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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 14 JANVIER 1850 [p. 1-2].


THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Première représentation des Porcherons, opéra-comique en trois actes, de MM. Sauvage et A. Grisar.

    C’est un de ces mille incidens bouffons de la vie de bohême qui m’oblige à remplir aujourd’hui, ici même, à cette place (ainsi qu’on le dit en pareil cas), l’office du critique influent. Je venais d’écouter avec une probité scrupuleuse les deux premiers actes des Porcherons, et je me délassais dans les couloirs de l’Opéra-Comique à écouter les transports d’admiration des uns et la critique furibonde des autres, cherchant des calembours pour répondre aux hé bien ? interrogateurs des passans (car un bon calembour n’est pas comme un opéra-comique, cela ne s’improvise pas), quand je vis poindre à l’extrémité d’un corridor un vaste gilet blanc qui, semblable à la voile latine d’un navire voguant vent arrière, fendait résolument les vagues de la foule. Ah ! fis-je (il paraît que cette locution est française après une simple exclamation, mais non après un mot ; de sorte que si j’avais fait : Tiens ! il eût fallu écrire dis-je ; mais, ayant dit seulement : Ah ! je puis me permettre le fis-je) ; ah ! fis-je donc, voilà le critique influent bien affairé ! à qui diable en a-t-il ? Aurait-il parmi les porcheronnes quelque protégée qu’il viendrait me recommander, ou l’air de jubilation répandu sur sa figure vient-il de quelque nouveau fouet qu’il aurait l’intention d’essayer sur les épaules d’une victime de choix ?

    L’heureux critique ! Avoir des victimes de choix ! être du côté des hommes de lettres ! quand nous n’avons les trois quarts du temps, nous autres du côté des musiciens, à nous mettre sous la dent que de maigres chevreaux, que des agneaux couverts de taches, et qui bêlent si piteusement qu’à les entendre le bras nous tombe et nous les laissons vivre inhumainement. La victime c’était… Vous allez le savoir. — (Le critique influent.) Ah ! enfin, je vous trouve. Mon cher, voilà une tuile, une grosse tuile qui vous tombe sur la tête ; il faut que vous me rendiez un service. — (Le critique influencé.) La cour rend des arrêts et non pas… — Connu ; il ne s’agit pas de citer les classiques ; il s’agit tout simplement de me remplacer. — En quoi ? près de qui ? — De me remplacer au feuilleton, d’écrire, demain dimanche, mes dix colonnes du lundi. — Bah ! rien que cela, vos dix colonnes ? Et pourquoi ? Voilà une étrange fantaisie ! — Mon cher, mon sac est vide, je n’ai plus d’idées, plus rien, je suis bête comme une oie ; il faut que vous me représentiez. — Je dois être bien flatté, en ce cas, de vous représenter. Mais, malheureux ! vous oubliez donc que j’entends ce soir un gros opéra-comique en trois actes appartenant à l’école de la musique facile ? qu’après ce labeur j’ai besoin de repos, et que demain je serai beaucoup plus bête qu’une oie, je vous représenterai trop bien ? D’ailleurs, il y a demain dimanche un magnifique concert au Conservatoire, et j’ai un furieux besoin d’aller m’y rafraîchir. — Eh bien, pour un beau concert manqué on ne meurt pas ; j’en manque bien d’autres, moi, et vous voyez comment je me porte ; je vous dis qu’il faut absolument que vous me tiriez de ce mauvais dimanche en travaillant pour moi. La belle affaire après tout ! Moquez-vous de moi, dites que je termine un vaudeville pressé, que je bats la campagne, que je n’ai plus le sens commun, que je fais une antinomie. Commencez, si vous le voulez, par cette belle phrase qui mettra tout de suite au fait le lecteur : Hélas ! hélas ! qui jamais eût prévu, qui jamais eût pu croire que je serais amené à remplacer, ici même, à cette place, cet homme de tant d’esprit et de tant de cœur… — Et de tant de style, n’oublions pas ce mot ; il figure toujours dans la phrase. — Oui, cet homme de tant d’esprit, et de tant de cœur, et de tant de style, cet artiste convaincu… — Oh ! celui-là, non. Je sais bien qu’il fait aussi partie de la phrase, mais je le supprime de mon autorité privée. Convaincu ! convaincu est bon ! Convaincu de quoi, s’il vous plaît ? Vous n’êtes pas convaincu seulement que les Porcherons sont un chef-d’œuvre, et vous voulez… — Faites de moi tout ce que vous voudrez, mais faites mon feuilleton. — Oh ! homme entêté, homme convaincu ! vous me rappelez Rossini quand il terminait son Stabat. Cet artiste de tant d’esprit avait pourtant la faiblesse de croire qu’un Stabat respectable, un vrai Stabat, un Stabat digne de succéder à celui de Pergolèse, devait de toute nécessité finir par une fugue sur le mot Amen. C’est, en réalité, abominable de tout point ; mais cet homme de tant de style n’avait pas assez de cœur pour braver le préjugé établi là-dessus. Or comme la fugue n’est pas son fort, il va trouver son ami Tadolini, qui passait pour un contre-pointiste à tous crins, et il lui dit de son air le plus câlin : Caro Tadolini, mi manca la forza ; fa mi questa fuga ! Le pauvre Tadolini se dévoua et la fugue fit. Puis quand le Stabat parut, tous les professeurs de contre-point la trouvèrent détestable, ces messieurs ayant toujours été dans l’usage de n’accorder la science de la fugue qu’à eux-mêmes ou à leurs élèves, tellement que Cherubini et Reicha s’entr’abominaient de la plus édifiante façon. De sorte qu’en fin de compte, Rossini, à les en croire, eût tout aussi bien fait ou tout aussi mal d’écrire sa fugue lui-même. — C’est-à-dire que si je voulais je pourrais écrire un feuilleton tout aussi mauvais que les vôtres, cher confrère, je m’en flatte ; mais, je vous le répète, il s’agit d’un service à me rendre, d’un service d’ami. Je vous en serai très reconnaissant. — Bon ! faisons comme à l’Académie maintenant : vendons-nous nos voix ; il ne manquait que cela afin qu’on pût parodier pour nous les vers de La Fontaine :

