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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 24 AOUT 1847 [p. 1-2]


 VOYAGE MUSICAL

EN AUTRICHE, EN RUSSIE ET EN PRUSSE.

A M. Humbert Ferrand

(Première lettre.)

VIENNE.

     Je reviens de Russie, mon cher Humbert, et à peine arrivé, j’éprouve le besoin de vous rendre compte des nombreuses pérégrinations musicales que j’ai faites depuis quinze mois. Vous m’avez tant de fois soutenu dans l’ardeur de la lutte, raffermi aux heures de découragement, rassuré sur l’avenir en lui comparant le passé ; vous avez un si vif et si noble sentiment du beau, un respect si religieux pour le vrai, une telle conviction de la grandeur et de la puissance de l’art, que le récit de mes explorations, de mes découvertes et de mes expériences en Europe, vous intéressera, je l’espère, et ne saurait être placé sous un patronage plus sympathique que le vôtre, ni plus intelligent. Malgré les passions sérieuses que votre cœur enferme, malgré les travaux que vous accomplissez dans ce coin du monde où une bienveillance royale vous a ménagé une si douce retraite, la poésie et la musique ne sont jamais, je le sais, oubliées de vous un seul jour. Votre amour pour ces deux sœurs divines fut trop profond et trop pur pour n’être pas inaltérable, et je suis sûr que souvent, du haut des montagnes de votre île, vous prêtez l’oreille aux rumeurs musicales et littéraires que le vent du nord peut vous apporter de Paris. Et pourtant que Paris me paraît triste et morne, depuis ce dernier voyage surtout ! Et que j’envie, pendant ces ardeurs caniculaires, vos rêveries parfumées sous les grands bois d’orangers de l’île de Sardaigne, et les concerts nocturnes de la Méditerranée, et même les chansons naïves de vos laboureurs Sardes, Africains d’Europe, hommes antiques du temps présent ! Non nobis deus haec otia fecit.

     En revenant de Russie, tout comme à mon retour des longues courses que je fis l’an dernier en Autriche, en Bohême et en Hongrie, j’ai retrouvé notre capitale préoccupée avant tout des intérêts matériels, inattentive et indifférente à ce qui passionne les poëtes et les artistes, amoureuse du scandale et de la raillerie, riant d’un rire strident et sec aux occasions qu’elle trouve de satisfaire cet amour étrange ; j’ai retrouvé la puanteur de ses infernales chaudières d’asphalte, tempérée par les âcres parfums de ses mauvais cigares de la régie, ses figures ennuyées, ses visages ennuyeux, ses artistes découragés, ses hommes d’esprit fatigués, ses imbéciles fourmillant, ses théâtres exténués, affamés, mourants ou morts ; le même orgue de Barbarie est venu à la même heure me jouer le même air de Barbarie ; j’entends émettre et soutenir les mêmes opinions de Barbarie, prôner les mêmes œuvres et trôner les mêmes hommes de Barbarie.

