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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 28 SEPTEMBRE 1849 [p. 1-2].

Quelques mots sur l’état présent de la musique ; ses défauts, ses malheurs et ses chagrins.

    Le moment est peu favorable, on le sait, au mouvement musical ; aussi notre art ne se meut-il guère. Il dort ; on le dirait mort, n’étaient les mouvemens fébriles de ses mains, qui s’ouvrent toutes grandes et se referment convulsivement pendant son sommeil, comme si elles avaient à saisir quelque chose. Puis il rêve et parle tout haut en rêvant. Son cerveau est plein de visions saugrenues ; il interpelle le ministre de l’intérieur ; il menace, il se plaint. « Donnez-moi de l’argent ! crie-t-il d’une voix sourde et gutturale ; donnez-moi beaucoup d’argent, ou je ferme mes théâtres, ou je donne un congé indéfini à tous mes chanteurs ; et ma foi Paris, la France, l’Europe, le monde et le gouvernement s’arrangeront ensuite comme ils pourront. Le public ne vient pas chez moi, est-ce ma faute ? Il ne veut même plus venir sans payer, est-ce ma faute ? Et si je n’ai pas d’argent pour le faire venir en le payant, est-ce ma faute ? Ah ! si j’en avais pour acheter des auditeurs, vous verriez la foule qu’il y aurait à mes fêtes, et comme le commerce et les arts refleuriraient, et comme l’univers renaîtrait à la joie et à la santé, et comme nous pourrions nous moquer ensemble de ces insolens artistes, de ces orgueilleux musiciens qui prétendent que je n’ai rien d’artiste ni de musical, et que mon titre n’est qu’un mensonge. » Mais bah ! le ministre se moque de ses menaces comme de ses plaintes, il renfonce aux profondeurs les plus inconnues de sa poche la clef de son coffre-fort, et répond tranquillement et avec un terrible bon sens : Oui, oui, j’apprécie tes raisons, ma pauvre musique, tu voudrais être indemnisée de tes pertes, à la condition que si jamais tu fais des bénéfices, tu les garderas. Voilà un système commode, excellent, délicieux pour toi ; je l’admire, mais je m’abstiens de le mettre en pratique. Ces propositions-là se font à des brigands de monarques, à des scélérats d’empereurs, à d’affreux souverains absolus roulant sur l’or, gorgés des sueurs du peuple, non aux ministres d’une jeune République, affectée en naissant de certains vices de constitution qui l’obligent à se préoccuper avant tout de sa petite santé. Et dans nos temps de choléra les médecins sont chers. D’ailleurs ces chefs des gouvernemens sans liberté, sans égalité et sans paternité, ces Rois eux-mêmes, puisqu’il faut les nommer par leur nom, ne se rendraient pas sans doute aux premiers mots de ton irréverentieuse sommation. La plupart de ces fainéans ont consacré beaucoup de temps aux arts et à la littérature, quelques uns te connaissent, ma vieille musique, et ne feraient grâce à aucun de tes défauts. Ils seraient capables de te dire : Si les gens de bonne compagnie s’éloignent de vous, Mademoiselle, c’est que vous fréquentez trop les gens de la mauvaise. Si votre bourse est vide, c’est que vous dépensez trop en colifichets, en parures d’un goût douteux, en oripeaux, clinquans de toute espèce, coûteuses inutilités qui conviennent aux danseuses de corde seulement. Si vos affaires d’ailleurs vont mal, si vos entreprises échouent, si l’on se moque de vous, si vous vous ruinez, ne vous en prenez qu’aux détestables conseils que vous écoutez, et à votre obstination à repousser les avertissemens sensés que le hasard parfois fait parvenir jusqu’à votre oreille. D’ailleurs où avez-vous pris vos conseillers, vos économes, vos directeurs de conscience ? Sotte que vous êtes ! n’est-il pas évident que ceux qui vous entourent sont vos plus cruels ennemis ? Les uns, qui n’aiment rien au monde, vous haïssent d’autant plus qu’ils sont forcés d’avoir l’air de vous aimer ; les autres vous détestent parce qu’ils ne connaissent rien de ce qui vous concerne, et qu’ils sentent intérieurement l’immense ridicule dont ils se couvrent en remplissant des fonctions auxquelles ils sont si complétement impropres ; d’autres enfin qui vous adoraient autrefois vous haïssent et vous méprisent aujourd’hui, parce qu’ils vous connaissent trop. Fi ! vous êtes une prostituée sans esprit ! une vraie fille d’affaires, comme le disait Voltaire, mais sans entente des affaires pourtant ; absurde dans le choix de vos intendans, et d’une confiance en eux voisine de la stupidité. Que diriez-vous si un Etat comme l’Angleterre, par exemple, allait confier le commandement de son armée navale à un danseur parisien qui n’a jamais vu manœuvrer que les toiles et les cordages d’un théâtre, ou à un paysan bourguignon incapable de diriger une toue sur la Saône ?