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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 14 JUILLET 1849 [p. 1-2].


THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Première représentation de la [Nuit de] Saint-Sylvestre, opéra-comique en trois actes de MM. Mélesville et Michel Masson, musique de M. Bazin.

    Il est facile de rendre compte des grands ouvrages écrits par les maîtres dont la célébrité est européenne. On entre en matière par une sorte de notice biographique où l’on répète, après cent ou deux cents autres écrivains, une foule d’historiettes plus ou moins apocryphes sur l’illustre compositeur, sur ses études, ses essais, ses premiers succès, sur l’influence qu’ont exercée sur l’art ses dernières œuvres. On établit une comparaison plus ou moins forcée entre son style et le style d’un autre chef d’école, on bat le briquet avec ces deux grands noms jusqu’à ce qu’on ait fait jaillir de leur choc quelques étincelles, et l’on vient à bout d’écrire ainsi une très décente introduction. Mais quand il s’agit d’un modeste opéra-comique écrit par un très modeste élève du Conservatoire dont l’entrée dans la carrière s’est faite d’une façon régulière, classique, et par conséquent sans éclat et sans bruit, que dire ? Ceci tout au plus : M. Bazin est Français, il est, je crois, de Marseille ; il a obtenu successivement au Conservatoire de Paris les prix d’harmonie, de contre-point et de fugue. Plus tard il s’est présenté au concours de composition musicale qui a lieu tous les ans à l’Institut ; il a obtenu soit un accessit, soit une mention honorable, voire même un second prix. L’année suivante, il a été plus heureux ; sa cantate, d’un style coulant, simple, gracieux, a conquis les suffrages des peintres, sculpteurs, architectes, graveurs en médaille et graveurs en taille-douce qui jugent en dernier ressort à l’Institut de la valeur des œuvres musicales, et M. Bazin a obtenu le grand prix. Deux mois après, sa cantate, dont les graveurs, sculpteurs, peintres et architectes avaient goûté la mélodie et l’expression, et deviné sans doute l’instrumentation, puisque cette œuvre d’orchestre n’a été exécutée devant eux qu’au piano ; deux mois après, dis-je, le premier samedi d’octobre, sa cantate a été exécutée pour la première (et dernière) fois, complétement, à la séance solennelle de la distribution des prix de l’Institut. Tout l’orchestre était présent, la grosse caisse elle-même trônait à l’amphithéâtre dans sa majestueuse rotondité. La séance s’est ouverte par l’exécution d’une ouverture composée par un des lauréats des années précédentes. Ce morceau a fait grand bruit et produit peu d’effet. Trois personnes dans la salle, le maître, le frère de l’auteur et un provincial inconnu, ont dit : « Eh ! eh ! c’est bien ! c’est très bien ! c’est tapé ! » Quarante ou cinquante musiciens ont murmuré en même temps : « Dieu, que c’est mauvais ! quels non-sens ! décidément il n’est pas fort ! Si c’est là la musique qu’on apprend à faire à Rome, autant vaudrait envoyer ces jeunes gens à Châlon-sur-Saône ou à la Guillotière. » Mille personnes n’ont absolument rien dit. Dix ou onze paires de mains bienveillantes ont applaudi. M. le secrétaire perpétuel a prononcé un fort long discours pendant lequel les divers lauréats de peinture, de gravure, de sculpture, d’architecture et de musique, gênés dans leurs habits noirs tout neufs, et assis ensemble devant le bureau de M. le secrétaire perpétuel, causaient à voix basse. L’un d’eux, le peintre, se penchant vers le musicien, lui a glissé ces quelques mots : « J’ai beaucoup à vous remercier, mon cher monsieur Bazin ; de vos bons offices auprès de M. ***, votre maître ; l’illustre compositeur m’a donné sa voix pour le prix de peinture ; sans elle je n’eusse pas obtenu la majorité. — Je n’ai fait en ceci qu’acquitter une dette. Je n’ai point oublié que l’an dernier M. ***, l’illustre peintre, votre maître, me donna sa voix à votre recommandation et me fit ainsi obtenir au concours de musique le second prix. »