     En somme, tout cela me paraît former un ensemble assez triste, et d’ailleurs je ne suis pas dans une disposition d’esprit qui puisse me le montrer sous les couleurs de l’arc-en-ciel. Vous souvenez-vous des mélancolies désolantes dont nous étions affectés dans notre adolescence, le lendemain des bals ou des fêtes quelconques auxquels nous avions assisté ? Un certain malaise de l’âme, une souffrance vague du cœur, un chagrin sans objet, des regrets sans cause, des aspirations ardentes vers l’inconnu, une inquiétude inexprimable de l’être tout entier, c’est ce que nous éprouvions. J’ai honte de l’avouer, mais c’est ce que j’éprouve. Je suis au lendemain de la grande fête de trois mois que m’ont donnée les Russes. Les grands orchestres, les grands chœurs dévoués, ardens, chaleureux, que je dirigeais chaque jour avec tant de joie, me manquent ; la fatigue même de ces longues répétitions me manque ; ce beau public si courtois, si brillant, si attentif et si enthousiaste me manque ; ces rudes émotions des grands concerts où, en dirigeant, l’on parle soi-même à la foule par les mille voix de l’orchestre et des chœurs, me manquent ; cette étude des impressions diverses que produisent sur un auditoire sans préventions les tentatives récentes de l’art moderne, me manque ; en un mot, j’éprouve un tel malaise de cette immobilité après tant de mouvement, de ce repos après tant d’action, de ce silence après tant de clameurs harmonieuses, que je n’ai qu’une idée depuis mon retour, idée qui m’obsède et que je repousse jour et nuit, celle de m’embarquer sur un navire au long cours et de faire le tour du monde. Et précisément, comme si le hasard voulait conspirer aussi contre mes bonnes résolutions, ne m’envoie-t-il pas avant-hier la tentation de l’exemple, en me faisant rencontrer un de nos anciens amis, Halma le virtuose, qui arrive tout droit de Canton ! Vous jugez si je l’ai questionné sur la Chine, sur les îles Malaises, sur le cap Horn, le Brésil, le Chili, le Pérou, qu’il a visités ; avec quelle avidité j’ai examiné tous les objets rares et curieux qu’il en a rapportés ! Je palpitais réellement, et si j’avais un royaume, j’eusse à coup sûr parodié le mot de Richard III, en criant : « Mon royaume pour un vaisseau ! » Mais n’ayant ni vaisseau, ni royaume, je reste dans cette petite ville qui s’étend, au dire de notre charmant poëte Méry, depuis la rue du Mont-Blanc jusqu’au faubourg Montmartre, et qu’on nomme Paris ; et je m’y promène chaque soir en répétant sur tous les tons et sur tous les rhythmes imaginables ce vers de Ruy Blas :

Ah ! çà, mais on s’ennuie horriblement ici !

      Heureusement le néo-proverbe n’a pas tort, l’ennui porte conseil ; il m’a suggéré un moyen d’oublier Paris sans en sortir : c’est de revoir par la pensée les lieux éloignés que j’ai parcourus, les artistes étrangers que j’ai connus, les monumens que j’ai visités, les institutions que j’ai étudiées, c’est enfin, de vous écrire, en choisissant toutefois les heures et les jours où le spleen m’oublie, afin de vous ennuyer vous-même le moins possible. Mais qui sait si vous me lirez seulement ? Je vous vois d’ici dormant à l’ombre d’un bosquet de citronniers, comme l’heureux vieillard du poëte romain, au doux murmure des abeilles laborieuses qui butinent sur les fleurs autour de vous. Un Virgile ou un Horace ouvert est dans votre main, cette immortelle poésie berce votre sommeil, et vous n’avez que faire de ma prose. Par bonheur, je sais le moyen de vous éveiller sans encourir de reproches ; écoutez : Je veux vous parler de... Gluck, de Gluck, entendez-vous ? de son pays que je viens de voir, et de Mozart, et de Haydn, et de Beethoven, qui tous, comme Gluck, ont vécu longtemps à Vienne... Je savais bien que ces noms magiques me feraient pardonner mon interpellation intempestive. Maintenant je commence.

