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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 3 SEPTEMBRE 1843 [p. 1-3]


VOYAGE MUSICAL EN ALLEMAGNE. (1)

(Quatrième Lettre.)

A M. STEPHEN HELLER.

Leipzig.

     Vous avez ri, sans doute, mon cher Heller, de l’erreur commise dans ma dernière lettre, au sujet de la grande-duchesse Stéphanie que j’ai appelée Amélie ? Eh bien ! vous l’avouerai-je, ce quiproquo m’a été moins désagréable que la faute d’impression qui m’a fait dire collines nombreuses pour collines OMBREUSES, et je ne me désole pas trop des reproches d’ignorance et de légèreté qu’il va m’attirer. Si j’avais appelé François ou Georges l’empereur Napoléon, à la bonne heure ! mais il est bien permis, à la rigueur, de changer le nom, tout gracieux qu’il soit, de la souveraine de Manheim. — D’ailleurs Shakespeare l’a dit :

What’s in a name ? that we call a rose
By any other name would smell as sweet !

     « Qu’y a-t-il dans un nom ? Ce que nous appelons une rose n’exhalerait pas, sous un autre nom, de moins doux parfums. »

     En tout cas, je demande humblement pardon à S. A., et, si elle me l’accorde, comme je l’espère, je me moquerai bien de vos moqueries.

     En quittant Weimar, la ville musicale que je pouvais le plus aisément visiter était Leipzig. J’hésitais pourtant à m’y présenter, malgré la dictature dont y était investi Félix Mendelssohn, et les relations amicales qui nous lièrent ensemble, à Rome, en 1831. Nous avons suivi dans l’art, depuis cette époque, deux lignes si divergentes, que je craignais, je l’avoue, de ne pas trouver en lui de bien vives sympathies. Chélard, qui le connaît bien, me fit rougir de mon doute, et je lui écrivis. Sa réponse ne se fit pas attendre ; la voici :

    « Mon cher Berlioz, je vous remercie bien de cœur de votre bonne lettre et de ce que vous avez encore conservé le souvenir de notre amitié romaine ! Moi, je ne l’oublierai de ma vie, et je me réjouis de pouvoir vous le dire bientôt de vive voix. Tout ce que je puis faire pour rendre votre séjour à Leipzig heureux et agréable, je le ferai comme un plaisir et comme un devoir. Je crois pouvoir vous assurer que vous serez content de la ville, c’est-à-dire des musiciens et du public. Je n’ai pas voulu vous écrire sans avoir consulté plusieurs personnes qui connaissent Leipzig mieux que moi, et toutes m’ont confirmé dans l’opinion où je suis que vous y ferez un excellent concert. Les frais de l’orchestre, de la salle, des annonces, etc., sont de 110 écus : la recette peut s’élever de 6 à 800 écus. Vous devrez être ici et arrêter le programme, et tout ce qui est nécessaire au moins dix jours d’avance. En outre, les directeurs de la Société des Concerts d’abonnement me chargent de vous demander si vous voulez faire exécuter un de vos ouvrages dans le concert qui sera donné le 22 février au bénéfice des pauvres de la ville. J’espère que vous accepterez leur proposition après le concert que vous aurez donné vous-même. Je vous engage donc à venir ici aussitôt que vous pourrez quitter Weimar. Je me réjouis de pouvoir vous serrer la main et vous dire : « Willkommen » en Allemagne. Ne riez pas de mon méchant français comme vous faisiez à Rome, mais continuez d’être mon bon ami, comme vous l’étiez alors et comme je serai toujours votre dévoué

« FÉLIX MENDELSSOHN BARTHOLDY. »

