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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 17 FÉVRIER 1844 [p. 1-2]


THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Première représentation de Cagliostro, opéra-comique en trois actes, de MM. Scribe et Saint-Georges, musique de M. Adam.

    Depuis longtemps l’Opéra-Comique nous promettait un Cagliostro, opéra en trois actes, sur lequel il fondait les espérances de son hiver ; mais le fléau des théâtres et des concerts, la grippe et ses diminutifs les rhumes, avaient paralysé tous les efforts de l’administration. La perte récente du régisseur-général Génot, et la maladie des auteurs, étaient venues compliquer la situation déjà si difficile. Le directeur ne s’est point laissé rebuter par tous ces obstacles ; il a commencé par courir au plus pressé, en attirant la foule avec Mina et le Déserteur, la reprise de la Part du Diable et les bigarrures de son riche répertoire ; puis, à défaut du concours qui lui manquait, il s’est mis bravement à l’œuvre ; il s’est chargé seul de la besogne de tout le monde, il a fait à la fois le métier d’auteur et celui de régisseur. Pendant ce temps-là les rhumes se sont guéris, les enrouemens ont disparu ; et c’est grâce à cette louable activité que nous avons pu voir représenter samedi dernier l’œuvre dont je vais essayer de rendre compte. 

    C’est à dessein que je dis essayer : en effet, je me perds si vite et si aisément dans le labyrinthe de ces pièces intriguées, que j’ai toujours peur, en les racontant, d’attribuer aux auteurs, sans le vouloir, des absurdités de mon invention. Et dans celle-ci, que de changemens de noms et de costumes, que de fausses portes, que de vraies portes, que de chausses-trappes, que de fourberies ! Voyons si je m’y reconnaîtrai.

    D’abord, comme je ne puis jamais retenir le nom des personnages, tout ce que je sais, c’est qu’il y a Cagliostro, son compère, gros Calabrois, qu’on appelle Carracoli ou quelque chose d’approchant, une cantatrice (Corilla), un prince bavarois, un seigneur français, une jeune comtesse blonde (Cécile), et une vieille marquise, sa tante.

    La scène se passe à Paris. Cagliostro a déjà commencé sa brillante carrière ; la ville et la cour ne parlent que de lui. Il fait de l’or, dit-on, il possède le secret de l’élixir de longue vie, et celui plus rare encore de l’eau de Jouvence. Il est bien un instant arrêté pour dettes ; mais sans se donner la peine de procréer un lingot qui l’eût débarrassé de ces ignobles poursuites, il préfère démontrer aux créanciers que l’étonnante ressemblance qu’il a avec un certain José Balzamo, leur débiteur, a amené ce bizarre quiproquo, et qu’il y a erreur de personne. Cependant le fait est que Balzamo et Cagliostro ne font qu’un, et que la bourse de cet un est fort plate. Que faire pour faire de l’or ? Carracoli, le compère, espion, valet et confident de Cagliostro, indique un moyen. Il y a dans la maison où ils se trouvent, et où la crédulité d’une vieille marquise qui veut rajeunir les a amenés, une jeune et jolie héritière à marier !… C’est cela, dit l’alchimiste, je vais faire un million. Je l’épouse… Oui, mais elle a un fiancé qu’elle aime, et une tante, qui peut-être ne consentira pas à cette substitution d’époux… Quel enfantillage ! Cagliostro serait-il le grand homme que le monde admire, si de pareils obstacles pouvaient l’arrêter. Il a vu un valet remettre mystérieusement une lettre au fiancé de la jeune comtesse ; ce ne peut être qu’un message d’amour. Qui le lui dit ? son art. Il voit au travers des habits et du portefeuille de son rival ; il lit la lettre et va en réciter le contenu, quand la colère du jeune homme éclate et lui coupe la parole. Altercation violente. L’effet est produit ; la comtesse jalouse ne croit plus à la fidélité de son fiancé. Il a en effet adoré quelque temps auparavant la belle Corilla, cantatrice italienne, dont à Rome un jour il a sauvé la vie. Cette Corilla, dans un accès de désespoir dont j’ignore la cause, ayant voulu se noyer, le beau Français l’avait vaillamment retirée du Tibre, et non point de la Seine, comme l’a dit par inadvertance Mme Thillon. Peut-être Mme Thillon a-t-elle voulu dire que l’adorateur de Corilla l’avait retirée de la scène, ce fleuve où l’on perd la mémoire bien souvent ; peut-être aussi pensait-elle en ce moment au mot d’un Lyonnais qui, en traversant le Pont-Neuf, dit à un Parisien : « C’est drôle la différence d’accent ! Vous appelez ça la Seine, nous l’appelons la Saône à Lyon. » En tout cas, cela s’appelle le Tibre à Rome ; et si Mme Thillon n’a pas dit la Tamise, comme sa qualité d’Anglaise l’y autorisait, c’est déjà beaucoup. Ce petit incident géographique a fort diverti l’auditoire pendant quelques minutes.