    Le discours académique fini, les conversations ont cessé. On a apporté les couronnes ; M. le secrétaire perpétuel a nommé les lauréats, les a couronnés et embrassés successivement. Les rapins des ateliers de peinture et de sculpture qui occupaient les bancs les plus élevés des amphithéâtres, tout prêts à faire justice des injustices de MM. les académiciens, qui en commettent quelques unes de temps en temps, ont applaudi ou sifflé à outrance, selon que les têtes couronnées leur ont paru dignes ou non de cette distinction. Au milieu de ce bruit triomphal, les lauréats, émus, rouges et suans, se sont élancés au travers des bancs de MM. les académiciens pour embrasser leur maître, leurs parens, quelquefois même les voisins de leurs parens. Les rapins des amphithéâtres ont ri aux éclats et fait charge sur charge ; ils eussent été néanmoins bien heureux de pouvoir dire avec certitude : « Voilà pourtant comme je serai l’an prochain ! » L’orchestre a manifesté sa présence par une vague rumeur, en s’accordant doucement. On touchait au grand événement de la séance : l’exécution de la cantate couronnée allait commencer. Les académiciens qui lui ont donné le prix allaient enfin la connaître ; ils déguisaient mal leur curiosité.

    Cette œuvre, d’une facture élégante, d’un effet agréable, assez bien exécutée, a été honnêtement applaudie. A la sortie de la séance, M. Bazin a reçu de nombreuses félicitations, et un des immortels, qui l’attendait debout sur la troisième marche de l’escalier de l’Institut, qui est la tribune de ses harangues annuelles, lui a tenu à peu près ce langage : « C’est très bien, jeune homme, votre cantate est excellente ! je m’y connais, j’en ai tant entendu de pareilles. Allons ! vous êtes en beau chemin ! Vous allez voir la ville éternelle, les sept collines, un ciel inspirateur. Vous nous reviendrez avec quelque chef-d’œuvre, quelque bel opéra-comique, et vous soutiendrez dignement l’honneur de l’école française. Sic itur ad astra ! »

    M. Bazin, le cœur plein d’espérance, est parti pour Rome quelques jours après. En arrivant, il a tout de suite demandé à aller à l’Opéra. Ses camarades de l’Académie lui ont ri au nez, et lui ont appris qu’il n’y a d’opéra à Rome que pendant quatre mois de l’année, et quel opéra ! Il a voulu organiser l’exécution d’un quatuor, il a trouvé deux violons ; mais l’alto et le violoncelle capables d’exécuter ce qu’on écrit aujourd’hui pour ces instrumens lui ont fait complétement défaut. Il est enfin allé à la chapelle Sixtine admirer le fameux Miserere. En y arrivant, il a entendu cinq chanteurs récitant avec un certain talent des séries d’accords consonnans d’un assez beau caractère. Après chaque strophe, on éteignait un des cierges allumés dans le chœur. Supposant que ces psalmodies harmoniques à cinq voix n’étaient que le prélude de la cérémonie et de la musique sublime dont il avait tant ouï parler, il a compté avec anxiété les cierges qui restaient encore allumés, se disant toujours : « Voici bientôt le moment, le chœur va entrer, Dieu ! que cela doit être beau ! » Enfin on a éteint le dernier cierge, les cinq chantres se sont tus ; et ne voyant toujours pas arriver le chœur, M. Bazin, tout inquiet, s’est tourné vers un de ses voisins : « Monsieur, cela va-t-il bientôt commencer ? — Monsieur, c’est fini. »

