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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 27 DÉCEMBRE 1849 [p. 1-2].


THÉATRE DE L’OPÉRA.

Première représentation du Fanal, opéra en deux actes, de M. de Saint-Georges, musique de M. Adam. — Nouvelles maritimes.

    Le théâtre représente une place du village de Pornic sur le bord de la mer. A gauche, un cabaret à l’enseigne du Vaisseau amiral ; à droite, dans une niche de pierre, une statue de Notre-Dame-de-Bon-Secours. Des pêcheurs bretons, en hommes vertueux, chantent le lever de l’aurore et se disposent à reprendre la mer avec Valentin le pilote, pour y pêcher leur pain quotidien, quand ils voient accourir Martial, le gardien du fanal de Pornic et l’ami de Valentin. Ces deux braves jeunes gens sont orphelins, rien ne les sépara depuis leur naissance ; comme soldats, comme marins, ils ont tous les deux couru la même chance, et, ramenés à Pornic par les mêmes destins, ils comptent finir leurs jours au berceau de l’enfance, ou de leur enfance, comme on voudra. Pourtant le livret dit : Au berceau de l’enfance. Martial, d’un geste gracieux, souhaite le bonjour à Valentin et aux pêcheurs. Ceux-ci lui rendent sa politesse, et Valentin ajoute :

En chagrins, en plaisirs nous sommes de moitié.

MARTIAL.

Unis de bras, de cœurs, sur la terre et sur l’onde.

VALENTIN.

J’ai pourtant un secret…

MARTIAL.

        Pour moi !…

VALENTIN.

                Pour tout le monde.
Mais il me pèse trop… Je vais faire ma ronde
Et viens le confier à ta bonne amitié.

    Voilà ce que c’est : M. Kergariou, collecteur des tailles, a une nièce nommée Yvonne. Cette jeune fille, jolie malgré son affreux costume breton, semble divine à Valentin, qui l’aime de tout son cœur. Il n’a point encore fait l’aveu de sa flamme à l’ange de ses rêves ; il ignore complétement comment cet aveu sera reçu. Ce qu’il sait seulement, c’est qu’un navire attendu d’un moment à l’autre doit apporter, à lui Valentin, la fortune assez considérable que vient de lui laisser un oncle mort en Amérique. Cette circonstance lui fait espérer de voir ses prétentions à la main d’Yvonne bien accueillies, au moins par l’oncle Kergariou. Justement on aperçoit un trois-mâts à l’horizon, et Valentin accourt tout joyeux faire part de cette bonne nouvelle à son ami Martial, qu’il trouve en tête-à-tête avec Yvonne. La jeune fille, discrète, supposant que les jeunes gens ont à causer d’affaires, veut se retirer, quand Martial, désignant une rose que tient Yvonne :

Ah ! pour adoucir votre absence,
Offrez à l’un de nous, Yvonne, cette fleur !
    Il pourra, grâce à sa fraîcheur,
    Croire encore à votre présence !…

    La petite n’est pas peu flattée du tour galant de ce madrigal, digne du poëte romain dont le pauvre pêcheur porte le nom ; aussi, après s’être fait prier un instant, donne-t-elle sa fleur… Auquel ?… A Valentin, qui n’avait pas même osé la lui demander en prose. Les Bretonnes ont comme cela des caprices bizarres. Notre pilote, ravi, se croit aimé, et, dans sa joie, est sur le point de sauter au cou de Martial ; mais il se borne à lui dire que le secret en question, et qu’il a promis de lui révéler, c’est son amour pour la belle Yvonne. Comme il faut saisir l’occasion aux cheveux, quand elle en a, notre amoureux arrête au passage M. Kergariou, et, sans préambule, jetant au vieil avare son espérance de 100,000 fr., que le vent conduit au port de Pornic, il demande net la main d’Yvonne. « Si les 100,000 fr. arrivent, répond le collecteur, nous verrons. » Mais déjà la forme du vaisseau attendu se dessine : plus de doute, la succession échue au jeune marin va lui être remise. Déjà les matelots chantent en chœur :

Vive Valentin !
    Tin ! tin !
A lui la richesse,
Un brillant butin !
    Tin ! tin !
Avec la richesse
On a la tendresse
D’un joli lutin !
    Tin ! tin !
Et l’on peut sans cesse
Vider pièce à pièce
Beaune ou Chambertin !
    Tin ! tin !