     Il ne m’est resté de mon voyage de Paris à Vienne que deux souvenirs remarquables : celui d’une douleur violente (ce n’est pas une douleur morale, il n’y a point de roman là-dedans, ainsi ne cherchez pas à deviner ; il s’agit d’une fort prosaïque douleur de côté) qui m’obligea de m’arrêter à Nancy, où je pensai mourir, incident fort ordinaire, car, en vérité, on ne vit que pour cela, et celui d’un dieu que j’aperçus par la fenêtre d’une auberge d’Augsbourg. Ce brave homme, qui vient de fonder une sorte de néo-christianisme assez en vogue déjà en Bavière et en Saxe, montait en voiture au moment où, pâle d’émotion, l’aubergiste me le montra ; j’ai oublié son nom, mais il me parut avoir une figure vive, intelligente, et, en somme, l’air d’un assez bon diable. Ce voyage, fait en partie en voiturin, comme les voyages d’Italie, fut d’autant plus long, que le dernier bateau à vapeur était parti de Ratisbonne quand j’y arrivai, et qu’obligé de séjourner deux jours dans cette grande petite ville, j’eus ensuite le crève-cœur d’être brouetté lourdement le long des bords du Danube jusqu’à Lintz, au lieu de descendre rapidement le cours du fleuve, emporté par un nuage. Combien de siècles séparent ces deux manières de voyager ! En quittant Ratisbonne, je pouvais me croire contemporain de Frédéric Barberousse ; à Lintz, en mettant le pied sur le pont d’un élégant et rapide navire à vapeur, je me retrouvais en 1845. Le nom de ces deux villes me rappelle une observation que j’ai faite souvent sur la sotte manie que nous avons en Europe de dénaturer ou de changer les noms de certaines villes en les faisant passer d’une langue dans une autre. Pourquoi, par exemple, disons-nous Londres au lieu de London, et quel besoin ont les Italiens de dire Parigi au lieu de Paris ? J’avais dans ce voyage une carte d’Allemagne que je consultais souvent ; j’y trouvais bien Lintz, parce que nous avons la bonté, en France, de prononcer et d’écrire ce nom comme les Allemands, mais je ne pus jamais découvrir Ratisbonne, par la raison bien simple que ce nom est de notre composition et n’offre aucun rapport avec Regensburg, véritable dénomination de la ville que je cherchais. Nous faisons à certains noms, et des plus difficiles à prononcer, l’honneur de les conserver, et nous en dénaturons d’autres sans savoir pourquoi. Nous disons les noms de Stuttgardt, Karlsruhe, Darmstadt, du royaume de Wurtemberg, comme ceux qui les ont inventés, et l’instant d’après, au lieu de Bayern, nous dirons Bavière, au lieu de Munchen, Munich, au lieu de Donau, Danube ! Mais au moins y a-t-il quelque analogie éloignée entre ces traductions françaises et les mots originaux, tandis qu’il n’en existe aucune entre Regensburg et Ratisbonne. Nous trouverions cependant passablement absurdes les Allemands s’ils s’étaient avisés d’appeler Lyon Mittenberg et Paris Triffenstein.

     En débarquant à Vienne, j’eus tout de suite une idée de la passion des Autrichiens pour la musique : l’un des douaniers, en examinant les ballots et les malles qui sortaient du bateau à vapeur, aperçut mon nom et s’écria aussitôt (en français, bien entendu) : « Où est-il ? où est-il ? — C’est moi, Monsieur. — Oh ! mon Dieu ! monsieur Berlioz, que vous est-il donc arrivé ? Depuis huit jours nous vous attendons ; tous nos journaux ont annoncé votre départ de Paris et vos prochains concerts à Vienne. Nous étions fort inquiets de ne pas vous voir. » Je remerciai de mon mieux l’honnête douanier en me disant à part moi que j’étais bien sûr de ne jamais donner d’inquiétudes pareilles aux préposés de l’octroi des portes de Paris.

     J’étais à peine installé dans cette joyeuse cité de Vienne que je fus invité à assister au premier concert annuel du Manége. Ce concert est donné au profit du Conservatoire, et la troupe immense des exécutans (ils sont plus de mille) est presque entièrement composée d’amateurs. Le gouvernement faisant très peu ou presque rien pour soutenir le Conservatoire, il était raisonnable que les vrais amis de la musique vinssent en aide à cette institution ; mais c’est justement parce que cela me paraissait raisonnable et beau que j’en fus profondément étonné. Tous les ans, à pareille époque, l’Empereur met à la disposition de la Société des amateurs l’immense local du Manége. Une liste d’inscription est ouverte pour les exécutans, chez les marchands de musique, et tel est à Vienne le nombre des amateurs plus ou moins habiles, instrumentistes ou chanteurs, qu’on est chaque année obligé d’en refuser plus de quinze cents, et qu’on n’a que l’embarras du choix pour former ce chœur de six cents chanteurs et cet orchestre de quatre cents instrumentistes. La recette de ces concerts gigantesques (il y en a toujours deux) est fort considérable, la salle du Manége pouvant contenir près de quatre mille personnes, malgré la place énorme que prend l’amphithéâtre sur lequel sont élevés les exécutans. Les billets ne sont d’ordinaire tous pris cependant qu’au premier concert ; le second est moins fréquenté, le programme de cette deuxième séance n’étant que la reproduction de celui de la première. Un grand nombre de Viennois seraient-ils donc incapables d’entendre sans ennui les mêmes chefs-d’œuvre deux fois de suite en huit jours ?... 

