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Hector Berlioz: Feuilletons

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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 6 SEPTEMBRE 1846 [p. 1-2]


ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.

Début de Mme Rossi-Caccia.

    Mme Rossi-Caccia a fait preuve d’intelligence et de goût en choisissant le rôle d’Alice de Robert le Diable pour son début à l’Opéra. C’est en effet, de tous les rôles du répertoire, celui qui lui donnait le plus d’occasions de montrer son talent sous deux faces importantes, celle du chant dramatique et celle du chant orné. Mme Rossi a été favorablement accueillie, et plutôt comme une ancienne connaissance que comme une artiste nouvelle dont il s’agit d’apprécier la valeur. Tout le monde l’a vue à l’Opéra-Comique, et chacun se souvient du personnage qu’elle a créé dans le Code Noir, opéra de M. Clapisson, dans lequel elle excellait. Mais personne ne croyait à une prétendue transformation de sa voix ; ces miracles-là, dont Duprez nous a fourni un célèbre exemple, ne se reproduisent guère. Mme Rossi, en effet, a toujours son soprano suraigu, montant jusqu’au et au mi bémol sans difficulté, avec trop de facilité même ; le timbre de sa voix du médium est toujours sonore et franc, et d’une émission assez aisée et naturelle pour lui permettre de bien articuler les paroles ; ce sont de précieuses qualités ; mais Mme Rossi avait malheureusement l’habitude, soit acquise, soit involontaire, de faire trop trembler la voix dans certains momens de passion, et cette faculté, qui, contenue dans de justes limites, pourrait être quelquefois précieuse, employée fréquemment et exagérée, devient un énorme défaut, sur lequel nous appelons toute l’attention de la débutante. Il y a eu des passages du rôle d’Alice où cette vibration, ce tremblement, ont été poussés jusqu’au chevrottement le plus désastreux. Il me semble aussi que les traits ajoutés par Mme Rossi dans la ballade : Quand je quittais la Normandie ne sont pas dans le caractère de cette musique aux formes plus grandioses, au style plus élevé en général que celle que Mme Rossi chantait autrefois à l’Opéra-Comique. Mme Rossi rendra, nous n’en doutons pas, d’éminens services à l’Opéra si elle parvient à corriger cette tendance de sa voix au chevrotement, et si elle peut oublier qu’elle possède ces notes suraiguës que j’ai nommées plus haut, notes rares il est vrai, mais dont le timbre singulier a plutôt l’air d’appartenir à la voix d’un serin qu’à celle d’une femme, et qu’il est en conséquence presque impossible de placer convenablement dans une composition sérieuse.

