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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 29 AVRIL 1845 [p. 1-2]


THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Première représentation de la Barcarolle, opéra-comique en trois actes, de MM. Scribe et Auber.

    Fabio, fils naturel d’un grand seigneur et frère du comte de Fiesque, s’est épris de deux belles passions : il adore la musique et délire d’amour pour la fille du marquis de Félino, premier ministre de la cour de Parme. Il a pour maître de composition un vieux contrepointiste de cathédrale, nommé Caffardini, qui lui fait payer fort cher ses leçons, et lui loue en outre une mansarde dans les combles de sa maison. Le pauvre Fabio, excité par la noble ambition de se rendre célèbre et digne de l’attention de celle qu’il aime, a tant travaillé qu’il a fait une grave maladie. Les inquiétudes de la pauvreté viennent ajouter à la lenteur de sa convalescence ; il doit des leçons et deux termes de loyer à son maître ; mais une main inconnue, qui, déjà une fois en pareil cas était venue le secourir, le tire d’embarras. Fabio trouve sur sa table un petit rouleau d’or discrètement caché parmi ses papiers ; il paie ses dettes, et se remet au travail avec une nouvelle ardeur. Sur ces entrefaites, le comte de Fiesque, dont la destinée est plus brillante, puisqu’il occupe à la cour la place de maréchal du palais, vient voir Fabio et lui offrir sa protection. Les deux frères s’aiment tendrement. Le comte confie à Fabio l’amour qu’une noble dame lui a inspiré ; il a composé pour elle une barcarolle, paroles et musique ; mais Fabio devra revoir l’ensemble de la composition et y ajouter des accompagnemens. La chose est facile, et le jeune musicien accepte cette tâche avec joie. Bientôt le marquis de Félino, espèce de plagiaire de Richelieu qu’il contrefait en tout, et qui prétend, comme son modèle, se faire aimer de sa souveraine, s’avise d’adresser une déclaration musicale à la grande-duchesse. Il s’agit pour cela de composer les paroles et la musique de quelque romance. Le marquis n’a pas la verve très facile, bien qu’il se croie à la fois poëte et compositeur ; il va donc trouver le maître de chapelle Caffardini pour lui communiquer ses idées et le charger seulement de la rédaction. « Je voudrais, lui dit-il, pour les paroles, quelque chose de doux, de tendre et de gracieux ; faites les vers, je vous donne les pensées. Quant à la musique, il faut une mélodie touchante et suave, un peu lente et pleine de sentiment. Ce sera le thème, il ne s’agit plus que de l’écrire et de le développer. Chargez-vous de ce soin, mon cher maestro ; car les affaires d’Etat ne me laissent guère le temps d’écrire mes compositons. » Caffardini trouve un peu expéditive et embarrassante cette manière de lui donner des vers et des thèmes à broder. Il fait bonne contenance cependant, cherche, et ne trouve pas. Le pauvre homme n’a jamais pu assembler quatre mesures mélodieuses, ni trouver deux rimes dans sa vie. Le bonheur veut que Fabio ait oublié sur son piano la barcarolle du comte de Fiesque qu’il devait instrumenter. Caffardini s’en saisit à la dérobée, se frappe le front, et s’écrie que si Son Excellence veut bien écouter ce que son génie lui suggère, elle pourra à l’instant même avoir la romance dont elle a besoin. Le marquis prend la plume, s’assied, et écrit, sous la dictée du maestro, un couplet dont il est fort content, se bornant à faire aux vers de légers changemens. La musique, dont il prétend avoir donné le thème, est adoptée ; elle le satisfait complétement. Le ministre sort, laissant à Caffardini la romance écrite de sa main ; le maestro en fera une copie au net, et sur un très petit papier, afin qu’on puisse aisément la glisser dans la corbeille à ouvrage de la duchesse.