On lit au front de ceux qu’un vain luxe environne
Que la critique vend ce qu’on croit qu’elle donne.

    Quant à moi, je m’en moque, et je défie qu’on lise rien de pareil sur mon front, car j’ai toujours tenu le vain luxe à une respectable distance de ma personne. Ce n’est pas cela que j’ai voulu dire, nous pourrons sans doute troquer nos voix pour les élections de l’Académie, si jamais nous faisons partie de cet illustre aréopage, car il ne faut pas se faire remarquer, et l’affectation d’originalité est la pire de toutes ; je vous offre seulement de vous rendre plus tard, à mon tour, un bon office qui a bien son prix. Quand vous rencontrerez quelque œuvre musicale bien plate, bien faible, bien nulle, qu’il vous sera impossible de louer, et que d’un autre côté vous ne pourrez pas cependant, pour causes politiques, traiter selon ses mérites, faites comme je fais ce soir, dites-vous malade, sans idées, etc., et venez me trouver. On sait bien que je me connais en musique, et que je n’ai plus besoin à cet égard de faire mes preuves. — Ah ! vous m’en direz tant !…. vous ne pourriez pas commencer tout de suite ? — Vilain ! je vous laisse, vous avez ri, vous êtes convaincu. Et le critique influent de s’éloigner, en chantonnant avec la voix la plus fausse de son royaume : J’ai trouvé mon serviteur.