    M. Bazin a voulu connaître ce qui se faisait dans les églises ; il y a entendu exécuter sur l’orgue l’ouverture du Barbier de Séville, à la messe du dimanche des Rameaux. Les théâtres, ayant enfin ouvert leurs portes, il a assisté à la représentation d’un opéra de Bellini, médiocrement chanté et assez mal accompagné par un orchestre et un chœur dont on ne voudrait pas dans nos villes de France du second ordre. Jaloux de savoir par lui-même à quoi s’en tenir sur le prétendu instinct musical du peuple romain, instinct dont on lui avait maintes fois fait un pompeux éloge, il est allé dans la campagne, où il a trouvé de farouches paysans, qui parlent peu, ne chantent jamais et ne jouent que d’un seul instrument, le couteau. Il y a entendu, par exception, quelque pecorari, grognant une sorte de chant étrange en conduisant leurs buffles, et il s’est demandé si ces gens-là n’étaient pas des Arabes ou des Turks, c’est-à-dire tout ce qu’il y a de moins chanteur et de moins musical au monde.

    Alors, et seulement alors, M. Bazin a commencé à comprendre la plaisanterie. Il s’est dit : « L’Académie de France à Rome est une sorte d’ambassade, une institution nationale où tous les arts doivent être représentés. On ne m’a donc point envoyé étudier la musique ici où il n’y en a pas, mais tout simplement représenter la belle France chez les descendans des maîtres du monde. On me donne pour cela près de dix francs par jour. Conformons-nous donc au vœu de la patrie ; ne songeons plus à la musique : mangeons, buvons, dormons, crions au réfectoire, faisons grand bruit, coupons la parole à ceux de nos camarades qui diraient par hasard quelque chose de sensé, vociférons à tout propos, professons des opinions saugrenues, conspirons contre le directeur de l’Académie, plaignons-nous de la cuisine, demandons le renvoi du cuisinier, faisons en conscience notre métier de représentant, et moquons-nous du reste. Nous penserons à la musique en revenant à Paris ! »

    Et ce programme a été suivi scrupuleusement. A son retour dans la belle France, M. Bazin, calculant combien de temps encore il aurait à toucher 10 fr. par jour, a compris qu’il devait s’occuper au plus vite des moyens de rendre son art productif et de se faire en musique un petit nom convenable et de bon goût. Il a relu le règlement de l’Institut. Par l’un des articles de ce règlement, l’Académie des Beaux-Arts s’engage à fournir au lauréat revenu de Rome un livret d’opéra (le règlement dit poëme) et à le faire jouer (l’opéra) sur un des théâtres de France (le règlement n’ajoute pas ou de Navarre). M. Bazin pensa alors à demander son poëme, puisque poëme il y a, à ce cordial académicien qui lui a promis un si bel avenir sur la troisième marche de l’escalier de l’Institut, le jour de la distribution des prix, et lui a dit : Sic itur ad astra. Il est allé le trouver. L’immortel ne le reconnaissant pas, notre musicien s’est nommé. « — M. Bazin ! très bien, très bien ! Je me souviens maintenant. Ah ! monsieur Bazin, votre statue du Silence a obtenu dans le rapport sur les envois de Rome une mention très honorable ; vous devez être content ! — Monsieur, je vous demande pardon… je n’ai pas envoyé de statue, je suis… — Graveur, graveur, bon, bon, je me méprenais. — Mille excuses encore, je ne suis pas non plus graveur. — Oh ! quelle incroyable distraction ! Non, sans doute, mon cher monsieur Bazin, vous êtes un architecte et un architecte sérieux. Votre projet d’hôpital pour les artistes pauvres est une idée neuve ; le besoin de voir votre plan se réaliser se fait même sentir de jour en jour plus vivement. — Hélas, Monsieur, je crains de ne jamais être compté que parmi les habitans de cet hôpital, si vous ne me venez en aide. Je suis Bazin le compositeur. Je reviens de Rome où j’ai représenté la France de mon mieux à la villa Medici, en jouant au disque et en buvant de l’orvieto du matin au soir, et maintenant je voudrais que vous eussiez la bonté de faire aussi représenter un opéra de ma façon. J’ai rempli les instructions de l’Académie. Elle m’a ordonné d’aller à Rome ; j’y suis allé. Elle m’a engagé à ne pas m’y occuper de musique ; j’ai presque oublié le contre-point. Je vais m’y remettre cependant, et j’ose supplier l’Académie de vouloir bien me confier le poëme qu’elle m’a promis. — Elle vous a promis un…. un poëme ? l’Académie ?… Voyons le règlement. C’est, ma foi, vrai ! oui, un poëme qu’elle fera représenter sur un des théâtres de France. Eh ! mais vous avez de la chance, jeune homme ; depuis que le règlement de l’Institut a été ainsi rédigé, la France s’est agrandie, et voici pour votre art une terre vierge, terre illustre cependant qui vit naître Annibal et qui donna à Scipion le nom qui l’immortalisa ; l’Afrique vous est ouverte ; vous y ferez une révolution musicale. Sic itur ad astra ! — Monsieur…. — Pas de fausse modestie, jeune artiste. Je le maintiens, vous la ferez cette révolution ; je vais m’enquérir du poëme qu’il vous faut. Un de nos confrères de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres ne me refusera pas de le versifier ; c’est un homme de mérite, un vrai poëte lyrique, qui fit la campagne d’Egypte avec Napoléon. Et tenez, il y écrivit même un opéra en un acte qui fut représenté au Caire avec le plus grand succès ; c’est M. Rigel qui en fit la musique. Je vais m’occuper de cela ; dès que votre partition sera finie, vous partirez pour le rivage africain, et soyez assuré que le théâtre d’Alger vous sera ouvert, à moins que vous ne préfériez celui de Constantine ou d’Oran. Si vous m’en croyez, vous choisirez Alger, qui, après tout, est une vraie capitale. Vous me direz que le public musical algérien est un peu difficile, qu’il a un goût étrange. Tant mieux !