    Le sauveur de Corilla a donc ressenti pour elle une éternelle flamme, en plongeant dans les eaux du fleuve romain ; mais cette flamme se meurt, cette flamme est morte. De retour à Paris, sa blonde cousine, la comtesse Cécile, a de nouveau pour toujours enflammé son cœur. Corilla le sait, elle accourt, elle menace, elle se venge ; elle instruit Cécile de l’amour que son perfide cousin lui a juré, elle montre ses lettres, ses présens. Rupture complète ; Cécile ne veut plus entendre parler de son fiancé. Premier succès de Cagliostro, qui n’a plus qu’à se faire accepter maintenant. La vieille marquise le sollicite pour obtenir une fiole de l’eau de Jouvence dont elle aurait si grand besoin pour devenir fraîche et jolie. Hélas ! il n’en a plus, il lui reste bien encore quelques gouttes de l’élixir, mais si peu que cela suffirait à peine pour rendre la jeunesse pendant deux minutes. « N’importe, s’écrie la vieille éperdue, laissez-moi les absorber! » Elle boit. « O ciel ! s’écrie Carracoli entrant comme par hasard, quelle est cette jeune beauté ? — C’est la marquise, mon cher, que j’ai rajeunie un instant ! — O grand homme ! — Que je me voie, dit la marquise ; un miroir de grâce, un miroir ! — » Il n’y en a pas ; Cagliostro a eu soin de les faire disparaître. On frappe. « Venez, crie le compère aux arrivans, venez admirer cette merveille ! » et les conduisant devant la marquise : « Dieu ! c’est fini ! le charme est déjà dissipé, la voilà redevenue vieille ! » Désespoir de la marquise. Mais Cagliostro n’a qu’à vouloir pour lui rendre soixante ans de jeunesse fleurie ; et il le voudra… si elle veut… lui accorder la main de sa nièce. La vieille donnerait dix nièces pour une bouteille d’élixir. Voilà qui est convenu : Cagliostro recevra la main de Cécile et un million de dot ; la cérémonie aura lieu dès que le savant alchimiste aura terminé le philtre si impatiemment attendu. Deuxième succès de Cagliostro.

    Cependant le fiancé de la comtesse ne se tient pas pour battu. Outré de l’impudence du charlatan, il veut à tout prix en tirer vengeance. Déjà quelques vingtaines de louis ont suffi pour faire avouer à Carracoli sa complicité dans la comédie que joue son maître. Il a tout dévoilé, il a même livré les instructions que Cagliostro lui donnait chaque jour par écrit ; bien plus, il apprend au seigneur français que l’alchimiste est marié. — Oh ! alors, nous avons beau jeu, finissons-en avec ce drôle. — Le comte ne perd pas une minute. Le voilà dans le laboratoire de Cagliostro, en tête-à-tête avec lui. Il n’a pas de peine à lui prouver, pièces en mains, qu’il est maître de sa vie. Il usera d’indulgence cependant, et n’apprendra pas à la justice sa tentative de bigamie, si Cagliostro écrit à l’instant même une renonciation en bonnes formes à la main de la comtesse. « Il le faut bien. Dictez, Monseigneur, j’écrirai », dit Cagliostro en présentant comme par habitude sa tabatière à son interlocuteur. L’imprudent jeune homme y prend une pincée de la poudre perfide. C’est un narcotique puissant. Au bout de quelques secondes, le voilà endormi, le plancher s’ouvre, et son fauteuil s’abaissant lentement va le déposer dans un caveau profond où il aura le temps à son réveil de réfléchir aux dangers que l’on court de lutter avec les savans, quand on n’est qu’un… gentilhomme.