….. Assez ! assez ! ne nous approchez pas ; vos sollicitations nous obsèdent ; si vous étiez ce que vous devriez être, sensible, intelligente, passionnée, dévouée, enthousiaste, fière et courageuse ; si vous aviez remis énergiquement tous ces gens-là à leur place et mieux gardé la vôtre, si vous aviez conservé quelque chose de votre extraction noble, si la princesse se révélait encore en vous, les Rois pourraient vous venir en aide ; fussiez-vous même une enfant trouvée de bonnes manières, ils vous recueilleraient ; mais ce n’est pas chez eux qu’est l’asile destiné aux filles perdues. Vous n’avez déjà plus la séduction des charmes vulgaires. Pâle et ridée, vous en êtes venue à vous peindre le visage en bleu, en blanc et en rouge, comme une sauvagesse. Bientôt vous vous barbouillerez de noir les paupières et vous porterez des anneaux d’or au nez. Votre talent a subi la même métamorphose. Vous ne vocalisez plus, vous vociférez. Qu’est-ce que ces manières de pousser la voix sur chaque note comme un chien aboyant à la lune, de s’arrêter en hurlant sur l’avant-dernier temps de chaque période mélodique, quels que soient la syllabe sur laquelle elle repose, le sens du morceau, le mouvement imprimé à l’ensemble et l’intention de l’auteur ? Qu’est-ce que c’est que ces libertés que vous prenez avec les plus beaux textes, en supprimant les notes hautes et les notes basses pour forcer toute mélodie à rouler sur les cinq ou six sons du médium de votre voix, sons que vous gonflez alors à perdre haleine, et qui font ressembler le chant et la mélodie actuels aux lamentables chansons des rôdeurs de barrière, aux tristes hurlemens des Orphées de cabaret ? Dites-moi où vous avez appris qu’il fût loisible à une cantatrice de hacher une mélodie et de faire des vers de quatorze pieds en supprimant les élisions pour respirer plus souvent. Quelle langue parlez-vous ? est-ce l’auvergnat ou le bas-breton ? Les gens de Clermont et de Quimper s’en défendent. Vous êtes donc atteinte d’une phthisie au troisième degré, qu’il vous faille toujours et partout prendre des temps pour faire sortir de votre poitrine la moindre succession mélodique de quelque rapidité, d’où résulte ce continuel retard dans les entrées et dans l’attaque du son qui détruit toute régularité, tout aplomb, qui asphyxie douloureusement vos auditeurs, et qui, contrastant avec la précision des instrumens de l’orchestre, amène dans les morceaux d’ensemble cet affreux tohu-bohu de rhythmes divers que font entendre les montres malades mises à l’hôpital chez les horlogers. Vous êtes donc bien peu soucieuse de cet accord si indispensable entre les instrumens et les voix, malheureuse muse dégénérée, que dans vos opéras, pour faire plaisir à vos metteurs en scène qui se moquent de vous, vous laissiez placer vos choristes à une distance de l’orchestre qui les met dans l’impossibilité de s’accorder rhythmiquement avec lui ? Où avez-vous la tête quand vous prétendez faire marcher ensemble les quatre parties d’un quatuor dont les dessus sont sur l’avant-scène, les basses au post-scénium, à quarante pas de là, pendant que les altos, à demi cachés par les portans des coulisses, ne peuvent, grâce aux processions et aux groupes dansans qui les environnent, apercevoir à l’horizon de la rampe le moindre bout de l’archet conducteur ? Mais dire que vous prétendez établir l’ensemble d’un quatuor ainsi disposé, c’est vous flatter étrangement. Vous n’y prétendez en aucune façon. Les gâchis odieux, les cacophonies qui en résultent vous trouvent fort indifférente, au contraire, et vous vous souciez peu de pareilles niaiseries. Pourtant cette insouciance révolte bien des gens, et le nombre de ces révoltés, grossi de tous les mécontens que vous ennuyez seulement, a fini par constituer le formidable public qui prend l’habitude de ne pas mettre les pieds chez vous. Nous ne vous parlons là que de vos moindres méfaits dans les théâtres ; il serait trop long de remettre sous vos yeux tout ce que vous pratiquez ailleurs. Allez, vous nous faites pitié, mais nous gardons notre or pour de plus dignes. Eh ! quoi, des menaces !… La déplaisante folle !… Eh ! partez ! qui vous retient ? En votre absence, nos Etats n’en iront pas plus mal. Nous vous regretterons ?… Non, vous êtes, ma mie,

