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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 15 DÉCEMBRE 1848 [p. 1]


THÉATRE DE L’OPÉRA.

Représentation extraordinaire. — Rentrée de Levasseur.

    Levasseur est peut-être le seul de nos chanteurs français dont le talent ait jamais réuni les qualités qui constituent l’humoriste proprement dit ; de là sa grande supériorité dans les rôles de l’école moderne, où l’ironie, la terreur, le rire et les larmes se succèdent et parlent une langue variée que sa richesse même rend fort difficile. Dans l’ancien répertoire, les rôles de basses n’exigeaient guère, pour être remplis convenablement, que de la noblesse, une voix puissante sans être très grave, un style de chant large qui pouvait s’allier, sans qu’il y parût, avec une certaine rudesse et même avec une inculture réelle de l’organe vocal. Dans le répertoire moderne, au contraire, dans celui de M. Meyerbeer surtout, l’acteur chargé du rôle de basse principal doit posséder une véritable voix grave descendant naturellement au fa et au mi, d’une sonorité énergique et mordante, et agile cependant, et propre aux vocalisations rapides et aux divers ornemens du chant ; cet artiste doit en outre se trouver à l’aise dans les situations les plus opposées de caractère d’un drame vaste et compliqué ; il doit pouvoir être successivement acteur et chanteur tragique, acteur et chanteur comique, acteur et chanteur de demi-caractère, c’est-à-dire il doit être un artiste complet. Tel a été Levasseur, tel il est encore ; la représentation dont nous avons à parler en a fourni la preuve. Après un repos de près de trois ans, l’excellent acteur qui créa et soutint longtemps avec tant d’éclat les rôles de Bertram, de Marcel, du cardinal Brogni, de Walter, de Fontanarose, etc., a reparu sur la scène de l’Opéra dans toute la virilité vigoureuse de son talent. L’annonce de cette bonne fortune avait attiré à l’Opéra une foule qu’on y voit plus même aux premières représentations. Les chaleureux applaudissemens de toute la salle ont accueilli Levasseur à son entrée et l’ont suivi dans les trois fragmens qu’il avait empruntés au Philtre, aux Huguenots et à Robert. Il faut espérer que l’expérience ne sera pas perdue, et que l’administration de l’Opéra rendra à M. Meyerbeer, pour le Prophète, le vétéran de tant de grandes batailles, d’où fort heureusement il est revenu sain et sauf.

    Le Philtre, l’une des plus piquantes partitions de M Auber, et bien supérieure, selon nous, à celle qu’a écrite Donizetti sur le même sujet, figure trop rarement au répertoire pour que les choristes ne l’aient pas un peu oublié ; aussi l’exécution des chœurs, dans le final surtout, a-t-elle été faible, indécise et parfois très peu harmonieuse. Mlle Grimm, qui jouait le rôle de la coquette du village, a chanté constamment trop haut. Ce défaut est l’un des plus difficiles à supporter pour des oreilles tant soit peu humaines, et Mlle Grimm doit travailler assidûment à le corriger. On cherche toujours une cantatrice pour remplir le rôle de la fiancée du Prophète. N’a-t-on pas sous la main, en France, à Paris, une femme d’un talent élégant et toujours jeune, dont la voix n’a rien perdu de sa fraîcheur, de son éclat ni de sa justesse, dont le goût est exquis, dont la science de vocalisation est proverbiale ? N’a-t-on pas Mme Gras-Dorus ?

THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Les Deux Bambins, opéra-comique en un acte, paroles de MM. Brunswick et de Leuven, musique de M. Bordèse.

    Voilà un ours d’une singulière espèce et bien malavisé. Que vient-il faire, je vous le demande, au beau milieu de la fête du Val d’Andorre, et que ne restait-il dans sa retraite où personne ne songeait à l’aller inquiéter ? Il a sans doute voulu voir un peu le monde civilisé et se montrer à lui, et faire le gentil, et se faire applaudir. Le soleil luit pour tout le monde, se sera dit ce brave habitant des Pyrénées, et puisqu’il y a foire à Andorre et que tout le monde y court de dix lieues à la ronde, allons sur la grande place de ce village raconter dans ma langue d’ours la dernière légende que j’ai ruminée.

    Or voici la légende :

    Un vieux bonhomme de Lyon, nommé Frapolin, a épousé une veuve nommée Cunégonde. Des affaires de commerce l’ayant amené à Paris, sa femme profite de cette circonstance pour lui faire par écrit un aveu qu’elle n’eût point osé risquer de vive voix. Mme Frapolin a eu de son premier deux enfans, dont elle avait jusqu’à ce jour caché l’existence à son second. Ces deux charmans bambins vivent à Paris, et Frapolin rendrait sa femme bien heureuse s’il consentait à les bien accueillir et à les amener à Lyon avec lui. Frapolin, d’abord un peu étourdi de la nouvelle, ne tarde pas à prendre son parti. Il est bon homme au fond, il aime beaucoup les enfans, et, ma foi, il traitera ceux de sa femme comme s’ils étaient siens.