    Et voilà pourquoi je me trouve là au coin de mon feu, à deux heures après midi, ce dimanche 13 janvier 1850, jour de l’ouverture des concerts du Conservatoire, pendant qu’on y exécute la symphonie en fa de Beethoven, occupé à parler de l’opéra nouveau les Porcherons. Mais il me semble que je l’entends…. la symphonie. Elle est en fa comme la pastorale, mais conçue dans des proportions moins vastes que celle-ci. Pourtant, si elle ne dépasse guère, quant à l’ampleur des formes, la première symphonie (en ut majeur), elle lui est au moins de beaucoup supérieure sous le triple rapport de l’instrumentation, des innovations rhythmiques et du style mélodique. Le premier morceau contient deux thèmes, l’un et l’autre d’un caractère doux et calme. Le second, le plus remarquable, évite toujours la cadence parfaite, en modulant d’abord d’une façon tout à fait inattendue et en se perdant ensuite sans conclure sur une harmonie dissonnante. On dirait, à entendre ce caprice mélodique, que l’auteur, disposé aux douces émotions, en est détourné tout à coup par une idée triste qui vient interrompre son chant joyeux. C’est admirable ! et je pense qu’il faudra bien m’occuper d’autre chose tout à l’heure, car je n’ai rien dit encore. Continuons.

    L’andante scherzando est une de ces productions auxquelles on ne peut trouver ni modèle ni pendant ; cela tombe du ciel tout entier dans la pensée de l’artiste ; il l’écrit tout d’un trait, et nous nous ébahissons à l’entendre. Les instrumens à vent jouent ici le rôle opposé à celui qu’ils remplissent ordinairement : ils accompagnent d’accords plaqués, frappés huit fois pianissimo dans chaque mesure, le léger dialogue a punta d’arco des violons et des basses. C’est doux, ingénu et d’une indolence toute gracieuse, comme la chanson de deux enfans cueillant des fleurs dans une prairie par une belle matinée de printemps. La phrase principale se compose de deux membres de trois mesures chacun, dont la disposition symétrique se trouve dérangée par le silence qui succède à la réponse des basses ; le premier membre finit ainsi sur le temps faible, et le second sur le temps fort. Les répercussions harmoniques des hautbois, clarinettes, cors et bassons, intéressent si fort l’auditeur, qu’il ne prend pas garde, en les écoutant, au défaut de symétrie produit dans le chant des instrumens à cordes par la mesure de silence surajoutée. Cette mesure elle-même n’existe évidemment que pour laisser plus longtemps à découvert le délicieux accord sur lequel va voltiger la fraîche mélodie. On voit encore, par cet exemple, que la loi de la carrure peut être quelquefois enfreinte avec bonheur. Croirait-on que cette ravissante idylle finit par celui de tous les lieux communs pour lequel Beethoven avait le plus d’aversion : par la cadence des cavatines italiennes ? Au moment où la conversation instrumentale des deux petits orchestres à vent et à cordes attache le plus, l’auteur, comme s’il eût été subitement obligé de finir, fait se succéder en tremolo, dans les violons, les quatre notes sol, fa, la, si (sixte, dominante, sensible, tonique), les répète plusieurs fois précipitamment, ni plus ni moins que les Italiens quand ils chantent Felicità, et s’arrête court. Je n’ai jamais pu m’expliquer cette boutade.

    Un menuet dans la coupe et le mouvement des menuets de Haydn remplace ici le scherzo à trois temps brefs que Beethoven inventa et dont il a fait dans toutes ses autres symphonies un emploi si ingénieux et si piquant. A vrai dire ce morceau est assez ordinaire ; la vétusté de la forme semble y avoir étouffé la pensée. Le final au contraire étincelle de verve, les idées en sont brillantes, neuves et développées avec luxe. On y trouve des progressions diatoniques à deux parties en mouvement contraire, au moyen desquelles l’auteur obtient un crescendo d’une immense étendue et d’un grand effet pour sa péroraison.

    On l’exécute en ce moment même, ce hardi et magnifique morceau ; l’incomparable orchestre vole à tire d’aile comme un aigle, au milieu de ces nuées harmoniques sillonnées par l’éclair ! La salle retentit d’acclamations ; l’auditoire s’agite ; il est ému de ravissans transports en retrouvant son maître adoré, qu’il n’a point entendu depuis huit mois ! Et je suis là à vous parler des Porcherons !