Un peu trop forte en gueule et fort impertinente.

    — Voilà l’aimable compliment avec lequel, malheureuse muse, ils pourraient bien te mettre à la porte, ces impitoyables souverains. Nous autres républicains, à l’épreuve de l’air patriotique et accoutumés à entendre chanter faux, nous te serons moins rudes. Nous ne te forcerons point à quitter la belle France, et tu seras libre d’y mourir de ta mort naturelle quand tu n’auras plus ni feu ni lieu. — (La Musique ouvrant les yeux et pleurant) : Oui, je mourrai, et d’une mort lente et ignominieuse, je n’en doute plus. Vous avez cru que je dormais, je n’ai que trop bien entendu les horribles choses que vous venez de m’adresser. Et pourtant est-il humain à vous, monsieur le ministre, est-il même juste de me reprocher les accointances auxquelles je suis condamnée, les faux amis que je fréquente forcément, et qui, de plus, me traitant en esclave, me donnent des ordres révoltans et m’imposent leurs plus folles volontés ? Est-ce moi qui me suis donné ces terribles associés ? sont-ils de mon choix, ou sont-ils du choix de vos prédécesseurs qui m’ont livrée à eux bâillonnée et sans défense ? Vous ne l’ignorez pas, de ce côté-là au moins je suis innocente. Je sais que mes menaces de clôture sont ridicules ; c’est par habitude que je les répétais tout à l’heure. Hélas ! je ne l’ai que trop appris dernièrement ; j’ai fermé mes théâtres sous prétexte de réparations, et les Parisiens s’en sont inquiétés comme des réparations qu’on ferait à la grande muraille de la Chine. Vous me reprochez mes excès vocaux ; vous avez raison, je le sens en mon âme, mais je ne vis depuis dix ans en Italie que par eux ; en France, où le public des théâtres se fait représenter par des gens à gages placés au centre du parterre, je ne puis exister qu’en flattant ces gens-là, et ces débauches de chant les ravissent. Si je n’excite pas leurs applaudissemens, je n’en obtiens pas d’autres ; on dit alors que je n’ai pas de succès ; on en conclut que je n’ai pas de talent ; le public, qui l’entend dire, le croit et ne vient pas m’entendre : de là ma misère et mon désespoir. Oh ! vous ne savez pas, vous ne saurez jamais, monsieur le ministre, ce que c’est que de crier dans le désert.