    Au second acte, la jeune Clélia, fille du premier ministre et dame d’honneur de la princesse, aimée du comte de Fiesque et adorée de Fabio qui se trouve ainsi, sans s’en douter, le rival de son frère, vient raconter à son père l’événement dont toute la cour est troublée. Le grand-duc, très enclin à la jalousie, a trouvé dans la corbeille à ouvrage de sa femme une déclaration en musique ; il veut en connaître l’auteur, et jure qu’il le fera punir comme coupable de haute trahison. Le ministre et le maître de chapelle tremblent de tous leurs membres ; ils se seraient volontiers disputé tout à l’heure l’honneur d’avoir composé ce madrigal ; ils ne l’ont plus fait maintenant ni l’un ni l’autre. Fabio, qui par la protection de son frère est devenu le maître de musique de Clélia, vient tout palpitant donner une leçon à sa belle écolière. Il s’avise de lui chanter la fatale barcarolle, cause de la colère du grand-duc. Le perfide Caffardini n’a garde de manquer une si belle occasion de détourner l’orage qui grondait sur sa tête. « Cet air est de Fabio, dit-il au ministre, j’ai la certitude. — Non, répond le jeune musicien, j’ai fait seulement l’accompagnement ; l’air et les paroles sont du comte de Fiesque. » Le ministre enchanté se hâte d’aller dénoncer le comte, doublement heureux de sortir ainsi d’embarras et de perdre auprès de son souverain un rival redoutable. Clélia, ne doutant point que son infidèle amant n’ait fait la cour à la grande-duchesse, congédie Fabio, mais, pour obtenir de lui de plus amples explications, lui donne un rendez-vous dans la même salle, à onze heures du soir. Fiesque se présente ; elle refuse de l’écouter, et lui dit adieu pour jamais. Le malheureux comte, resté seul avec la première femme de chambre de Clélia, Gina, nièce de Caffardini, obtient d’elle le moyen de revoir encore celle qu’il aime, et de se justifier. Gina le cachera dans sa chambre, et, quand sa maîtresse sera rentrée, l’avertira de se présenter, en jouant sur une guitare l’air trop connu de sa barcarolle. Cette bonne Gina aime de tout son cœur Fabio, l’élève de son oncle ; c’est elle qui l’a soigné pendant sa dernière maladie, c’est elle encore qui lui a plusieurs fois fait parvenir l’argent dont il avait besoin, et Fabio, l’ingrat ! n’a rien deviné et attribue tout à la belle Clélia qui ne songe pas à lui.

    L’heure est venue du rendez-vous donné à Fabio par la marquise. Il y arrive palpitant. Le salon est obscur ; on parle à voix basse, il répond ; il saisit une main, il va la porter à ses lèvres, quand des flambeaux, éclairant tout à coup l’appartement, lui montrent Gina auprès de lui et la marquise Clélia qui entre. Honteux de sa méprise, et persuadé que la marquise, lui ayant donné un rendez-vous d’amour, doit être courroucée de le trouver ainsi en tête à tête avec sa camériste, Fabio balbutie quelques mots sans suite pour demander pardon à la marquise, qui ne comprend rien à son trouble. Gina, tremblant de voir sa maîtresse compromise devant sa suite par l’étrangeté des discours de Fabio, imagine de les mettre sur le compte d’un dérangement d’esprit. « C’est son accès de folie qui revient, dit-elle ; il n’était pas bien guéri. » La marquise effrayée veut faire éconduire Fabio ; celui-ci se défend vivement. « Je ne suis pas fou ! En voulez-vous la preuve ? Voyez si ma voix tremble, si mon talent n’est pas toujours le même, et s’il y a de l’incohérence dans mon chant ! » Et, saisissant une guitare, il joue de nouveau l’air de la barcarolle. Le comte de Fiesque l’entend dans son réduit, et se hâte de sortir. Fabio pousse un cri de désespoir : il vient, sans le savoir, de faire arrêter son frère !