    Mais non, voilà le canon ! bom ! bom ! de la foudre les éclats, cla ! cla ! enflamment tout l’horizon, zon ! zon ! Valentin épouvanté saute dans sa barque pour essayer d’aborder le vaisseau en perdition, et recommande à son ami Martial de bien veiller sur son fanal, car s’il s’éteint, le navire et le pilote sont perdus. Grand tumulte, tempête, prière, etc.

    Au second acte l’ouragan est dans toute sa fureur ; les vagues bondissent à grand bruit dans la rade de Pornic. Martial est à son poste : le fanal brille. Mais le pauvre amant dédaigné fait ce raisonnement, fort juste malgré son extrême vulgarité : « Si Valentin périssait, ou si le vaisseau seulement sombrait, j’épouserais peut-être Yvonne… C’est évident. Eteignons le fanal. » Aussitôt dit, aussitôt fait ; il tire une ficelle, et crac ! plus de fanal : il fait nuit comme dans un four. Ils vont périr ! Très bien ! Mais Martial avait compté sans le remords aux serres cruelles. Il ne croit pas plutôt son ami noyé que le voilà fou de désespoir et prêt à s’attacher une pierre au cou pour aller le rejoindre. Il va même auparavant avouer son crime à Yvonne, quand la voix de Valentin se fait entendre… Le navire et le pilote sont sauvés !

    Pendant que ce miracle s’opérait, une explication avait lieu entre Martial et Yvonne, et celle-ci lui avouait que, loin de le dédaigner, c’était lui seul qu’elle aimait. Au retour de Valentin, la vertu, réinstallée dans le cœur de son ami, inspire à celui-ci un dévouement sublime. Martial, aimé d’Yvonne, ne veut pas détruire le bonheur de Valentin, il lui sacrifiera le sien en expiation du crime qu’il a tenté de commettre. Pour y parvenir, il dit assez crûment à Yvonne, dans un brusque aparté, qu’il ne l’aime pas. « Oh ! alors, dit la jeune fille, je vais lui prouver à mon tour que le dépit peut tenir lieu d’amour. » Et elle tend la main à Valentin. Martial ne peut supporter le spectacle du bonheur de son ami. Il n’a d’autre parti à prendre que la fuite ; il retient son passage sur un vaisseau qui va faire voile pour les Indes. Mais avant de dire un dernier adieu à sa Bretagne chérie, il charge un paysan d’une lettre qui devra être remise à Valentin au moment où le canon du port annoncera le départ du navire.

    Voici les apprêts du mariage d’Yvonne et de Valentin ; M. Kergariou a déjà donné en dot à la fiancée… sa bénédiction. Les binioux glapissent, les cris de joie retentissent ; on va marcher à l’église, quand Valentin, cherchant son témoin, son ami, son Martial, ne le trouve pas. Qu’est-il devenu ? « Je l’ai vu sur le port, dit M. le collecteur ; il allait s’embarquer. — Qu’est-ce à dire ? Courez, vous autres ! » Les matelots ont bien vite ramené le fugitif. On le questionne ; il se renferme en un cruel silence. Personne ne comprend rien à sa conduite. Trois coups de canon signalent le départ d’un vaisseau ; aussitôt le paysan s’avance, et remet à Valentin la lettre dont Martial l’avait chargé. Valentin lit :

J’aimais Yvonne, et j’ai voulu ta perte !…
Je suis un malheureux !… A défaut d’amitié,
    Que cette triste découverte
Me laisse au moins, Valentin, ta pitié !