    Un auditoire chèrement payé par la nation vous est assuré pour vos moindres discours, et je serais bien heureuse d’avoir ce qui vous reste aux jours des plus maigres Assemblées de représentans. Au moins là, si vous êtes souvent interrompu, interpellé, injurié même, c’est la preuve qu’on vous écoute d’une façon plus ou moins tumultueuse, et qu’on se passionne pour ou contre vos idées ; c’est la douleur souvent, mais c’est la vie. Dans mes théâtres, j’ai le cœur broyé par ce dédain suprême, par cette indifférence outrageante d’un public préoccupé de tout, excepté de moi, qui se croit blasé, et qui n’a jamais rien senti, qui sait tout, comme les marquis de Molière, sans avoir rien appris, d’un public habile à railler seulement, et qui ne daigne pas même siffler mes incartades, parce que cela lui paraîtrait de mauvais goût, ou lui donnerait trop de peine, ou peut-être, et j’en frémis, parce qu’il ne les remarque pas. Vous allez me dire, je le sais, que toutes ces raisons sont insuffisantes à justifier les vices honteux auxquels je reconnais m’être livrée ; vous citerez un aphorisme célèbre du plus grand des poëtes, et vous me répéterez avec lui qu’il vaut mieux mériter le suffrage d’un seul homme de goût que d’exciter par des moyens indignes de l’art les applaudissemens d’une salle pleine de spectateurs vulgaires. Hélas ! le poëte a mis cette noble phrase dans la bouche d’un jeune prince à qui les atteintes de la faim, du froid, de la misère étaient inconnues ; et je répondrai comme lui eussent sans doute répondu, s’ils l’eussent osé, les comédiens auxquels il donnait ses conseils : Qui plus que moi souffre de l’avilissement où je me vois réduite ? Mais les nécessités de la vie me l’imposent impérieusement, et je ne pourrais pas même obtenir le suffrage d’un seul homme de goût si je n’existais pas. Faites que ma vie soit assurée sans être même brillante comme l’était celle du prince danois, et je penserai comme lui, et je mettrai en pratique ses leçons excellentes. Il y a en Europe, monsieur le ministre, des Etats où je suis généreusement protégée ; en France, au contraire, à part les sacrifices, considérables je le reconnais, que la nation fait pour quelques uns de mes théâtres, on semble prendre à tâche de paralyser les efforts les plus désintéressés que je tente en dehors des formes dramatiques. Au lieu de m’aider, on m’entrave de mille manières, on m’écrase d’impôts, on m’oppose des préjugés dignes du moyen-âge. Ici c’est le clergé qui m’empêche de chanter dans les temples les louanges de Dieu en interdisant aux femmes de prendre part à mes plus graves manifestations. Ailleurs c’est la municipalité de Paris qui fait donner aux enfans et aux jeunes hommes de la classe ouvrière une éducation musicale, à la condition expresse qu’ils n’en feront aucun usage. Ils apprennent pour apprendre, et non pour employer ce qu’ils savent quand ils sont parvenus à savoir : comme les ouvriers des premiers ateliers nationaux à qui on faisait creuser des trous dans le sol, en extraire la terre et la rapporter le lendemain pour combler les trous par eux creusés la veille. Puis, quand je fais un appel au public pour l’exhibition de quelque ouvrage longuement médité, écrit à l’intention seulement de ce petit nombre d’hommes de goût dont parle le poëte, sans aucune arrière-pensée industrielle, et dans le but unique de produire au grand jour ce qui me paraît beau, on me dépouille au nom de la loi, on me frappe d’une taxe exterminante, on me tue à moitié en me jetant comme une infernale raillerie ces mots impies : « Vous auriez tort de vous plaindre ; car la loi nous autorise à vous tuer tout à fait. » Oui, sur des recettes destinées uniquement à couvrir à grand’peine les dépenses que je fais en pareil cas, on vient prélever le huitième quand on pourrait légalement prélever le quart. On pourrait me casser les deux jambes, on ne m’en casse qu’une, je dois me montrer reconnaissante. Tout cela est vrai, monsieur le ministre, je n’exagère rien. A l’avènement de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, je crus un instant à mon émancipation ; je m’abusais. Quand l’heure de la délivrance des nègres sonna, je me laissai aller à un nouvel espoir ; je m’abusais encore. Il est décidé qu’en France, sous la monarchie comme sous la République, je serai esclave, soumise à la corvée. Quand j’ai travaillé sept jours, je ne puis me reposer le huitième, puisque ce huitième, je le dois au fermier mon maître, qui pourrait m’en demander même un de plus. On n’a jamais songé à dire aux savetiers : « Vous venez de faire huit paires de souliers, vous en devez deux à l’Etat, qui veut bien ne vous en prendre qu’une. » Pourquoi, monsieur le ministre, l’art musical n’est-il pas l’égal de l’art du savetier ? Qu’ai-je fait à la France, moi, la musique ? En quoi l’ai-je offensée ? Comment ai-je mérité de sa part une oppression si impitoyable et si persistante ? Ce qui rend cette oppression plus cruelle et plus inexplicable encore, c’est que la France, aux yeux du reste de l’Europe, passe pour m’entourer de soins et d’affection. Elle a fondé en effet des institutions telles que notre beau Conservatoire et le prix annuel de l’Académie des Beaux-Arts, qui produisent incessamment pour moi des disciples zélés, sinon des prophètes. Mais à peine leur éducation est-elle ébauchée, à peine le sentiment du beau a-t-il de son crépuscule illuminé leurs âmes, que d’autres institutions contraires viennent réduire ces heureux résultats au néant, et donner ainsi aux bienfaits réels que je reçois l’air d’une mystification atroce. Charlet, le peintre humoriste, y songeait sans doute quand il fit son charmant dessin des Hussards en maraude. On y voit deux hussards à la porte d’un poulailler. L’un tient un sac de chènevis dont il répand le contenu devant l’étroite porte, en disant : « Petits ! petits ! » l’autre, armé de son sabre, abat la tête des malheureux volatiles au fur et à mesure qu’ils s’y présentent. Revoyez cette lithographie, monsieur le ministre, et méditez quelques instans sur le sens de l’allégorie. Hélas ! il n’est que trop clair. Les grains de chènevis sont les prix du Conservatoire et de l’Académie : les coups de sabre, vous savez qui les donne ; et mes enfans sont les dindons qui se laissent ainsi décapiter. Mais, fussent-ils des aigles, ils n’en périraient pas moins.

