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JOURNAL DES DÉBATS

DU 12 SEPTEMBRE 1845 [p. 3-4]


RÉORGANISATION

DE LA MUSIQUE MILITAIRE EN FRANCE.

    M. le ministre de la guerre, en signant l’ordonnance relative à la réorganisation des orchestres militaires, vient d’imprimer à une branche importante de l’art musical un mouvement progressif dont on ne peut encore apprécier toutes les heureuses conséquences. Je fus vivement frappé, il y a deux ans, pendant mon séjour à Berlin, de la magnificence des masses instrumentales dont dispose, pour les régimens prussiens, M. le prince de Prusse, et l’infériorité de la France sous ce rapport me paraissait d’autant plus choquante au retour, que les moyens à prendre pour y remédier étaient plus évidens et plus faciles.

    Les bandes militaires prussiennes sont placées sous la direction d’un homme d’un vrai talent, en même temps professeur, chef d’orchestre, compositeur et versé dans les connaissances propres au facteur d’instrumens ; c’est M. Wibrecht. Avec des conscrits plus ou moins bien organisés pour la musique, il parvient à faire en peu de temps, sinon des virtuoses, au moins des instrumentistes capables, qui, réunis en orchestres, produisent de magnifiques ensembles harmonieux, à la fois énergiques et doux, et d’une justesse irréprochable. C’est que tout l’art des exécutans, pour des orchestres de cette nature surtout, ne saurait remédier à la défectuosité des instrumens et au système d’après lequel ils sont groupés. Or M. Wibrecht, grâce aux connaissances spéciales qu’il possède et au pouvoir dont il est investi, est parvenu non seulement à prohiber l’emploi de ces affreux instrumens de pacotille que fabriquent par centaines les ferblantiers-facteurs, mais encore à perfectionner d’une façon notable quelques instrumens de cuivre, entre autres le bombardon, dont il a fait le tuba à cinq cylindres, la vraie contrebasse des trompettes et le plus précieux des instrumens à vent graves. Voilà pourquoi il arrive à ses élèves même peu avancés de jouer juste quand de très habiles musiciens français jouent quelquefois très faux. Il faut entendre de près nos musiciens militaires pour se faire une idée de l’inconvénient que je signale ; il n’y a pas de cacophonie comparable à celle qui résulte trop souvent de ces prétendus unissons d’ophicléides au grave et de clarinettes à l’aigu, à peu près dépourvus d’ailleurs de l’harmonie intermédiaire nécessaire pour les bien unir.

    Mais les travaux de l’ingénieux facteur Adolphe Sax enfin mis en lumière, malgré les efforts d’une opposition intéressée à les tenir dans l’ombre, la volonté ferme du ministre de les utiliser, secondée du concours actif autant qu’éclairé des MM. les généraux de Rumigny et de Saint-Yon, viennent d’amener pour la France une réforme urgente, il est vrai, mais qu’on n’espérait pas voir si promptement réalisée. On a mis, toutefois, à opérer cette réforme une grande prudence ; une commission composée de tous les membres de la section de musique de l’Institut a été consultée ; bien plus, un concours public été ouvert entre les meilleurs orchestres des régimens d’infanterie et de cavalerie et l’orchestre proposé par Sax. On sait avec quels applaudissemens de l’auditoire Sax est sorti de cette épreuve, bien que les musiciens chargés de faire valoir ses instrumens fussent encore peu familiarisés avec eux et que son orchestre fût devenu incomplet par la défection de quelques musiciens au moment de l’expérience. M. le ministre, en signant l’arrêté qui amène cette importante révolution musicale, a donc pour lui non seulement les connaisseurs, les artistes de tout âge et de tout rang, mais le public, dont la voix est si rarement comptée pour quelque chose en pareille occasion. Voici quelle est la composition des orchestres militaires adoptée définitivement par M. le ministre de la guerre, d’après l’avis de la plupart des maîtres et de la section de musique de l’Institut :

Musique d’un régiment d’infanterie.

1 Petite flûte en si bémol (vulgairement appelée en ut).
1 Petite clarinette en mi bémol.
14 Grandes clarinettes en si bémol omnitoniques (lres et 2mes).
2 Clarinettes basses recourbées en si bémol, à pavillon de cuivre (système Sax).
2 Saxophones.
2 Cornets à 3 cylindres.
2 Trompettes à 3 cylindres (système Sax).
4 Cors à 3 cylindres.
1 Petit sax-horn en mi bémol (soprano).
2 Sax-horns en si bémol (contralti).
2 Sax-horns en mi bémol (ténors).
3 Sax-horns en si bémol (baryton et basse), à 3 et à 4 cylindres.
4 Sax-horns en mi bémol (contre-basses).
l Trombone à cylindres (système Sax).
2 Trombones à coulisse.
2 Ophicléides.
5 Instrumens à percussion (deux paires de cymbales, une grosse caisse, une paire de timballes et un tambour).

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Total 50.

