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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 14 NOVEMBRE 1848 [p. 1-2]


 THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Le Val d’Andorre, opéra en trois actes, de MM. Halévy et de Saint-Georges.

    On dit souvent : Les opéras nouveaux sont comme les jours, ils se suivent et se ressemblent. Il serait plus exact de dire, tout en conservant la même comparaison, qu’ils se suivent et ne se ressemblent pas. Nous avons, en effet, les belles journées d’été, radieuses, calmes, splendides, pleines d’harmonies et de lumière, pendant lesquelles la création semble n’être qu’amour et que bonheur : le rossignol caché dans le bosquet, l’alouette perdue dans l’azur du ciel, le grillon sous l’herbe, l’abeille sur la fleur, la laboureur à sa charrue, l’enfant qui joue au seuil de la ferme, la beauté aristocratique dont la silhouette élégante se dessine blanche sur la sombre verdure d’un parc plein d’ombre et de mystère. Ces jours-là, respirer, voir et entendre, c’est être heureux.

    Le lendemain, le soleil se lève morose et voilé ; une brume épaisse alourdit l’atmosphère, tout languit sur la montagne et dans la plaine ; les oiseaux chanteurs se taisent ; on n’entend que la sotte voix du coucou, l’aigre et stupide cri des oies, des paons et des pintades ; la grenouille coasse, le chien hurle, l’enfant vagit, la girouette grince sur son toit, puis un vent énervant se roule sur lui-même et tombe enfin, avec le jour, sous une pluie silencieuse, tiède et malodorante comme l’eau des marais. N’avons-nous pas aussi les jours de tempêtes sublimes, où la fondre et les vents, le bruit des torrens, le fracas des forêts criant sous l’effort de l’orage, l’inondation et l’incendie, remplissent l’âme de grandes et terribles émotions. . . Comment donc les jours se ressemblent-ils ? Est-ce par leur durée, par leurs degrés de chaleur ou de froid, par la beauté des crépuscules qui précèdent le lever ou suivent le coucher du grand astre ? Pas davantage. Nous voyons des jours et des opéras mortellement froids succéder à des journées et à des œuvres brûlantes ; telle production qui a brillé d’un vif éclat pendant la vie de son auteur, s’éteint brusquement avec lui comme la lumière au coucher du soleil, dans les contrées méridionales ; telle autre, qui n’eut d’abord que de pâles reflets, s’illumine, quand l’auteur a vécu, de splendeurs durables, et revêt un éclat merveilleux, comparable aux lueurs crépusculaires, aux aurores boréales qui rendent certaines nuits polaires plus belles que des jours.

    Je maintiens donc l’exactitude de ma comparaison : les opéras, ainsi que les jours, se suivent et ne se ressemblent pas. Les astronomes et les critiques viennent après eux vous donner une foule d’explications plus ou moins bonnes des phénomènes. Les uns disent : Voilà pourquoi il a tombé hier de la grêle, et pourquoi il fera beau demain. Les autres : Voici la raison de la défaveur du dernier opéra, et la cause du succès qu’obtiendra le prochain. Quelques autres enfin avouent qu’ils ne savent rien, et qu’à force d’avoir étudié l’inconstance des vents et du public, la variabilité incessante des goûts et de la température, les caprices infinis de la nature et de l’esprit humain, ils en sont venus à reconnaître l’immensité de leur ignorance et que les causes mêmes les plus rapprochées leur sont inconnues.

