d’arrêt qui se font remarquer trop souvent dans la marche de l’art, et dont il n’hésite pas à rendre responsables les faux artistes, ces nouveaux Aarons qui, oublieux de leur sacerdoce, fondent le veau d’or autour duquel le peuple vient follement danser, M. Mollière ajoute :

    « A part quelques élus qui conservent vierges dans leurs âmes les grandes traditions idéales, et qui, cohorte sincère et croyante, tiennent résolûment leur bannière haute sans capituler devant les exigences du mauvais goût et des mauvaises mœurs, le reste des artistes, troupe vulgaire, se rue aux faciles succès, aux succès de scandale, qui produisent l’or, qui lui même paie le plaisir. C’est dans ce cercle vicieux qu’ils tournent sans remords comme sans gloire. De là les faibles études, les présomptueuses impatiences ; de là les flatteries, les provocations incessantes adressées par eux aux passions régnantes ; de là aussi l’ordinaire abaissement du niveau social de la classe artistique dans le rapport précis de sa déchéance dans l’ordre moral. Que devient alors, en effet, cette fière république de travailleurs de l’idée incarnée, quand le sacerdoce de ses vieux maîtres s’est changé en métier, leur rude apostolat en spéculation complaisante, et leur haute initiative en folle indépendance ou en courtisanerie prosternée ?…

    » De cette dégénérescence, de cette abdication morale de l’artiste résulte une altération de plus en plus croissante du goût parmi les autres hommes. Les erreurs et les vices de l’ignorance se formulent en lois détestables. Tout homme croit pouvoir parler et dogmatiser sur les choses saintes, avilies par les initiés eux-mêmes, vendues au plus offrant ; et l’artiste lui-même est de plus en plus condamné à courtiser sans dignité les sots Mécènes que lui improvisent la fortune et la foule souvent plus sotte encore. Triste interversion, qui semble avoir quelque chose de la forme d’un châtiment ! Celui qui avait pour fonctions en ce monde de conduire ses frères moins voyans dans les sentiers détournés et mystérieux de l’Eden de la beauté pure, à travers les fleurs et les parfums de l’idée, celui-là, au contraire, est honteusement conduit par eux, à travers les routes fangeuses du mauvais goût, vers les vulgaires oasis d’un sensualisme sans pudeur et sans mystères. »

    Merci, encore une fois, Monsieur, pour ces paroles ! Merci pour cette énergique et trop juste flagellation ! L’harmonie des unes allége le cœur et charme l’oreille, le rhythme ardent de l’autre doit rendre la force aux lutteurs fatigués et les ramener aux combat. Ah ! si… Mais quittons ces hauteurs et parlons d’une autre œuvre moins grave, quoique utile aussi dans sa modeste spécialité. M. Massimino, professeur de musique vocale à la maison d’éducation de la Légion-d’Honneur, à Saint-Denis, vient de publier une méthode destinée aux écoles primaires et secondaires, sous le titre de : Enseignement populaire de la musique.

    L’étude de la musique a pris en France, depuis quelques années, une extension prodigieuse. Le professorat, qui était autrefois une carrière réservée à quelques hommes d’un mérite reconnu, est devenu aujourd’hui une industrie, et cette industrie est assez productive pour avoir déterminé la jeunesse des deux sexes et de toutes les classes à s’en faire un état. Le piano, dont on parvient à posséder le mécanisme avec du temps et de l’obstination seulement, a pris une part immense dans l’éducation musicale. Il y a dans Paris à peu près trois mille six cents maîtres ou maîtresses de piano, et ce nombre s’accroît tous les jours. Cet instrument reproduit à lui seul presque toutes les combinaisons que l’art peut inventer, sous toutes les formes possibles, soit pour l’orchestre seul, soit pour l’orchestre et le chant réunis. Sous ce rapport, il a droit à la popularité dont il jouit. Mais avec tous ses avantages, le piano ne remplira qu’imparfaitement le rôle qui lui est assigné, tant que l’enseignement ne comprendra pas comme base essentielle de l’éducation musicale l’étude de l’harmonie, et tant qu’on s’obstinera à développer outre mesure le jeu surprenant des doigts, les excentricités du mécanisme, au détriment du sentiment du style et de l’expression. A côté de l’étude du piano, dont M. Massimino ne méconnaît point l’utilité, nous avons celle du chant appliquée aux masses, et dans laquelle ce maître voit avec raison un autre grand moyen de popularisation de la musique. M. Massimino regrette que le chant qui, maintenant, est tout à fait entré dans l’éducation populaire, soit si rarement bien enseigné. Il s’est depuis trente ans occupé de cette branche de l’instruction publique, et son ouvrage n’est que le résultat de cette longue étude, des expériences qu’il a faites et la preuve par l’application pratique de la justesse de sa théorie. Contre l’ordinaire des professeurs, auteurs de nouvelles méthodes, M. Massimino parle avec réserve des méthodes et du mode d’enseignement de ses rivaux ; il ne peut, cependant, approuver le système de Wilhem, officiellement maintenu dans plusieurs grands établissemens de Paris. Nous devons reconnaître que la critique qu’il en fait est sérieuse. Il ne voit pas une grande preuve de l’aptitude musicale des orphéonistes par exemple, dans les chœurs excessivement simples de rhythme, de modulations et d’harmonie, qu’ils exécutent en public une ou deux fois l’an ; chœurs qu’ils ont, en outre, longuement et patiemment étudiés. Il regrette aussi que ces élèves soient tenus en dehors de toutes relations avec les productions des grands maîtres de l’art ; attendu que dans ces compositions l’orchestre dialogue toujours avec le chant et que, réduites pour le chant seul, elles ne produisent plus leur effet. Il ajoute que cela seul fait le procès du répertoire de l’Orphéon et pourrait suffire à faire celui de l’institution.