    Explication finale. Puisque Martial et Yvonne s’aiment, Valentin n’a plus qu’à se résigner. Il rend à son ami la rose que la jeune fille avait donnée à Valentin au premier acte, et dit, en la plaçant sur le cœur de Martial : Est-ce bien là sa véritable adresse ? Une rose ! c’est peu de chose, dit-on dans le trio de Zémire et Azor. M. Kergariou est tellement de cet avis qu’il refuse la main de sa nièce à Martial.

Martial n’a rien. — Quelle erreur !
En te donnant tout mon bonheur
Je puis bien avec toi partager ma richesse !

s’écrie le généreux Valentin. Et le chœur reprend :

Vive Valentin ! etc.

    M. Adam a composé sur ce livret sans prétentions une musique élégante, facile et de plus très bien écrite pour les voix des quatre interprètes qu’on lui avait donnés : Poultier, Portheaut, Brémont et Mlle Dameron. Plusieurs passages du rôle de Poultier (Martial) et de celui de Mlle Dameron (Yvonne) ont été chaudement accueillis. Il faut citer dans la partition deux romances charmantes, une surtout, que Poultier a très bien fait valoir : Adieu mon pays, adieu mes amours ! Toutefois le meilleur morceau de tout l’ouvrage, à mon avis et à celui de la grande majorité des auditeurs, est celui par lequel s’ouvre la scène au premier acte. Ce chœur de pêcheurs : Le soleil se lève, d’une mélodie franche, parfaitement dessiné d’un bout à l’autre, bien disposé pour les voix et instrumenté à merveille, a produit beaucoup d’effet. Il est fâcheux qu’il soit placé précisément au début de l’opéra ; il sera ainsi presque perdu pour les trois quarts du public, qui ne se hâte jamais d’arriver à l’Opéra. Il faut citer encore la ballade d’Yvonne : Toutes les femmes de Bretagne, chantée avec une simplicité gracieuse par Mlle Dameron ; le trio : O bonheur ! douce ivresse ! et un chœur en mouvement de valse, plein de chaleur et d’entrain. Le Fanal a obtenu un joli succès.

    Hélas ! pendant que ces choses se chantaient sur l’avant-scène, un autre drame s’agitait au postscenium, sous les yeux des spectateurs qui ne s’en doutaient guère. Le fond du théâtre devant représenter la mer en tourmente, les vagues, ainsi que je l’ai dit plus haut, avaient à bondir et à s’agiter d’une furieuse manière. Or, il faut savoir que cet effet de perspective est produit par une toile peinte étendue horizontalement, et sous laquelle se haussent et se baissent continuellement une foule de petits garçons accroupis, dont la tête, soulevant ainsi le décor, représente la crête de la vague. Se figure-t-on le supplice de ces pauvres petits diables, obligés pendant une heure et demie d’agiter ainsi cette lourde mer, à grands efforts de colonne vertébrale, ne devant jamais s’asseoir, ne pouvant se lever tout debout, à demi étouffés et obligés de sauter comme des singes sans repos ni cesse jusqu’à la fin d’un acte interminable ? La fameuse cage inventée par Louis XI, et dans laquelle les prisonniers ne pouvaient étendre leurs membres n’était rien en comparaison. Seulement les tritons de l’Opéra, étant nombreux sous leur toile azurée, ont l’agrément de la conversation, et ils en abusent souvent. Témoin la première représentation du Fanal, pendant laquelle une terrible discussion a bouleversé la mer armoricaine jusque dans ses dernières profondeurs. Les ondes avaient d’abord causé entre elles d’une façon assez raisonnable, et si Neptune eût prêté l’oreille, il n’eût pas trouvé à lancer son quos ego ! n’entendant que d’innocentes exclamations interrompues en forme de hoquets par les haut-le-corps des malheureux vaguant sous la toile ; exclamations telles que celles-ci :