A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire !

Il faut attaquer le taureau par les cornes. Sic itur ad astra. Bonjour, monsieur Bazin, comptez sur nous comme nous comptons sur vous. »

    M. Bazin n’a eu garde, on le pense bien, d’oublier [la] recommandation. Il a donc renoncé de prime abord à triompher sur la scène algérienne, se contentant de l’Opéra-Comique de Paris, et se résignant à trouver lui-même son poëme. Après bien des démarches, il l’a enfin obtenu d’un homme de lettres non académicien, qni n’était pas né à l’époque de la campagne d’Egypte, et qui n’a même jamais vu les Pyramides. Ce poëme, qui avait pour titre, si je ne me trompe, le Trompette de M. le Prince, fut mis en musique par M. Bazin, et représenté il y a deux ans tout au plus. Le petit opéra obtint un assez joli petit succès ; mais personne ne dit aux auteurs : Sic itur ad astra. M. Bazin, à la vérité, se l’est entendu dire si souvent, qu’il doit commencer à être las de la glorieuse prédiction. Peu de temps après la mise en scène et le succès du Trompette de M. le Prince, quand tous les journaux de Paris en eurent fait mention, M. Bazin rencontra sur le pont des Arts son protecteur de l’Académie. « Eh ! bonjour, mon cher monsieur Bazin, je suis enchanté de vous voir ; on n’entend pas parler de vous, je vous croyais mort. Nous ne vous oublions pas néanmoins à l’Académie. — Vous êtes bien bons, Messieurs. L’ouvrage avance donc ?… — Comment ! mais c’est fini ; je le lirai à notre prochaine séance. C’est un rapport qui fera sensation. Je crois vous l’avoir déjà dit : votre statue du Silence est admirable, et… — Permettez, Monsieur, je crois avoir eu aussi l’honneur de vous dire que je ne suis pas statuaire. — La peste soit de mes distractions ! oui, oui : l’hôpital pour les artistes, c’est cela ! Vos confrères les architectes ont presque tous approuvé votre projet. Cet hôpital sera d’une utilité… — Je suis musicien, Monsieur, Bazin le musicien, le compositeur Bazin. Vous m’avez promis un poëme il y a deux ans. — C’est parbleu vrai ! je m’en souviens parfaitement. M. *** y travaille avec une ardeur !… et un soin !… Pour Alger ? très bien ! Ah ! c’est que ce ne sera pas son début en Afrique ; il a obtenu un brillant succès au Caire, et il doit soutenir sa réputation. L’important, dans un poëme destiné à être chanté, est une grande richesse de rimes ; tout est là. Sic itur ad astra. Vous serez bien servi, et je prévois pour vous de hautes destinées. Bonsoir, monsieur Bazin, comptez sur nous. »