    Au troisième acte, la scène se passe dans les jardins du palais ducal. Fabio entend par hasard une conversation entre Gina et Caffardini, qui lui apprend à la fois et ce qu’il doit à la jeune fille, et l’amour de son frère pour la marquise Clélia. En vain Caffardini, pour détourner Gina de son projet d’union avec Fabio, lui objecte-t-il sa pauvreté : « Il fera fortune ! » Ses prétendus accès de folie : « Je l’aime davantage, puisqu’il est malheureux ! » Le cœur de Fabio ne tient pas contre une affection si dévouée ; son amour inutile pour Clélia est bientôt remplacé par le plus tendre retour pour celui que vient d’avouer naïvement Gina. Celle-ci s’éloigne à l’arrivée du premier ministre, elle laisse son oncle seul avec lui. Fabio, caché derrière un massif d’arbustes, assiste à leur conférence. Elle a pour objet la restitution d’un manuscrit de la main du marquis, restitution à laquelle celui-ci paraît attacher beaucoup d’importance, mais que Caffardini ne veut pas faire, ce papier mystérieux étant un gage qui lui assure les bonnes grâces du ministre, tellement qu’il ose demander et obtient la place de maître de chapelle de la cour, le cordon de Saint-Michel, et de plus la réclusion de son élève, dont la présence et le talent le gênent. Fabio croit rêver en entendant cette étrange conversation. — Le comte de Fiesque est innocent du crime dont on l’accuse, ils viennent de l’avouer, et cependant il est en prison et il ne s’agit de rien moins que de faire tomber sa tête. On va l’arrêter, lui Fabio, et le renfermer comme fou, uniquement pour plaire à l’intrigant Caffardini, qui a le pouvoir de forcer la main du ministre !… Que signifie cela ? comment pénétrer ce mystère ? Il ne sait. Fabio, d’induction en induction, finit seulement par deviner que la copie de la barcarolle trouvée dans la corbeille de la grande-duchesse joue un grand rôle dans l’intrigue, et pourrait bien, par des raisons qu’il ne pénètre pas encore, être un épouvantail pour le ministre. Clélia, traversant alors les jardins, et rencontrant à l’improviste Fabio, qu’elle croit fou, s’éloigne de lui avec crainte. Fabio l’arrête ; il tient a justifier et à expliquer sa conduite pendant la scène nocturne de l’acte précédent, sans toutefois laisser connaître à la marquise l’erreur que son fol amour pour elle avait produite. « J’aime tendrement mon frère, lui dit-il, je connaissais son attachement pour vous, et apprenant de Gina qu’elle avait caché un jeune homme chez elle pour lui ménager avec vous une entrevue, le dépit de croire mon frère trompé et le désir de le venger, m’ont fait commettre l’action dont il a été victime ! — Serait-il vrai ?… mais il est l’auteur de la musique et des vers adressés à la duchesse ! en voici le manuscrit, que son altesse elle-même m’a donné. — Les vers étaient pour vous, Madame ; ce manuscrit, dans lequel d’ailleurs je remarque plusieurs changemens, n’est pas de la main de mon frère ! Veuillez me le confier, j’entrevois quelque indigne trahison qu’il peut m’aider à démasquer. » Clélia consent à le lui laisser.

    Fabio voudrait voir le ministre à l’instant même ; mais comment ? il préside à une assemblée qui a lieu dans un pavillon dont les avenues sont gardées par des soldats. Impossible d’y pénétrer. Les musiciens de la chapelle ducale passent en ce moment ; Fabio, frappé d’une inspiration soudaine, court à eux, les divise en trois groupes qu’il place autour du pavillon où se trouve le ministre, leur distribue les parties de la barcarolle qu’il avait instrumentée et leur ordonne de l’exécuter. A son signal une quinzaine d’instrumens de cuivre font retentir les bosquets de la dangereuse mélodie. Le ministre de se précipiter hors du pavillon pour imposer silence aux malencontreux musiciens ; à peine a-t-il fait taire ceux-ci qu’un autre orchestre part du côté opposé ; il y court ; — « Silence ! silence donc ! » Ils se taisent, mais voici un chœur maintenant qui se fait entendre précisément sous les fenêtres du grand-duc, puis les deux orchestres et le chœur repartent ensemble ; le malheureux ministre ne sait où courir, il perd la tête, pendant que Fabio, fier du succès de sa ruse, rit à se tenir les côtes. Cette scène a produit un grand effet. Alors notre musicien, sans trop savoir ce qui va résulter de sa démarche, va droit au ministre, lui avoue que la triple exécution de la barcarolte s’est faite par ses ordres, et lui présentant une feuille de papier réglé : « Connaissez-vous ceci, Monseigneur ? — O ciel ! — Vous voyez que je sais tout ! — Mais expliquez-moi… — Je ne puis vous donner aucune explication ; je répète seulement que je sais tout ! — Chut ! tâchons alors de nous entendre. — Je désire que nous nous entendions. — Qu’exigez-vous ? de l’argent ? des places ? vous les aurez. — Je ne veux rien de tout cela, je n’en ai pas besoin. — Diable ! il paraît que c’est un intrigant en grand ! Mais alors ?… — Alors je vous demanderai de faire mettre en liberté sur-le-champ le comte de Fiesque dont je sais l’innocence. — Volontiers, mais il me faut un coupable ; le grand-duc entend obtenir une éclatante vengeance, il est indispensable qu’une tête tombe ! — Eh bien ! me voilà, prenez la mienne. — En vérité ! — Je me déclarerai l’auteur de la barcarolle ; cela suffit-il ? — Monsieur, vous serez satisfait, le comte de Fiesque va être mis en liberté. » Le ministre donne en effet l’ordre d’ouvrir sa prison ; on arrête Fabio. Son frère survient avec Gina, Caffardini et Clélia. Fabio repète devant eux sa déclaration, mais Gina regardant le manuscrit, cause de tant d’alarmes, s’écrie : « C’est l’écriture de mon oncle ! » Voilà maître Caffardini compromis, quand le ministre, coupant court aux explications, met tout sur le compte de la folie intermittente de Fabio, le fait ainsi échapper à la colère du prince, permet à Gina de l’épouser, et ordonne à sa fille d’accepter la main du comte de Fiesque auquel il doit une réparation.