    « Eh ! dis donc, Moniquet, tu ne vas pas, et tu me laisses porter tout-hou-hou-hou mon coin de mer ; veux-tu bien te remuer et te lever-hé-hé davantage ! — Cré coquin, c’est que j’en-han-han peux plus. — Allons, ferme, feignant ! Crois-tu pas-ha-ha-ha qu’on te donne quinze sous pour faire une mer qui ressemble à la Seine ?…. — Eh bien-hein-hein, s’il a ces dispositions pour la scène, ce moutard-ard-ard-ard-ard (crie un gros flot qui ne se ménage pas), veux-tu pas contrarier sa-ha-ha-ha vocation, toi ? Après tout, ça ne va pas mal. Tiens, écoute comme on applaudit : nous avons un fier succès-hè-hè. Si le public nous redemande à la fin-in-in-in, est-ce que-he-he-he nous reparaîtrons ? — Tiens, par-ar-ar-ardi ! — Ah ! ben, non ; moi, j’oserai-ai-ai pas. Si tu voyais comme je sue-hue-hue, je dois pas être présentable. — Allons donc, aristo-ho-ho, le public va ben regarder à ça pour des artiss ! Voyons, vous autres, voulez-vous reparaître si on-on-on nous redemande ? — Non-on-on-on. — Oui-hi-hi-hi. — Allons aux voix. — Non ! votons par assis et levés. — Par assis et levés-hé-hé-hé ; il y a une heure que nous votons comme ça-a-a ; j’en ai assez. — Pierre (dit tout bas un flot qui s’arrête), ne bouge pas, je dirai rien. Mais ne dis rien, je bougerai pas. — C’est dit, les autres nous voient pas. J’ai les reins qui me craquent. Si nous fumions une pipe pour nous rafraîchir ? As-tu d’amadou ? — Oh ! j’ose pas, rapport au feu. — Ah ! oui, m’ssieu Ruggieri n’en fait ben d’autre, de feu, et la barraque ne brûle pourtant pas. Gare, v’là le tonnerre… bzz… (Une fusée part sans explosion.) Tiens, le tonnerre qu’a pas éclaté. En v’là une farce. C’est donc ça que M. Ruggieri, qui bisquait contre le directeur, disait l’autre jour, je l’ai entendu : Bon ! bon ! que la foule m’écrase si je leur donne pas des tonnerres qui rateront à tout coup. Il y a pas manqué, nous n’avons que des tonnerres qui ratent. Y garde sa poudre. — C’est vrai, mais on applaudit plus du tout depuis que nous travaillons pas. Faut nous y remettre, ou nous serons pas rappelés. — Allons ! hardi ! hi-hi-hi-hi-hi. » Silence parmi les tritons, ils travaillent en conscience ; la tempête est superbe, les ondes bondissent comme des béliers et des vagues comme des agneaux (sicut agni ovium). Tout à coup un flot courroucé qui n’avait encore rien dit, se redressant de toute sa hauteur et restant immobile, s’écrie : « Ah ! qu’il a bien raison, le citoyen Proudhon, et que s’il y avait en France une ombre d’égalité, ces gredins de bourgeois qui nous regardent du haut de leurs loges où ils se carrent, seraient à gigotter ici à notre place, et c’est nous autres qui de là haut les regarderions. — Mais, grand imbécile, réplique une petite lame, en prenant le grand flot par les jambes et le faisant tomber, tu vois bien qu’il n’y aurait pas plus d’égalité pour ça. On aurait seulement fait basculer l’inégalité ! — C’est pas vrai. — Il a raison. — C’est un aristo. — C’est un réac. — Flanquons-lui une danse. » Là-dessus la tempête se change en un ouragan effroyable, en véritable raz de marée ; les vagues se ruent les unes sur les autres avec un fracas inouï, une rage incroyable, on dirait d’une trombe, d’un typhon. Et le public d’admirer ce beau désordre, effet de la politique, et de se récrier sur le rare talent des machinistes de l’Opéra. Fort heureusement la pièce étant finie, le rideau de l’avant-scène est tombé et on est parvenu à grand’peine, en roulant la mer sur une longue perche, à mettre fin à cette séance de représentans sous-marins.