    Encore si je savais par quelle blonde princesse allemande le critique français et blanc a été enlevé ! avec quel gouvernement il soupe ce soir ! car il y a une moralité de cette nature au fond de sa fable, assurément. Je pourrais vous présenter quelques branches du myrte sous lequel il repose, quelques brins embaumés de la marjolaine (de serre, le mont Ida est trop loin) sur laquelle

… Venus Ascanio placidam per membra quietem
Irrigat

    Mais je ne sais rien ; je n’ai rien deviné, rien surpris, rien vu, qu’un grand chasseur emplumé, habillé en ex-roi de Naples, et qui a glissé à Son Influence, au moment où elle m’accablait : « Monsir Chapin ! la foiture elle est en pas, matame la brincesse afec ! »

    Donc parlons encore des Porcherons ; parlons-en beaucoup ; je suis sûr ainsi de n’être pas lu jusqu’au bout.

    Il s’agit, j’aurais eu l’honneur de vous le dire plus tôt si j’avais eu un peu plus de force de volonté, il s’agit d’un de ces dangereux de l’ancien régime qui, singeant M. le duc de Richelieu, parient des milliers de louis qu’ils vaincront dans un temps donné quelque demoiselle de Belle-Isle, plus ou moins inexpugnable. Le nôtre se nomme Desbruyères ; il a pris pour objet de sa gageure Mme de Bryane, jeune veuve charmante, mais volontaire et étourdie, et dont il croit avoir bon marché. Ses coups de filets pourtant sont longtemps en pure perte, et le terme fixé pour le gain de la gageure approchant, il se voit réduit à tenter le vieux moyen de l’enlèvement dont je parlais tout à l’heure. A la sortie du bal de l’Opéra, Mme de Bryane se voit entourée par quatre drôles qui s’apprêtent à l’entraîner de vive force dans une voiture fermée, quand un domino gris, intervenant, les chasse à grands coups de canne et délivre la belle veuve. Desbruyères, irrité de cette intervention intempestive, provoque le Persée qui vient de lui ravir son Andromède, et l’on va se battre au bois de Boulogne, où, pour comble de malheur, le chevalier reçoit de l’inconnu, toujours masqué, un assez bon coup d’épée. Mme de Bryane, sous prétexte d’une course matinale à cheval, et soupçonnant le rendez-vous pris la veille par son défenseur et son ravisseur, arrive à la porte Maillot au moment où le duel venait d’avoir lieu. Le chevalier Desbruyères a l’audace d’intervertir les rôles et de revendiquer pour lui l’honneur d’avoir délivré la veille Mme de Bryane et d’avoir blessé son ravisseur. La fine veuve devine qu’il ment, et pour se moquer de lui, le voyant blessé, le provoque à une course dans les allées du bois. Ils partent, les chevaux s’emportent, la foule accourt, et la jeune femme périrait infailliblement si un ouvrier, s’élançant à la tête du cheval, ne parvenait à l’arrêter et ne recueillait dans ses bras l’écuyère évanouie. L’ouvrier n’est autre que le masque libérateur de la veille, qui tout à l’heure a blessé le chevalier. Au second acte, nous retrouvons Mme de Bryane dans l’hôtel qu’elle habite avec deux vieux parens grotesques qui lui servent de chaperons, M. et Mme de Jolicourt. Ceux-ci convoitent l’héritage de leur nièce, qui, à leur compte, ne doit pas se remarier, bien qu’elle ait vingt ans à peine et qu’ils comptent cent dix ans à eux deux. Desbruyères n’a plus que deux jours à employer pour éviter les brocards de ses amis et la perte de dix mille louis. Il lui faut à tout prix compromettre la veuve au point de la contraindre à l’épouser. Il imagine pour cela de s’introduire clandestinement dans sa chambre et de s’y cacher. Une robe à paniers et vertugadins, large comme le cheval de Troie, se trouve précisément placée debout dans un coin de l’appartement ; le nouveau Sinon s’y introduit. Mme de Bryane rentre sans méfiance, donne quelques ordres à un garçon ébéniste qui est venu réparer les vieux meubles de M. de Jolicourt, et se dispose, après l’avoir congédié, à changer de toilette, quand le chevalier, sortant de ses paniers comme une couleuvre, veut s’élancer à ses pieds. Mais la maudite robe, qui devrait s’ouvrir par devant, est trop bien agrafée ; elle tient aux flancs du chevalier comme celle du centaure tenait à ceux du grand Alcide ; le chevalier, furieux, se débat, saute et s’agite en vertugadin d’une si drôle de manière que Mme de Bryane, effrayée d’abord, est bientôt saisie d’un accès de fou rire que les protestations et les génuflexions du pauvre chevalier, enfin délivré, ne font qu’exciter jusqu’aux spasmes. Le dangereux ne l’est plus ; il est ridicule, mais furieux et avide de vengeance. Malgré ses menaces, Mme de Bryane le plante là, sort de l’appartement, et de loin le malheureux entend encore les éclats de son rire impitoyable. Bien plus, la femme de chambre et le garçon ébéniste, qui tous les deux ont vu par le trou des serrures la scène bouffonne, se permettent de joindre leurs rires à ceux de la maîtresse de la maison, et achèvent d’exaspérer Desbruyères.

