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Hector Berlioz: Feuilletons

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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 6 DÉCEMBRE 1844 [p. 1-2]


THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Première représentation de la reprise de Wallace, opéra en trois actes de Catel.

    Cet opéra est de ceux que le Conservatoire a jadis portés sur le pavois et qui, à peine connu de la génération actuelle, sont jugés par elle avec la plus désespérante impartialité. Catel, esprit méthodique, calme, froid, produisit un Traité d’harmonie élémentaire dont l’influence sur les études a été heureuse, sans comprendre ni embrasser, à beaucoup près, l’ensemble de la science des accords. La théorie fondamentale de cet ouvrage nous paraît bonne ; ses développemens contiennent quelques erreurs, préjugés, jeux de mots ou définitions inexactes généralement admis avant Catel, et qu’il a conservés. Il écrivit pour le théâtre de l’Opéra une Semiramis dont quelques airs de ballet surnagent encore rarement dans les concerts, et les Bayadères, dont la reprise, tentée il y a quinze ans, n’eut aucun succès. On m’a pourtant dit et redit et répété à satiété à cette époque qu’il y avait dans les Bayadères de très belle musique. Catel a donné de plus à l’Opéra-Comique les Aubergistes de qualité, que je ne connais pas ; l’Auberge de Bagnères, que j’ai vue une fois avec grand plaisir, et enfin Wallace, qu’on ne jouait jamais et dont on parlait beaucoup ; après quoi, dégoûté sans doute de la composition par le peu de succès de ses ouvrages, Catel se retira à la campagne, où il se livra tranquillement à sa douce passion pour les roses, ne la quittant que pour venir trois ou quatre fois par mois aux séances de l’Institut, et ne voulut plus entendre parler de musique.

    La reprise de son chef-d’œuvre offre cette particularité remarquable qu’on a cru devoir en refaire presque entièrement les paroles et la musique. Je ne sais pas le nom du premier auteur du livret ; quant au second, il m’a fait l’honneur de m’écrire avant la représentation une fort aimable lettre sans signature, et comme il a eu la modestie de ne pas se faire demander à la chute du rideau, je me vois dans l’impossibilité de trahir son incognito.

    La partition de Catel contient trois morceaux de M. Boulanger, un grand finale de Riffaut, l’ex-maître de chant de l’Opéra-Comique, un entr’acte de M. Garaudé fils, quelques coupures faites par M. Stronss [Strunz], des trombones ajoutés par quelqu’un, et jusqu’à des airs de Catel. A la bonne heure, j’aime qu’on respecte ainsi les vieux maîtres ! L’ouverture, assez proprette, manque de souffle et de largeur ; il y a là dedans une intention de coloris écossais qu’on regrette de ne pas voir mieux soutenue et plus accusée. La même observation est applicable aux airs et romances, fort agréables d’ailleurs, que nous savons appartenir en propre à Catel, et de plus, on pourrait trouver leur style harmonique entaché par-ci par-là de formules fades et de tours de phrase d’un goût scolastique suranné.

    Quant au livret nouveau, eh bien, c’est Robert Bruce, Wallace, le château de Stirling, le roi Edouard ; une grosse bête d’officier anglais qui se laisse prendre à ses propres pièges ; une petite fille gentille qui aime Job le faux idiot, une imitation d’une imitation d’une imitation du pauvre Tom de Shakspeare ; Wallace déguisé en ménestrel, ses soldats se laissant faire prisonniers pour être introduits dans le château ennemi ; deux paniers pleins de poignards, les Anglais mis en fuite, le château incendié, Robert Bruce couronné, Job marié et Wallace vengé.

    M. Crosnier n’a mis cette fois qu’un terme à la loterie des reprises ; il a presque gagné. Wallace est bien monté. Il faut voir cela.

Concert de M. Kastner.
Le roi de Juda, opéra biblique en deux actes.