Messe solennelle de M. Niedermayer.

    Cet ouvrage remarquable a été exécuté dans l’église de Saint-Eustache, vers la fin du mois dernier, par les soins du comité de l’association des artistes musiciens ; ce n’est pas ma faute si je n’ai pu trouver plus tôt l’occasion d’en parler et de rendre à son auteur la justice qu’il mérite. Mais l’impression que cette œuvre religieuse a produite sur moi n’est point de celles qui s’effacent au bout de quelques jours, et je crois l’avoir encore assez présente à la pensée pour en pouvoir parler sans trop de présomption.

    Je m’abstiendrai complétement d’aborder à ce sujet la question à l’ordre du jour en ce moment dans une petite secte musicale ; question résolue par les adeptes de ce schisme innocent qui, sous prétexte de faire de la musique catholique, tend dans le service religieux à supprimer la musique tout à fait. Ces anabaptistes de l’art ne voulaient pas d’abord de violons dans les églises, parce que les violons rappellent la musique théâtrale (comme si les théâtres n’avaient pas aussi des voix, et dans leurs orchestres des altos, des violoncelles et des contre-basses, etc.). Les nouvelles orgues ont ensuite, à leur sens, été pourvues de jeux trop variés, trop expressifs, trop beaux. Puis on en est venu à trouver damnable la mélodie, le rhythme, et même la tonalité moderne. Les modérés admettent encore Palestrina ; mais les fervens, les Balfour de Burley de ces nouveaux puritains, ne veulent que le plain-chant tout brut.

    L’un d’eux, le Mac-Briar de la secte, va même bien plus loin ; celui-là, d’un bond, a atteint le but vers lequel marchent plus lentement tous les autres, et qui, je viens de le dire, est évidemment la suppression de l’art musical religieux. Voici comment j’ai été dans le cas de connaître à cet égard le fond de sa pensée. Peu de temps après la mort du duc d’Orléans, j’assistais dans l’église de Notre-Dame aux obsèques de ce noble prince, objet de si vifs et si justes regrets. La secte des puritains, triomphant ce jour-là, avait obtenu que la messe entière fût chantée en plain-chant et que cette maudite tonalité moderne dramatique, passionnée, expressive fût radicalement prohibée. Toutefois le maître de chapelle de Notre-Dame avait cru devoir transiger jusqu’à un certain point avec la corruption du siècle, en mettant en harmonie à quatre parties le funèbre plain-chant. Il ne s’était point senti la force de rompre tout pacte avec l’impiété ; la grâce suffisante sans doute n’avait pas suffi.

    Quoi qu’il en soit, je me trouvais assis dans la nef à côté de notre fougueux Mac-Briar. Tout en exécrant la musique moderne qui excite les passions, celui-ci se passionnait d’une façon fort divertissante pour le plain-chant qui, nous en convenons, est fort loin d’avoir un si grave défaut. Il se posséda assez bien toutefois jusqu’au milieu de la cérémonie. Un assez long silence s’étant alors établi, et le recueillement de l’assistance étant solennel et profond, l’organiste, par mégarde, laissa tomber une clef sur son clavier ; par suite de la pression accidentelle de la clef sur une touche, un la du jeu des flûtes se fit alors entendre pendant deux secondes. Cette note isolée s’éleva au milieu du silence, et roula sous les arceaux de la cathédrale comme un doux et mystérieux gémissement. Mon homme, alors, de se lever transporté en s’écriant sans respect pour le recueillement réel de ses voisins : « C’est sublime ! sublime ! voilà la vraie musique religieuse ! voilà l’art pur, dans sa divine simplicité. Toute autre musique est infâme et impie ! »

