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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 17 SEPTEMBRE 1843 [p. 1-2]


THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Première représentation de Lambert Simnel, opéra en trois actes, de MM. Scribe et Mélesville, musique posthume d’Hippolyte Monpou.

    Il s’agit encore d’York et de Lancastre, de la Rose rouge et de la Rose blanche ; querelle éternelle qui surnage toujours au-dessus du flot dramatique, comme celles des Guelfes et des Gibelins, des Capulets et des Montaigus, etc.

    Lambert Simnel, chef des apprentis du pâtissier John Bread, est un brave garçon plein d’honneur et de cœur, amoureux fou de la fille de son patron, et toujours prêt aussi à laisser brûler les pâtés confiés à sa garde, pour aller prendre part aux rixes qui presque chaque jour viennent troubler la paix de sa cuisine. Il a pris parti pour York contre Lancastre sans trop savoir pourquoi et seulement parce qu’il faut prendre parti pour quelqu’un. John Bread, à qui tant de vaillance ne plaît guère, puisqu’elle a pour résultat force pâtés carbonisés, n’entend pas d’ailleurs donner sa fille à un garçon tel que Lambert, n’ayant ni sou ni maille. Il coupe court en conséquence aux soupirs langoureux des deux amans, et vous met tout net le pauvret à la porte. Lambert va partir pour se faire soldat, quand sa mère, la vieille Marthe, survient, lui rend le courage et lui ordonne d’attendre quinze jours encore avant de s’engager ; elle va faire pendant ce temps un voyage dont le résultat certain, dit-elle, sera le mariage de Lambert avec sa chère Catherine. Elle part.

    Sur ces entrefaites, entrent dans l’auberge, ou la cuisine, ou la taverne, comme on voudra, de John Bread, trois mauvais drôles à l’air faux, à la tournure de conspirateurs : ce sont : le comte de Lincoln, une sorte de médecin et un major. Le comte apprend à ses deux acolytes le malheur qui ruine toutes leurs ambitieuses espérances : le jeune duc d’York, qu’ils comptaient pouvoir placer avant peu sur le trône et dominer comme un enfant, vient de mourir. Que faire ? tout est perdu ! — Non, pas encore, dit le docteur : examinez donc les traits du jeune garçon qui vient de nous servir à boire, quelle ressemblance étonnante ils offrent avec ceux du duc d’York ! — C’est vrai ! Oh ! quelle idée ! Mais comment lui faire accepter ce rôle ? — En le trompant lui-même. Aussitôt dit, aussitôt fait. Le mot est donné à l’extérieur aux chefs des troupes commandées par le comte ; officiers et soldats entrent alors, s’inclinent devant Lambert, le reconnaissent pour leur souverain en lui apprenant que, par suite d’une intrigue politique, il y avait eu substitution de personne, qu’il était, lui, le véritable duc d’York caché, pour le sauver, dans cette obscure condition. Lambert le croit d’autant plus aisément, que sa mère a toujours refusé d’éclaircir le mystère de sa naissance, et qu’il ignore encore le nom de son père. D’ailleurs, à la vue des armes, ses instincts guerriers l’entraînent, et il court, plein d’ardeur, se mettre à la tête de ses partisans, non sans verser quelques larmes en quittant la pauvre Catherine, que son rang désormais lui défend d’épouser.

    Lambert ne tarde point à faire des prodiges de valeur et à montrer un rare génie de la guerre ; mais sa volonté est d’autant plus entière et souffre d’autant moins la contradiction, qu’il est de bonne foi et se croit réellement de sang royal. Le comte et ses amis reconnaissent trop tard qu’ils se sont pris à leur propre piége ; c’est réellement un maître qu’ils se sont donné. Veulent-ils effrayer les paysans par des exécutions sanglantes, et exciter les soldats par le pillage, Lambert ordonne de respecter la vie et les propriétés de ses adversaires, et déclare que la peine de mort sera appliquée à quiconque aura contrevenu à ses ordres, sans distinction de grade ni de rang.