    Je suis de ces astronomes-là ; j’ai cru quelquefois apercevoir au ciel un astre nouveau dont les proportions, l’éloignement et l’éclat ne me paraissaient contestables pour personne ; et je n’ai pas été plus heureux que M. Le Verrier ; et je me suis vu nier non seulement l’importance, mais l’existence même de Neptune. Puis quand je disais : « La lune est un des moindres corps célestes, c’est son extrême rapprochement de la terre qui vous fait lui attribuer un volume qu’elle n’a point. Sirius au contraire est un astre immense. Que parlez-vous de Sirius, me répondait-on, qui ne tient au ciel que la place d’une tête d’épingle ! nous aimons bien mieux notre lune majestueuse, dont la lumière d’ailleurs nous appartient en propre et nous éclaire la nuit gratuitement. » En suivant à la piste ce raisonnement, j’en suis venu à trouver des gens qui préféraient à la lune un réverbère au gaz, et au réverbère la lanterne du chiffonnier.

    Voilà pourquoi il n’y a pas une seule production de l’esprit humain, une seule, entendez-vous, qui réunisse, je ne dirai pas tous les suffrages de l’humanité, mais seulement tous ceux de l’imperceptible fraction de l’humanité à laquelle elle s’adresse exclusivement. Combien peut contenir la plus vaste salle de spectacle aujourd’hui ? Deux mille personnes à peine, et la plupart des théâtres en contiennent beaucoup moins. Eh bien ! est-il jamais arrivé, une excellente exécution étant donnée, à cinq cents personnes seulement réunies dans un théâtre, de s’accorder sur le mérite de Shakspeare, de Molière, de Mozart, de Beethoven, de Gluck ou de Weber ? J’ai vu siffler le Bourgeois Gentilhomme par les étudians à l’Odéon. On sait quels combats furent livrés au Théâtre-Français au sujet de la traduction de l’Othello de Shakspeare ; quelles huées accueillirent le Freyschütz. Je n’ai pas encore assisté à une première représentation à l’Opéra sans trouver parmi les juges du foyer une énorme majorité hostile à la partition nouvelle, quelque grande et belle qu’elle fût. Il n’y en a pas non plus, si nulle, si vide et si plate qu’on la suppose, qui ne recueille quelques suffrages et ne rencontre des prôneurs de bonne foi, comme pour justifier le proverbe « Il n’est si vilain pot, etc. » C’est peut-être triste, mais certainement vrai.

    Le succès du Val d’Andorre à l’Opéra-Comique est un des plus généraux, des plus spontanés et des plus éclatans dont j’aie été témoin. Les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des auditeurs applaudissaient, approuvaient, étaient émus. Une fraction cependant, fraction imperceptible mais qui contient encore des esprits d’élite, ne partageait qu’avec des restrictions l’opinion dominante sur la haute valeur de l’ouvrage ; d’autres, dès la fin du second acte, se montraient déjà fatigués d’entendre dire que c’est charmant ! O Athéniens ! vous avez pourtant bien peu d’Aristides !

    Pour moi, j’ai franchement approuvé et admiré ; j’ai été impressionné vivement, sans songer, en écoutant les clameurs enthousiastes de la salle, à appliquer à M. Halévy ce mot antique : « Le peuple l’applaudit, aurait-il dit quelque sottise ?… » Mot plus spirituel que profond, car le peuple applaudit même les belles choses quand elles sont à sa portée et qu’elles ne dérangent pas brusquement le cours de ses habitudes et de ses idées. Le drame et la partition du Val d’Andorre sont du nombre de ces heureux ouvrages que le doigt du succès a marqués, et qui suffiraient à la gloire d’un homme et à la fortune d’un théâtre. L’exécution d’ailleurs en est évidemment exceptionnelle, ainsi que nous le verrons tout à l’heure, et telle qu’on ne s’attendait point à la trouver à l’Opéra-Comique, théâtre assez peu soucieux, jusqu’à présent, des qualités dramatiques et musicales qu’il vient de déployer.