    Troisième succès de Cagliostro. Quant au quatrième, plus important encore que le précédent, il va l’obtenir. La jeune comtesse l’attend, le contrat est rédigé, il n’y manque plus que les signatures. Cagliostro reconnaissant veut aussi tenir la parole donnée à la tante de sa fiancée, et en recevant d’elle le portefeuille qui contient la dot, il lui remet la tant désirée fiole pleine de l’élixir de Jouvence. L’avide marquise va la porter à ses lèvres immédiatement, l’alchimiste l’arrête : « Gardez-vous-en bien, lui dit-il, cette rare liqueur, comme les meilleurs vins, n’a ses plus précieuses qualités qu’après un certain temps de fabrication. Elle a besoin d’être conservée en bouteille… pendant trois mois au moins. » La vieille se résigne ; on va signer le contrat, quand surviennent trois nouveaux personnages qui gâtent tout. Ce sont Corilla d’abord, ensuite le jeune Français qui s’est échappé du caveau de Cagliostro, et le prince bavarois. Ce dernier est épris de la cantatrice et s’est engagé, pour pouvoir l’épouser, à obtenir du Pape la rupture du mariage qu’elle a naguère contracté à Rome avec un drôle nommé Balzamo. Le bref du Saint-Père est obtenu, et le Bavarois triomphant l’apporte à sa belle. Celle-ci, en entrant dans la salle où la cérémonie du mariage s’accomplit, a entendu parler d’une somnambule devineresse qui attend dans le cabinet de Cagliostro, et qui doit tout à l’heure comparaître et parler devant l’assemblée. Corilla saisit l’occasion, s’élance dans le cabinet, prend le costume et le voile de la somnabule et se présente à sa place pour être magnétisée. Après quelques passes de Cagliostro, elle s’endort. Aussitôt les révélations commencent plus foudroyantes les unes que les autres pour le magnétiseur : « Je vois un fourbe, Balzamo, qui, déjà marié en Italie, s’apprête, du vivant de sa femme, à en épouser une autre. — Dieu ! quelle voix ! » Cagliostro enlève le voile qui couvrait le visage de Corilla et reconnaît sa femme. « Oui, c’est moi, lui dit celle-ci à voix basse, et si vous ne renoncez à l’instant à la main de la comtesse, si vous ne la rendez avec sa dot à son fiancé que vous avez si audacieusement fait disparaître, mais que voici, je vous fais pendre comme bigame. » Cagliostro obéit. Corilla continuant : « Je vois une malheureuse cantatrice italienne dont le Pape vient de casser le mariage avec l’intrigant Balzamo. — Damnation ! j’étais libre, s’écrie Cagliostro. Il n’est plus temps ! » Le magnétiseur alchimiste, prenant donc en considération le retour du seigneur français qu’on avait cru mort, et les sentimens que la comtesse ne peut dissimuler, lui cède tous ses droits et rend à la vieille marquise sa parole. Celle-ci touchée d’une telle délicatesse, se sent émue jusqu’au cœur et tendant la main à Cagliostro : « Tant de vertu, dit-elle, mérite récompense ! Revenez dans trois mois ! »