     Pouvais-je résister à une invitation conçue en pareils termes ?... Je partis donc pour Leipzig, non sans regretter Weimar et les nouveaux amis que j’y laissais. Ma liaison avec Mendelssohn avait commencé à Rome d’une façon assez bizarre. A notre première entrevue, il me parla de ma cantate de Sardanapale, couronnée à l’Institut de Paris, et dont mon co-lauréat Montfort lui avait fait entendre quelques parties. Lui ayant manifesté moi-même une véritable aversion pour le premier allegro de cette cantate : « A la bonne heure, s’écria-t-il plein de joie, je vous fais mon compliment... sur votre goût ! J’avais peur que vous ne fussiez content de cet allegro ; franchement il est bien misérable ! » Nous faillîmes nous quereller le lendemain parce que j’avais parlé avec enthousiasme de Gluck, et qu’il me répondit d’un ton railleur et surpris : « Ah ! vous aimez Gluck ! » ce qui semblait dire : « Comment un musicien tel que vous me paraissez être a-t-il assez d’élévation dans les idées, un assez vif sentiment de la grandeur du style et de la vérité d’expression, pour aimer Gluck ! » J’eus bientôt l’occasion de me venger de cette petite incartade. J’avais apporté de Paris l’air d’Asteria dans l’opéra italien de Telemaco, morceau admirable, mais peu connu ! J’en plaçai sur le piano de Montfort un exemplaire manuscrit sans nom d’auteur, un jour où nous attendions la visite de Mendelssohn. Il vint ; en apercevant cette musique qu’il prit pour un fragment de quelque opéra italien moderne, il se mit en devoir de l’exécuter, et, aux quatre dernières mesures, à ces mots : « O giorno ! o dolce sguardi ! o rimembranza ! o amor ! » dont l’accent musical est vraiment sublime, comme il les parodiait d’une façon grotesque en contrefaisant Rubini, je l’arrêtai, et d’un air confondu d’étonnement : « Ah ! vous n’aimez pas Gluck, lui dis-je. — Comment ! Gluck ! — Hélas ! oui, mon cher, ce morceau est de lui et non point de Bellini, ainsi que vous le pensiez. Vous voyez que je le connais mieux que vous, et que je suis de votre opinion... plus que vous-même ! » Il ne prononçait jamais le nom de Sébastien Bach sans y ajouter ironiquement « votre petit élève ! » Enfin, c’était un vrai porc-épic, dès qu’on parlait de musique ; on ne savait par quel bout le prendre pour ne pas se blesser. Doué d’un excellent caractère, d’une humeur douce et charmante, il supportait aisément la contradiction sur tout le reste, et j’abusais à mon tour de sa tolérance dans les discussions philosophiques et religieuses que nous élevions quelque fois.

    Un soir, nous explorions ensemble les Thermes de Caracalla, en débattant la question du mérite ou du démérite des actions humaines et de leur rémunération pendant cette vie. Comme je répondais par je ne sais quelle énormité à l’énoncé de son opinion toute religieuse et orthodoxe, le pied vint à lui manquer, et le voilà roulant, avec force contusions et meurtrissures, dans les ruines d’un très raide escalier. « Admirez la justice divine, lui dis-je en l’aidant à se relever, c’est moi qui blasphème, et c’est vous qui tombez ! » Cette impiété, accompagnée de grands éclats de rire, lui parut trop forte apparemment, et depuis lors les discussions religieuses furent toujours écartées. C’est à Rome que j’appréciai pour la première fois ce délicat et fin tissu musical, diapré de si riches couleurs, qui a nom : Ouverture de la Grotte de Fingal. Mendelssohn venait de le terminer, et il m’en donna une idée assez exacte ; telle est sa prodigieuse habileté à rendre sur le piano les partitions les plus compliquées. Souvent, aux jours accablants de sirocco, j’allais l’interrompre dans ses travaux (car c’est un producteur infatigable) ; il quittait alors la plume de très bonne grâce, et, me voyant tout gonflé de spleen, cherchait à l’adoucir en me jouant ce que je lui désignais parmi les œuvres des maîtres que nous aimions tous les deux. Combien de fois, hargneusement couché sur son canapé, j’ai chanté l’air d’Iphigénie en Tauride : D’une image, hélas ! trop chérie, qu’il accompagnait, décemment assis devant son piano. Et il s’écriait : « C’est beau cela ! c’est beau ! Je l’entendrais sans me lasser du matin au soir, toujours, toujours ! » Et nous recommencions. Il aimait aussi beaucoup à me faire murmurer, avec ma voix ennuyée et dans cette position horizontale, deux ou trois mélodies que j’avais écrites sur des vers de Moore, et qui lui plaisaient. Mendelssohn a toujours eu une certaine estime pour mes... chansonnettes. Après un mois de ces relations, qui avaient fini par devenir pour moi si pleines d’intérêt, Mendelssohn disparut sans me dire adieu, et je ne le revis plus. Sa lettre, que je viens de vous citer, dut en conséquence me causer et me causa réellement une très agréable surprise. Elle semblait révéler en lui une bonté d’âme, une aménité de mœurs que je ne lui avais pas connues ; je ne tardai pas à reconnaître, en arrivant à Leipzig, que ces qualités excellentes étaient les siennes en effet. Il n’a rien perdu toutefois de l’inflexible rigidité de ses principes d’art, mais il ne cherche point à les imposer violemment, et se borne, dans l’exercice de ses fonctions de maître de chapelle, à mettre en évidence ce qu’il juge beau, et à laisser dans l’ombre ce qui lui paraît mauvais ou d’un pernicieux exemple. Seulement il aime toujours un peu trop les morts.