Musique d’un régiment de cavalerie.

2 Trompettes d’harmonie (trompettes simples).
4 Trompettes à cylindres.
2 Sax-horns en mi bémol.
7 Sax-horns en si bémol, (1 solo, — 3 premiers, — 3 seconds).
5 Sax-horns en la bémol, pour remplacer les cors.
2 Sax-horns en mi bémol, pour remplacer les cors.
2 Sax-trombes.
2 Cornets à 3 cylindres.
1 Trombone à cylindres (système Sax).
3 Trombones à coulisses.
3 Sax-horns en si bémol (baryton) à 3 cylindres.
3 Sax-Horns en si bémol (basses) à 4 cylindres.
3 Sax-horns en mi bémol (contrebasses).

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Total 36.

    Le nombre des instrumentistes, y compris le chef de musique, sera pour chaque régiment d’infanterie, de

27 musiciens.
23 élèves.

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Total 50.

et pour chaque régiment de cavalerie, de

22 musiciens (dits trompettes).
14 élèves.

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Total 36.

    Les élèves musiciens seront choisis indistinctement parmi les militaires et les enfans de troupe qui manifesteront des dispositions particulières pour la musique.

    Le remplacement des instrumens existans par ceux indiqués ci-dessus, aura lieu, soit au fur et à mesure que les anciens deviendront hors de service, soit au moyen de prélèvemens faits sur la première portion de la masse générale d’entretien. L’allocation annuelle pour l’entretien des fanfares dans les régimens de cavalerie est portée de 2,500 fr. à 5,000 fr. ; l’augmentation de 2,500 fr. sera mise à la charge de la masse d’entretien de harnachement et ferrage. Les chefs de musique dans l’infanterie continueront à être choisis parmi les élèves du Gymnase musical, et devront avoir préalablement subi un examen devant une commission dont feront partie MM. les membres de la section de musique de l’Institut.

    Une somme de 3,000 fr., imputable sur la masse générale d’entretien du corps, proportionnellement aux allocations accordées pour l’entretien des musiques et fanfares, sera répartie annuellement entre les compositeurs qui auront présenté les morceaux de musique jugés les meilleurs par une commission composée de la section de musique de l’Institut.

— Un métronome sera introduit dans chaque musique, soit d’infanterie, soit de cavalerie.

— Un diapason fixe en si bémol, conforme au modèle arrêté par le ministre, y sera également adopté.

    Ce dernier article du nouveau règlement est de la plus haute importance. On sait les graves inconvéniens qui résultent, en maintes occasions, de la variété des diapasons. On peut s’en apercevoir aisément lorsque les compositeurs d’opéras emploient en même temps une bande militaire et l’orchestre du théâtre. Très rarement ces deux masses instrumentales se trouvent parfaitement d’accord, et dans certaines villes même, malgré toutes les précautions et tous les efforts des chefs, il résulte de leur réunion une discordance affreuse. Le projet de donner un prix chaque année aux compositeurs qui auront écrit les meilleurs morceaux de musique militaire est d’une réalisation beaucoup plus difficile. Quant au choix des instrumens de Sax, nous avons dit assez souvent ce que nous pensions des inventions et des perfectionnemens de cet habile facteur pour qu’il soit superflu de l’approuver. Sax est le premier dans sa spécialité, et M. Wibrecht, qui s’est trouvé dernièrement avec lui à Coblentz, après avoir entendu ses sax-horns et sa nouvelle clarinette-basse, a rendu une éclatante justice à ces instrumens, dont il a, ainsi que la plupart de ses musiciens prussiens, reconnu l’excellence.

    Reste maintenant à mettre à exécution cet arrêté qui contrarie tant d’habitudes et froisse quelques intérêts industriels. On ne peut y arriver sans doute qu’à l’aide d’une surveillance active confiée à un homme de l’art, indépendant par sa position de toute coterie, et qui, voyant tout par lui-même, saura faire en sorte que la volonté du ministre et le vœu des officiers supérieurs et des hommes compétens qu’il s’est adjoints aient l’entier résultat qu’on en doit attendre.

    M. Kastner, secrétaire rapporteur de la commission, semble désigné par l’opinion publique comme le plus propre à remplir la fonction, gratuite d’ailleurs, d’inspecter les bandes militaires et de veiller à leur réorganisation. On ne pourrait mieux choisir. M. Kastner possède à fond la question ; il est d’un caractère droit et ferme, il est au-dessus de toute préoccupation intéressée, il aime son art, il saura le défendre.

    Il serait à souhaiter qu’on fit bientôt, pour d’autres branches de la musique qui languissent sous la rouille des préjugés et de la routine, ce que M. le ministre de la guerre, guidé par sa haute expérience et son amour profond de tout ce qui intéresse la gloire de l’armée, vient de faire pour la musique des régimens. Tant d’institutions importantes dans les arts de la paix auraient besoin d’être dirigées militairement !!!

HECTOR BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er octobre 2015.

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