    La composition d’un oratorio et son exécution sont des propositions assez difficiles à réaliser ; mais son succès offre des difficultés bien plus grandes encore, eu égard à la frivolité de notre public, à son habitude des représentations théâtrales où le plaisir des yeux et l’intérêt dramatique viennent toujours, ou du moins sont censés venir toujours en aide à la musique et à la poésie. En effet, soit à cause du peu de sympathie qu’inspire aujourd’hui (il faut l’avouer) l’histoire du peuple que les auteurs d’oratorios ou drames sacrés choisissent pour sujet de leurs compositions, soit pour des raisons purement musicales, ce genre d’opéras récités et non joués a l’inconvénient de produire presque infailliblement l’ennui porté à sa plus haute puissance.

    Il n’y a que des luthériens fervens comme les Berlinois à qui il soit donné d’endurer patiemment d’un bout à l’autre la passion de Bach, sans qu’il y ait fugue ni choral, ni bourdonnement de contrebasses, clapottement de clavecin, récitatifs sans fin qui leur fasse baisser la paupière. Des Allemands ou des Anglais sont seuls capables d’affronter sans le plus humiliant échec les terribles oratoires de Handel, et je maintiens que les Macchabées, ou le Messie, ou Samson, ou Athalie, ou Balthazar, ou Debora, ou n’importe quel chef-d’œuvre du grand maître, exécuté en entier, mettrait un public français en déroute complète. Il est vrai que le style musical employé dans les…. chefs-d’œuvre (puisque chefs-d’œuvre il y a) que je viens de nommer serait pour beaucoup dans le désastre. Mais la nécessité de mettre en évidence les voix pendant deux ou trois heures et exclusivement, l’orchestre étant réduit au rôle subalterne d’accompagnateur, contribue plus qu’on ne croit à donner aux oratoires ou opéras bibliques de concert leur irrésistible puissance somnifère.

    La variété, sans laquelle on ne saurait longtemps obtenir l’attention réelle du public, et qui est une condition indispensable de succès dans tous les arts, dans l’art musical surtout, ne semble point le but que les compositeurs et poëtes d’oratorios se proposent, ils n’en tiennent aucun compte. Ils ont l’air de se reposer sur l’action de leur drame, de même que si leur drame était représenté. Ils écrivent bravement, comme dans le livret du dernier roi de Juda : Le théâtre représente un lieu planté de palmiers, devant l’une des portes de Jérusalem. On aperçoit sur les montagnes des bocages consacrés aux dieux étrangers. Et le spectateur voit un lieu couvert de pupitres, devant les coulisses d’un petit théâtre, et sur le haut de l’estrade, des tiges de fer destinées à supporter une paire de timbales. Hommes de Juda (dit encore le livret) dans l’attitude de la douleur. Et nous voyons ces dames des chœurs chuchoter, se pencher à droite et à gauche, dans l’attitude de femmes qui rient aux éclats. Il est vrai que Paris est une ville privilégiée pour le peu de tenue des filles de Juda pendant les concerts bibliques. Il n’en est pas de même des choristes prussiennes ; hommes et femmes à Berlin sont fort loin de rire en chantant les œuvres pies. Tout ce monde-là au contraire a le visage tiré à quatre épingles, impassible, sérieux, le corps droit. Quand vient le tour du premier chœur de chanter son choral, il se lève et chante debout ; quand il a fini, il se rassied ; le second chœur surgit ensuite et redescend de la même façon ; et toujours le clavecin clapotte son inflexible accompagnement, et les contrebasses continuent de ronfler en marquant chaque temps de la mesure, comme ferait le balancier d’une grande horloge, mêlé au bruit navrant d’une froide pluie de mars. De temps en temps, on distingue le frémissement des feuillets du livret évangélique, tournés avec un parfait ensemble par les fidèles, attentifs et pleins de componction. Du reste, pas le moindre signe d’approbation ni d’improbation ; cela, fort heureusement, ne serait pas convenable. Cependant, à tout prendre, et pour parler musique, car enfin c’est de musique qu’il s’agit ici, je crois, qu’a de flatteur pour l’artiste et d’intéressant pour l’art une attention de cette nature ? Les Allemands et les Anglais sont des peuples religieux, ils écoutent ainsi silencieusement les œuvres dites religieuses parce qu’ils croient par là être agréables à Dieu, et non parce que la musique du compositeur les touche ou les impressionne d’une façon religieuse. La plupart de ces auditeurs entendent Bach et Handel comme ils feraient d’un ministre protestant, ils sont au prêche ; on les a élevés dans la foi la plus profonde et la plus inébranlable en Bach et en Handel. Ensuite il y a les musiciens savans, dilettanti ou artistes, qui réchauffent et veulent musicaliser le zèle des Oratoriens, en leur persuadant que cela est réellement beau en soi, indépendamment de toute opinion luthérienne, ou calviniste, ou méthodiste, ou puritaine, ou presbytérienne ou anabaptiste. Les basses du chœur entonnent six notes quelconques (qu’ils appellent le thème) reprises aussitôt en imitation à la quinte par les ténors ou les soprani ; et le chœur enchevêtrant ainsi les voix pendant dix à douze minutes sans qu’on puisse découvrir sur cette grosse toile d’emballage musical un seul dessin représentant quelque chose d’humain, un seul fil conducteur d’une pensée mélodique, harmonique ou expressive, cela constitue, au dire de ceux qui s’appellent eux-mêmes savans, un beau morceau de musique religieuse. De sorte que les fidèles finissent à la longue, tel est l’empire de la prévention, par trouver une espèce de charme dans leur martyre, dans ce qui n’eût été, sans les idées qu’on leur a suggérées, qu’une véritable mortification.