    Eh bien, à la bonne heure, voilà un logicien. Il ne faut, selon lui, dans la musique religieuse, ni mélodie, ni harmonie, ni rhythme, ni instrumentation, ni expression, ni tonalité moderne, ni tonalité antique (celle-là rappelle la musique des Grecs, des païens). Il ne lui faut qu’un la, un simple la, un instant soutenu au milieu du silence d’une foule, il est vrai, émue et prosternée. On pourrait pourtant encore troubler son extase en lui affirmant que les théâtres, eux aussi, font un emploi usuel et fréquent de ce sublime la. Mais il faut convenir que son système de musique monotone (c’est le cas ou jamais d’employer ce mot) est d’une pratique facile et fort peu dispendieuse. De ce côté, l’avantage est réel.

    Il y a une maladie du cerveau que les médecins italiens nomment pazzia, et les Anglais madness, on serait tenté de croire qu’elle fait des progrès parmi les sectateurs de la nouvelle église musicale. J’ai même parmi eux un ami qui vient de reconnaître que l’Ave verum de Mozart N’ÉTAIT PAS CATHOLIQUE ; d’où il faut, je l’avoue, conclure que mon pauvre ami est à cette heure complétement fou.

    Pour en finir là-dessus, amis, ennemis, indifférens, grégoriens, ambrosiens, palestriniens, presbytériens, puritains, trembleurs, anabaptistes, unitaires, plus ou moins gravement atteints de madness, de pazzia, je vous dis à tous : Raca ! et je reviens à la musique.

    Les qualités évidentes de la messe de M. Niedermayer, à mon avis, sont d’abord un sentiment vrai de l’expression, une grande pureté de style harmonique, une suavité extrême de mélodie, une instrumentation sage, et beaucoup de clarté dans la disposition des divers dessins vocaux. Ajoutons-y un mérite plus rare qu’on ne pense, en France surtout, celui de bien prosodier la langue latine. Rien n’est négligé dans cette vaste partition ; l’ensemble en est beau, souvent imposant, et la plupart des détails n’ont rien à redouter d’un examen minutieux. Le Kyrie, écrit dans le ton de si naturel mineur, rarement employé à l’église, est d’un beau caractère suppliant et triste, que le cri d’imploration au mot eleison, jeté par momens sur une dissonance, rend encore plus saisissant. Après l’intervention du petit chœur pour le Christe, la rentrée du grand chœur avec toutes les puissances de l’orchestre produit un grand et bel effet.

    Dans le Gloria (en majeur), après un début un peu traditionnel peut-être, j’ai remarqué un travail fugué de beaucoup d’intérêt et un beau dialogue entre le grand et le petit chœur.

    Le solo des voix graves au qui tollis est peut-être plus solennel que suppliant, et cependant il s’agit là d’une prière ; mais au mot miserere l’accent redevient d’une vérité incontestable. La fugue qui termine cette partie de la messe est habilement construite, et n’appartient point sans doute à la catégorie des fugues vocalisées sur le mot amen, qui ressemblent avant tout à des vociférations d’ivrognes et à des rumeurs de cabaret ; mais je lui trouve encore néanmoins des allures trop classiquement tumultueuses.

    Le début du Credo est conçu dans le sens d’une proclamation de foi éclatante, fière, pompeuse ; la phrase en est remarquable par l’ampleur, bien posée et largement développée. L’orchestration est ici riche et ingénieuse ; seulement une sonnerie de trompettes qui attire sur elle l’attention au Deum de Deo ne me paraît ni bien motivée ni d’un heureux effet. Le morceau sur le mystère de l’incarnation, morceau si difficile à bien faire, est l’un des meilleurs de l’œuvre de M. Niedermayer. C’est un chœur sans accompagnement, d’un intérêt intense, profond, et soutenu jusqu’à la conclusion amenée avec un art extrême sur les paroles et homo factus est, où le mode majeur éclate enfin radieux et puissant. Au crucifixus, les instrumens à vent gémissant dans le grave produisent des successions qui m’ont paru originales sans être trop recherchées. L’ensemble du Sanctus est d’une rare magnificence, bien qu’à la seconde partie (en mi mineur) le style fléchisse un peu. Au Benedictus, où l’onction religieuse domine, le groupe harmonieux et charmant des instrumens à vent de bois se meut en des séries d’accords qu’on trouve un peu usées aujourd’hui, malgré tout leur charme. Il m’a semblé reconnaître un léger défaut de clarté, qu’une exécution plus précise ferait peut-être disparaître, dans les traits vocalisés du petit chœur de ce même morceau.