    La musique de M. Adam est comme tout ce qu’il écrit, simple, claire et facile ; on voit pourtant qu’il n’a pas cette fois laissé courir sa plume aussi librement qu’à l’ordinaire et qu’il a mis une extrême attention à la bien diriger. Tout est soigné dans cette partition, les airs et les morceaux d’ensemble, la partie des voix et celle de l’orchestre. Il faut citer trois airs charmans : celui de Cécile, au premier acte, C’est un caprice, dont le thème malheureusement rappelle trop un air célèbre de la Gazza de Rossini ; celui de Mocker, qui vient après, et l’invocation de Cagliostro, Fortune ! dont la phrase principale est d’un excellent goût et se développe largement. L’air de Carracoli, décrivant le laboratoire de son maître, a de la couleur et contient plusieurs effets d’orchestre dont la bizarrerie est suffisamment motivée. Mais le meilleur morceau est évidemment le dernier, celui de la scène du magnétisme. Le compositeur a employé, pour accompagner la voix de la somnambule, des harmonies de violons en sons harmoniques dont l’effet est excellent ; il est à regretter seulement qu’il y ait mêlé, dans la première partie, un accompagnement de harpe en sons ordinaires, dont la sonorité trop forte et trop rude ne peut se marier avec l’imperceptible bruissement des violons ; il fallait employer aussi la harpe en sons harmoniques, ou la faire jouer pianissimo dans l’extrémité de sa dernière octave aiguë. Cagliostro a complétement réussi, et à la chute du rideau, Chollet et Mme Thillon ont été redemandés.

Concerts du Conseravoire.

    C’est toujours le sanctuaire de la musique proprement dite, de la musique qui vit par elle-même, de celle qui n’a besoin ni de la parole, ni de la danse, ni des arts du dessin. C’est là toujours, et là seulement, il faut l’avouer, que les œuvres des maîtres sont dignement exécutées et respectueusement écoutées, sinon toujours comprises. On ne va pas trop au Conservatoire pour voir ni pour être vu ; on n’y papillonne guère de loge en loge, dans les entr’actes, comme à l’Opéra et au Théâtre-Italien. On y va pour tout autre chose : une partie de l’auditoire y vient, parce qu’elle aime la musique, parce qu’elle en a besoin, parce qu’elle ne rencontre que là ce qu’elle appelle musique ; une autre partie, parce qu’il est fort difficile de trouver place dans une salle aussi petite, et qu’il est de très bon genre d’avoir une loge que tant de gens convoitent sans pouvoir l’obtenir. Ceux-ci écoutent, sentent, comprennent, sont heureux, ils vivent. Ceux-là entendent, voient, ne comprennent rien, s’ennuient à grand orchestre, et cachent la profondeur de leur ennui sous un sourire fade apporté du Théâtre-Italien, qui est censé l’indice du plaisir, mais qui ne témoigne ordinairement que de la frivolité unie à une complète inintelligence. Pour ces derniers il y a des choses charmantes dans les symphonies de Beethoven, il reste encore du bon dans Gluck, on s’accoutume aux bizarreries de Weber ; mais, en somme, les Italiens modernes font seuls de la musique. Ce sont ces amateurs malgré eux de la muse allemande qui rendent ordinairement leurs coupons de loge quand le programme annonce la symphonie avec chœurs de Beethoven, et c’est alors seulement qu’ils se montrent naturels. Cette œuvre colossale leur est insupportable, ils ne se sentent pas le courage de la subir, et ils l’avouent, et ils s’éloignent, et ils font bien. Il y a encore dans ce public de la rue Bergère une fraction importante qui ne vient que pour l’exécution. C’est la perfection merveilleuse de l’orchestre qui l’attire et non point ce qu’il exécute. Qu’on joue une symphonie de Mozart, de Haydn, de Mendelssohn, de Schwenke ou de Beethoven, rien ne lui est plus indifférent. Ce sont les mêmes dilettanti qui iront également au Théâtre-Italien quel que soit l’opéra qu’on y donne, pourvu que Mme Persiani ou Rubini chantent. Pour ces gens-là, les compositeurs sont des espèces d’ouvriers, de tisseurs de notes, destinés à faire briller les exécutans, qui les contrarient trop souvent au lieu de les aider et dont il est très fâcheux qu’on ne puisse se passer.