    La musique de cet opéra est écrite dans le même style vif, élégant, coquet, qui a fait la fortune des derniers ouvrages de M. Auber. Les mélodies en sont faciles et piquantes, l’harmonie en est distinguée sans trop de recherche, l’instrumentation se fait souvent remarquer par des combinaisons heureuses, bien que l’auteur ait malheureusement encore conservé l’emploi de ces bruits de cuivre et de grosse caisse dont il a toujours fait usage depuis douze ou quinze ans à la fin de quelques morceaux qui ne comportent pas l’emploi de pareils instrumens.

    Il faut louer au premier acte un duo bien conduit et d’un dessin élégant. La barcarolle laisse à désirer sous le rapport de l’invention. On ne la chantera peut-être que davantage ; on sait qu’à l’Opéra-Comique surtout il ne faut pas montrer trop de recherche dans la tournure mélodique de ces petits morceaux. L’air d’Hermann-Léon, douce espérance, me paraît un des meilleurs de la partition. Le thème en est heureux, et il apparaît avec grand avantage proposé d’abord en octaves par un hautbois et un cor. Cette association de timbres a rarement été tentée, elle produit ici un excellent effet.

    Au deuxième acte, on trouve un air de soprano dont l’andante surtout est fort gracieux ; un beau quintette, largement développé, où les voix hautes dialoguent d’une façon intéressante avec les voix graves sans autre accompagnement qu’un trait pizzicato d’instrumens à cordes qui paraît de temps en temps après de longs silences de l’orchestre. L’entrée de Fabio au rendez-vous se fait sur une jolie ritournelle avec sourdines, et contient une phrase des mieux senties : O nuit, des amans protectrice !. Il y a du charme également dans l’andantino du duo entre Fabio et Gina ; l’allegro est moins distingué ; on a justement applaudi la phrase du soprano « beau papillon. »

    Le grand trio du troisième acte est un morceau capital écrit de main de maître, où se trouvent des phrases suaves et touchantes comme celle :

C’est lui seul que j’aime,
Peut-il être ingrat !

    Et celle-ci encore :

Je l’aime davantage,
Puisqu’il est malheureux !

    La partie du ténor contient un passage curieux sous le rapport de l’harmonie et de la modulation. Le duo des deux basses n’est pas d’une originalité bien tranchée, mais c’est parfaitement en scène et d’un comique de bon goût. La tarentelle jouée pianissimo par l’orchestre pendant l’entrée de la cour dans le pavillon ducal est au contraire d’une finesse exquise. C’est, en définitive, un nouveau succès à constater pour M. Auber, succès dont son collaborateur, M. Scribe, a pris, comme de coutume, une large part. La pièce est amusante, l’intérêt ne languit pas un instant, et l’intrigue, qui doit paraître si embrouillée d’après mon analyse, se noue et se dénoue au contraire avec clarté et sans fatigue pour le spectateur.