    Mais à Paris, dans cette ville où règnent la liberté d’examen et l’esprit d’analyse, où mille opinions divergentes aboutissent cependant en fait d’art à un centre commun, l’admiration et l’amour de chacun pour ce qui l’émeut véritablement, pour ce qui le touche, pour ce qui lui plaît, sans que les idées religieuses ni philosophiques soient pour rien dans l’affaire, le moyen de compter sur ces idées comme auxiliaires en musique ! L’époque même où les décisions du Conservatoire essayaient de contrecarrer l’opinion publique et de stigmatiser les compositeurs qui réussissaient sans diplôme signé de lui, est fort loin de nous, grâce à Dieu. On se soucie maintenant chez nous des professeurs de contrepoint, comme de la bulle Unigenitus. On va au sermon, il est vrai, mais quand le prédicateur est un artiste, on l’applaudit même quelquefois ; et voici comment je l’appris il y a quelque vingt ans. Je venais de faire exécuter dans l’église Saint-Roch une messe solennelle (que je me suis donné le plaisir de brûler pieusement peu de temps après, je prie le lecteur de le croire). Les vieilles dévotes, les habituées, la loueuse de chaises, le donneur d’eau bénite, les bedeaux et tous les badauds du quartier en avaient été fort satisfaits. J’avais donc lieu de croire à un succès. Mais, hélas ! ce n’était qu’un quart de succès tout au plus, je ne fus pas longtemps à le découvrir. J’allais alors au parterre de l’Opéra à toutes les représentations, et ma ferveur à applaudir Gluck et Spontini, Mme Branchu et Dérivis, m’avait valu l’estime particulière de cet excellent Auguste Levasseur (qui vient de mourir), le plus intelligent et le plus brave dispensateur de gloire qui jamais ait trôné sous le lustre d’un théâtre. En me revoyant deux jours après l’exécution de ma messe : « Eh bien ! me dit-il, vous avez donc débuté à Saint-Roch avant-hier ? Pourquoi diable ne m’avez-vous pas dit cela ? nous y serions tous allés. — Comment ! pourquoi faire ? Aimez-vous à ce point la musique religieuse ? — Eh ! non, quelle idée ! mais nous vous aurions chauffé solidement. — Allons donc ! on n’applaudit pas dans les églises ! — On n’applaudit pas, non, mais on tousse, on remue les chaises, on frotte les pieds, on dit : hum ! hum ! le tremblement, quoi ! Nous vous aurions fait mousser un peu bien, un succès entier, comme pour un prédicateur à la mode. Et tout cela pour rien, d’amitié. »

    Voilà comment j’appris que j’étais un naïf et qu’il avait dépendu de moi de me faire applaudir dans une église par le chef des Romains (l’empereur Auguste) comme un prédicateur à la mode.