    Mlle Pretty jouait Isabelle ce soir-là ; c’est chantait que j’aurais dû dire, car Mlle Pretty ne joue jamais ; elle n’est pas sans doute engagée pour cela. Mon Dieu ! sur quel glaçon de l’Islande ou du Spitzberg est donc née Mlle Pretty, pour qu’elle ait ce prodigieux pouvoir de rester impassible au milieu des scènes les plus pathétiques, des élans musicaux les plus brûlans, et de ne pas même accuser la moindre velléité de prendre d’une façon quelconque une part active au drame qui s’agite autour d’elle ? Sa voix est fraîche (c’est bien la moindre des choses), mais incertaine et peu fidèle au diapason ; en outre, la jeune cantatrice ne semble pas toujours savoir bien positivement ce qu’elle veut faire, et telle de ses vocalises qui a commencé franchement et heureusement, finit d’une façon singulière et semble avoir avorté chemin faisant. Les autres rôles étaient remplis par Gardoni, Brémont et Paulin. Gardoni nous donne la musique de Meyerbeer telle qu’elle est, et de plus sans efforts ; voilà pourquoi de tous les acteurs qui, depuis Nourrit, ont abordé ce rôle, Gardoni est celui que nous préférons. Il est jeune d’ailleurs, d’une figure, d’une tournure distinguées ; il convient au rôle, et le rôle lui convient. Quel dommage que Gardoni soit si peu maître des nuances et qu’il ne puisse chanter que fort en voix de poitrine, ou doux en voix de tête ! La voix mixte lui manque complétement ; mais l’étude ne peut-elle la lui faire acquérir ? Brémont met beaucoup de soin à jouer et à chanter Bertram, rôle magnifique qui ne contient de contraire à sa voix que trois ou quatre notes ultra-graves dont Levasseur est seul maître et qui ne peuvent avoir aucune sonorité chez des basses ordinaires. Paulin est très bien dans Raimbaud. En somme, par l’ensemble du moins (l’orchestre étant de bonne humeur ce soir-là), cette représentation de Robert a été une des plus satisfaisantes que j’aie vues depuis longtemps. Le public seulement était étrangement composé, et l’on a même remarqué avec étonnement une femme placée sur le devant d’une troisième loge (n° 24), qui avec le plus grand sang-froid a tricoté un bas de laine pendant toute la soirée. Cette naïveté égayait fort les loges voisines ; mais il est probable que M. l’inspecteur de la salle fût venu mettre un terme à cette exorbitante activité s’il s’en fût aperçu, et nous lui signalons le fait pour l’avenir. Si les ménagères viennent maintenant tricoter à l’Opéra, il n’y a pas de raison pour que les nourrices n’y allaitent leurs nourrissons, et pour que les fumeurs n’y allument leurs pipes. De plus, et ceci me semble plus important encore, nous devons dire à M. le directeur que les chut ! partis du parterre au commencement de la scène des Nonnes s’adressaient aux danseuses, qui à leur entrée en scène, pour la pantomime de la résurrection, riaient et causaient tout haut avec le sans-gêne le plus indécent, et que pendant le dernier trio, au cinquième acte, la foule des choristes et figurantes placée derrière le rideau du fond a poussé assez loin la même licence pour que leurs bruyantes conversations parvinssent dans tous les coins de la salle, dominant le son des instrumens et la voix des trois chanteurs, qui certes ont fait preuve à cette occasion de bien de la patience et d’une remarquable longanimité. Cet abus, qui a régné de tout temps plus ou moins à l’Opéra, est devenu tout à fait intolérable, et rien n’est plus aisé que de le faire disparaître du soir au lendemain radicalement. Il faut absolument que tout ce peuple qui grouille dans les coulisses soit soumis à une discipline sévère ; autrement on en viendra à se demander si on est à l’Opéra ou dans une foire de village.

NOUVELLE SALLE DE CONCERT

DE M. BARTHÉLEMY.

    Paris, nous l’espérons, va posséder enfin une salle de concert digne de ce nom. Nous avons vu et examiné le projet de construction de M. Henry Barthélemy. Il consiste en une vaste cité, au centre de laquelle sera la nouvelle salle. Ce projet est soumis à la ville de Paris, et encouragé par elle, une Société s’est constituée pour son exécution. La cité sera bâtie au centre monumental de la capitale. Sans parler du précieux moteur central au moyen duquel M. Henry Barthélemy se propose de ménager, dans l’intérieur de chaque appartement des bâtimens d’habitation, des conduits distribuant à volonté : 1o le gaz, 2o la vapeur chaude, 3o l’air froid, 4o l’eau chaude, 5o l’eau froide filtrée, ni de l’économie réelle que ces innovations apporteront dans la dépense de chaque locataire, nous disons seulement que le plan de la salle de concert nous paraît des plus ingénieux et des mieux étudiés.

    Toutes les grandes salles de concert que j’ai vues jusqu’à présent en Belgique, en Prusse, en Autriche et en Hongrie m’ont paru construites pour l’ornementation de tel ou tel genre d’architecture, et non pas d’après les exigences de l’acoustique, ou du moins de l’acoustique musicale. La plupart de ces salles sont trop sonores ; elles conviennent peut-être à l’émission des sons pour un seul chanteur ou un seul instrument, mais dès que l’orchestre et le chœur y fonctionnent, une confusion véritable résulte de cette résonnance excessive. La plupart des constructeurs sont loin de posséder les connaissances théoriques et pratiques indispensables pour mener à bien une œuvre aussi complexe. M. Henry Barthélemy, qui d’ailleurs manie aussi bien le compas et la plume que le rabot et la lime, s’est livré depuis longues années à des études approfondies, appuyées de nombreuses expériences, au moyen desquelles il a pu arriver à la connaissance de cette loi de la sonorité, si complexe, si abstraite, si fugitive.