    M. Bazin donc, comptant toujours sur l’Académie, a obtenu de M. Mélesville un second livret (ou poëme, comme on voudra), en trois actes dont nous allons enfin parler. A la seconde représentation de cet ouvrage M. Bazin rencontre de nouveau son protecteur au foyer de l’Opéra-Comique. Celui-ci l’abordant : « Ah ! pour cette fois, je ne vous parlerai pas de votre statue du Silence, je sais que vous êtes… architecte…; c’est-à-dire…. non… compositeur. Eh bien, notre opéra avance, M. *** en est au dénoûment. Sans doute pour un jeune<

Artiste impatient d’entrer dans la carrière

tel que vous, ce retard doit paraître cruel. Mais tout vient à point à qui sait attendre. Toutefois pardonnez à ma franchise, jeune homme, pendant que votre poëte lime et polit ses rimes, vous auriez dû écrire quelques petites choses pour vous faire connaître, quelques romances, quelques symphonies, un rien. Cela n’eût pas nui, en attendant que vous fassiez des opéras. A propos d’opéras, il y a de charmantes choses dans cette Nuit de Saint-Sylvestre ; de qui donc est la musique ? je n’ai pas lu l’affiche. — La musique est de M. Pradier. — Pradier de l’Institut ? le célèbre compositeur ? — Oui. — Ah ! diable ! c’est fort beau ! Adieu, mon cher monsieur Bazin, comptez sur nous et profitez de mon conseil, écrivez quelques symphonies, quelques romances. Mon Dieu ! Salvator peignait de petits paysages, et son talent n’y a rien perdu, au contraire ; sic itur ad astra. »