    Tel est Paris, ce gouffre de perdition, cette Ninive, cette immonde Babylone, cette orgueilleuse Memphis ! Venez donc parler à nos Babyloniens de s’ennuyer pour l’amour de la Judée et du contrepoint !

    Mais, dans le cas même où un oratoire serait vraiment beau, musicalement parlant, l’inconvénient d’entendre se succéder pendant trois heures des airs et des chœurs à peu près semblables de style et de caractère, et chantés sur des paroles dont l’intérêt n’est pas assez vif pour pouvoir se passer d’action et d’appareil scénique, cet inconvénient, dis-je, sera toujours très redoutable pour le compositeur ; témoin la Création de Haydn, qui, exécutée à l’Opéra dernièrement avec une pompe et une perfection rares, a produit sur l’intelligente assemblée qui l’écoutait presque autant d’ennui que d’admiration.

    M. Kastner a donc sagement fait de ne pas faire exécuter en entier son opéra biblique. Pour les vrais amateurs curieux de tout connaître, la nécessité de ces énormes coupures a été cruelle sans doute, mais l’intérêt de l’œuvre en général les commandait. Les numéros 11, 12, 14, 16, 19, et quelques autres encore ont été supprimés. Ce qui est resté, bien que n’excédant pas la durée ordinaire d’un concert, a paru encore excessivement long.

    Un oratoire ne devrait jamais durer plus d’une heure. Celui de M. Kastner a en outre une ouverture complète et développée soigneusement. Elle contient un solo de bugle à cylindres, que M. Arban a exécuté supérieurement, et une péroraison d’un style grandiose, dont l’effet est très grand et très beau. Je ne puis citer que les parties saillantes de cette énorme partition, sans entrer dans des détails techniques qui me mèneraient trop loin ; d’ailleurs nous aurons sans doute une autre occasion de l’entendre et de la mieux étudier. L’air chanté avec beaucoup de verve par Massol, au second acte, a réuni tous les suffrages ; c’est bien écrit et bien pensé. Le chœur final a de l’éclat, il se distingue par la richesse de l’instrumentation, mais il faut citer et louer avant tout la romance de la septième scène du second acte, que Roger a rendue avec une expression exquise. C’est un morceau délicieux, plein de sentiment, dont la mélodie est simple, naturelle et touchante ; l’accompagnement des deux harpes et du cor anglais seuls lui donne un coloris mystérieux et doux, et le refrain :

Passant, si par hasard tu la vois en chemin,
Dis-lui que son amant l’attend seul au jardin,

couronne d’une manière à la fois passionnée et rêveuse cette charmante inspiration. Le livret du Roi de Juda, très adroitement coupé pour la musique, a été écrit par M. Maurice Bourges, dont ce travail décèlerait seul la capacité musicale. Malheureusement il s’est un peu trop laissé aller au plaisir de faire de beaux vers. Inde mali labes.

    Mme Gras-Dorus, cette cantatrice artiste, si savante, si sûre d’elle-même, qui se joue des plus grandes difficultés de l’art du chant ; Mme Duflot-Maillard, dont le mezzo soprano n’a besoin que d’un peu plus de chaleur dans son émission pour émouvoir ; Mlle Montdutaigny, qui devrait se rassurer maintenant que le public l’encourage ; Roger, ce ténor excellent, doux, énergique, propre à tous les styles, ce virtuose intelligent qui, comme Nourrit, comprend tous les genres et a des tendances essentiellement élevées ; Massol, dont la voix énergique et franche a tant d’action sur le public, quand elle est bien employée, et enfin Herman Léon, dont nous avons déjà eu l’occasion de parler avec éloges, ont rivalisé de zèle et de talent pour interpréter l’Oratorio de M. Kastner. L’orchestre était un peu maigre et manquait de violons ; on aurait aussi désiré un plus grand nombre de voix d’hommes dans le chœur. Ces petits chœurs, dépourvus de puissance, sont toujours d’un assez mauvais effet. L’exécution était dirigée par M. Habeneck.