    Dans son système, la salle de concert devrait avoir la forme elliptique, cette courbe étant la plus convenable aux trois effets qu’il y veut produire : 1o La réflexion nette du son ; 2o l’éclairage concentrateur au lieu de l’éclairage divergent ; 3o le mécanisme qui permet, tout en conservant la même forme, de diminuer la grandeur de la salle suivant la nature des solennités qui doivent y avoir lieu, et le nombre des exécutans qu’on veut employer. La grande salle contiendra six mille personnes, et pourra réduire sa capacité jusqu’à ne laisser de places qu’à un public de cinq cents auditeurs. La même combinaison, applicable à l’orchestre élevé en gradins à l’une des extrémités de l’ellipse, rendra facultatif l’emploi de douze cents ou de deux cents exécutans. Je ne crois pas que la question ait été jusqu’à présent étudiée comme elle vient de l’être par M. Barthélemy ; cet artiste, aussi modeste qu’habile, mérite donc les sympathies et l’appui énergique de tous les amis de la musique, puisque, grâce à lui, la capitale de la France ne sera plus privée d’une vraie salle de concert, et que les grandes sociétés musicales pourront enfin disposer d’un local convenable pour les fêtes où elles convient tout un peuple d’auditeurs.

ÉCOLE LYRIQUE DE M. PONS.

    M. de Pons, qui, non content de former dans ses classes de la rue Fontaine-Molière un grand nombre d’excellens élèves de chant, qu’il accoutume aux plus redoutables difficultés de la musique dramatique, en leur faisant exécuter, avec accompagnement d’un piano et d’un double quatuor, les finals compliqués des opéras modernes, se propose d’ouvrir une classe spéciale des chœurs. M. de Pons, par des études consciencieusement faites et dirigées dans ce but, veut apprendre aux choristes à chanter réellement une partie de chœurs avec les nuances et le choix des timbres et la bonne respiration, une accentuation intelligente, une prononciation nette et une émission de voix convenable : toutes choses qu’on n’enseigne guère aux choristes en aucun lieu du monde. M. de Pons, qui chante lui-même, qui possède à fond la science de l’harmonie, et qui de plus aime réellement son art et tout ce qui s’y rattache, est parfaitement propre à accomplir la tâche difficile qu’il s’est imposée, et que nous l’engageons fort à continuer le plus longtemps possible. Les théâtres, les églises, les concerts, les directeurs et les acteurs y gagneront tous.

PARC D’ENGHIEN.

    On lit dans le Double Almanach liégeois de Mathieu Lænsberg, pour l’an de grâce 1846 : « Grande fortune d’un bal champêtre dans un village situé aux portes d’une grande ville ; le bal sera cependant troublé un jour par l’enlèvement d’une riche héritière, avec des circonstances si extraordinaires, qu’un auteur en renom en fera le sujet d’un drame. Un célèbre virtuose sera gravement blessé à cette occasion ; par suite de sa blessure, un concert déjà affiché ne pourra avoir lieu, et beaucoup de belles dames en verseront des larmes. » Voyez à quoi tiennent les révolutions de l’esprit humain ! J’étais, il y a huit jours, plus incrédule qu’un professeur d’algèbre ; je croyais que deux et deux font quatre, et encore, comme Paul-Louis Courier, vigneron, n’en étais-je pas bien sûr. Et maintenant, par suite d’une promenade faite à tout hasard du côté du chemin de fer du Nord, je suis obligé de croire aux prophètes, aux devins, aux sorciers même, et les mystères des magies de toutes les couleurs n’ont plus rien que ma foi ne soit assez forte pour admettre. On me dirait que M. *** a fait…, que Mme *** n’a pas fait…, je serais capable de le croire. (Admirez, je vous prie, la bonté qu’a mon tromblon de ne point partir ! Quelle chance, si j’étais méchant, qu’une phrase ainsi chargée à mitraille, prête à faire feu ! je pourrais prêter de belles actions à des drôles, de beaux ouvrages à des crétins, de l’esprit à des sots, des abonnés à certains journaux, des lecteurs à certains livres, un public à certains théâtres, de la voix à certains chanteurs, de la distinction à certaines actrices, le sentiment de l’art à certains directeurs, enfin c’est effroyable le ravage que ferait mon trombon. Pas du tout, sa bouche ouverte reste muette ; je le désarme, et pour plus de sûreté j’enlève la capsule, car si l’on a vu partir des fusils qui n’étaient pas chargés, à plus forte raison pourrait-on voir partir un tromblon chargé qui n’est que désarmé. Et je veux être bon aujourd’hui, mais bon comme ces gros canons de Vincennes, inoffensivement couchés au soleil, et dans la gueule desquels les poules font leur nid.) Me voici donc croyant ; crédule est un mot peu convenable. J’ai parié cinq cents francs l’autre jour qu’un somnambule magnétisé ne lirait pas une lettre que je lui placerais sur le creux de l’estomac ; mais aujourd’hui je crois que je perdrai, et je voudrais bien que quelqu’un voulût parier mille francs contre mon ancienne conviction ; je tiendrais la gageure. Or donc voici comment on m’a mis l’esprit à l’envers, c’est-à-dire à l’endroit, puisque c’est maintenant seulement qu’il est lucide.