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    Le sujet de la Nuit de Saint-Sylvestre est emprunté à une nouvelle du romancier suisse Zschoke. C’est un imbroglio qu’on doit comprendre quand on a l’esprit ouvert à ces successions de calembours dramatiques, et auquel j’ai en conséquence compris fort peu de chose. J’ai vu seulement qu’il s’agissait d’un garde de nuit. (La scène est dans une de ces villes allemandes, à Stuttgardt par exemple, où le gouvernement paie des gens pour aller par les rues pendant la nuit sonner d’une horrible trompe ou corne de bœuf, et réveiller les gens en leur annonçant qu’ils ont encore tant ou tant d’heures à dormir. Le garde de nuit annonce aussi aux dormeurs qu’il éveille le temps qu’il fait, le vent qui souffle ; il leur donne des nouvelles de la République française ; il leur corne le nom des représentans nouvellement élus ; il leur récite des fragmens du dernier discours de tel ou tel rêveur ; à ces mots tout le monde se rendort, jusqu’à l’heure suivante, où l’obligeant gardien de la sécurité publique vient de nouveau réveiller les citoyens en leur apprenant qu’ils ont dormi une heure de plus. L’esprit humain doit se glorifier de cette ingénieuse et utile invention !) Dans la Nuit de Saint-Sylvestre donc, il y a un garde, un watchman, comme disent les Anglais, qui profite de ses fonctions perturbatrices du repos public pour perturber aussi le repos d’une jeune fille qu’il aime. Celle-ci lui donne des rendez-vous et en désigne même l’heure et le lieu d’une façon assez imprudente ; d’où résulte le malheur suivant. Un jeune prince allemand, après avoir dans un bal masqué noué et dénoué beaucoup d’intrigues, vient prendre l’air sous les fenêtres de la petite Berthe, la fiancée du garde de nuit. Il entend les derniers mots de la conversation des deux amans, et forme aussitôt le projet de supplanter le watchman en se trouvant en son lieu et place au rendez-vous que la petite Berthe lui a donné. Il aborde sans façon le pauvre homme, et sous je ne sais quel prétexte, il lui ordonne, tout en protestant de sa bienveillance pour lui, d’échanger son uniforme de watchman contre le domino rose que le prince avait revêtu pour aller au bal. Le crieur nocturne n’a rien à refuser à une altesse qui lui parle avec tant de chaleur de son amitié et qui lui prouve sans réplique que les habits de nos amis sont nos habits. Une fois maître du déguisement grâce auquel il espère consommer sa perfidie, le prince envoie ses gens sur les traces du watchman en domino rose en les chargeant de le reconduire au bal avec de grands respects et en ayant l’air de le prendre pour l’altesse vagabonde. Notre homme, ainsi introduit au milieu d’une fête brillante, y donne lieu à une foule de quiproquos. Des fournisseurs viennent lui offrir une somme considérable s’il veut se charger d’obtenir du souverain son père une signature dont ces honnêtes industriels ont besoin. Le prince accepte, se laisse corrompre fort gracieusement, et l’instant d’après paie avec la même grâce une dette énorme de jeu qui lui est réclamée. Puis vient une baronne amoureuse et furieuse qui lui reproche de l’avoir compromise et de la tromper pour une jeune fille d’un rang fort inférieur au sien. Un chambellan, épris de ladite baronne, vient demander humblement au prince la permission de l’appeler, lui, le prince, en combat singulier, et l’honneur insigne de lui couper la gorge, etc., etc., etc. Pendant ces coqs-à-1’âne renouvelés d’Aaroun-al-Raschid, le vrai prince, vêtu en watchman, va attendre la petite Berthe au rendez-vous par elle donné à son fiancé. La pauvrette va se prendre au trébuchet, quand le vrai watchman, échappé je ne sais comment de la fête, et jetant bas son domino rose, vient reprendre ses droits, son habit et sa corne. Il n’en avait encore qu’une. Je ne sais plus comment tout cela finit et s’arrange, mais il est certain que cela s’arrange et finit on ne peut mieux.

    M. Bazin a écrit, sur ces scènes d’une douce gaîté, une musique gracieuse et d’une gaîté douce. Sa mélodie, sans être d’une grande originalité, a du charme et une clarté parfaite ; plusieurs morceaux sont bien écrits et bien construits, et son harmonie est correcte. L’orchestre de M. Bazin est en général convenable et d’une bonne sonorité ; peut-être reproduit-il parfois trop servilement des procédés d’instrumentation devenus aujourd’hui vulgaires. On a fait répéter aux acteurs un petit flonflon de vaudeville dont le rhythme sautillant a charmé le parterre plus que tout le reste de la partition. Pour moi, je préfère de beaucoup aux autres morceaux un air : O nuit tutélaire et propice ! que chante Bolot avec goût. Cette interjection : ô nuit ! porte toujours bonheur aux compositeurs et aux chanteurs. L’ô nuit ! du Roméo et Juliette de Steibelt, l’ô nuit ! du Désert de Félicien David et une foule d’autres ô nuit ! sont des choses ravissantes qui ont eu une vogue immense et méritée. L’ô jour ! est moins heureux ; mais il y a de très beaux ô patrie ! dont celui de Telasco, dans le Cortez de Spontini, sera l’éternel et sublime modèle. Il faut entendre Delsarte chanter cette merveilleuse inspiration pour en bien apprécier la profondeur et la mâle beauté. La dernière fois qu’il la fit entendre dans un concert donné par lui et son élève Darcier dans la salle de Herz, Spontini, qui se trouvait parmi les auditeurs, fut aussitôt salué par les acclamations enthousiastes de l’auditoire et des vivat et des applaudissemens qui le suivirent jusqu’à sa sortie de la salle. Cela fait du bien au cœur de voir de temps en temps, du milieu des cendres que le dégoût et la satiété ont accumulées sur notre foyer musical, s’élever frémissante et pure la vraie flamme de l’amour du beau, qu’on aurait tant de raisons de croire éteinte !