    Il parle enfin et agit de telle sorte que chacun le craint en l’admirant. Déjà l’armée ennemie a éprouvé plusieurs échecs ; les communicatiens entre le prince Edouard et Londres sont coupées ; le prince lui-même est en fuite et l’on ne sait ce qu’il est devenu. Dans l’espoir de le faire prisonnier, Lambert (le duc d’York maintenant), fait redoubler de vigilance ; on visite les fermes et les châteaux. Le riche manoir où il vient de s’installer est cerné par ses troupes, et l’on saisit un homme qui tentait d’en sortir sous un vêtement de fauconnier. Cet homme n’est autre que le prince Edouard lui-même, Lincoln le reconnaît. — « Sa mort est indispensable, dit le comte. — Je le combattrai, répond Lambert d’York, mais je ne suis point un assassin. — Monseigneur, lisez ses proclamations ; il vous traite d’imposteur, votre tête est mise à prix ! — Il met ma tête à prix et je sauve la sienne ; qu’il soit remis en liberté, je veux qu’on voie lequel est le plus prince de nous deux ! »

    Au milieu de ces agitations guerrières, Lambert se prend souvent à regretter la tranquillité de son premier état, et surtout la pauvre Catherine qu’il aime toujours. Cette fille, cependant, va se voir contrainte d’obéir à son père en acceptant un autre époux. Elle est venue tremblante demander à Son Altesse si elle voulait permettre ce mariage, et le duc d’York, en soupirant, a donné son autorisation. Pouvait-il, en effet, la refuser ? Il aime Catherine, il est vrai, mais elle ne peut être sa femme, et, comme dit John Bread, il faut pourtant bien qu’elle épouse quelqu’un. Trêve à ces douleurs intimes; les graves pensées, les grands intérêts avant tout. Le comte de Lincoln se présente suivi du docteur et du major pour prendre les ordres de Son Altesse. Lambert malheureusement ne savait ni lire ni écrire quand il est tombé prince, et depuis ce changement de fortune il n’a pu encore sortir de son ignorance à cet égard. Il doit donc dicter les dispositions qu’il vient d’arrêter pour la prochaine bataille ; le docteur prend la plume, le prince dicte, et le traître Lincoln transmet au perfide secrétaire, son complice, précisément le contraire des ordres de Son Altesse. Demeuré seul, le prince s’abandonne à un accès de tristesse en songeant à Catherine, dont le mariage, dans quelques minutes, va s’accomplir. Sa mère le surprend au milieu de ces tristes pensées, elle a forcé la consigne des gardes de la tente ducale et ne comprend rien aux honneurs dont son fils est entouré. Elle ignore tout ce qui est arrivé en son absence. Sa surprise redouble en entendant appeler Lambert monseigneur, en le voyant donner des ordres que chacun s’empresse d’exécuter. « C’est le duc d’York ! lui dit-on. — Le duc d’York ! allons donc, quel mensonge ! C’est mon fils, Lambert Simnel, mon fils, entendez-vous, et je défie bien qu’on me prouve le contraire. Oui Lambert, écoute-moi, on te trompe et voici la vérité : Je commis une faute que je n’ai jamais osé t’avouer ; un grand seigneur est ton père et je viens d’obtenir de lui une riche dot qui te permettra d’épouser Catherine ; tel a été le but de mon voyage et la cause de mon obstination à ne pas te révéler plus tôt le mystère de ta naissance. — Vous dites vrai, ma mère ? — J’en prends Dieu à témoin ! — Eh bien ! tout peut encore être réparé, courez avertir le père de Catherine ! — Le voici. » John Bread, instruit de ce nouveau changement de fortune, et trouvant néanmoins suffisante la dot de Lambert, n’a garde de refuser son consentement : « Embrasse-moi, mon garçon, je veux faire ton bonheur ! j’avais promis et fiancé ma fille à un autre, je ne le nie pas, mais je n’ai qu’une parole moi, et…. je n’y pense plus ! » Reste maintenant à arranger la grande affaire. Précisément le prince Edouard fait demander à Lambert une entrevue et une trêve d’une heure, que celui-ci s’empresse d’accorder. Edouard arrive, et les soldats d’York se pressent sur ses pas. « Notre entrevue n’a pas besoin de si nombreux témoins, dit Edouard. — Au contraire, Monseigneur, je veux que toute mon armée y assiste ; vous allez voir pourquoi : « Soldats, je fus trompé par une intrigue infâme ! on vous trompa de même ! Je ne suis point le duc d’York, ce prince est mort ; votre véritable et unique souverain, le voici : Vive le prince Edouard ! vive le Roi ! » Les soldats s’inclinent, crient vive le Roi ! on mène pendre le traître Lincoln ; le généreux rival d’Edouard redevient Lambert Simnel comme devant, et épouse Catherine.