    Le Val d’Andorre est une gorge des Pyrénées. Le village dans lequel se passe l’action de notre drame compte quinze cents habitans ; montagnards ambitieux qui se sont donné le genre de vivre en république. C’est là une vraie république démocratique, sociale et fière s’il en fut, et qui tient en respect, d’un côté, la France, de l’autre, l’Espagne, par la fermeté de son attitude et par une redevance annuelle qu’elle leur paie hardiment en hommes et en argent. Le jour est venu pour Andorre de faire exécuter la loi du recrutement, et d’envoyer pour son contingent quinze soldats aux armées du roi Louis XV. Les hommes mariés seuls sont exempts de droit. De là les sollicitations amoureuses adressées à toutes les beautés d’alentour par un petit jouvenceau poltron qui tient au sol de sa patrie, et voudrait, en se mariant au plus vite, échapper au chagrin de la quitter.

    Il déclare simultanément ses feux à la coquette du village, Georgette, et à Mme Térésa, la belle fermière espagnole, une vraie lionne, pâle comme un beau soir d’automne, qui a le diable au corps et une trentaine d’années. Les deux femmes se rient de cet amour de circonstance ; elles ont d’autres idées. Le chasseur Stephan a été remarqué d’elles. Jacques, un vieux chevrier qui passe pour sorcier dans la montagne, a depuis longtemps deviné cette double inclination ; mais il en connaît une troisième encore, et plus sérieuse, et plus heureuse, puisqu’elle est partagée : c’est celle de Rose de Mai, simple fille recueillie et élevée par charité dans la ferme de Mme Térésa, et qui, elle aussi, aime en secret le beau Stephan. Jacques protège Rose, et, pour la débarrasser de la plus dangereuse de ses rivales, il donne à entendre à Térésa que Stephan n’épousera jamais une femme dont le cœur a déjà parlé pour un autre, une femme qui pourrait avoir à rougir devant son mari. Effroi de Térésa. — « Jacques, tu connais mon secret ? — Peut-être ! » Plus de doute, il y a un secret, Jacques le possède. Mais un acte authentique, un acte de mariage apparemment existe, qui peut mettre l’honneur de Térésa à l’abri des indiscrétions du chevrier. Elle part donc au plus vite pour le bourg voisin, où elle a la certitude de trouver ce papier important. En quittant sa ferme, elle confie à la petite Rose son trousseau de clefs, en lui recommandant celle d’un bahut contenant trois mille livres sur lesquelles Rose devra payer le fermage si l’on vient le réclamer en l’absence de Térésa.