    Cette représentation offrait un intérêt de curiosité peu ordinaire : on devait y juger trois débutans, Mlle Delisle (Gina), MM. Chaix (le ministre) et Gassier (Fiesque). Il faut convenir que pour ce dernier, dont les succès au Conservatoire ont été si brillans, et qui a joué d’une façon si remarquable le rôle de don Juan, c’est un début sur l’affiche seulement ; car son rôle est à peu près nul sous le rapport du chant. Il y a lieu de s’en étonner : Gassier possède une belle voix de baryton dont il sait se servir, et qu’il eût été facile de mettre en relief à la satisfaction de tous. Chaix est une basse dont nous avions pu déjà apprécier la valeur dans l’Eau merveilleuse, où il se fit applaudir pendant plusieurs représentations. Mais cet artiste ayant quitté l’Opéra-Comique peu de temps après qu’il y fut entré, son apparition dans un rôle écrit pour lui peut être considérée comme un second début, plus important que le premier. Sa voix a un beau timbre, grave, souple et mordant ; il chante juste et joue juste. C’est donc un chanteur et un comédien. Mlle Delisle, élève couronnée du Conservatoire, comme les deux précédens, a une voix très étendue, dont les cordes graves ont plus de sonorité et de timbre qu’on n’en trouve ordinairement dans cette partie de l’échelle des soprani ; voix vibrante et juste dont M. Auber a tiré grand parti, mais qui serait mieux placée encore dans le genre sérieux que dans les rôles de soubrettes et de demi-caractère.

    Hermann-Léon et Mlle Révilly ont mérité des éloges. Quant à Roger, il a joué et chanté Fabio en artiste ; on n’a pas plus de verve, de bonhomie, de sensibilité, d’insoucieuse gaîté, d’art et de naturel.

    Le succès de la Barcarolle sera productif, je l’espère, et terminera dignement la carrière de M. Crosnier, qui, après avoir dirigé pendant onze années le théâtre de l’Opéra-Comique, se retire et emporte l’estime et les regrets de ses administrés. Il prit ce théâtre en mauvais état en 1834 ; il le quitte en voie de progrès et dans la plus évidente prospérité. L’Opéra-Comique est donc maintenant dans une excellente situation que le nouveau directeur, M. Basset, très versé dans les affaires théâtrales, saura lui conserver en la consolidant.

Concert de M. Limnander.

    Je dois parler aujourd’hui de M. Limnander, compositeur belge, dont le talent est apprécié dans son pays, mais dont les œuvres nous étaient demeurées inconnues, à nous autres si indifférens à ce qui se passe en dehors des barrières de Paris. Il a su déjà obtenir et mériter en Belgique de précieux suffrages et les plus honorables encouragemens. Il a voulu, comme tout ce qui nourrit en Europe une ambition d’artiste, soumettre ses compositions au jugement du public parisien ; il était prêt à tout, ne reculait devant aucun sacrifice, et cependant ce n’est qu’après des peines inouïes, des dépenses considérables; et l’appui d’amis très puissans, qu’il y est parvenu. Il croyait en arrivant parmi nous trouver aisément à placer au moins un morceau dans l’un des innombrables programmes annoncés chaque jour ; et c’est précisément ce qui lui est demeuré impossible. Le nombre des concerts où sa musique pouvait figurer est en effet assez restreint ; il lui faut des chœurs et un orchestre. Or les solennités musicales pourvues de ces moyens d’exécution, organisées avec des frais considérables, ne peuvent avoir lieu cependant qu’à la condition, pour les artistes qui les dirigent, de ne faire que deux répétitions au plus ; s’ils en exigeaient davantage des exécutans, les dépenses atteindraient aussitôt à des proportions monstrueuses. Les programmes doivent donc être composés toujours, sinon de morceaux tous faciles, au moins de pièces déjà plus ou moins souvent exécutées. C’est beaucoup d’y introduire ensemble deux œuvres nouvelles, si elles sont écrites dans un style tant soit peu complexe et hardi. De là l’impossibilité pour M. Limnander de faire entendre dans des concerts de cette nature ses compositions chorales d’un tissu riche et serré, et par conséquent difficiles, chez nous surtout où l’art de chanter en chœur est encore si peu avancé. Il a dû prendre le parti d’organiser un concert pour lui seul, et de consacrer à la bonne exécution de ses œuvres le temps et les soins nécessaires. Ce concert a eu lieu mardi dernier dans la salle du Garde-Meuble, sous la direction de M. Habeneck. Plusieurs morceaux, écrits d’une main ferme, ont une allure vigoureuse et hardie qu’on a vivement applaudie ; tels sont surtout les scènes druidiques, dont le chœur : Au gui l’an neuf ! est d’une belle couleur et d’un effet entraînant. Les chœurs sans accompagnement ont eu plus de bonheur encore, et l’hymne à l’harmonie, redemandée par l’auditoire, eût été répétée malgré ses vastes développemens, si l’auteur l’eût voulu. On a été surpris d’entendre pour la première fois dans ce morceau un passage chanté avec la bouche fermée ; les voix en ce cas semblent avoir des sourdines, et la vibration des lèvres closes leur donne en outre un timbre particulier, qu’on pourrait comparer dans son harmonieuse douceur aux sons lointains des cloches ou à ceux de la harpe éolienne. C’est un effet nouveau dont nous devrons l’introduction en France à M. Limnander qui, du reste, se propose de le faire mieux apprécier dans un second concert qu’il donnera mardi 6 mai au Théâtre-Italien.