     Tous les publics du monde se ressemblent à cet égard. Il est vrai de dire que les morceaux dont se compose le programme de ces fêtes musicales sont presque toujours tirés des partitions les plus connues des vieux maîtres, et que le public viendrait très probablement avec autant d’empressement à la seconde séance qu’à la première, si on devait y entendre quelque œuvre nouvelle écrite spécialement pour ces concerts et pour la masse d’exécutans qu’on y réunit. Et ce serait même là une proposition musicale très digne d’intérêt. Sans doute les morceaux de musique largement écrits, comme les oratorios de Handel, de Bach, de Haydn et de Beethoven, gagnent beaucoup à être rendus par des masses puissantes ; mais il ne s’agit après tout, en ce cas, que d’un plus ou moins grand redoublement des parties ; tandis que, en écrivant en vue d’un orchestre colossal et d’un chœur immense, comme ceux dont il s’agit, un compositeur qui connaîtrait les ressources multiples d’une pareille agglomération de moyens d’exécution devrait nécessairement produire quelque chose d’aussi neuf dans les détails que de grandiose dans l’ensemble. C’est ce qu’on n’a pas encore fait. Dans toutes les œuvres dites monumentales, la forme et le tissu sont restés les mêmes. On les exécute en pompe dans de vastes locaux, mais on pourrait les faire entendre dans un local moindre, avec une petite quantité d’exécutans, sans qu’elles perdissent beaucoup de leur effet. Elles n’exigent pas impérieusement un concours inusité de voix et d’instrumens ; et, quand ce concours a lieu pour elles, ces œuvres n’en reçoivent qu’une accentuation plus forte et ne produisent rien d’ailleurs d’extraordinaire ni d’inattendu. Néanmoins j’avoue que ce concert m’émut profondément, par l’effet des chœurs surtout. La beauté des voix de soprano me parut incomparable, et l’ensemble général excellent. En voyant sur le programme l’ouverture de la Flûte enchantée de Mozart, je craignis que ce merveilleux morceau, d’un mouvement si rapide, d’une trame si serrée et si délicatement ouvragée, ne pût être bien rendu par un orchestre aussi vaste ; mais mon inquiétude fut de courte durée, et l’orchestre (un orchestre d’amateurs !) l’exécuta avec une précision et une verve qu’on ne trouve pas souvent même parmi les artistes.