    Pour en revenir à la Nuit de Saint-Sylvestre, il me reste à dire que la pièce est bien montée. Bolot, dont la voix est d’un timbre agréable quand il ne la force pas, s’acquitte bien du rôle du prince ; Mocker est d’une bonne et joviale naïveté dans celui du garde de nuit ; Ricquier provoque le rire sous le harnais doré d’un chambellan allemand, et Mlle Lemercier frétille comme un petit poisson rouge dans un bocal.

THÉATRE DE L’OPÉRA.

Reprise de Dom Sébastien.

    La dernière représentation du Prophète à été une des plus brillantes auxquelles nous ayons assisté. Il semblait que chacun des artistes voulût faire de dignes adieux à l’illustre auteur de cette grande œuvre qui ne sera rendue au public que l’hiver prochain. Aussi que de cris ! que de fleurs ! Mme Viardot ne fut jamais plus dramatique, et Roger s’est surpassé. En voyant l’entraînement passionné, la chaleur d’âme et l’énergie que déploie depuis trois mois cet habile artiste, les incrédules de bonne ou de mauvaise foi qui s’en allaient disant que sa tâche l’écrasait et qu’il y succombait, devraient commencer à se rassurer. Mais non, Roger aurait joué, comme il le joue, deux cents fois le rôle de Jean dans le Prophète, il aurait reproduit deux cents autres fois le rôle bien autrement fatigant et terrible de Raoul, dans les Huguenots (son triomphe !), que ces douteurs de parti pris continueraient à douter. Si Roger reste au théâtre encore une dizaine d’années, le jour de sa représentation de retraite, ces gens-là y viendront encore déplorer l’erreur qui a fait quitter à Roger l’Opéra-Comique. Ils diront alors comme ce centenaire qui, apprenant la mort de son fils, âgé de quatre-vingts ans, s’écria : « Hélas ! j’avais toujours dit que je ne parviendrais pas à élever cet enfant ! »

    Mme Viardot est partie pour Londres, où les théâtres lyriques sont, dit-on, dans un assez triste état. Roger va partir pour Francfort et Hambourg où il chantera l’opéra italien et allemand. Le docteur J. Bacher, dont l’influence est depuis longtemps considérable en Autriche, surtout dans les affaires d’art et de théâtre, entendait dernièrement Roger répéter son rôle de Raoul en allemand. Frappé de la perfection incroyable avec laquelle Roger prononce en chantant cette langue, qu’il ne parle pas cependant, M. Bacher lui a fait pour Vienne des propositions qui l’amèneront sans doute tôt ou tard dans cette joyeuse capitale où la passion pour la musique est si générale et si vive. Il y fera connaissance avec gli applausi di Vienna, dont Paganini lui-même ne perdit jamais le souvenir. L’Allemagne a perdu cette année deux artistes qu’elle remplacera bien difficilement : Guhr et Nicolaï sont morts. C’étaient deux chefs d’orchestre dans la grande et belle acception du mot. Ils conduisaient réellement et ne se laissaient pas conduire. Ils étaient l’un et l’autre de grands musiciens, ils exerçaient sur leurs subordonnés une influence morale, motivée par la haute supériorité que ceux-ci leur reconnaissaient. Guhr a pendant longtemps administré le théâtre de Francfort, dont il dirigeait aussi l’orchestre, et dont, en sa qualité de pianiste et de maître de chant, il instruisait les chanteurs et les chœurs.