    La Société des Concerts d’abonnement dont il m’avait parlé est fort nombreuse et on ne peut mieux composée ; elle possède une magnifique académie de chant, un orchestre excellent et une salle, celle du Gewanthaus, d’une sonorité parfaite. C’était dans ce vaste et beau local que je devais donner mon concert. J’allai le visiter en descendant de voiture ; et je tombai précisément au milieu de la répétition générale de l’œuvre nouvelle de Mendelssohn (Valpurgis Nacht). Je fus réellement émerveillé de prime abord du beau timbre des voix, de l’intelligence des chanteurs, de la précision et de la verve de l’orchestre, et surtout de la splendeur de la composition. J’incline fort à regarder cette espèce d’oratorio (la Nuit du Sabbat) comme ce que Mendelssohn a produit de plus achevé jusqu’à ce jour. Le poëme est de Goëthe, et n’a rien de commun avec la scène du Sabbat de Faust. Il s’agit des assemblées nocturnes que tenait sur les montagnes, aux premiers temps du christianisme, une secte religieuse fidèle aux anciens usages, alors même que les sacrifices sur les hauts-lieux eurent été interdits. Elle avait coutume, pendant les nuits destinées à l’œuvre sainte, de placer aux avenues de la montagne, et en grand nombre, des sentinelles armées, couvertes de déguisemens étranges. A un signal convenu, et quand le prêtre montant à l’autel entonnait l’hymne sacré, cette troupe, d’aspect diabolique, agitant d’un air terrible ses fourches et ses flambeaux, faisait entendre toutes sortes de bruits et de cris épouvantables, pour couvrir la voix du chœur religieux et effrayer les profanes qui eussent été tentés d’interrompre la cérémonie. C’est de là sans doute qu’est venu l’usage dans la langue française d’employer le mot sabbat comme synonyme de grand bruit nocturne. Il faut entendre la musique de Mendelssohn pour avoir une idée des ressources variées que ce poëme offrait à un habile compositeur. Il en a tiré un parti merveilleux. Sa partition est d’une clarté parfaite, malgré sa complexité ; les effets de voix et d’instrumens s’y croisent dans tous les sens, se contrarient, se heurtent, avec un désordre apparent qui est le comble de l’art. Je citerai surtout, comme des choses magnifiques en deux genres opposés, le morceau mystérieux du placement des sentinelles, et le chœur final où la voix du prêtre s’élève par intervalles, calme et pieuse, au-dessus du fracas infernal de la troupe des faux démons et sorciers. On ne sait ce qu’il faut le plus admirer dans ce finale, ou de l’orchestre ou du chœur, ou du mouvement tourbillonnant de l’ensemble ! C’est un chef-d’œuvre !