    Celui de l’Association des artistes musiciens aura lieu le 29 avril dans le même local, à huit heures du soir. Le programme est fort riche ; on y trouve une symphonie de Beethoven, un duo chanté par Ponchard et Géraldi, deux solos de piano par Thalberg, un air chanté par Mlle Lavoye, un solo de violon par Alard, la marche des Deux Avares de Grétry, l’ouverture d’Oberon et le chœur de Judas Macchabée.

    Aux deux dernières exécutions du Désert de David, Meyer s’est fait entendre avec un succès croissant. Sa nouvelle fantaisie sur les Hirondelles, morceau plein de grâce et de fins détails, a réuni tous les suffrages et soulevé un orage d’applaudissemens, bien qu’il finisse smorzando, mode de terminaison qui les excite difficilement. Le thème charmant de David est là supérieurement varié et orné, au milieu d’un arpége continu à répercussions aiguës, où l’on croit retrouver le perpétuel babillage, le gazouillement joyeux des hirondelles aux beaux jours de l’été. Ce morceau fait le plus grand honneur à Meyer, et ne peut manquer d’avoir la vogue. On a entendu dans ces concerts d’admirables fragmens du quintette de David, pour instrumens à cordes. Il y a surtout un adagio d’une fraîcheur et d’un calme délicieux.

    Le 17 avril a eu lieu dans la salle de M. Herz l’exécution d’un oratorio de M. Sowinski, le Martyre de saint Adalbert. L’œuvre de M. Sowinski a besoin d’être entendue plusieurs fois avant de pouvoir être appréciée à sa juste valeur. Constatons seulement que cette première audition a été tout à fait favorable au nouvel oratorio.

Concert de Mlle Sophie Bohrer.

    C’est au Théâtre-Italien cette fois que la jeune et prodigieuse pianiste s’est fait entendre. Son succès a été plus grand encore, sans comparaison, qu’il ne fut il y a un mois à l’Opéra. La salle moins vaste, la composition du public, le choix des morceaux et les propres dispositions de la virtuose, réellement inspirée ce jour-là, expliquent cette différence. Elle n’a jamais auparavant montré autant de force, de largeur de style et d’aplomb dans les plus inextricables difficultés. La fantaisie sur Don Juan de Liszt, la sonate en ut dièse mineur de Beethoven, une très belle fantaisie dramatique de sa composition, ensuite la fugue de Bach, la Marche marocaine de Meyer, la Chasse d’Heller et le Moïse de Thalberg qu’elle a joués de mémoire, à la demande du public, ont tour à tour fait briller son talent sous les faces les plus diverses, et prouvé sans réplique l’immense supériorité de Sophie Bohrer comme virtuose et comme musicienne consommée. Son père, Antoine Bohrer, l’habile violoniste, devait exécuter dans ce concert plusieurs solos ; une maladie grave, dont il n’est pas encore remis, l’en a empêché. Son frère, le célèbre violoncelliste, après une tournée de trois ans dans les deux Amériques, où il a donné un nombre fabuleux de concerts, où il a recueilli et traité de la façon la plus curieuse, pour son instrument, une foule de thèmes mexicains, caraïbes, espagnols, nègres et autres, vient d’arriver à Paris.

Concours des musiques militaires au Champ-de-Mars.

