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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 1er JUILLET 1841 [p. 1-2]


 THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Première représentation de la Maschera, opéra-comique en deux actes de MM. Arnoud et Jules de Wailly, musique de M. G. Kastner.

    L’Opéra-Comique fait depuis quelque temps une si furieuse consommation de travestissemens, de petits cabinets, d’escaliers dérobés, de quiproquos, de faux visages, de fausses portes, de faux noms, sans compter les faux sons, que je ne sais comment sortir de ce labyrinthe, et que je tremble en vérité de confondre une pièce avec l’autre.

    La Maschera est une jeune cantatrice nommée Antonina, qui dans un rôle masqué fait tourner la tête à deux élégans habitués de la Scala (la scène est à Milan), un prince russe, Rackmanoff, et un comte français, M. de Neuville. Les deux rivaux se rencontrent dans l’antichambre de la prima dona ; celle-ci, pour décourager dès l’abord leurs prétentions, ne reçoit ni l’un ni l’autre. Ils s’éloignent en conséquence fort mécontens et sans avoir encore aperçu le gracieux visage de la belle virtuose. Bientôt après survient une amie d’Antonina, cantatrice elle-même, mais cantatrice libre (pour ne point employer le mot amateur), ou, si l’on veut, amateur-artiste, à la manière de Mmes de S*****, D*******, M*****, les gloires musicales des salons de Paris. Julia, c’est son nom, a souvent désiré de s’essayer sur un théâtre et d’éprouver ainsi la puissance de son talent sur le véritable public, sur le public ennuyé, blasé, inattentif, exigeant, payant. L’occasion est belle ; le rôle d’Antonina ne permettant pas de paraître à visage découvert, elle peut aisément céder la place à Julia pour une soirée ; l’auditoire, peu familier encore avec la voix de la débutante qui vient d’arriver de Naples, s’apercevra d’autant moins de la supercherie, que la taille et la tournure des deux amies offrent beaucoup de ressemblances. La partie est engagée ; Julia chantera à la Scala. Mais une autre méprise, qu’elle ne prévoyait guère, est celle du prince russe, qui la fait enlever à la sortie du théâtre croyant enlever Antonina. Rackmanoff, l’heureux ravisseur, est un peu désappointé cependant, en trouvant la physionomie de sa victime fort au-dessous de ce qu’il espérait ; l’arrivée du comte de Neuville vient le tirer d’embarras. A ce nom qui est le sien (elle est la femme du comte), Julia épouvantée conjure le prince de la dérober aux yeux de M. de Neuville. Premier cabinet, première porte secrète.

    Les deux rivaux sont en présence : le comte reproche au prince la violence qu’il a eu le bonheur d’exercer sur Antonina ; celui-ci s’en défend tant bien que mal, quand la véritable Antonina se fait annoncer sous le nom de la comtesse de Neuville. Le comte n’a garde d’attendre l’arrivée de sa femme, et demande à son tour un asile au prince. Deuxième cabinet, deuxième porte secrète. Rackmanoff resté seul avec la fausse comtesse de Neuville, retrouve pour elle tout l’amour qu’il avait cru ressentir pour Antonina. Celle-ci accueille à merveille les galanteries du prince ; elle vient d’apprendre que le comte de Neuville, qui avait eu l’audace de lui offrir sa main, est marié ; elle sait que Julia est sa femme ; elle n’ignore pas qu’il est caché dans l’appartement voisin et qu’il peut entendre les protestations amoureuses du prince. Il faut donc se venger un peu de lui en excitant sa jalousie. Bientôt le comte n’y tient plus, il s’élance pour interrompre le tête-à-tête qui lui paraît compromettre si gravement son honneur ; à l’aspect d’une inconnue, sa colère s’évanouit. — « Voilà un mari raisonnable…. ou sourd », dit à part lui le prince, en voyant le sang-froid de Neuville. « Je ne suis point celle que vous croyez, dit Antonina, mais la Maschera qui depuis quelques jours a l’honneur d’exciter si fort votre attention. — Vous seriez… — Antonina. — Et voici la véritable comtesse de Neuville, dit Julia paraissant à son tour. J’ai voulu donner à M. le comte une leçon bien méritée. Lui profitera-t-elle ? » — Le comte proteste de son repentir, on lui pardonne, et la toile tombe avec l’inscription Castigat ridendo mores.