    Un théâtre lyrique dirigé par un musicien !!! un musicien chargé de diriger absolument et complétement jusque dans ses moindres détails une telle institution musicale !!! voilà une de ces monstruosités que nous n’avons jamais vues et que nous ne verrons jamais à Paris ! Guhr avait formé plusieurs cantatrices d’un talent rare, parmi lesquelles je citerai Mlle Capitaine. L’ensemble de la troupe du théâtre de Francfort, ainsi organisé, était vraiment admirable. J’ai vu peu d’exécutions comparables pour la verve musicale et dramatique, l’excellence de l’ensemble et la délicatesse des nuances, à celle du Fidelio, de Beethoven, chanté par Mlle Capitaine et Pischek, sous la direction de Guhr.

    Nicolaï est mort à Berlin ; il s’était trouvé longtemps à la tête de l’incomparable orchestre du théâtre de Kœrntnerthore à Vienne, et de la Société Philharmonique de la salle des Redoutes, digne rivale de notre Société des concerts du Conservatoire. Il dirigeait avec une précision et un sentiment des mouvemens dont les compositeurs seuls peuvent apprécier l’importance et le mérite. Compositeur remarquable lui-même, il a laissé un assez grand nombre d’ouvrages symphoniques et d’opéras, parmi lesquels il Templario et le Proscrit contiennent des choses neuves et de la plus grande beauté.

    Je m’aperçois que je parle peu de la reprise de Dom Sébastien. Nicolaï m’y amène tout naturellement. J’ai vu à Vienne cet ouvrage représenté sous sa direction. Donizetti y avait ajouté un très beau final.

    En somme, le Dom Sébastien me parut à Vienne de beaucoup supérieur à la partition que j’avais entendue sous le même titre à Paris. C’est pourtant à peu près la même. Elle contient un chœur (celui du quatrième acte) puissant, harmonieux, dramatique, digne pendant de celui de la Lucia, un duo bien dessiné, une délicieuse romance, des airs de danse d’une rare fraîcheur, et plusieurs passages du rôle de Zaïda remarquables par la vérité de l’expression. Mlle Masson (Zaïda) a eu des momens d’énergie, dans les derniers actes surtout. Ce rôle était un des rôles favoris de Mme Stoltz. Mlle Méquillet l’a joué également avec un grand succès à l’Opéra, et sans l’avoir jamais répété, un jour où le répertoire se trouvait entravé par une indisposition. Ce succès qu’on ne redoutait point, et qui éclata ainsi à l’improviste, fut un véritable événement à l’Opéra.

    Masset a été bien accueilli dans le rôle du roi, qu’il chante sans efforts. Marié a eu des élans très remarquables, élans de voix, élans de cœur, que le public a accueillis comme ils le méritaient. Un passage de la scène avec Zaïda a excité une magnifique explosion de bravos. Et pourtant son nom n’avait pas obtenu sur l’affiche l’honneur des lettres capitales !… Portheaut est aussi bien placé dans le rôle de Camoens. Sa voix est forte, mais il en modère les éclats avec art. Mlle Fuoco a eu les honneurs de la danse.

    Le nouveau dénoûment de Dom Sébastien n’est guère plus heureux que celui que nous connaissions. Un coup de fusil, Camoens mourant dans une barque, un pont qui doit s’écrouler et qui ne s’écroule pas, Zaïda attendant que la trappe du pont veuille bien s’ouvrir, le mannequin de Zaïda tombant enfin la tête la première dans la rivière : tout cela est froid, grotesque et d’un ridicule incontesté.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er juillet 2011.

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