    Quant au Salutaris, qu’Alexis Dupont a chanté avec une pureté de style et de voix digne des plus grands éloges, c’est un hymne d’amour mystique d’une beauté exquise ; l’auditoire entier, dès les premières mesures, s’est senti ému et charmé. La sainte mélodie s’élève d’abord sur un accompagnement des instrumens à cordes en sons soutenus dans le médium et le grave, et s’incline ensuite au contraire sous un dais harmonieux de sons aigus que soutiennent les flûtes et les violons. C’est délicieusement beau. Enfin l’Agnus Dei qui termine cette riche partition, morceau magistralement conçu et non moins bien exécuté, emprunte au timbre des voix de basse mis en action d’abord dans la partie la plus énergique de leur échelle, un caractère singulier et neuf d’humilité robuste ; c’est la prière des hommes forts.

    Une telle œuvre place son auteur à un rang auquel il n’est pas facile d’atteindre parmi les compositeurs sérieux. Honneur improductif, il est vrai, mais que le véritable artiste ne changerait pas contre les gros droits d’auteur que rapportent les productions banales, en faveur desquelles toutes nos institutions musicales sont fondées. M. Niedermayer ne nous démentira pas, très certainement.

    L’exécution de cette messe a été d’une grandeur et d’une exactitude rares à Paris : quatre cents artistes et amateurs y concouraient, sous la direction habile de MM. Girard et Dietsch. C’est à ce dernier, compositeur de beaucoup de mérite, qui remplit avec tant de talent les fonctions de maître de chapelle à Saint-Eustache, que nous devons de voir reparaître enfin dans les églises les exécutions musicales comme celle-ci, vraiment dignes de l’art et du culte. Il faut reconnaître en outre que M. le curé de Saint-Eustache le seconde de tout son pouvoir, et emploie en faveur de ses idées toute son influence. M. l’archevêque de Paris en outre, ayant permis aux dames de prendre part à ces fêtes musicales religieuses, les plus magnifiques développemens de l’art sont aujourd’hui possibles, qui ne l’étaient point il y a un an. Et ces splendides banquets d’harmonie ne sont pas le privilége de quelques uns seulement : une foule immense et attentive se presse toujours, au contraire, pour y prendre part, dans nos temples, dont l’immensité est insuffisante à la contenir en pareil cas.

    C’est par les soins de la grande association des artistes musiciens que la messe de M. Niedermayer a pu être ainsi exécutée. Les difficultés de l’entreprise étaient telles pourtant, qu’il n’a pas fallu pour les vaincre moins que le dévouement et l’infatigable activité de M. le baron Taylor. Par ses relations bienveillantes avec tous les artistes peintres, sculpteurs, acteurs, poëtes et musiciens, par la chaleur avec laquelle il embrasse et défend leurs intérêts divers, par l’autorité que son savoir et son goût lui ont acquise, par la confiance qu’il inspire et les résultats qu’il obtient, M. Taylor, président des trois associations d’artistes de Paris, est aujourd’hui le véritable ministre des beaux-arts. Il ne lui manquait qu’un budget ; il est en train de le créer.

Méthode de chant de Mme Damoreau.