    Il faut que le malheureux sorte d’une telle position. Pour cela faire, voici ce qu’il imagine : il séduit à force d’or Antoine l’ébéniste et la soubrette, et leur expose son plan. Celle-ci persuadera à sa maîtresse de céder à l’envie qu’elle a d’aller voir le bal des Porcherons (la Courtille de ce temps-là) ; une voiture envoyée par le chevalier viendra prendre Mme de Bryane pour l’y conduire. Antoine la suivra, son rôle à lui sera de séparer Mme de Bryane de ses vieux parens, les Jolicourt, dans le cas où ceux-ci voudraient l’accompagner. Tout est convenu. Mais voici un piquet de soldats qui, au nom du Roi, réclament l’entrée de l’hôtel Jolicourt. Qu’est-ce donc ?… le duel de l’avant-veille a fait du bruit, la loi est sévère contre les combats singuliers, et l’on soupçonne l’un des deux gentilshommes qui se sont rencontres à la porte Maillot d’être caché dans l’hôtel. On examine tous les assistans ; Antoine alors tombe sous les yeux du sergent qui commande l’escouade ; celui-ci fait un brusque mouvement, et déclare, en reprenant son sang-froid, qu’il le connaît pour un excellent ouvrier. C’est la reproduction de la scène du guet avec le comte Almaviva dans le Barbier de Séville ; et vous devinez que le garçon ébéniste n’est autre que le libérateur obstiné de la belle veuve, marquis d’Ancenis et capitaine du régiment de Poitou dont le sergent fait partie.