    (Le ministre ému) : Mon enfant, tu as peut-être raison ; j’ignorais la plupart des détails que tu viens de me donner. J’y réfléchirai et je tâcherai que tu sois au moins l’égale des savetiers à l’avenir. Ceci me paraît de toute justice, mais ne se rattache qu’au côté matériel de la question. Quant à l’autre, quant au côté moral, esthétique, comme disent tes chers Allemands, n’oublie pas ceci : Le temps viendra peut-être où de folles volontés ou d’absurdes caprices ne te seront plus imposés, où tes intendans comprendront réellement tes intérêts et s’attacheront à leur défense ; où tes directeurs de conscience ne t’infligeront plus des pénitences humiliantes et ridicules ; où tu ne seras plus forcée de cohabiter avec tes mortels ennemis ; où des gens à gages ne feront plus dans tes théâtres l’office du public ; où ce public, que tu décourages et dégoûtes peut-être aujourd’hui, te témoignera une sympathie chaleureuse ; mais, en attendant, change d’allures, de société autant que tu pourras, de manières et de langage tout à fait. N’oublie pas que c’est une erreur grossière de croire les efforts disgracieux, les cris, les violences, le désordre rhythmique, les outrages à l’expression et à la langue, le mépris des convenances scéniques, l’abus des ornemens, le fracas, la boursouflure ou la mignardise, seuls capables d’émouvoir une salle pleine même de spectateurs vulgaires. Ceux-là sont fréquemment entraînés, il est vrai, par des moyens que réprouvent le bon sens et le goût, mais ils ne résistent guère non plus à l’influence d’une inspiration véritable, quand elle se manifeste simplement, avec grandeur et énergie ; et ils ne t’en voudront pas trop d’être sublime. Peut-être désappointés le premier jour, étonnés le second, charmés le troisième, ils finiront bientôt par t’en savoir un gré infini. N’avons-nous pas vu déjà, ne le voyons-nous pas même encore dans de trop rares occasions, ce public qui, après tout, n’est pas exclusivement composé de ces spectateurs tant méprisés par le poëte, applaudir de toutes ses forces et de tout son cœur des œuvres vraiment belles et des virtuoses d’un merveilleux talent ? Non, de ce côté-là tu n’as rien à craindre ; l’éducation des habitués de tes théâtres est maintenant assez avancée, ne te contrains point, sois sublime, et je réponds de tout. Tu m’engages à méditer sur un ingénieux dessin de Charlet ; je te recommande, moi, la fable du Charretier embourbé de La Fontaine. Relis-en la fin surtout :

        « Hercule veut qu’on se remue,
    » Puis il aide les gens. Regarde d’où provient
        » L’achoppement qui te retient ;
        » Ote d’autour de chaque roue
    » Ce malheureux mortier, cette maudite boue
        » Qui jusqu’à l’essieu les enduit.
» Prends ton pic et me romps ce caillou qui te nuit.
» Comble-moi cette ornière. As-tu fait ? — Oui, dit l’homme.
» Or, bien, je vais t’aider, dit la voix ; prends ton fouet.
» Je l’ai pris…. Qu’est ceci ? Mon char marche à souhait !
» Hercule en soit loué ! Lors la voix : Tu vois comme
» Tes chevaux aisément se sont tirés de là.
    » Aide-toi, le ciel t’aidera. »


THÉATRE DE L’OPÉRA : Lucie, Espinasse. Débuts de Roger, de M. Desterbeck et de Mlle Chevalier dans la Favorite. — LA PORTE-SAINT-MARTIN : Le quatuor et le ballet de M. Morel.