    C’est mardi dernier que cette épreuve a eu lieu devant un jury composé des membres de l’Institut, sous la présidence de M. le général de Rumigny. Elle n’a pas été un instant douteuse. La bande militaire de Sax, bien qu’inférieure en nombre aux orchestres contre lesquels elle avait à lutter, et rendue incomplète par la défection de quelques exécutans qui, pour des raisons à eux connues, avaient craint de se compromettre en prenant parti pour lui, a dès les premiers accords montré sa supériorité. Le contraste de sa sonorité, de la plénitude et de l’égalité de tous ses sons, avec la maigreur des parties intermédiaires des autres orchestres, a été frappant de prime abord. La supériorité des sax-horns sur les cors (pour la musique en plein air), leur agilité brillante dans les solos et les traits, l’homogénéité donnée à la masse par cette nouvelle famille instrumentale, la beauté des sons graves des tubas aidés des clarinettes basses, comparée à la sonorité terne et impuissante des bassons, et aux notes incertaines et si souvent fausses des masses d’ophicléides, n’ont pu être méconnues. L’auditoire nombreux que la curiosité avait attiré au Champ-de-Mars a plusieurs fois salué l’orchestre de Sax de ses applaudissemens ; sa fanfare d’ordonnance a été mieux accueillie encore. La question paraît donc dès ce moment résolue en sa faveur, quels que soient les amendemens que la commission jugera peut-être convenable de proposer.

    Je parlais tout à l’heure de Sophie Bohrer, j’aurais dû à son sujet citer les concerts donnés par Mlle Matteman et Mlle Barraut, deux jeunes pianistes de beaucoup de talent. Mlle Matteman joue avec âme et intelligence la musique des grands maîtres, celle de Beethoven surtout ; elle a de l’énergie et un savant mécanisme ; l’honneur que lui a fait par deux fois la Société des Concerts du Conservatoire, en la choisissant pour exécuter, dans ses fameuses matinées, les concertos en mi bémol et en sol de Beethoven, prouve plus en sa faveur que tous mes éloges. Mlle Barraut est un talent brillant, gracieux, plus en dehors, plus mondain, si je puis le dire ; elle plaît de prime abord par des qualités différentes ; son jeu a quelque chose de gai et de dégagé qui la porte à choisir surtout la musique où ce caractère domine. On conçoit que ce soit là pour elle une chance de succès de plus.

Départs des pianistes pour l’Afrique.

    Auguste Moëser, le violoniste prussien dont j’ai loué le talent il y a quelque temps, vient, comme Scipion, de triompher en Afrique. Il a donné un concert à Alger, dont les journaux algériens parlent avec les plus grands éloges. Voilà un exemple bon à suivre ! Allons, messieurs les pianistes, mesdames les pianistes, mesdemoiselles les pianistes, ouvrez donc les yeux, vous avez à faire une véritable fortune dans notre nouvelle colonie ! Vous l’ignoriez ! C’est là que sont les mines d’or et de diamant ! Paris est pauvre et n’a plus rien à vous offrir. En Afrique ! en Afrique ! Léopold de Meyer est bien allé à Constantinople, où il a eu l’honneur de jouer pendant deux heures devant le Sultan ; et Dieu sait les présens qu’il en a reçus. A Carthage ! à Carthage ! à Alger ! au Maroc ! Partagez-vous le littoral de la Méditerranée ! Vous verrez accourir sur vos pas les populations reconnaissantes ! Et pourquoi n’iriez-vous pas porter les bienfaits de l’art musical jusque dans l’intérieur des terres ? Oubliez-vous que Constantine est à nous ? que vous trouverez là des Français, des frères, heureux de vous entendre et de vous applaudir ? D’ailleurs la musique n’est pas faite pour les Français seulement, et je ne vois pas de quel droit vous en priveriez les populations noires de ces contrées lointaines qu’on dit si sensibles à la mélodie. Partez ! partez vite ! Ne croyez ni au simoun, ni aux sables mouvans ; ce sont des contes inventés par les Africains pour éloigner de chez eux les étrangers qui les ennuient, mais qu’ils seraient désespérés de laisser croire à vous, artistes rares, pianistes délicieux ! Ils n’attendront même pas que l’expérience vienne les démentir ; qu’ils sachent seulement qu’une flotte est en mer pour vous porter aux rivages maures, et l’on verra venir vous attendre au port de riches palanquins ornés d’ivoire et d’or, de robustes esclaves pour vous porter, d’adorables Nubiennes noires comme du jais, au profil grec, aux longues tresses flottantes, pour agiter le mol éventail et appeler sur vos fronts fatigués par l’inspiration et la chaleur un bienfaisant sommeil. Allez ! c’est la terre des dieux et des pianistes, et ne revenez pas sans avoir visité Tombouctou.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er septembre 2015.

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