    En conséquence, pour se concilier de prime abord l’affection des marmots, il leur achète force bonbons, polichinelles, canons de bois et cerfs-volans. Voici venir nos deux marmousets, criant comme la marmaille de M. de Pourceaugnac : « Mon papa ! mon papa ! » Or, l’aîné a vingt-six ans, le grade de sous-lieutenant dans les gardes de Louis XV, une taille de cinq pieds six pouces et des moustaches furibondes ; l’autre, à peu près de la même dimension, a seulement l’air plus sentimental. Tous les deux accablent leur papa d’embrassades dont il ne sait comment se démêler. Ce n’est pourtant pas la seule tribulation du malheureux Frapolin.

    En faisant des emplettes dans un magasin de lingeries et nouveautés, il y a remarqué une jeune ouvrière à l’air gracieux et intelligent, et, par pure bonté d’âme, lui a plusieurs fois adressé des paroles bienveillantes assez semblables à des complimens. On a remarqué ces innocentes prévenances, on en a jasé. Le frère de la jeune ouvrière, gros maître d’armes, qui n’entend pas raillerie sur l’honneur de sa sœur, s’en va aussitôt tout droit chez Frapolin, le provoque en duel, et le menace de le tuer comme un chien s’il ne vient pas au rendez-vous. Sur ces entrefaites, l’aîné des bambins, dont le désastreux vieillard a dû acheter assez chèrement le congé, est allé rendre son uniforme à son régiment, et, comme il lui faut un autre costume, s’est avisé de se faire habiller en marquis de pied en cap. Le papa pousse des cris d’effroi à l’aspect de ces rubans, de ces paillettes, de ces dentelles, de ce satin, qu’il lui faudra payer, et ordonne formellement au jeune homme d’aller troquer cette défroque contre des vêtemens plus modestes. Il avoue en même temps la perplexité où la provocation du maître d’armes vient de le jeter. « N’est-ce que cela ? dit le ci-devant militaire, si vous voulez me laisser seulement ma culotte neuve, je prendrai votre place. — Ah ! cher enfant ! tu me rends la vie, gardes ta culotte. Mais l’heure du rendez-vous est arrivée. Trim m’attend à midi. — Comment ? Trim ! le célèbre maître d’armes ! — Hélas ! oui. — Mais je ne suis pas de sa force, il me tuera. — Mon Dieu ! vas-tu m’abandonner ? — Voyons, papa, il y a peut-être moyen de s’entendre ; laissez-moi encore la veste et l’habit, et je braverai l’épée du maître d’armes. » On devine que le vieillard consent à tout. Mais voici venir le bambin sentimental avec la jeune fille, cause de tant d’alarmes ; il l’aime, elle l’aime, et nos deux tourtereaux viennent demander à Frapolin de les unir. Ce que voyant, le terrible Trim, qui accourait furieux d’avoir en vain attendu son adversaire, rengaine sa rapière, revient à des sentimens plus doux, bénit sa sœur, et part pour Lyon avec elle et les deux bambins, et le pauvre Frapolin.

    Telle est la légende de notre ours des Pyrénées ; il l’a récitée au son d’une foule de petits airs de galoubet, comme les aiment les ours à demi civilisés. Ces airs sont en général dansans, valsans et fort innocens. On a remarqué celui de l’ouverture, celui de la petite modiste où se trouve un la aigu qu’elle ne peut atteindre, et qu’elle n’atteint que sous la forme d’un sol dièze. Franchement nous n’aimons pas ce la. Puis un air de maître d’armes qui dit  : Une ! deux ! et ne sort pas de ce motif, et le trio : Papa ! papa ! assez drôle.

    Le peuple d’Andorre a écouté très pacifiquement et la légende et les airs de galoubet ; il a donné à l’ours quelques encouragemens, puis il est retourné à ses affaires. Maintenant parlons un peu de musique.

MM. Eckert, Moëser, Heller.