    Au moment où Mendelssohn, plein de joie de l’avoir produit, descendait du pupitre, je m’avançai tout ravi de l’avoir entendu. Le moment ne pouvait être mieux choisi pour une pareille rencontre ; et pourtant, après les premiers mots échangés, la même pensée triste nous frappa tous les deux simultanément : « Comment ! il y a douze ans ! douze ans ! que nous avons rêvé ensemble dans la plaine de Rome ! — Oui, et dans les thermes de Caracalla ! — Oh ! toujours moqueur ! toujours prêt à rire de moi ! — Non, non, je ne raille plus guère ; c’était pour éprouver votre mémoire, et voir si vous m’aviez pardonné mes impiétés. Je raille si peu, que, dès notre première entrevue, je vais vous prier très sérieusement de me faire un cadeau auquel j’attache le plus grand prix. — Qu’est-ce donc ? — Donnez-moi le bâton avec lequel vous venez de conduire la répétition de votre nouvel ouvrage. — Oh ! bien volontiers, à condition que vous m’enverrez le vôtre.— Je donnerai ainsi du cuivre pour de l’or ; n’importe, j’y consens. » Et aussitôt le sceptre musical de Mendelssohn me fut apporté. Le lendemain, je lui envoyai mon lourd morceau de bois de chêne avec la lettre suivante, que le dernier des Mohicans, je l’espère, n’eût pas désavouée :

« Au chef Mendelssohn !

    » Grand chef ! nous nous sommes promis d’échanger nos tomawcks (2) ; voici le mien ! Il est grossier, le tien est simple ; les squaws (3) seules et les visages pâles (4) aiment les armes ornées. Sois mon frère ! et quand le grand esprit nous aura envoyés chasser dans le pays des âmes, que nos guerriers suspendent nos tomawcks unis à la porte du conseil. »

     Tel est dans toute sa simplicité le fait qu’une malice bien innocente a voulu rendre ridiculement dramatique. Mendelssohn, lorsqu’il s’est agi, quelques jours après, d’organiser mon concert, s’est en effet comporté en frère à mon égard. Le premier artiste qu’il me présenta comme son fidus Achates, fut le maître de concert David, musicien éminent, compositeur de mérite et violoniste distingué. M. David, qui parle d’ailleurs parfaitement le français, me fut d’un très grand secours.

     L’orchestre de Leipzig n’est pas plus nombreux que les orchestres de Francfort et de Stuttgardt ; mais comme la ville ne manque pas de ressources instrumentales, je voulus l’augmenter un peu, et le nombre des violons fut en conséquence porté à vingt-quatre ; innovation qui, je l’ai su plus tard, a causé l’indignation de deux ou trois critiques dont le siége était déjà fait. Vingt-quatre violons au lieu de seize, qui avaient suffi jusque-là à l’exécution des symphonies de Mozart et de Beethoven ! Quelle insolente prétention !... Nous essayâmes en vain de nous procurer encore trois instrumens indiqués et mis en évidence dans plusieurs de mes morceaux (autre crime énorme) ; il fut impossible de trouver le cor anglais, l’ophicléide et la harpe. Le cor anglais (l’instrument) était si mauvais, si délabré, et par suite si extraordinairement faux, que, malgré le talent de l’artiste qui le jouait, nous dûmes renoncer à nous en servir, et donner son solo à la première clarinette.