    La musique de cet opéra est en grande partie l’œuvre d’Hippolyte Monpou, qu’une mort prématurée interrompit au milieu de sa carrière. On y reconnaît bien vite, en effet, le style de ses précédens ouvrages, et ces tournures mélodiques où l’on prétend retrouver le coloris du moyen-âge, et dont il a su tirer le plus heureux parti. Monpou atteignait souvent à l’originalité ; il parvenàit même, par sa manière spéciale de les traiter, à s’approprier des phrases à peu près banales, témoin l’air des Deux Reines : — Adieu mon beau navire, dont le thème est presque note pour note dans la fameuse romance : O Fontenay, qu’embellissent les roses. Il excellait surtout à écrire des mélodies assises sur les notes les plus sonores de l’harmonie, et donnant une grande portée à la voix. La popularité de sa chanson : Le Fou de Tolède, en est encore une preuve. Ce n’est pas exactement vrai d’expression de tout point ; mais cela plaît, cela sonne bien, on aime à le chanter et à l’entendre.

    L’opéra nouveau n’a pas d’ouverture ; il débute par une courte introduction formée d’un solo de violoncelle très mélodieux, et qu’on a justement applaudi. Les couplets de Catherine sont d’une tournure originale. Le duo suivant est mieux encore ; mais je lui préfère cependant le trio, malgré et peut-être à cause de son laconisme. La mélodie en est heureuse, les voix y sont bien enlacées, les accompagnemens les rendent à merveille et présentent d’ailleurs un intérêt spécial, et la fin, où le thème est reproduit smorzando par les instrumens seuls, est d’un effet délicieux. L’air de Lambert ne fait point partie du travail de Monpou ; il appartient en propre à M. Adam, qui acheva la partition, où il restait beaucoup à faire. M. Adam cependant a eu la modestie de bon goût de ne point se faire nommer ; ce qui ne nous oblige, je crois, en aucune façon. Aussi n’hésité-je pas à lui adresser tous les éloges que mérite cet air de caractère qui m’a paru supérieurement traité. J’aime surtout le thème syncopé et l’allegro où se retrouve la jovialité des danses écossaises. Le chant repris en chœur, dont le refrain est le cri de guerre de Lancastre et de Richemond a de l’éclat, sans être bien neuf.

    Je n’aime pas beaucoup le grand air empanaché que chante Mlle Révilly au commencement du second acte ; c’est aussi long que prétentieux. Mais la présence de ces sortes de morceaux est de rigueur à un certain moment de tous les drames lyriques. Il semble toujours que l’auteur se dise : « Si j’arrêtais un instant l’action pour ennuyer un peu le public ! Ce sera toujours cela de fait ! Oui, écrivons un grand air ; il servira de repoussoir et rendra ensuite par comparaison bien plus vif l’intérêt des autres morceaux et des scènes actives. » En général, c’est au second acte que la pauvre cantatrice à roulades est chargée de venir répandre cette ombre sur le tableau ; et ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’elle est toujours enchantée de la tâche qu’on lui confie. C’est vraisemblablement pour les cantatrices un bonheur de gazouiller, semblable à celui qu’éprouvent les alouettes quand elles montent perpendiculairement en l’air, sans autre but que de répandre au loin leur joyeuse chanson. Sous ce point de vue, un tel exercice musical revêt une sorte de poésie qui ne manque pas de charmes, mais il faut à toute force alors que la cantatrice chante libre et heureuse comme l’oiseau des champs.