    Voici le capitaine recruteur Lejoyeux : le jour du recrutement est arrivé. Les jeunes gens d’Andorre auront, avant le soir, à se réunir sur la grande place pour procéder au tirage. Grandes inquiétudes ! Au moment fatal, Saturnin, le petit trembleur qui pleure et crie et veut qu’on le marie, n’ayant pu trouver femme, est obligé de courir la chance commune. Il amène un billet blanc ; il est exempt. Stephan, moins heureux, tire un billet noir ; le voilà soldat : il partira pour la France, sous peine d’être considéré comme déserteur, et fusillé s’il est pris. Mais Stephan aime Rose, bien qu’il ne le lui ait jamais dit ; mais Stephan a une vieille mère dont il est l’unique soutien, et qui mourra de misère et de chagrin s’il l’abandonne. Il bravera donc la terrible loi, et fuira dans la montagne. Le capitaine Lejoyeux donne deux heures à ses recrues, et si pendant ce temps fort court un des nouveaux soldats veut se faire remplacer, il le pourra pour quinze cents livres. Passé le délai fatal les quinze jeunes soldats étant inscrits nominativement sur le registre de l’armée, le remplacement est interdit. Rose a tout entendu, elle frémit. Stephan va déserter ; plutôt que de laisser sa mère, il bravera une mort ignominieuse ; rien n’est plus certain. Comment le sauver ? Au bonheur ! Jacques, le père adoptif de Rose, lui a dit le matin qu’il avait amassé pour elle une somme de trois mille livres, placée depuis longtemps chez un ami sûr ; que ce serait sa dot, et qu’il voulait ce jour même la lui remettre. Jacques est allé chercher l’argent. Rose achètera donc la liberté de Stephan. Mais le tambour bat, l’heure est arrivée ; on appelle les conscrits ; un seul manque : c’est Stephan ; et Jacques ne paraît pas. L’angoisse de Rose est à son comble. Enfin n’y tenant plus, et sûre de remplacer bientôt avec sa dot la somme dont elle a besoin à l’instant, elle ose la prendre dans le bahut de la fermière, et Stephan est sauvé. En remettant les quinze cents francs au capitaine Lejoyeux, elle exige de lui sa parole qu’il ne dira jamais le nom de la libératrice du jeune chasseur. On part. Demeurée seule, la pauvre Rose s’épouvante de ce qu’elle a fait. Mais que devient-elle, au retour de Jacques, en apprenant que sa dot est perdue ? L’ami sûr du chevrier a été un dépositaire infidèle ; il a disparu. La fermière va revenir ; impossible de lui cacher le crime. Rose est perdue. Cependant Stephan a su le service qu’une main inconnue lui a rendu. Il accourt plein de joie. Il a deviné que son amour pour Rose était partagé ; il ose enfin lui en parler. Il obtient son aveu. Mais quel peut être le généreux ami auquel il doit son bonheur ? il jure que sa vie entière sera consacrée à lui prouver sa reconnaissance. Rose songe à la honte qui l’attend ; peut-ellc la faire rejaillir sur le front de son amant ? Non ; elle repoussera ses prières, elle feindra de ne plus l’aimer, et au moment où, pressée par Stephan de nouvelles questions au sujet de son libérateur, la jolie Georgette entrant, Rose la lui montre et dit à Stephan : « Le voilà ! mais silence. » Le chevrier s’étonne de l’état violent de sa chère Rose ; il l’accable de questions ; il croit que la perte de sa dot est la cause de son chagrin. Mais puisque Stephan est libre, et qu’il l’aime, qui les empêche d’être heureux ! « C’est impossible ! s’écrie Rose éplorée. — Pourquoi ? — Ne m’interrogez pas ! — Tu l’aimes, pourtant ? — Non, je ne l’aime plus. » Désolé de cet inexplicable changement et de l’inutilité de ses instances auprès de Rose, Stephan, qui se croit redevable de la liberté à Georgette, finit par accepter tristement l’offre assez peu déguisée que la jeune coquette lui fait de sa main.

    Sur ces entrefaites, la fermière est revenue ; l’acte qu’elle cherchait est en sa possession ; elle ne craint plus les indiscrétions du chevrier. Elle entre à la ferme, voit Rose tremblante quand elle lui redemande ses clefs, ouvre le bahut ; il lui manque quinze cents livres. Les soupçons de Térésa se portent aussitôt sur la jeune fille. Elle n’ose cependant l’accuser formellement. Le capitaine Lejoyeux, en quête du quinzième soldat qu’il doit emmener à la place de Stephan, reparaît alors. Il aime fort le clairet d’Andorre ; il en a bu passablement. Les apprêts de la noce de Stephan se font devant lui, et ses idées n’étant pas bien nettes, il se persuade que la petite Rose a tout avoué et qu’elle épouse le chasseur. Ce n’est donc plus, à son avis, un secret pour personne, et il annonce à Térésa le libération de Stephan et son mariage avec Rose. La vindicative Espagnole, à cette nouvelle, entre dans une vraie fureur de lionne blessée, et se décide à perdre Rose en l’accusant. Entrent Georgette, radieuse, Stephan, résigné, et tous les conviés de cette cérémonie nuptiale. Rose sanglote dans un coin. A peine le cortége est-il réuni, que Térésa, s’élançant les yeux enflammés, jette à Rose l’horrible flétrissure : « Elle m’a volée ! » Cri d’épouvante. Le chevrier et Stephan, éperdus, se précipitent vers Rose : « Nous sommes garans de son honneur, s’écrient-ils, et nous le défendrons ! — Son honneur ! elle a abusé de ma confiance : il me manque quinze cents livres, et je l’accuse de les avoir dérobées. Epouse-la donc maintenant ! — Hélas ! ce n’est point elle, dit Saturnin, mais Georgette que Stephan va épouser. — Dieu ! serait-il vrai ? » Térésa se repent trop tard, le coup est porté. « Mais défends-toi donc, réponds ! crie-t-on de toutes parts à la malheureuse. — Non ! — N’as-tu rien à dire ? — Rien ! — Tu es donc coupable ? » (Silence.) Alors chasseurs, paysans, tout le village, de lancer l’anathème sur la victime. « Va-t’en ! sors du pays, misérable ! — Non, qu’on l’arrête ! qu’elle soit jugée et condamnée ! » Ce final est d’un effet extraordinaire, et d’un pathétique irrésistible.