    Il me reste encore à louer et à louer beaucoup un ouvrage didactique que vient de publier la charmante virtuose dont le talent a brillé d’un si vif éclat, sur nos trois scènes lyriques successivement. Cette œuvre, où se retrouve tout ce que l’expérience et le goût d’un maître peuvent léguer à ses élèves pour les guider sur ses traces, sera, nous n’en doutons pas, accueillie du public avec le plus vif empressement. Mme Damoreau sait trop bien que l’on ne démontre pas verbalement mais musicalement la science du chant, pour avoir surchargé de texte sa méthode ; elle s’est bornée à un petit nombre de préceptes d’une vérité évidente et incontestée, en proposant surtout aux élèves une série d’exercices, vocalises, études, cadences, broderies, propres à développer leur voix, à la rendre souple, agile, et à former leur goût. Une préface seulement, écrite en forme d’autobiographie, dans un style d’une élégance et d’une correction remarquables, contient les avis et aperçus théoriques que Mme Damoreau a cru devoir donner littérairement à ses chères élèves. Celle qui toute sa vie a chanté si insolemment juste, ainsi que le disait Garat, a plus qu’une autre le droit de recommander aux chanteurs un travail opiniâtre pour acquérir la justesse des intonations. « Sans justesse, point de charme », dit-elle. Certes, je le crois bien ! Non seulement point de charme ; mais au lieu du vif plaisir que donne la musique, une anxiété continuelle, une torture de l’ouïe, du cœur, de tout le système nerveux ; une irritation qui va jusqu’à la fureur, en un mot un supplice intolérable. C’est-à-dire, intolérable pour ces auditeurs qui forment la minorité musicale ; car pour la majorité, au contraire, elle paraît se plaire beaucoup dans une multitude de théâtres où l’on chante ordinairement avec des voix fausses et un style faux des mélodies fausses appliquées à des sentimens faux. Mme Damoreau, qui, après avoir acquis une grande réputation au Théâtre Italien, brilla sur une tout autre scène (celle de l’Opéra) et dans des compositions d’un tout autre style (Olympie et Fernand Cortez), fut encore et plus que jamais charmante dans le répertoire de M. Auber à l’Opéra-Comique. Le nombre des traits et des ornemens précieux dont elle emperla avec une intelligente réserve chacun de ses rôles dans sa triple carrière vocale est fort considérable et constitue un véritable répertoire pour les cantatrices. Ce répertoire se trouve tout entier dans la méthode de Mme Damoreau, avec des observations très sensées qui doivent inspirer aux élèves même les plus avancées une crainte, trop peu répandue, de l’imitation servile et du calque plat.

    Je finis : Il ne me reste plus, à propos de chant, que deux nouvelles à donner à mes lecteurs.

    1o. M. Stephen de La Madeleine, qu’une grave indisposition avait depuis plusieurs mois forcé de suspendre ses travaux habituels, vient de reprendre son cours de chant et ses leçons préparatoires de mécanisme vocal.

    2o. Ernst, dont le violon chante comme bien peu de ténors et moins encore de soprani ont jamais chanté, vient d’obtenir un tel succès à Londres qu’un nouvel engagement pour six concerts lui a été offert, et que nous ne l’entendrons à Paris que vers le commencement de février. Le public anglais ne peut se lasser de l’applaudir ; c’est un tremendous success, a great attraction, the lion of the lions. The Times, the Morning-Post, the Daily-News sont pleins de sa gloire. Résignons-nous donc, et attendons que nos voisins veuillent bien nous céder Ernst pour quelques semaines.

    J’avais encore là quelques douzaines d’albums (ou d’alba pour bien dire), qui pour la plupart ont de bien belles couvertures, sans compter les vignettes et les lithographies ; mais je suis las de louer, ce sera pour une autre fois. Seulement je ne recommanderai pas aux amateurs du genre l’album de Mme Viardot ; la couverture et les dessins en sont faibles, il n’y a de bon dans celui-là que la musique.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er juin 2011.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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