    Le quatuor à voix d’hommes qui précède le final est absolument calqué sur celui de Robert-le-Diable : « Sonnez, clairons ! » et le final où ce thème est reproduit se ressent de cette réminiscence. Il y a de belles parties dans le troisième acte ; en somme, c’est une partition recommandable, qui a été bien accueillie et a fait grand plaisir. L’exécution en est plus soignée que celle de la plupart des opéras nouveaux ; Masset a bien fait valoir, sous tous les rapports, le rôle de Lambert Simnel ; Mlle Darcier a le bon esprit de ne pas viser à la grande cantatrice ; elle a mis beaucoup de grâce et de finesse dans celui de Catherine ; et pour les autres rôles, chacun a fait de son mieux. C’est un succès. Décidément, l’Opéra-Comique est en voie de progrès. C’est ce que me faisait observer, jeudi dernier, un vieil habitué de ce théâtre, qui me reprochait, fort courtoisement d’ailleurs, le peu de sympathie que j’avais en mainte occasion manifesté pour l’administration de M. Crosnier. — « Comment donc, disait-il, ce pauvre Opéra-Comique (on l’appelait ainsi autrefois) a-t-il pu renaître de ses cendres ? L’honneur en appartient tout entier à la direction actuelle; et ce n’est pas, je suppose, une chose si ordinaire qu’une direction de dix ans, qui, sans bruit, sans secousse, sans faillite surtout, est parvenue à rendre à l’Opéra-Comique la place qu’il avait perdue parmi les théâtres royaux.

    L’historique de l’Opéra-Comique depuis dix ans ne sera peut-être pas sans intérêt pour vous. — Certes, Monsieur, je ne demande qu’à m’éclairer à ce sujet. — Eh bien ! donc, voilà ce que je sais avec certitude : l’Opéra-Comique, fermé à plusieurs reprises par suite de faillite à la salle Ventadour, allait succomber pour la cinquième ou la sixième fois dans l’espace de huit ans à la place de la Bourse, lorsqu’en 1834 la direction fut remise aux mains de M. Crosnier. A cette époque, l’opinion publique repoussait comme usé le genre de l’opéra-comique. Les auteurs et les compositeurs étaient découragés. Les chanteurs étaient tous d’une médiocrité désespérante, et il me souvient que c’était Thénard, acteur fort intelligent du reste, qui occupait alors l’emploi de premier ténor en chef et sans partage. Aussi les chefs-d’œuvre qu’on représentait passaient-ils presque inaperçus. Si la presse s’en préoccupait dans l’intérêt de l’art, le public ne l’accueillait qu’avec indifférence, et la preuve existe dans la médiocrité des recettes. Il résulte de documens officiels que la moyenne des recettes de l’Opéra-Comique, à cette époque, s’élevait à la somme annuelle de 485,000 fr., c’est-à-dire un peu moins que les théâtres de vaudevilles et de mélodrames.

    Il fallait à M. Crosnier une grande confiance dans son habitude des affaires théâtrales, il lui fallait surtout une grande foi dans l’avenir d’un genre de spectacle que tout le monde considérait comme perdu en France, pour oser affronter les périls de la direction et tenter de faire revivre les sympathies éteintes du public pour l’Opéra-Comique.

    Cependant, il faut en convenir, le but que M. Crosnier se proposait il l’a atteint complétement ; aujourd’hui non seulement l’Opéra-Comique existe, mais sa prospérité est un fait accompli, et à ceux qui voudraient nier l’affluence qui se presse aux portes de la salle Favart, on peut opposer la vérité des chiffres et prouver que la moyenne des recettes de l’Opéra-Comique est aujourd’hui de 788,000 fr., que la moyenne des droits d’auteurs qui, avant M. Crosnier, n’avait atteint que le chiffre de 59,000 fr., s’est élevée sous sa direction à la somme de 101,700 fr.