    Au troisième acte, le malheureux Jacques, au désespoir, explique à Stephan, dont la noce, on le pense, a été brusquement interrompue, la cause de sa vive tendresse pour l’accusée. Il a été longtemps soldat ; il a servi en Espagne. Un soir, la veille d’une bataille, son colonel vint le trouver et lui faire une étrange confidence. Une jeune Espagnole, séduite par l’officier français, s’était enfuie après avoir donné le jour à un enfant qu’elle avait envoyé à son séducteur. « Mes recherches ont été inutiles pour la retrouver, dit le colonel ; elle a cru sans doute que je voulais manquer à la promesse formelle et écrite que je lui avais faite de l’épouser. Voici ma fille. Je puis être tué demain ; si ce malheur m’arrive, prends-en soin, sauve-la, je compte sur toi. » Le brave Jacques accepta ce dépôt. Le colonel fut tué. Quelque temps après la bataille, Jacques, errant dans les Pyrénées, vit venir à lui une noce joyeuse. Les gens heureux ont le cœur bon, se dit-il ; et aussitôt il déposa l’enfant au pied d’un rosier sur le passage des jeunes époux, dans l’espoir que ceux-ci, touchés de la grâce de l’innocente créature, l’adopteraient comme une avance faite par le bon Dieu sur leurs enfans à venir. Ce qu’il avait espéré arriva, et Rose, élevée par les soins des deux époux, grandit dans la ferme, sous l’œil vigilant de Jacques qui ne quitta plus ces montagnes, jusqu’à ce que le fermier et sa femme étant morts tous les deux Térésa l’Espagnole leur succéda. A ce moment le récit de Jacques est interrompu par un cri qui part d’un buisson voisin. Puis Georgette survient. Stephan, son fiancé, se croit en droit maintenant de la remercier de ce qu’elle a fait pour lui. Explication. Ce n’est point elle qui a libéré Stephan. Stupeur de celui-ci ; dépit de la jeune fille. « Vous ne m’épousiez donc que par reconnaissance ? et vous aimez ailleurs, je le vois bien. Oh ! c’est indigne ! Tout est rompu entre nous. » Mais voici les anciens du village suivis de la foule des paysans. Il s’agit de juger Rose de Mai. Térésa, qui a entendu pendant une des scènes précédentes le récit fait à Stephan par le chevrier, arrive plus morte que vive. On la somme de déclarer si les quinze cents livres lui ont ont été dérobées : « Oui ! répond-elle d’une voix éteinte. — Avez-vous accusé de ce crime Rose de Mai ? — Oui ! — Persistez-vous dans l’accusation ? — Non ! » Stupéfaction des assistans. C’est horrible ! Une éclatante réparation est due à la jeune fille. Les prud’hommes décident qu’elle seule doit être juge de celle qu’elle est en droit d’exiger. Rose alors, s’avançant vers Térésa, est sur le point de parler, quand la fermière la saisissant : « Tais-toi, lui dit-elle à voix basse; je sais tout et je suis….. ta mère ! » On devine que Rose, en embrassant Térésa, désarme la justice villageoise et ne tarde point à épouser Stephan.