     Un motet de Mozart, un autre de Haydn, un air de la Création, l’ouverture que je viens de citer, et l’oratorio du Christ au mont des Oliviers, de Beethoven, formaient le programme. Staudigl et Mme Barthe-Hasselt, chantaient les soli. Staudigl a une basse veloutée, onctueuse, suave et puissante à la fois, d’une étendue de deux octaves et deux notes (du mi grave au sol haut) qu’il ne pousse jamais, mais qu’il laisse sortir, s’exhaler et se répandre sans le moindre effort, et qui remplit même une salle démesurée comme celle du Manége. Cette voix a en soi un principe d’émotion très actif, bien que l’artiste soit en général peu ému lui-même ; elle vous pénètre et vous charme. Staudigl, d’ailleurs, tout en chantant avec cette simplicité de bon goût qui est le propre des virtuoses parfaitement maîtres du style large, exécute aisément les vocalisations et les traits d’une certaine rapidité. Enfin il sait la musique à fond et lit à première vue tout ce qu’on lui présente avec un aplomb si imperturbable que cette facilité excessive amène quelquefois même des résultats fâcheux. Staudigl met un peu d’amour-propre à en faire parade, et ne jette, en conséquence, jamais un regard sur un morceau qu’il n’est pas tenu de chanter par cœur, avant de se présenter devant l’orchestre. Quand donc une répétition générale est annoncée, il arrive, prend son cahier qu’il n’a pas encore vu, et chante couramment paroles et musique sans se tromper d’un mot ni d’une intonation. Il lit cela comme un livre qu’on lui mettrait pour la première fois entre les mains ; mais il ne le lit pas mieux, et c’est ce mieux qui est indispensable dans une répétition générale, où il s’agit non seulement d’une exactitude littérale, mais aussi d’une reproduction intelligente, vive, animée, de l’œuvre du compositeur. Or, comment mettre ce feu, cette âme, cette vie dans une lecture pareille, où rien n’a été préparé par l’exécutant, où l’esprit général, les nuances, et même les mouvemens de la composition lui sont encore inconnus ? Cette légère critique, non pas du talent, mais des habitudes de ce grand artiste, a été faite à Vienne devant moi, par des compositeurs qu’elles avaient maintes fois inquiétés dans des circonstances importantes. Louis XVIII disait : « Il ne faut pas être plus royaliste que le Roi ! » On pourrait dire à Staudigl : Il ne faut pas vouloir être plus musicien que la musique. L’air en majeur de la Création, qu’il chanta au concert du Manége, enthousiasma tout l’auditoire, et Staudigl, déjà sur le point de sortir de la salle où sa présence après son air n’était plus nécessaire, se vit forcé d’y rentrer pour le recommencer. Staudigl est à la fois premier sujet et régisseur du théâtre de la Vienne que dirige avec autant de talent que de probité M. Pockorny. Sa magnifique voix de basse, malgré la beauté exquise de son timbre, n’est pas de ces voix délicates qui exigent des précautions hygiéniques et un régime particulier chez les artistes qui en sont doués ; loin de là, Staudigl se permet, aux époques les plus rigoureuses de l’hiver, de chasser dans la neige des journées entières, le col nu, suivant son habitude, et revient le soir chanter Bertram, Marcel ou Gaspard sans le moindre embarras vocal. Ce théâtre de la Vienne, ainsi appelé parce qu’il se trouve sur le bord de la petite rivière de ce nom, est ouvert depuis trois ans à peine, et déjà il marche de façon à donner à son rival, celui de Karntnerthore, de graves embarras ; c’est vers lui que se dirigent presque tous les artistes célèbres qui veulent se faire entendre à Vienne ; c’est sur ce théâtre que débutèrent Pischek pendant l’hiver de 1846, et Jenny Lind quelque temps après. Et Dieu sait la furie d’enthousiasme qu’ils y excitèrent l’un et l’autre et les recettes fabuleuses qu’ils lui ont fait faire.

     Le chœur, sans être très nombreux, a beaucoup de force ; il est presque entièrement composé de jeunes sujets, hommes et femmes, dont les voix sont fraîches et d’un beau timbre. Ils ne sont pas tous très bons lecteurs. L’orchestre, qu’on avait fort calomnié auprès de moi dès mon arrivée, ne saurait être mis sans doute à la hauteur de celui du théâtre de Karntnerthore, dont je parlerai bientôt, mais il marche bien cependant, et les jeunes artistes qui le composent sont pleins de cette chaleur et de cette bonne volonté qui dans l’occasion enfantent des miracles. J’ai remarqué dans la troupe chantante une femme d’un talent précieux pour les rôles tendres et passionnés, dont j’ai le regret de ne pouvoir citer le nom qui m’échappe malgré tous mes efforts pour le retrouver. Elle excellait dans le rôle d’Agathe du Freyschütz.

     Je dois citer en outre Mlle Treffs, cantatrice gracieuse, et Mlle Marra, prima donna dont le talent a tout à la fois de l’éclat et de la gentillesse, dont la voix est brillante et légère, quoique rebelle à certaines vocalises, mais qui, par malheur, est très peu musicienne, et commet en conséquence parfois de graves erreurs de mesure, capables de mettre en désarroi un morceau d’ensemble, malgré toute la sagacité et la prestesse des chefs d’orchestre. Mlle Marra excelle dans la Lucie de Donizetti ; elle vient d’obtenir cet hiver encore de beaux succès dans le nord de l’Allemagne et dans quelques villes de Russie.

     Mais les ténors ! les ténors ! voilà le côté faible du théâtre de la Vienne comme de presque tous les théâtres du monde en ce moment ; et je crains bien que, malgré ses efforts, M. Pockorny ne puisse parvenir de sitôt à combler cette lacune dans son personnel chantant.