    La plus grande difficulté que le directeur eut à vaincre était de recruter des chanteurs. Il alla les chercher partout. Ainsi il enleva Mme Damoreau à l’Opéra, Jenny Colon aux Variétés. Il découvrit Mlle Rossi dans les chœurs des Italiens, Masset dans l’orchestre des Variétés, Roger et Mlle Lavoye au Conservatoire, et c’est ainsi qu’il parvint à composer la troupe où l’on trouve tant de talens remarquables comme chanteurs et comme acteurs. Enfin, Monsieur, dans le voyage que vous venez de faire en Allemagne, vous avez vu représenter des traductions de la plupart des ouvrages du répertoire moderne de l’Opéra-Comique ; les joue-t-on, les chante-t-on mieux qu’à Paris ? — Oh ! pour cela non ; franchement, la supériorité nous reste. — Vous voyez donc que je n’ai pas si grand tort de parler des talens de nos artistes. D’ailleurs, en même temps qu’il recrutait et formait des chanteurs, M. Crosnier comprit qu’il avait la même tâche à remplir à l’égard des compositeurs. La mort d’Hérold et celle de Boïeldieu avaient éclairci les rangs ; ceux qui restaient étaient peu nombreux, il fallait leur donner des suppléans et leur préparer des successeurs. Dès les premiers temps de sa direction, M. Crosnier fit ce qu’on n’avait jamais eu le courage de faire avant lui : il ouvrit les deux battans des portes de l’Opéra-Comique à tous les talens naissans ou ignorés. Beaucoup furent appelés par le directeur, peu furent élus par le public ; mais parmi les noms nouveaux qui se sont produits, quelques uns ont déjà donné plus que des espérances pour l’avenir. Je puis vous citer ici les noms des compositeurs connus ou inconnus dont les ouvrages nouveaux ont été représentés sur la scène de l’Opéra-Comique depuis 1834. Ils sont au nombre de trente-huit. Ce sont MM. Auber, Adam, Batton, Bordèse, Adrien Boïeldieu, Boulanger, Carafa, Clapisson, Colet, Copola, Despréaux, Donizetti, le duc de Feltre, Fontmichel, Gide, Gomis, Grisard, Godefroy, Girard, Kastner, Théodore Labarre, Leborne, Luce Halévy, le prince de la Moskowa, Marliani, Mazas, Monpou, Monfort, Onslow, Paër, Mlle Pujet, Eugène Prevost, Potier, Rifaut, Rousselot, Thomas, Thys. Dans ce nombre ne sont pas compris quelques compositeurs dont les ouvrages sont ou vont être mis à l’étude; tels que MM. Boisselot, Wogel, Flottow, etc. et vous-même, Monsieur, si vous ne figurez point parmi les compositeurs qui écrivent pour l’Opéra-Comique, c’est que vous ne l’avez pas voulu ; car, je le sais pertinemment, M. Crosnier, en plus d’une circonstance, vous a montré l’empressement avec lequel il était disposé à vous accueillir. » Je ne savais trop que répondre à cette véhémente réclame ; si tout cela est vrai, il faut en effet que l’Opéra-Comique et son administration ne soient pas si dépourvus de mérite; et mon interlocuteur paraît bien informé. Tant mieux, après tout; je ne suis pas de ceux qui ne demandent que plaies et bosses, et j’aurais trop de remords de condamner un innocent.

    J’ai encore d’autres nouvelles musicales. La plus fraîche de toutes m’arrive du château d’Eu. Le concert offert à la reine Victoria a été excellent ; sous l’habile direction de M. Girard, les fragmens d’Armide et des deux Iphigénies (car le Roi aime surtout la grande musique) ont été supérieurement exécutés. Puis Hallé s’est mis au piano et a étonné son illustre auditoire par la fougue réglée de son jeu plein de science et d’inspiration ; M. Vivier a joué ses morceaux à trois parties sur un seul cor, et prouvé par là qu’Odry n’était pas si sot quand il disait : « Si ce n’est qu’impossible, ça se peut ! »

    — Quelques jours auparavant, un compositeur viennois, M. Geiger, homme d’un rare mérite, avait fait exécuter à Saint-Roch une messe à grand orchestre et à grands chœurs, qui lui a valu les plus honorables suffrages. On cite entre autres une lettre très flatteuse adressée à M. Geiger par l’illustre auteur de la Vestale. Les exécutans, d’ailleurs, s’étaient accordés, dès la répétition générale, à reconnaître dans cette œuvre religieuse les plus belles qualités de style et d’expression.

    — On m’écrit aussi de Londres que M. Œlsager, l’un des plus savans amateurs de musique des trois royaumes, et dont les soirées sont également recherchées par les artistes et par le public, a donné chez lui une véritable fête musicale en l’honneur de Spohr. On y a exécuté, avec une supériorité rare, les six ouvrages suivans de ce maître célèbre :

    l° Un double quatuor en mineur pour instrumens à cordes ;

    2° Un quintetto en ut mineur pour piano et quatre instrumens à vent ;

    3° Un nonetto en fa majeur ;

    4° Un quintetto en si bémol ;

    5° Un ottetto en mi majeur ;

    6° Un double quatuor en mi mineur.

    On voit, par l’énormité de ce programme, que la quantité doit être en Angleterre réunie à la qualité.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er janvier 2015.

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