    Je m’ennuyais énormément un dimanche, autant qu’on puisse s’ennuyer à Paris en ce jour solennel, et je me dirigeais vers le Faubourg Poissonnière, avec l’intention d’aller faire une visite à mon ami Henri Heine, que je n’ai pas vu depuis un an, pour lui parler de son dernier poëme qu’on m’a traduit à Prague il y a quelques mois. Ce diable d’ouvrage, ou plutôt cet ouvrage de diable, m’a paru écrit avec une si infernale audace, un esprit si déchirant, un tel enthousiasme d’ironie, que depuis mon retour en France je sentais le plus vif désir d’aller trouver le poëte, et de lui serrer la main, au risque de recevoir une secousse électrique et de me blesser à ses griffes d’acier. Mais voilà qu’un peloton d’infanterie, commandé par un sergent, passe près de moi se rendant à la caserne Poissonnière, suivi d’une demi-douzaine de frères ignorantins. Il faisait un temps superbe. Les idées s’enchaînent quelquefois d’une façon bizarre. Le soleil me fait penser à la lune, les ignorantins à des étudians allemands, le sergent à César, et me voilà oubliant Heine et son poëme, saisi à l’improviste par le rhythme et la mélodie d’une chanson latine que j’ai eu la fantaisie de faire chanter à des étudians dans la Damnation de Faust, espèce d’opéra que j’élucubre en ce moment. Je remonte dans le faubourg en chantonnant la fin de mon morceau, fin que j’avais tant cherchée sans la trouver deux jours auparavant, et que je venais de rencontrer au moment où j’y songeais le moins :

Nobis subridente lunâ, per urbem quærentes
Puellas eamus, ut cras, fortunati Cæsares, dicamus :
Veni, vidi, vici. Gaudeamus igitur, gaudeamus !