    Dimanche prochain, dans la même salle, aura lieu un autre concert non moins intéressant que celui-ci. M. Félicien David, dont le nom est encore peu connu du public, y fera entendre plusieurs compositions neuves de forme et de style, dit-on, entre autres une ode-symphonie qui excite vivement la curiosité des musiciens.

Concert de la France Musicale,
SALLE VIVIENNE.

    Les concerts gratuits sont ouverts ; les directeurs des journaux de musique, à leur poste, contrôlent les billets : « Entrez, Messieurs, disent-ils à tout venant, entrez, il n’y a plus de place ; vous entendrez les premiers artistes de la capitale, Duprez, Roger, Ponchard, Levasseur, Mme Gras-Dorus, Mme Garcia, Haumann, Artôt, Alard, Vieuxtemps, Liszt, Thalberg et…. Mlle Puget. Entrez ! entrez ! nos concerts sont gratis. » Un provincial se présente. « — Votre billet. Monsieur ! — Je n’en ai pas ; vous dites que ce concert est gratuit. — Oui ; mais il faut un billet, une invitation pour y être admis. — Et pour obtenir cette invitation, comment faire ? — Eh ! mon Dieu, tout simplement passer à notre bureau, rue Neuve-Saint-Marc, n6, ou rue de Richelieu, n97, ou rue Vivienne, n2 bis ; vous demanderez un abonnement pour un an à la France Musicale, ou à la Gazette Musicale, ou au Ménestrel, vous paierez 24 fr., et, moyennant cette faible rétribution, vous aurez des billets gratis pour tous nos concerts. » Ce nouveau procédé est extrêmement ingénieux, et surtout d’un effet certain pour faire entendre raison au conseil des hospices ; car, de cette façon on a une recette assurée d’avance, et on ne paie pas un sou de droit des pauvres. Comment ne pas suivre un exemple aussi encourageant ? J’ai donc l’honneur d’adresser l’avis suivant à ceux des amateurs de musique dont l’intention serait d’assister à mes concerts à l’avenir : « Au moment où les regards de l’Europe se tournent vers l’Orient, ou la grande muraille a été enfin franchie, où les Anglais sont à peu près les maîtres du Céleste-Empire, le besoin se fait généralement sentir d’un abrégé en trois pages de l’histoire de la Cochinchine, imprimé sur papier bleu. Je me suis hâté de combler cette lacune dans la science historique des peuples de l’Asie. On s’inscrit chez mon éditeur, Jules Labitte, quai Voltaire, 3. Tout souscripteur aura droit à un billet gratuit pour deux concerts ; prix de la souscription : 30 francs. » Le tour est fait.

    Les abonnés de la France Musicale s’étaient réunis mardi dernier dans la salle Vivienne, attirés par l’appât d’un programme splendide qu’on leur offrait gratuitement, aux conditions pécuniaires dont j’ai parlé plus haut. Disons cependant, pour distinguer les solennités musicales gratuites de celles où l’on paie son billet seulement la veille ou le jour même du concert, que l’orchestre y est toujours représenté modestement par un piano. C’est moins cher et plus commode. La séance s’est ouverte par le duo de Don Pasquale, chanté en français. Ce morceau, qui m’avait paru quelques jours auparavant si plein d’une verve bouffonne, exécuté au Théâtre-Italien par Ronconi et Mlle Grisi, perd beaucoup à la traduction. Les paroles françaises le décolorent. D’ailleurs il faut dire qu’il contient plusieurs passages, tels que la grande gamme ascendante demi-chromatique aboutissant à l’ut aigu, dont la difficulté est fort grande, et que Mlle Grisi ou Mme Persiani peuvent seules en Europe peut-être rendre avec l’éclat, l’aplomb et la justesse qu’ils exigent impérieusement.

    Je vais suivre le programme :

    2o Air de soprano d’I Lombardi, de Verdi. Ceci a une tendance à la nouveauté. Verdi, en le voit, a envie de faire sa musique lui-même, et d’abolir l’usage si commun en Italie des collaborateurs. Il y a là une certaine jeunesse d’un bon augure, et qui nous donne le désir de connaître de plus importantes compositions du même maître. Cet air a été bien dit par Mlle Morize, qui s’est montrée dans ce concert sous un jour bien plus avantageux qu’elle n’avait fait au Conservatoire, à la dernière distribution de prix.