     L’ophicléide, ou du moins le mince instrument de cuivre qu’on me présenta sous ce nom, ne ressemblait point aux ophicléides français ; il n’avait presque point de son, et d’ailleurs il était en si naturel (in H), ce qui obligeait l’exécutant à transposer d’un demi-ton et à jouer par conséquent dans des tons presque impraticables, en sol bémol par exemple, quand l’orchestre était en fa, ou en ut bémol quand il était en si bémol. L’ophicléide fut donc considéré comme non avenu ; on le remplaça tant bien que mal par un quatrième trombone. Pour la harpe, on n’y pouvait songer ; car six mois auparavant, Mendelssohn, ayant voulu faire entendre à Leipzig des fragmens de son Antigone, fut obligé de faire venir des harpes de Berlin. Comme on m’assurait qu’il en avait été médiocrement satisfait, j’écrivis à Dresde, et Lipinski, un grand et digne artiste dont j’aurai bientôt l’occasion de parler, m’envoya le harpiste du théâtre. Il ne s’agissait plus que de trouver l’instrument. Après bien des courses inutiles chez divers facteurs et marchands de musique, Mendelssohn apprit enfin qu’un amateur possédait une harpe, et il obtint de lui qu’elle nous fût prêtée pour quelques jours. Mais, admirez mon malheur, la harpe apportée et bien garnie de cordes neuves, il se trouva que M. Richter (le harpiste de Dresde qui s’était si obligeamment rendu à Leipzig sur l’invitation de Lipinski) était un pianiste très habile, qu’il jouait en outre fort bien du violon, mais qu’il ne jouait presque pas de la harpe. Il en avait étudié le mécanisme depuis dix-huit mois seulement, et pour parvenir à exécuter les arpéges les plus simples, qui servent communément à l’accompagnement du chant dans les opéras italiens.

    De sorte qu’a l’aspect des traits diatoniques et des dessins chantans qui se rencontrent souvent dans ma symphonie, le courage lui manqua tout-à-fait, et que Mendelssohn dut se mettre au piano le soir du concert pour représenter les solos de la harpe et en assurer ses entrées. Quel embarras pour si peu de chose !

     Quoi qu’il en soit, et mon parti une fois pris sur ces inconvéniens, les répétitions commencèrent. La disposition de l’orchestre, dans cette belle salle, est si excellente, les rapports de chaque exécutant avec le chef sont si aisés, et les artistes, musiciens parfaits d’ailleurs, ont été accoutumés par Mendelssohn et David à apporter aux études une telle attention, que deux répétitions suffirent à monter un long programme où figuraient, entre autres compositions difficiles, les ouvertures du Roi-Lear, des Francs-Juges et la Symphonie fantastique. David avait en outre consenti à jouer le solo de violon (Rêverie et Caprice) que j’écrivis il y a deux ans pour Artôt, et dont l’orchestration est assez compliquée. Il l’exécuta supérieurement aux grands applaudissemens de l’assemblée.

     Quant à l’orchestre, dire qu’il fut irréprochable, après deux répétitions seulement, dans l’exécution des pièces que je viens de citer, c’est en faire un éloge immense. Tous les musiciens de Paris, et bien d’autres encore, seront, je crois, de cet avis.

     Cette soirée jeta le trouble dans les consciences musicales des habitans de Leipzig, et, autant qu’il m’a été permis d’en juger par la polémique des journaux, des discussions en sont résultées, aussi violentes, tout au moins, que celles dont les mêmes ouvrages furent le sujet à Paris il y a quelque dix ans. Pendant qu’on débattait ainsi la moralité de mes faits et gestes harmoniques, que les uns les traitaient de belles actions, les autres de crimes prémédités, je fis le voyage de Dresde que j’aurai bientôt à raconter. Mais pour ne pas scinder le récit de mes expériences à Leipzig, je vais, mon cher Heller, vous dire ce qu’il advint, à mon retour, du concert au bénéfice des pauvres dont Mendelssohn m’avait parlé dans sa lettre, et auquel j’avais promis de prendre part.