    Une fois lancé dans ma chanson, dont le mouvement me faisait marcher d’un pas assez accéléré, j’arrive en suivant la foule, et sans m’en apercevoir, à l’embarcadère du chemin de fer du Nord. En me voyant marcher si vite, les employés de la gare, ne doutant pas que je ne fusse un voyageur attardé, s’empressent de m’indiquer le bureau en me disant : « Allez vite, il n’y a plus que cinq minutes ! » Je vais ; tout le monde tirait sa bourse, je tire la mienne ; on s’approchait d’un bureau, j’en fais autant ; on demandait des secondes, je demande une seconde ; et la buraliste, en me glissant par le guichet une petite bande de papier, me rend quelques sous avec ces mots : « Seconde pour Enghien ! — Ah ! c’est pour Enghien ? — Oui, Monsieur ; n’est-ce pas là que vous voulez aller ? — Ma foi, c’est bien possible ; il paraît même que j’y vais ; mais je n’en savais rien. Allons ! à Enghien !… Quærentes puellas eamus…, ut cras… fortunati Cæsares… dicamus : Veni, vici… vici. » Tout en grommelant mes gaudeamus, je monte en voiture, le convoi part ; mais le mouvement de la locomotive marquant un rhythme fort différent de celui qui me martelait le cerveau depuis quelques momens, je m’aperçois que j’allais oublier ma chanson. Je me hâte de l’écrire dans mon album, et, après ce laborieux enfantement, je m’endors. Eveillé en sursaut au bout de vingt minutes par une forte voix criant : Voyageurs pour Enghien ! je sors de ma boîte ; deux ou trois jeunes filles assez accortes, qui passaient en riant aux éclats, me font repenser à mes puellas, et je veux redire ma chanson. Impossible de la retrouver ! pas la plus légère idée, je ne m’en souvenais pas plus que de l’opéra-comique nouveau que l’on donnera le mois prochain. Heureusement, si j’avais perdu mémoire, je n’avais pas égaré l’album et, l’esprit en repos, je me laisse aller au courant qui, en suivant le bord du lac, s’acheminait vers un parc dont la verte chevelure s’élevait au-dessus des maisons voisines. Une foule bigarrée de paysans et de paysannes ornait le rivage, écoutant avec un plaisir extrême la monstrueuse harmonie d’un orchestre de cuivres qui exécutait à toute volée des ponts-neufs sur des instrumens abominablement discords. Si les musiciens (je ne sais quel autre nom leur donner), au lieu de jouer, se fussent avisés de dire des injures à leur auditoire, de leur lancer des pierres ou de la boue, il est fort probable que les bons villageois leur auraient fait prendre un bain accompagné d’un vigoureux massage. Mais ils ne faisaient qu’un affreux charivari, et personne ne songeait à les jeter à l’eau. « Les butors ! s’écria pourtant un passant, voilà bien le peuple de Paris ! il lui faut du vin bleu et des cacophonies pareilles ; si on lui donnait quelque chose de potable, il n’en voudrait pas. — Je vous demande pardon, Monsieur, fis-je à mon tour, on lui donne quelquefois de la musique….. potable, et il la supporte tout aussi bien. Cela lui est égal. » Nous voilà l’un portant l’autre, car la foule était terrible à la porte de ce beau parc. J’aperçois une jeune et ravissante dame s’en approcher sans cavalier. « Ah ! il y a des puellæ pareilles ici ! O fortunate Cæsar ! si cras….. » Puis je reconnais, dominant tout ce populaire, la tête d’Alexandre Dumas, et Halévy, et Henri Herz, et une quantité de notabilités (cela se dit encore quelquefois) de la littérature, de la peinture, de la musique, de la danse et de la banque. Et des femmes à n’en plus finir, des femmes de toutes les couleurs, de tous les tons, à l’air joyeux, aux yeux pétillans, à la démarche impatiente ! « Que diable se passe-t-il donc dans ce parc ? me dis-je en voyant tant de gracieux empressement fëminin. Ah ! mon Dieu ! je parie qu’on y guillotine. C’est la place des exécutions de ce pays-ci ; ce ne peut être que cela ! Voyons pourtant, je serai toujours libre de m’enfuir ! » J’aborde le bureau et j’offre mes trois francs d’une main tremblante ; mais un monsieur très poli, intervenant avec empressement, m’arrête le bras, me force à reprendre mon argent en m’assurant que mon nom est des premiers sur la liste des entrées, et que M. Hauman sera bien charmé d’apprendre que je suis venu. « Comment, M. Hauman ? le virtuose ? le célèbre violoniste ? — Oui, Monsieur. — Où suis-je donc ? au concert ? — Non, Monsieur, le concert dans lequel M. Hauman doit jouer n’aura lieu qu’après-demain ; vous êtes au parc d’Enghien, au bal champêtre dont il est l’entrepreneur, et où vous voyez que tout Paris accourt. — Ah ! Hauman s’est fait directeur d’un… — Eh ! mon Dieu, oui ; que voulez-vous ? il ne paie pas d’aussi rudes impôts pour ne donner des concerts qu’à Paris, et cela lui rapporte davantage. D’ailleurs nous faisons encore de la bonne musique, et l’orchestre que dirige M. Denault a obtenu les suffrages des plus dangereux connaisseurs. Mais entrez donc, je vous prie. » J’entre, la nuit était venue. Quarante mille verres de couleurs, lanternes chinoises, becs de gaz, feux bleus, roses, jaunes, illuminant les eaux et le feuillage ; massifs de verdure, allées obscures, ruisseau, vallon ; lac charmant, monticule surmonté au faîte d’un petit temple semblable au temple de Vesta à Tivoli ; vaste pelouse où valsent et polkent des milliers de puellæ et de Cæsares ; solos de cornet admirablement exécutés par M. Dubois, l’émule des Forestier et des Dufresne ; rhythmes entraînans marqués par le célèbre tambour Saint-Jean, dont les fla ont tant de mollesse, et les ra tant de mordant ; excellent petit orchestre ; café, tir au pistolet, feu d’artifice sur le petit lac, danses agrestes sur la rive droite du ruisseau, où les citadins ont le droit de se présenter sans qu’il y ait réciprocité pour les danseurs de village ; enfin féeries de toute espèce, joies délirantes, contagieuses, et… recette magnifique pour Hauman, directeur du… bal. La soirée tirait à sa fin, j’étais là tout étourdi, tout ébloui, tout ébaubi de voir, parmi tant de beaux arbres, tant de lampions et tant de gens d’esprit, quand le mouvement de la foule vers le monticule m’apprit qu’on allait lancer un énorme ballon de la force de trente-sept chevaux. On accourt, on se presse ; l’aérostat est prêt, la nacelle surmontée d’un puissant parachute se balance au-dessous de lui. Il va partir ; soudain des cris se font entendre, une beauté échevelée se débat aux bras d’un robuste jeune homme ; celui-ci, avec un sang-froid égal à son audace, enjambe la balustrade qui séparait le public de l’enceinte réservée, saute dans la nacelle, toujours tenant serrée contre sa poitrine la dame éperdue, coupe la corde qui retenait encore le ballon, et les voilà partant pour les cieux avec une vitesse de quinze lieues à l’heure. Se figurer la stupéfaction générale est chose impossible ; ce nouveau genre d’enlèvement paraît cependant à tous les jeunes hommmes entreprenans d’un goût exquis, d’une promptitude et d’une audacité incontestables. Mais voici le mauvais côté de l’aventure. M. le directeur Hauman, blasé sur tous ces bonheurs babyloniens, était à cette heure occupé fort prosaïquement à se raser dans un beau pavillon qu’il occupe à l’extrémité du jardin. (Quelle idée aussi de se raser à dix heures du soir !) Au moment où, selon un assez sot usage, il passait son rasoir sur sa main gauche pour lui donner le fil, les cris : au secours ! au viol ! au rapt ! parviennent jusqu’à lui, il fait un faux mouvement, et d’un coup de rasoir s’emporte la moitié de la paume de la main. Tout sanglant, il appelle son domestique ; autres cris, autre secours demandé. Il n’y a pas de chirurgien ; Hauman s’évanouit. Nouvelles rumeurs. « J’en étais sûr ! s’écrie l’un des musiciens de l’orchestre, tout cela n’arrive que pour l’accomplissement des prophéties. Ah ! on traitait Mathieu Lænsberg de charlatan, et ceux qui croient à ses prédictions de visionnaires ! Voilà bien la preuve qu’ils ne sont rien de tout cela ! — Quelle prophétie ? dis-je en m’approchant. —Tenez, Monsieur, me répond le trombone triomphant, et me tendant un petit livre de modeste apparence, lisez, et doutez si vous pouvez ! » Et je lus avec une surprise incommensurable les lignes que j’ai citées en commençant cette trop véridique histoire : « Grande fortune d’un bal champêtre dans un village situé aux portes d’une grande ville ; le bal cependant sera troublé un jour par l’enlèvement d’une riche héritière, avec des circonstances si extraordinaires, qu’un auteur en renom en fera le sujet d’un drame. Un célèbre virtuose sera gravement blessé à cette occasion ; par suite de sa blessure, un concert déjà affiché ne pourra avoir lieu, et beaucoup de belles dames en verseront des larmes. »