    Il paraît qu’il y a quelques jours, en parlant de la première représentation à La Haye de l’opéra Guillaume d’Orange, de M. Carl Eckert, on a dans quelques journaux attribué exclusivement le grand succès de cet ouvrage aux sentimens patriotiques qui y sont exprimés et à l’habile arrangement du livret. Une lettre que m’écrit à ce sujet M. Hasselmans, chef d’orchestre du Théâtre-Français de La Haye, me donne des informations fort différentes. « En vous assurant, me dit-il, que le succès de Guillaume d’Orange est bien positivement un succès de musique, je ne fais que vous dire une vérité dont l’évidence n’est pas même contestée ici ; et si, à la première représentation en présence du roi, on a saisi et applaudi quelques allusions patriotiques, il n’en est pas moins vrai que depuis on a surtout applaudi les très beaux morceaux de musique que cet opéra renferme. Son succès, comme celui de toute œuvre vraiment solide, va toujours en augmentant, et il y a des morceaux que l’on fait maintenant bisser à chaque représentation. Enfin, Monsieur, mon intime conviction est que M. Eckert est appelé aux plus hautes destinées musicales. Toute la presse hollandaise est aussi de cet avis. »

    Nous sommes d’autant plus porté à tenir pour sérieuse et bien motivée l’opinion de M. Hasselmans, qu’elle est celle d’un artiste distingué et impartial, et que M. Eckert nous était déjà connu comme un compositeur d’un grand mérite.

    Il a été l’élève en Prusse de Zelter d’abord, et de Mendelssohn ensuite. D’une précocité phénoménale, il produisit en public, à Berlin, un oratorio, Ruth, et deux opéras, Catherine de Nuremberg et le Charlatan, avant d’avoir atteint sa seizième année ; de là l’intérêt chaleureux, la protection flatteuse que lui accordèrent toujours Meyerbeer et Spontini. Ce fut même à la demande de l’illustre auteur de la Vestale et d’Agnès de Hohenstoffen que le jeune Eckert écrivit sa partition de Catherine de Nuremberg, qui lui valut un auguste patronage. Cet intelligent, attentif et infatigable protecteur des arts, toujours prêt à encourager, à exciter même les efforts dont il reconnaît la noblesse, à déblayer la route sous les pas des vrais artistes, à aller au-devant de leurs vœux, à leur proposer de lui-même des travaux magnifiques dont ils n’oseraient qu’à peine rêver l’accomplissement, le roi de Prusse, enfin, pensionna le jeune Eckert et le fit voyager dans toute l’Europe pour y perfectionner ses études musicales. Au retour d’un de ses voyages, il rapporta cette partition de Guillaume d’Orange, qui, représentée avec un brillant succès en 1846, au Grand-Opéra de Berlin, a été ensuite traduite en français à la demande du roi des Pays Bas, et mise en scène à La Haye, où la même fortune l’attendait.

    M. Carl Eckert, qui paraît être aujourd’hui l’un des compositeurs les plus remarquables de l’Allemagne, possède en outre un très beau talent sur le violon. Il doit arriver incessamment à Paris.

    A propos de violoniste jeune et habile, j’annoncerai le départ d’Auguste Moëser pour le Brésil. La tempête qui depuis plusieurs mois gronde sur la Prusse en avait déjà chassé cet habile virtuose ; il était allé demander un peu d’attention, à qui ?… à la cour d’Espagne. Et un jour où l’on ne changeait pas de ministère, où l’émeute se reposait, où la reine avait le loisir d’entendre un peu de bonne musique, Moëser put jouer à la cour. Le lendemain il reçut deux hochets, l’Ordre de Charles III et l’Ordre du Christ ; puis il partit pour le Nouveau-Monde.

    Hélas ! pauvres artistes, virtuoses ou compositeurs, l’Europe entière vous est bien cruelle en ces jours de perfectionnemens sociaux ! et vos yeux doivent tout naturellement se tourner vers des horizons moins chargés de menaces. Stephen Heller, lui aussi, ce charmant esprit, si fin, si riche et d’une si gracieuse indépendance, ce compositeur humoriste dont tous les pianistes de l’Europe, grands et petits, amateurs et professeurs, exécutaient ou écorchaient les œuvres, lui dont les productions nombreuses et de caractères si divers, sous les noms de sonates, fantaisies, scènes pastorales, tarentelles, vénitiennes, canzonette, valses même, étaient réellement sur tous les pianos de Vienne, de Berlin, de Saint-Pétersbourg, de Stockholm, de Hambourg, de Londres et de Paris, et l’ont placé au premier rang des compositeurs de piano de notre époque, n’allait-il pas à son tour fuir aux antipodes ? Il voulait partir pour Rio. Les éditeurs n’éditant plus, il se proposait d’aller donner des leçons aux Brésiliennes, quand, tenté par l’originalité, la verve entraînante, la grâce mélodieuse et l’éclat des cinq dernières compositions que Heller venait d’achever, un éditeur, M. Brandus, plus hardi que ses confrères, lui en a proposé un prix décent. On a fait observer en outre au compositeur découragé que s’il se résignait à enseigner le piano, il n’était pas nécessaire pour lui d’aller chercher des élèves dans l’autre hémisphère et qu’il en trouverait… même à Paris. Oui, sans doute ; mais, à Paris comme à Rio, quel métier pour un pareil maître !…

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 8 mars 2016.

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