     Cette soirée étant organisée par la Société des Concerts tout entière, j’avais à ma disposition la riche et puissante Académie de chant dont je vous ai fait déjà un éloge si mérité. Je n’eus garde, vous pensez bien, de ne pas profiter de cette belle masse vocale, et j’offris aux directeurs de la Société le finale à trois chœurs de Roméo et Juliette, dont la traduction allemande avait été faite à Paris par le savant professeur Duesberg. Il y avait seulement à mettre cette traduction en rapport avec les notes des parties de chant. Ce fut un long et pénible travail ; encore, la prosodie allemande n’ayant pas été bien observée par les copistes dans leur distribution de syllabes longues et brèves, il en résulta pour les chanteurs des difficultés telles, que Mendelssohn fut obligé de perdre son temps à la révision du texte et à la correction de ce que ces fautes présentaient de plus choquant. Il eut en outre à exercer le chœur pendant près de huit jours. (Huit répétitions d’un chœur aussi nombreux coûteraient à Paris 4,800 fr. Et l’on me demande quelquefois pourquoi dans mes concerts je ne donne pas Roméo et Juliette !) Cette Académie, où figurent, il est vrai, quelques artistes du théâtre et les élèves de la chapelle de Saint-Thomas, est cependant composée dans sa presque totalité d’amateurs appartenant aux classes élevées de la ville de Leipzig. Voilà pourquoi, dès qu’il s’agit d’apprendre quelque œuvre sérieuse, on peut en obtenir plus aisément un grand nombre de répétitions. Quand je revins de Dresde, les études cependant étaient loin d’être terminées ; le chœur d’hommes surtout laissait beaucoup à désirer. Je souffrais de voir un grand maître et un grand virtuose tel que Mendelssohn, chargé de cette tâche subalterne de maître de chant, qu’il remplit, il faut le dire, avec une patience inaltérable. Chacune de ses observations est faite avec douceur et une politesse parfaite, dont on lui saurait plus de gré, si on pouvait savoir combien, en pareil cas, ces qualités sont rares. Quant à moi, j’ai été souvent accusé d’ingalanterie par nos dames de l’Opéra ; ma réputation, à cet égard, est parfaite. Je la mérite, je l’avoue ; dès qu’il s’agit des études d’un grand chœur, et avant même de les commencer, une sorte de colère anticipée me serre la gorge, ma mauvaise humeur se manifeste, bien que rien encore n’y ait pu donner lieu, et je fais comprendre du regard à tous les choristes l’idée de ce Gascon qui, ayant donné un coup de pied à un petit garçon passant inoffensif auprès de lui, et sur l’observation de celui-ci, qu’il ne lui avait rien fait, répliqua : « Juge un peu, si tu m’avais fait quelque chose ! »

     Cependant après deux séances encore, les trois chœurs étaient appris, et le finale, avec l’appui de l’orchestre, eût, sans aucun doute, parfaitement marché, si une basse du théâtre, qui depuis plusieurs jours se récriait sur les difficultés du rôle du père Laurence dont on l’avait chargée, ne fût venue démolir tout notre édifice harmonique élevé à si grand’peine.