    La prophétie s’accomplissait de point en point, il n’y manquait plus que le drame, quand Al. Dumas en s’en allant laissa échapper ces mots : « Cela m’a donné une idée pour mon cinquième acte, et pardieu je veux tenter ce moyen ! — Faites, répond Cambon le peintre, qui le suivait, et la pièce ne peut manquer d’aller aux nues. »

    Pas n’est besoin, je pense, d’ajouter que beaucoup de belles dames ont versé des larmes sur la main gauche d’Hauman, sans compter celles qui pleurent encore de n’avoir pas été enlevées.

    Donc je crois maintenant aux prophéties de tous les prophètes présens, passés et à venir ; je crois à Mathieu Lænsberg, au Grand et au Petit-Albert ; je crois aux somnambules qui lisent avec l’estomac, qui digèrent avec les yeux, qui entendent avec la plante des pieds ; je crois que le Romain qui a si héroïquement enlevé cette belle Sabine aura été pris d’un poignant remords, et que, détachant le parachute, il se sera hâté de rendre sa victime respectée à une famille respectable. Mais qu’importe ce que je puis croire ! L’important pour l’entrepreneur du bal d’Enghien, c’est qu’il agrandisse au plus vite son parc, et que les prix d’entrée en soient haussés, sans quoi il ne pourra bientôt suffire à placer toutes les beautés qui aspirent à l’enlèvement et tous les hardis garçons qui éprouvent le besoin de s’approprier une riche héritière.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 15 novembre 2015.

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