    Au troisième acte, scène brillante, bruyante, éblouissante, étourdissante ; lampions, jambons, flacons, violons, chansons et rigaudons, rien n’y manque. On se dit : Nous voilà enfin aux Porcherons ! Après un hymne antique chanté sur le mode hippo-lydien [sic pour ‘hypo-lydien’] à Vénus et à Bacchus, à l’instar de la fête villageoise du Moulin des Tilleuls, voici venir trois paysannes si bien attifées qu’on reconnaît aussitôt en elles de fausses villageoises. Ce sont en effet Mme de Bryane, sa femme de chambre et Mme de Jolicourt. Le fidèle Antoine et le vieux Jolicourt sont déjà séparés d’elles par la foule. On invite les trois nouvelles venues à danser ; après bien des façons, elles s’y résignent, et, au milieu du tumulte, Mme de Jolicourt, séparée de ses deux compagnes, se trouve trop heureuse de suivre le chevalier Desbruyères, qui semble tomber du ciel pour lui faire rejoindre son époux. Desbruyères la conduit dans un appartement voisin, où elle trouve en effet M. de Jolicourt. Après je ne sais quelle histoire de revenans que le chevalier leur raconte, à un signal qu’il donne, le plancher s’ouvre tout à coup, et nos deux époux épouvantés disparaissent dans le troisième dessous. C’est que cette taverne des Porcherons est une singulière taverne ; c’est que nous sommes en réalite dans la petite maison du chevalier, petite maison disposée, construite, machinée absolument comme un théâtre d’opéra, avec changemens de décors à vue, trappes, fausses portes, etc. Vous allez voir. Mme de Bryane, effrayée de ne plus voir sa parente, se met à sa recherche, et parvient, guidée par la perfide soubrette, dans le dangereux appartement où les Jolicourt viennent de s’engloutir. Desbruyères, l’œil enflammé et le poing sur la hanche, l’y reçoit d’un air vainqueur. Il lui déclare qu’elle n’est point aux Porcherons, mais bien dans sa petite maison à lui, maison de laquelle une jeune femme ne peut plus sortir que déshonorée, à moins qu’elle ne consente à épouser le propriétaire. « Moi vous épouser ? jamais ! — Eh bien ! donc, soyez perdue ! » Il pousse un ressort, et voilà l’appartement qui se change en boudoir ; une table servie sort de terre. Tout est prêt ; la pauvre femme est prise au piége ; elle sera surprise en ce lieu redoutable et convaincue d’avoir soupé en tête-à-tête avec le chevalier. Celui-ci sort pour aller chercher ses amis ; il a gagné la gageure. Mais qui sort d’un panneau de la boiserie ? encore l’ébéniste Antoine. « Sauvez-moi ! — Je vous sauverai une quatrième fois. — C’est donc vous qui déjà… — C’est moi. » On s’explique. L’ébéniste n’est autre, je l’ai déjà dit, que le marquis d’Ancenis, capitaine au régiment de Poitou, cousin de Mme de Bryane, et qui adore celle-ci depuis longtemps. « Je vous aimais aussi sans oser me l’avouer. — Idole de mon âme ! mettons-nous à table. Et qui sera surpris et pris à son propre piége tout à l’heure ? c’est M. le chevalier Desbruyères. » Le malheureux vainqueur survient en effet, conduisant ses amis pour leur faire voir sa belle en tête-à-tête avec un autre, et prouver à tous jusqu’à quel point il a perdu ses dix mille louis. Le chevalier est un galant homme ; il bénit les amans et paie la somme de la meilleure grâce. Et l’on reprend le refrain de la chanson des Porcherons.

    La musique de M. Grisar, qui m’avait paru faible dans les deux premiers actes, se relève au troisième. J’y ai remarqué d’abord un duo bouffe charmant et assez original ; ensuite, au second acte, le solo syllabique de l’ouvrier Antoine : « Donnez-moi votre pratique », accompagné en staccato par la petite flûte, bien dit par Mocker, et qu’on a fait redire avec de grands applaudissemens. Le final de cet acte est écrit dans un style violent et bruyant ; on dirait d’une scène tragique qui vient de se passer ; et pourtant il ne s’agit que d’une visite domiciliaire qui n’a produit aucun résultat, puisque le sergent de l’escouade n’a pas voulu reconnaître son capitaine sous son déguisement d’ouvrier. Un autre morceau d’ensemble a pour thème une chanson de nourrice bien connue, Do-do, l’enfant do ! prise évidemment avec intention par l’auteur, et présentée par le chœur en forme d’exposition fuguée. Bien qu’on se demande tout d’abord la raison d’un si singulier choix, on s’attend avec plaisir, et même avec un vif intérêt, aux développemens d’un morceau figuré et intrigué tel qu’avec ce thème si simple on pouvait le faire. Mais l’auteur n’a pas plutôt fait reparaître une fois le sujet à la quinte supérieure, qu’il l’abandonne pour se lancer dans les harmonies plaquées et les progressions et cadences ordinaires, lancées à toute volée par les voix et les instrumens ; et l’on demeure fort désappointé. Mais le troisième acte se soutient beaucoup mieux : tous les morceaux, sans être bien neufs, y produisent de l’effet, et quelques uns, tels que la chanson avec chœur des Porcherons, et l’air de Mlle Darcier, ont excité même les applaudissemens du public non payé. Dans le premier de ces morceaux les voix sont bien traitées, et leur explosion finale est ménagée habilement. L’air a un mérite expressif très réel, joint à un tour mélodique élégant et gracieux ; il est en outre bien accompagné. J’ai remarqué dans un trio un passage à deux parties instrumentales où le vieux style de la musique française est imité d’une façon ingénieuse. Mais n’est-ce pas un hors-d’œuvre que cette tendance au vieux style qu’on remarque dans l’œuvre entière de M. Grisar ?