     Le théâtre de Karntnerthore est plus heureux sous ce rapport ; il possède Erl, ténor élevé, à la voix blanche, un peu froid, réussissant mieux dans les morceaux calmes que dans les scènes passionnées, et dans le chant purement musical que dans le chant dramatique. Ce théâtre est dirigé par un Italien, M. Balochino ; la ville et la cour, les artistes et les amateurs jugent très sévèrement son administration. Je ne puis apprécier les motifs de cette réprobation ; elle m’a paru avoir pour effet d’éloigner le public de Karntnerthore, malgré les efforts intelligens de l’éminent artiste, M. Nicolaï, qui y dirige toute la partie musicale à laquelle M. Balochino, en sa qualité de directeur d’un théâtre lyrique, est nécessairement étranger. C’est déjà beaucoup que M. Balochino n’ait pas pris des tailleurs pour jouer de la basse, et qu’il ait eu l’idée d’engager des violonistes pour jouer du violon. En France, on subit aussi cette cruelle nécessité de recourir presque toujours à des musiciens pour faire de la musique ; mais on s’occupe à résoudre le problème qui permettrait de s’en affranchir complétement.

     Outre une très belle basse profonde et vibrante, M. Balochino possède encore dans sa troupe la cantatrice dont j’ai cité le nom plus haut, Mme Barthe-Hasselt. C’est un talent de premier ordre, musicalement et dramatiquement parlant. La voix de Mme Hasselt manque un peu de fraîcheur, mais elle est d’une grande étendue, d’une force peu commune, très juste, et d’un timbre émouvant, peut-être par cela même qu’il est un peu voilé. J’ai entendu chanter à Mme Hasselt, et d’une triomphante manière, la scène si difficile et si belle du soprano dans Obéron. Je ne crois pas que sur deux cents prime donne il y en ait une capable d’interpréter avec autant de fidélité, de feu, de grandeur et d’audace cette page sublime de Weber. A la fin du dernier allegro, après l’explosion de joie délirante de l’amante d’Huon, une véritable lutte s’établit entre l’orchestre et la cantatrice ; Mme Hasselt en est sortie à son honneur, sa voix stridente dominait l’orage instrumental et semblait le défier, sans jamais cependant laisser échapper un son exagéré ou d’une nature douteuse. L’impression que je reçus de cette scène d’Obéron, ainsi exécutée dans un concert, est une des plus vives dont j’aie conservé le souvenir. Quelque temps après, l’occasion se présenta pour moi de connaître le mérite de Mme Hasselt comme tragédienne ; ce fut dans l’opéra de Nicolaï, le Proscrit, dont le dernier acte, admirable sous tous les rapports, place à mon avis Nicolaï très haut parmi les compositeurs.

     Dans cet opéra, tiré d’un drame de Frédéric Soulié, une femme, croyant son mari mort en exil, a épousé un autre homme qu’elle aimait, et se voit, au retour de son premier époux, qu’elle respecte sans l’avoir jamais aimé d’amour, contrainte de quitter le second pour lui. Ses forces ne suffisent point à l’accomplissement de ce terrible devoir. Résolue de s’y soustraire, la malheureuse s’empoisonne après avoir réconcilié les deux rivaux, et meurt en pressant sur son cœur leurs deux mains unies. Mme Hasselt joua et chanta ce rôle en tragédienne lyrique consommée, et je retrouvai en elle les beaux élans de l’âme, les savantes combinaisons unies à des inspirations soudaines qui firent si justement en France, il y a quarante ans, la gloire de Mme Branchu.

     Hélas, mon cher Humbert, elles disparaissent aussi peu à peu, comme les ténors, ces cantatrices tragédiennes, sans lesquelles le drame lyrique est perdu. Il semble, à voir la rareté toujours croissante des artistes capables de reproduire avec les moyens de notre art les grandes et nobles passions du cœur humain, que ces passions soient une invention des poëtes et des musiciens, et que la nature, ayant créé par exception quelques êtres doués de la faculté de les comprendre et de les représenter, se refuse maintenant à en créer de nouveaux, les considérant comme des objets de luxe en dehors de la race humaine.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er janvier 2016.

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