    « S’obstiner à bannir l’accompagnement de l’enseignement, dit-il (comme on le fait dans les écoles où le système de Wilhem est en usage), c’est une absurdité qui ne peut être soutenue par aucun raisonnement plausible et dont on ne peut se rendre compte. Si Wilhem ne l’a pas admis, c’est qu’il a probablement supposé que l’administration eût difficilement consenti dans les premiers temps à doter d’instrumens les écoles et que d’ailleurs, il aurait fallu d’abord des maîtres instruits dans l’art de s’en servir ; il a dû s’en passer : c’était pour lui une nécessité. Mais après vingt-cinq ans d’expérience, on peut juger que les moyens adoptés sont insuffisans. L’achat des instrumens ne saurait être aujourd’hui un obstacle sérieux pour une institution placée sous le patronage direct de la municipalité parisienne et assurée de la bienveillance du gouvernement ; et nier l’influence de l’accompagnement sur les progrès des élèves et le développement de leurs facultés, serait aussi fou que de nier l’influence du soleil sur la végétation. »

    Ces considérations, dont on ne saurait méconnaître l’importance, ont déterminé M. Massimino à placer des accompagnemens de piano ou d’orgue sous toutes les leçons de chant que contient sa méthode, et leur adjoindre des notions suffisantes de la théorie harmonique, notions également utiles aux maîtres et aux élèves qui voudront réellement les acquérir.

    Un autre ouvrage d’une utilité que les compositeurs seuls peuvent bien apprécier, est la méthode de contre-basse de M. Gouffé. Cet artiste, qui possède en maître le mécanisme de son instrument, ne cherche point à faire de la contre-basse une rivale grotesque du violoncelle et même du violon. Bien qu’il exécute lui-même d’une façon fort remarquable sur la contre-basse des solos écrits dans un style très large, il ne la considère que comme le plus solide appui de l’harmonie dans les orchestres et c’est à en perfectionner la pratique dans le sens orchestral que tend l’excellente méthode de M. Gouffé. Nous la recommandons en conséquence non seulement à ceux des amateurs qui désirent devenir capables de faire partie des nombreuses sociétés philharmoniques existant en France et ailleurs, mais aussi à beaucoup d’artistes qui, pour entrer dans un orchestre de théâtre, se sont mis à étudier tant bien que mal cet instrument difficile, croient après un mois ou deux d’exercices mal dirigés en savoir jouer, et ne sont pas capables en réalité de faire régulièrement une gamme diatonique.

    La grande fête donnée jeudi dernier à Asnières par les six Associations d’hommes de lettres, d’artistes et d’inventeurs industriels présidées par M. le baron Taylor, a été splendide. Depuis midi jusqu’à huit heures du soir, les convois des chemins de fer de Versailles et de Saint-Germain n’ont cessé de verser des milliers de curieux dans ce beau parc où tout Paris semblait s’être donné rendez-vous. Le temps a favorisé l’exécution des nombreuses promesses du programme ; tout s’est passé dans le plus grand ordre. Malgré l’énormité des trains de retour ramenant à Paris quinze cents personnes à la fois, on n’a eu à regretter aucun accident, et la recette s’est élevée à quarante-cinq mille six cents francs. Il y a là de quoi venir en aide à bien des infortunes.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er mai 2011.

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