     J’avais déjà remarqué aux répétitions au piano, que ce Monsieur (j’ai oublié son nom) appartenait à la classe nombreuse des musiciens qui ne savent pas la musique ; il comptait mal ses pauses, il n’entrait pas à temps, il se trompait d’intonations, etc. ; mais je me disais : peut être n’a-t-il pas eu le temps d’étudier sa partie, il apprend pour le théâtre des rôles fort difficiles, pourquoi ne viendrait-il pas à bout de celui-là ? Je pensais pourtant bien souvent à Alizard, qui a toujours si bien dit cette scène, en regrettant fort qu’il fût à Bruxelles et ne sût pas l’allemand. Mais à la répétition générale, la veille du concert, comme ce Monsieur n’était pas plus avancé, et que, de plus, il grommelait entre ses dents je ne sais quelles imprécations tudesques, chaque fois qu’on était obligé d’arrêter l’orchestre à cause de lui, ou quand Mendelssohn ou moi nous lui chantions ses phrases, la patience m’échappa enfin, et je remerciai la chapelle, en la priant de ne plus s’occuper de mon ouvrage, dont le solo de basse rendait évidemment l’exécution impossible. En rentrant, je faisais cette triste réflexion : Deux compositeurs qui ont appliqué pendant de longues années ce que la nature leur a départi d’intelligence et d’imagination à l’étude de leur art, deux cents musiciens, chanteurs et instrumentistes attentifs et capables, se seront fatigués pendant huit jours inutilement et auront dû renoncer à la production de l’œuvre qu’ils avaient adoptée, à cause de l’insuffisance d’un seul homme ! O chanteurs qui ne chantez pas, vous donc aussi, vous êtes des dieux !... L’embarras de la société était grand pour remplacer sur le programme ce finale dont la durée est d’une demi-heure ; au moyen d’une répétition supplémentaire que l’orchestre et les chœurs voulurent bien faire le matin même du jour du concert, nous en vînmes à bout. L’ouverture du Roi Lear, que l’orchestre possédait bien, et l’Offertoire de mon Requiem, où le chœur n’a que quelques notes à chanter, furent substitués au fragment de Roméo, et exécutés le soir de la façon la plus satisfaisante. Je dois même ajouter que le morceau du Requiem produisit un effet auquel je ne m’attendais pas, et me valut un suffrage inestimable, celui de Robert Schuman, l’un des compositeurs critiques les plus justement renommés de l’Allemagne. Quelques jours après, ce même offertoire m’attira un éloge sur lequel je devais bien moins compter ; voici comment. J’étais retombé malade à Leipzig, et quand, au moment de mon départ, j’en vins à demander ce que je lui devais au médecin qui m’avait soigné, il me repondit :  « Écrivez pour moi sur ce carré de papier, le thème de votre offertoire, avec votre signature, et je vous serai redevable encore ; jamais morceau de musique ne m’a autant frappé ! » J’hésitais un peu à m’acquitter des soins du docteur d’une semblable manière, mais il insista, et le hasard m’ayant fourni l’occasion de répondre à son compliment par un autre mieux mérité, croiriez-vous que j’eus la simplicité de ne pas la saisir. J’écrivais en tête de la page : « A M. le docteur Clarus.Carus, me dit-il, vous mettez à mon nom un l de trop. » Je pensai aussitôt : Patientibus carus sed clarus inter doctos, et n’osai l’écrire... Il y a des instans où je suis d’une rare stupidité.

     Un compositeur-virtuose tel que vous, mon cher Heller, s’intéresse vivement à tout ce qui se rattache à son art ; je trouve donc fort naturel que vous m’ayez adressé tant de questions au sujet des richesses musicales de Leipzig ; je répondrai laconiquement à quelques-unes. Vous me demandez si la grande pianiste Mme Clara Schumann a quelque rivale en Allemagne qu’on puisse décemment lui opposer ?

     — Je ne crois pas.

    Vous me priez de vous dire si le sentiment musical des grosses têtes de Leipzig est bon, ou tout au moins porté vers ce que vous et moi nous appelons le beau ?

    — Je ne veux pas.

    S’il est vrai que l’acte de foi de tout ce qui prétend aimer l’art élevé et sérieux soit celui-ci : Il n’y a pas d’autre Dieu que Bach, et Mendelssohn est son prophète ?

    — Je ne dois pas.

    Si le théâtre est bien composé, et si le public a grand tort de s’amuser aux petits opéras de Lortzing qu’on y représente souvent ?

    — Je ne puis pas.

    Si j’ai lu ou entendu quelques-unes de ces anciennes messes à cinq voix, avec basse continue, qu’on prise si fort à Leipzig ?

    — Je ne sais pas.

    Adieu, continuez à écrire de belles fantaisies comme vos deux dernières, et que Dieu vous garde des fugues à quatre sujets sur un choral.

H. BERLIOZ.

(1) La reproduction du Voyage musical en Allemagne est formellement interdite.  
(2) Massues de sauvage.  
(3) Les femmes.  
(4) Les Européens, les blancs.  

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er janvier 2015.

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