    L’intérêt palpitant de ce drame, la simplicité et le naturel des situations, la variété de ton qui y règne et l’excellente disposition des scènes destinées à la musique, en font un des meilleurs livrets d’opéra qu’on ait écrits depuis longtemps. La partition est si intimement liée avec la pièce, chacune des mélodies exprime si fidèlement et si complétement le sentiment des situations, l’accent des passions et le caractère des personnages, que la musique et les paroles semblent avoir été écrites d’un jet par un seul et même auteur. M. Halévy a rencontré rarement une inspiration plus abondante et plus soutenue. A un style mélodique d’une distinction constante, il a joint ici une harmonie toujours piquante sans recherche et une des plus délicieuses instrumentations que nous connaissions. L’ouverture, formée de trois motifs pris dans l’opéra, est tissue avec une habileté admirable. Son effet est pittoresque et brillant. Après une charmante cavatine de Georgette, viennent les couplets de Jacques : « Voilà le sorcier ! » pleins de caractère et d’originalité. Il faut louer beaucoup le quatuor de la divination, dans lequel j’ai remarqué l’ensemble final : « C’est de la magie ! » et la phrase : « Adieu, Madame, et recevez mes complimens ! » Je louerai plus encore l’entrée de Rose de Mai effeuillant une fleur et ses couplets : « Marguerite, qui m’invite ! » le sextuor, la jolie modulation de l’air du capitaine sur ces mots : « La beauté qui me porte en son cœur ! » la scène du tirage, le quatuor syllabique : « Destin qu’on dit terrible ! » la jolie chanson de conscrits : « Venez, la nuit est belle ! » et ce cri si dramatique de Rose par lequel se termine le premier acte : « Il est sauvé, mon Dieu ! pardonnez-moi ! »

    Le second acte s’ouvre par un chœur syllabique de soprani d’un effet gracieux et piquant. Puis on danse, et tout en dansant, les jeunes garçons font des déclarations à leurs belles, et Georgette chante la basquaise avec accompagnement de tambours de basque, de grelots et de castagnettes. Il y a là une gaîté, un entrain, une vivacité de coloris local digne des plus grands éloges ; l’emploi en masse des instrumens de percussion (non violens), tels que ceux que je viens de nommer, y fait merveille. Mais un morceau dont l’auditoire été enthousiasmé, c’est celui de Rose de Mai : Faudra-t-il donc?… Il est écrit en entier dans le mode mineur ; seulement, quand la jeune fille se rappelle la douleur qu’éprouvait Stephan d’être contraint de partir, à la dernière syllabe de ces mots : Mais je l’ai vu si malheureux ! l’accord majeur de la tonique s’épanouit d’une façon si naturelle et si inattendue, tant de tendresse s’en exhale, que les larmes sont venues à tous les yeux. Cet accord est une inspiration sans prix, comme toute idée venue du cœur en droite ligne. Dans le trio : Ah ! maintenant je vais donc tout savoir ! la réponse obstinée du capitaine : Oh ! quel vin délectable ! aux questions de Stephan, est ramenée on ne peut plus heureusement. Les exclamations douloureuses de Rose : O souffrance mortelle ! — Non, je ne l’aime plus ! — Je n’ai plus qu’à mourir ! sont du plus grand style et d’une poignante expression. J’aime moins les couplets du Soupçon, bien accompagnés cependant par un rhythme sourd de cors et de timbales. Le petit chœur pastoral qui suit rappelle un peu un ensemble vocal de l’Euryanthe de Weber. Mais le final est un chef d’œuvre. Les voix et les instrumens s’animent ici d’une indignation terrible. Chaque note porte coup ; tantôt l’effet résulte de l’unisson des voix, tantôt de leur division harmonique, mais toujours en outre de la vérité de l’accent et de cette union intime que j’ai signalée plus haut entre le chant et la parole. Et puis cette idée de faire mélodieusement pleurer un cor anglais à l’orchestre, pendant les terribles instans de silence laissés par les interpellations du chœur, silence qu’interrompent seuls sur la scène les monosyllabes étouffés de Rose presque évanouie, cette idée, dis-je, contraste d’une manière essentiellement et profondément dramatique avec tout le reste du final et en redouble la cruelle énergie. Je le répète : je crois que c’est un chef-d’œuvre.