    C’est pour la première fois qu’il m’arrive de parler du théâtre de la Porte-Saint-Martin en fait de musique. C’est qu’il ne m’était pas arrivé encore non plus d’y entendre une œuvre musicale de quelque valeur. L’exemple que vient d’y donner M. Morel entraînera peut-être les musiciens capables de le suivre. Le ballet de l’Etoile du Marin lui a fourni l’occasion d’écrire une fraîche et charmante partition semée de motifs gracieux bien rhythmés, accompagnés d’une harmonie exquise, et instrumentée avec un remarquable talent. Mais quel orchestre il avait à apprivoiser, le pauvre compositeur ! Que de routines à combattre, que de cela ne se peut pas ! à entendre, que de murmures à braver ! En vérité, il serait plus que convenable au théâtre de la Porte-Saint-Martin de compléter un peu son orchestre et de n’y admettre que des musiciens complets, armés d’instrumens complets. Puisque ce théâtre est une espèce de succursale de l’Opéra pour la danse, il doit l’être aussi pour la musique de danse, et il y parviendra promptement et à peu de frais s’il le veut. C’était pitié de voir un musicien du mérite de M. Morel exécuté de la sorte. J’avais, peu de temps avant cette représentation, entendu un quatuor d’instrumens à cordes du même auteur qui décèle de bien plus hautes qualités de savoir et d’inspiration que son ballet. C’est neuf, hardi, d’une véhémence réglée, très clair et largement développé. L’adagio surtout, un de ces adagios immenses, comme Beethoven en faisait sur la fin de sa vie, est une des belles choses que j’ai entendues en ce genre, et j’en dois faire ici à l’auteur mon très sincère compliment.

    L’Opéra a rouvert ses portes réparées à un public qui commençait à croire qu’elles étaient irréparables et ne s’ouvriraient plus. Ce public, formé d’amis, de simples connaissances, de payans et de payés, a paru fort content de retrouver son lustre allumé et son orchestre à son poste, en attendant mieux. On a donné ce soir-là Lucie, le chef-d’œuvre de Donizetti. Mme Hébert-Massy a chanté d’une façon élégante et gracieuse, bien qu’un peu froide, le rôle de la Fiancée de Lammermoor ; elle vocalise avec aisance, mais sa voix a des tendances ascensionnelles que la jeune cantatrice doit combattre avec soin. Espinasse a eu d’heureux momens dans le rôle d’Edgard. Il a dit avec talent et une voix très fraîche son premier duo surtout et la grande scène finale. Il était bien secondé par Portheaut, excellent Ashton, dont le baryton semble chaque jour croître en puissante sonorité. Le magnifique morceau d’ensemble du mariage qui transporte et électrise l’auditoire dans tous les théâtres étrangers, n’a produit, comme d’ordinaire à l’Opéra de Paris, aucun effet, grâce à l’inobservance accoutumée des nuances, et au sang froid mortel de tous les exécutans. Ce n’était plus ce vaste crescendo dont on suit en palpitant la progression si pleine de douleurs et d’implorations déchirantes ; c’était un plat tutti commencé fortissimo et continué de même jusqu’au bout, de manière à rendre inutile et sans explosion l’entrée subite des instrumens à percussion eux-mêmes. C’était une lutte d’émission de voix, rien de plus. Une semblable exécution d’un pareil morceau est un crime, rien de moins.