    La scène se passe sous le règne de Louis XV, il est vrai ; s’il s’agissait de reproduire la musique de cette époque, si l’un des personnages avait à chanter une courante ou une ballade de ce temps, rien de mieux que d’imiter le style mélodique de Lully et de ses contemporains ; mais quand il s’agit des passions mêmes et des sentimens de personnages qui ne sont point censés chanter un opéra, mais exprimer ce qu’ils éprouvent dans une langue de convention, n’est-il pas au moins inutile de rechercher les formules vieillies de l’enfance de l’art, et n’est-ce pas lâcher sa proie pour l’ombre ?

    Mlle Darcier est bien placée dans le rôle de Mme de Bryane, qu’elle chante avec goût et expression. Herman-Léon trouve d’heureuses occasions de montrer dans celui du chevalier l’agilité de sa voix. Sainte-Foix est d’un excellent comique dans sa charge de M. de Jolicourt, et Mme Félix le seconde avec verve. Mocker paraît souffrant ; il a peu de voix, mais tout ce qu’il dit est dit avec cette intelligence du genre et cette habitude du style voulu qui assurent son succès. Enfin Bussine a été vivement et justement applaudi pour sa chanson des Porcherons qu’on lui a redemandée.

    A ce succès je dois joindre, en finissant, ceux que vient d’obtenir encore l’infatigable Sax. La croix, la médaille d’or, les sérénades d’ouvriers, rien ne lui a manqué. Il vient même de prendre un nouveau brevet d’invention pour un sifflet monstre à adapter aux locomotives des chemins de fer, pour les signaux. Ce sifflet, dont on dirige le son à volonté et exclusivement sur un point donné de l’espace, se fait entendre à des distances incroyables. Quel dommage qu’il faille une machine à vapeur pour le faire parler ! Il me semble qu’en mainte occasion on pourrait s’en servir d’une façon utile sans être obligé d’aller dans les théâtres où tant de choses sifflables sont exposées chaque soir.

    Sax, en outre, et ceci est plus musical, vient de compléter la gamme du trombone à coulisse en lui donnant un cylindre que l’exécutant fait mouvoir avec un doigt de la main gauche. Ce mécanisme, qu’on aurait dû trouver il y a longtemps, permet au trombone ténor de continuer au grave sa gamme chromatique, interrompue depuis le mi naturel en dessous des portées jusqu’au contre si bémol bas, la première des notes, dites pédales, si belles et si peu connues. Cette lacune était désastreuse et causait souvent dans les effets d’orchestre les mieux combinés des imperfections graves. Elle est aujourd’hui comblée, et ce service n’est pas un des moindres que l’habile facteur aura rendus à l’instrumentation moderne ; les compositeurs seuls peuvent en sentir tout le prix.

    J’ai toujours là trente-deux albums dont j’ai promis de rendre compte ; mais je ne m’attendais pas à être obligé d’ériger dix colonnes de critique en quelques heures ; le compositeur du journal m’attend, les compositeurs des albums seront donc obligés de faire comme lui, à moins que le critique influent, revenu des bosquets d’Amathonte, ne me rende incessamment ma politesse en faisant ma besogne une fois. Ils y gagneront.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er juin 2011.

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