    3o Marine (étude), et ensuite [4o] quatuor de Don Pasquale, varié pour le piano, par Prudent. Ces deux morceaux, très bien composés et d’un effet charmant, ont été rendus avec correction et élégance par Mlle J. Martin. Puis M. Nicoli, jeune ténor italien, qui essaie timidement ses ailes depuis peu, est venu chanter avec une voix douce et pure, dont l’exercice développera les bonnes qualités, un air assez original d’I Lombardi.

    5o Air d’Otello, chanté par Mme Eugénie Garcia. Grande voix, méthode large, hardiesse extrême, beauconp de bonheur, grand succès.

    6o Beau trio d’I Lombardi, très bien exécuté par Mlle Morize, Nicoli et Gassier. Ce dernier s’est fait applaudir plusieurs fois de toute la salle, et c’était justice ; Gassier ira vite et loin, s’il continue.

    7o Airs de la Création et du Déserteur, chantés par Ponchard. Succès immense, bis, rappels, émotion vive d’un public assez froid et presque dédaigneux ; véritable enthousiasme. Ponchard offre en ce moment le singulier phénomène d’une voix qui rajeunit, qui acquiert de la force, du volume, sans rien perdre de sa souplesse et d’une méthode de plus en plus épurée. Sa mise de voix est excellente, ses intonations sont toujours sûres, on ne peut rien reprocher à sa prononciation, les timbres mixtes de ses notes hautes ont acquis une grande douceur, la voix de tête est limitée aux notes la, si, ut, mais toujours juste. Ponchard a eu le bonheur de sortir à temps de l’enfer du théâtre ; c’est aux loisirs et au repos que sa vie d’artiste actuelle lui laisse qu’il doit sans doute cette renaissance dont nous nous émerveillons tous.

    M. Dancla est un violon distingué, au jeu vif et correct ; ses variations brillantes viennent de le prouver encore.

    Le concert finissait par trois morceaux nouveaux et inédits de Rossini ! C’était de quoi exciter au plus haut point l’intérêt de l’auditoire. Ces trois chœurs de femmes ont pour titre : la Foi, l’Espérance et la Charité. L’exécution n’en a pas été irréprochable, il s’en faut de beaucoup. Il n’y avait que quinze à seize voix, et les petits chœurs sont, je le répète, presque toujours mauvais. Quoi qu’il en soit, la pensée, l’intention, le caractère de la composition ont été parfaitement perceptibles, et la vérité nous oblige de dire que cette œuvre inédite n’a pas répondu à l’attente générale. Les deux premiers morceaux furent écrits il y a près de trente ans, dit-on : la Foi ne transportera pas des montagnes ; l’Espérance nous a bercé doucement ; quant à la Charité que M. Rossini vient de nous faire, il faut convenir qu’elle n’a pas dû amener une grande perturbation dans le mouvement de ses richesses musicales, et que son aumône ne le ruinera pas. Mais l’intention est tout, et un verre d’eau donné au nom de Dieu mérite la vie éternelle.

    Je suis las de louer, sans quoi je vous parlerais encore des romances de M. Arnaud et de l’album du Ménestrel, pour lequel M. Heugel a convié le ban et l’arrière-ban des mélodistes populaires. On devine que cet éditeur, ordinairement si heureux sans se donner la moindre peine, s’est donné cette année beaucoup de peine sans être….. trop malheureux. Quand on songe que Mlle Puget s’est retirée sur le mont Aventin et qu’elle n’a pas voulu écrire cet hiver une demi-douzaine de chansonnettes seulement ! sans qu’on puisse deviner pourquoi !! Il y a bien là pour M. Heugel sujet de longues insomnies, et pour nous donc ! Nous reviendrons là dessus.

    Mais voici le théâtre anglais qui s’ouvre ! Nous allons voir Othello, le véritable Othello, brûlant, frémissant, noble, sublime ; puis Hamlet et plus tard Macbeth avec les chœurs de Locke et une mise en scène digne de Shakspeare. O quanti palpiti !!!

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er juillet 2015.

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