    Le troisième acte est beaucoup plus court que les deux précédens, il contient encore une chanson soldatesque avec chœurs, excellente, d’une mélodie franche et nette, et instrumentée supérieurement ; un piquant duo entre Georgette et Saturnin ; une délicieuse musette avec échos ; un trio dont nous avons retenu la phrase de Rose :

Adieu, je vous laisse en partage,
A toi tout mon amour, à toi mon souvenir ;

et enfin un unisson fort beau de quatre voix de basse dans la scène de l’accusation.

    Je ne pense pas que beaucoup d’opéras puissent fournir un pareil nombre de morceaux remarquables, morceaux qui, de plus, ont eu l’insigne bonheur d’être remarqués et appréciés de prime abord.

    L’exécution du Val d’Andorre est, par son ensemble, par sa chaleur et son mouvement, la meilleure qu’on ait jamais vue à l’Opéra-Comique. Chaque acteur y fait un excellent usage du genre de talent et de voix qu’il possède. Mlle Lavoye vocalise en prima donna fort bien apprise, Mlle Revilly y déploie une énergie dramatique dont elle n’avait point encore donné de pareilles preuves, et Mlle Darcier s’y élève au plus haut degré de pathétique dans le chant et dans l’action. Mocker est fort amusant dans le rôle du capitaine Lejoyeux : Jourdan gagnerait à ce qu’on le fît moins souvent parler de ses avantages physiques ; Audran, qui manque un peu de force dans les grandes scènes du second acte, a dit avec âme et un très bon style de chant les couplets du troisième, Rose, toute la vie. Bataille est doué d’une belle voix de baryton, bien juste, bien vibrante et sortant sans le moindre effort ; il en tire un excellent parti, et il joue de plus avec une rare intelligence. Le personnel des chœurs, épuré et augmenté par les soins du nouveau maître de chant, M. Cornette, a fait de véritables prouesses. Voilà l’exécution chorale que nous avons si souvent réclamée ; elle nous a rappelé par sa chaleureuse précision, autant que par sa sonorité, celle des chœurs allemands que Reuckel amena à Paris en 1828. Ajoutons que chacun des choristes se donne la peine de jouer avec soin son rôle de citoyen d’Andorre, tantôt joyeux, tantôt indigné, et que la mise en scène fait le plus grand honneur à l’intelligence et aux soins de M. Henri.

    Les décors et les costumes sont d’ailleurs fort beaux et tout à fait dignes du bon temps de l’Opéra. Après le second acte, on avait redemandé Mlle Darcier et Bataille. A la fin de la représentation tous les acteurs ont été rappelés, et M. Halévy lui-même s’est vu contraint de venir en personne recevoir les bravos et les applaudissemens de l’assemblée.

    Un début de beaucoup d’intérêt a eu lieu il y a quelque temps à l’Opéra Comique, c’est celui de Mme Ugalde-Beaucé. Une vocalisation brillante, une voix juste et étendue, du style et de la distinction, telles sont les qualités que nous avons trouvées chez la débutante et dont nous aurons souvent l’occasion de faire ressortir la valeur, Mme Ugalde-Beaucé n’étant pas de ces cantatrices à qui les rôles peuvent manquer. C’est une excellente acquisition pour l’Opéra-Comique. Un bonheur ne vient jamais sans l’autre ; ce théâtre en a eu la preuve samedi dernier. Il va cet hiver voguer à toute vapeur et à pleines voiles sur ce grand fleuve du succès qui roule de l’or.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er mars 2016.

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