    De ce mélange assez hétérogène d’auditeurs résulte pourtant le public le plus attentif, le plus sérieux, le plus musical de Paris. Il se plaint, depuis les deux dernières années, du peu de variété du répertoire ; mais il faudrait indiquer aussi le moyen de remédier à ce défaut. Le nombre n’est pas grand des compositeurs qui ont écrit de belles symphonies. Beethoven en a produit neuf. Mozart, et Haydn surtout, en écrivirent un grand nombre parmi lesquelles on est obligé de faire un choix ; encore la plupart de ces compositions choisies se ressemblent-elles beaucoup par la forme, par le caractère, par le style ; d’où il résulte une monotonie inévitable dans les impressions qu’elles produisent. Parmi les modernes, on compte beaucoup d’imitateurs des trois maîtres que je viens de nommer, et, à tout prendre, on doit préférer, je crois, réentendre et réadmirer un original, à faire connaissance avec de pâles et tièdes contrefacteurs.

    La symphonie de Mendelssohn, que nous avons entendue cette année, a sa physionomie propre ; cette œuvre appartient à l’auteur, elle n’est point servilement calquée sur ce que tout le monde connaît. Le style en est toujours noble et distingué, l’instrumentation claire et brillante. Son caractère expressif, dans le premier morceau, est celui, je ne dirai pas d’une mélancolie passionnée, mais bien d’une sorte de tristesse maladive, qui fatiguerait si elle se prolongeait ; mais l’auteur a su ménager, entre ses nuages, des échappées sur le bleu du ciel, des clairs obscurs et des faisceaux de lumière rayonnante qui ravivent incessamment l’attention. L’adagio contient des mélodies magnifiques, dont le mouvement a autant d’ampleur que de grâce dans leur majestueux développement ; le chant proposé d’abord par les violons, repris ensuite par les violoncelles, a surtout produit un très grand effet. Le scherzo a enlevé l’auditoire. C’est fin, c’est spirituellement capricieux et doux en même temps, savamment ordonné et libre d’allures cependant ; c est mendelssohnique. Je retrouve en effet dans ces délicieux morceaux (il en a fait plusieurs du même genre) toutes les qualités aimables de l’esprit et du cœur de l’auteur ; c’est Mendelssohn lui-même qui, par la voix de l’orchestre, se livre, dans un moment d’abandon, à une causerie intime avec le public. Il y a des gens qui lui reprochent déjà de toujours faire ses scherzi à deux temps ; on n’a jamais reproché aux autres maîtres d’écrire toujours les leurs à trois temps, parce que c’était un usage général apparemment. Mais comme Mendelssohn a innové en ce genre et qu’on n’ose pas lui en faire un crime, il faut bien alors le taquiner en exigeant qu’il innove toujours. Vous seriez bien attrapés, roquets hargneux que vous êtes, si un beau jour, combinant les rhythmes ternaire et binaire, les seuls qui existent, il vous donnait un scherzo à cinq ou à sept temps ! vous n’auriez plus rien à dire cette fois. Il est capable de vous jouer ce tour-là. Quoi qu’il en soit, ce scherzo et le final qui suit, applaudis spontanément par mille mains, ont décide le succès de cette belle symphonie.