    La représentation de la Favorite, quelques jours après, était un peu plus soignée dans son ensemble ; on sentait que la première apparition de Roger dans cet opéra donnait à cette soirée une solennité exceptionnelle. Roger revenait d’Allemagne, où il obtenu une série d’ovations à Francfort et sur la grande scène de Hambourg. Il y a chanté Edgard, Raoul, Eléazar, Georges (de la Dame blanche) en italien, en allemand et en français. La presse allemande l’a traité comme avaient déjà fait les artistes, et les artistes l’ont traité comme avait fait avant eux le public. N’oublions pas qu’en Allemagne les succès sont réels, les fleurs qu’on vous y jette sont des fleurs naturelles, les applaudisseurs ont payé leurs places, les gens qui vous donnent des sérénades sont des amis de la musique et de vrais musiciens, les critiques qui vous louent ne vous ont jamais parlé.

    Roger a été magnifique d’un bout à l’autre de ce poétique rôle de Fernand, si plein d’élans de tendresse et d’indignation. Les mélodies douces, il les rend avec un charme pénétrant, les enveloppe parfois comme d’un voile mélancolique, il rêve alors, il attendrit. Pour les accens énergiques, il trouve dans sa voix de poitrine des notes cuivrées qui en doublent la puissance. Il a violemment agité la salle (car il est encore de ceux qui ont ce rare privilége) à la fin du troisième acte, par la foudroyante impétuosité de son débit du beau récitatif : « Sire, je vous dois tout ! » Son geste, quand il vient l’épée levée sur le Roi, a été l’objet de discussions vives parmi les aristarques du foyer. Je ne sais si, dans une scène pareille, montée du commencernent à la fin au ton de lèse-majesté, ce geste est aussi blâmable que d’aucuns le prétendent. Le collier jeté aux pieds du Roi, la fureur des reproches que Fernand adresse à son souverain, les expressions violentes qu’il emploie, sont plus que suffisantes, au point de vue de l’étiquette d’un gouvernement absolu, pour constituer un bon crime et justifier l’arrestation immédiate de l’audacieux sujet ; l’épée brandie d’une certaine façon avant d’être brisée n’y ajoute guère. Le mot : Car vous êtes le Roi est de la dernière insolence, et le Roi qui le supporterait ferait preuve d’une bénignité peu commune. En tout cas, la salle, entraînée par l’ardeur de l’acteur, par l’accent de sa voix frémissante, a accueilli par une triple salve de bravos cette témérité maintenant consacrée par le succès. Roger et Mme Jullienne ont rendu tout le dernier acte de la façon la plus pathétique ; mais leur effet d’unisson improvisé à la fin du morceau : Va dans une autre patrie, quand on a eu crié bis, n’est pas heureux ; je crois qu’ils feront bien à l’avenir d’y renoncer. Rappelés l’un et l’autre à la chute de la toile, Roger et Mme Jullienne sont venus recevoir les preuves bruyantes de l’impression qu’ils venaient de produire, M. Desterbeck et Mlle Chevalier ont été moins heureux. Le premier a une voix de baryton, dont le timbre n’est pas très caractérisé ; il chante comme un excellent musicien, mais comme un musicien qui tremble. Il a néanmoins très habilement dit la phrase du morceau d’ensemble du grand final :

Cet injuste outrage
Rougit mon visage
De honte et d’effroi.

    La phrase, bien posée, a été soutenue avec beaucoup d’art jusqu’à sa conclusion. Mlle Chevalier est si jeune, elle a si peu à chanter, elle avait une si grande peur, que nous attendrons une meilleure occasion pour juger ce dont elle est capable. Mlle Fuoco, souple, fine, élancée et étincelante comme une lame d’épée, a eu les honneurs, les très grands honneurs de la danse. Calembour à part, Mlle Fuoco brûle les planches ; elle a des pointes et des tourbillonnemens qui, sans leur grâce extrême, seraient presque effrayans. Mlle Louise Taglioni s’était fait applaudir dans le pas précédent. Mais, au nom de Dieu, où a-t-on pris la musiqne du pas intercalé dans la partition de Donizetti ? C’est quelque chose d’agaçant, d’affreux, d’intolérable. J’aimerais autant entendre couper du liége, mordre du papier, ou scier de la pierre dure. Les violons de l’orchestre riaient en essayant d’exécuter ces traits mal écrits pour l’instrument, et dont l’acuité égratigne l’oreille ; il est inconcevable qu’on se permette d’introduire à l’Opéra de semblables divertissemens.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er juillet 2011.

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