    Le fragment de Moïse, exécuté au dernier concert, est l’une des plus larges inspirations de Rossini, et, n’était la phrase un peu trop sautillante de l’allegro, il eût dû, ce me semble, être mieux accueilli. Cette partition est riche de scènes susceptibles de se passer de la représentation scénique, et qui ne souffriraient pas, en conséquence, à être ainsi entendues. Je m’étonne qu’on n’y ait pas songé plus tôt. Mais parmi les chefs-d’œuvre d’une autre nature, c’est-à-dire essentiellement passionnés et dramatiques, on a pu voir en mainte occasion, pendant les trois ou quatre dernières années, que ceux de Gluck lui-même ne perdaient presque rien de leur puissance ainsi chantés sans action ; la chaleur de l’exécution et l’attention de l’auditoire étant une compensation suffisante et capable de mettre en jeu l’imagination en lui faisant deviner ce que les yeux n’aperçoivent pas. Les scènes d’Alceste, d’Iphigénie en Tauride et d’Armide ont toujours ému et élevé jusqu’au plus brûlant enthousiasme la salle entière. Pourquoi donc alors, en suivant cette voie, ne demanderait-on pas à M. Spontini quelques parties de ses magnifiques compositions ? Déjà une recrudescence de succès se déclare en leur faveur en Allemagne ; à Gotha, par exemple, où l’on vient de célébrer la fête du duc et d’inaugurer le nouveau théâtre par une reprise de Fernand Cortès, digne de cet héroïque ouvrage ; et à Dresde où la Vestale a reçu un accueil qui témoigne de l’intelligence et du goût des Saxons. Puisqu’on ne représente décidément plus à l’Opéra ces chefs-d’œuvre qui en illustrèrent la scène, que nous les entendions au moins au Conservatoire ! Le second acte de la Vestale, la scène de la Révolte de Cortès, la marche triomphale d’Olympie, et l’ardente bacchanale de Nurmahal, que le public parisien connaît à peine, pourraient nous être ainsi rendus ; et on nous les doit.

    Je suis bien en retard avec les albums ; parlons-en cependant puisqu’ils contiennent cette année un assez bon nombre de jolies romances. La vogue s’est fixée comme à l’ordinaire sur ceux de Labarre et de Mlle Puget. Dans le premier, il faut citer la Fille du Soldat, l’Etoile, l’Echo, et surtout le Fantôme noir, morceau dont le mouvement mélodique, l’harmonie et les modulations ont beaucoup d’originalité. Les ballades et romances de Labarre sont toujours écrites avec soin, sans nécessiter de la part des accompagnateurs ni des chanteurs un talent d’exécution trop développé ; Labarre ne demande à ses interprètes que de savoir la musique, de jouer un peu du piano et de n’être pas dépourvus de goût et de sentiment.

    Mlle Puget est moins exigeante encore, témoin sa mélancolique histoire intitulée : Morte d’amour, que tout le monde chante, et que j’accompagnerais au besoin, moi qui sur le piano n’ai jamais su faire une gamme ! Le Serment devant Dieu est dans le même cas. Les Bohémiens de Paris sont moins aisés à cause de la rapidité du mouvement et d’une sorte de verve indispensable pour que l’exécution soit fidèle. Cette vive chanson est toujours chaudemert applaudie quand Géraldi la chante, et le talent de cet habile virtuose a sans doute contribué à la vogue qu’elle obtient.

    Le Retour de la Mère a beaucoup plus de valeur, ce me semble, et Mlle Puget a rarement trouvé quelque chose d’aussi original et d’aussi coloré. Il y a, au contraire des morceaux de toute espèce dans l’album publié par l’éditeur du Monde musical ; on y trouve, à côté d’une de ces douces et souriantes chansonnettes, comme Masini les écrit si bien, de grands morceaux de Donizetti, de Ricci, et même une ballade pour piano principal et chant, qui exige deux exécutans de premier ordre. N’oublions pas de signaler l’Album de Bérat, l’auteur de cette touchante chanson populaire : « Adieu, mon fils » à laquelle il a su donner cette année un digne pendant par celle si pleine d’animation et de chaleur vraie : Victoire, victoire, c’est aujourd’hui que revient mon Bertrand. Et Mlle Lia Dupont qui, non contente de son talent de cantatrice, vient d’écrirc aussi son album, comme si elle n’eût fait que cela toute sa vie !!!

    Maintenant je suis à bout de mes nouvelles musicales, et je ne vois pas trop ce que je pourrais y ajouter sans avoir recours aux bruits venus de la province. Je finirai donc en constatant, d’après les journaux de Lyon, les ovations que le public de cette ville a fait subir fréquemment, depuis deux mois, au ténor Delahaye, dont les progrès, à ce qu’il paraît, sont extrêmement remarquables et dignes de toute l’attention des directeurs désireux d’avoir chaque année cinquante mille francs de plus à dépenser… pour en gagner cent mille. Delahaye nous reviendra.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er mai 2015.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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