    Cette pièce fort gaie du reste, et spirituellement dialoguée, eût convenu à un musicien de l’école parisienne pure. C’est assez dire qu’elle exigeait une partition sémillante, légère, frivole, si l’on veut ; mais avant tout gracieuse, élégante, dégagée ; une de ces partitions qui se promènent aux Tuileries, qu’on rencontre un soir d’été, dont on obtient un rendez-vous et qui, à cette dernière phrase d’un furtif entretien : « Encore un mot ! Ange, êtes-vous mariée ? » vous répondent, sans tourner la tête : « Parbleu ! »

    Au lieu de ce style cavalier, M. Kastner a employé une langue essentiellement réservée, grave, et même un peu obscure. Sa mélodie est souvent accompagnée de détails d’orchestres qui détournent d’elle l’attention. Les instrumens à vent aiment trop à s’interroger, à se répondre, à s’imiter, comme dans les quintetti de Reicha ; cela donne une certaine raideur à la trame harmonique dont le chant vocal a quelquefois à souffrir. C’est pourtant l’œuvre d’un homme de talent, que ses fortes études théoriques ont accoutumé à se préoccuper un peu moins de l’esprit que de la lettre. L’ouverture de la Maschera, fuguée d’une façon piquante, désoriente par cela même les auditeurs de l’Opéra Comique, habitués à leur petits thèmes de contre-danse. Il y a de la gaîté dans le trio du premier acte ; les couplets chantés par Mlle de Révilly contiennent plusieurs successions harmoniques remarquables. L’allure du duo de provocation est un peu lente ; il gagnerait à être moins souvent interrompu par les phrases instrumentales. Au reste quelques coupures heureuses ont été faites depuis la première représentation.

Les Deux Voleurs, opéra-comique en un acte, paroles de MM. de Leuven et Brunswick, musique de M. Girard.

    Une jolie modiste, Mlle Adeline, s’est donné le plaisir d’inspirer une passion malheureuse au marquis de Solanges, roué de la Régence, lion quærens quam devoret ; puis, changeant de tactique, elle a fait briller à ses yeux un avenir meilleur, et au beau milieu de l’espoir enivrant de notre Lovelace, sans crier gare, sans dire ni bonjour ni bonsoir, elle a épousé de sa personne, qui ?… un greffier. Grande est la fureur du Don Juan mystifié ; il lui faut une revanche éclatante. En conséquence, dans un souper de garcons-lions, dont sa mésaventure a égayé la fin, le marquis parie deux cents louis qu’il interrompra la fête nuptiale et qu’il apportera le lendemain le bouquet de la mariée. Déjà un ordre supposé du ministre de la justice est envoyé au malheureux greffier pour le mander sans retard à Versailles auprès de S. Exc. L’époux infortuné se voit ainsi contraint de courir les champs au milieu de la nuit, laissant sa jeune femme complètement seule ; tous les domestiques sont allés chanter l’épithalame au cabaret du village. Dans la crainte des voleurs, il a soin, en partant, de fermer portes et fenêtres à double tour. Précaution excellente, car Solanges le lion et Jean de Beauvais le fameux voleur sont déjà dans la maison, brûlans d’amour tous les deux, l’un pour la mariée, l’autre pour son écrin. Ils attendent le moment favorable, cachés chacun dans un cabinet (3e et 4e cabinets). Le plus impatient, Solanges, sort le premier entr’ouvrant avec précaution la troisième porte secrète. Adeline qui connaît déjà le projet et la gageure de son lion, joue en l’apercevant une petite scène pudibonde, dont le résumé est ceci : « J’ai été forcé de faire ce mariage ; je vous aimais cependant ; je consens à m’enfuir avec vous; mais prenez patience, mon mari a fermé toutes les issues ; et surtout parlons bas, car dans ce cabinet repose mon cousin Félix qui pourrait nous entendre. »

    Adeline, en parcourant les papiers du greffe, a appris, avec la gageure de Solanges, le projet d’enlèvement conçu par Jean de Beauvais contre ses diamans. Elle a découvert la retraite du larron dans le quatrième cabinet ; il lui sera aisé maintenant de les jouer l’un par l’autre. En effet, quand Jean de Beauvais, cédant à sa passion pour les bijoux, entr’ouvre la quatrième porte secrète, Solanges rentre dans sa boîte, et Adeline, dans un monologue prononcé de manière à être entendu, comme tous les a parte, fait croire à Jean de Beauvais qu’il vient de troubler un tête à tête entre la mariée et l’heureux cousin Félix. De là retraite prudente de l’amateur de diamans. Le mari revient enfin, essouflé, boursouflé et courroucé. Le ministre dormait, il n’avait point envoyé d’ordre au greffier, il s’est borné à l’envoyer lui-même au diable pour prix de sa crédulité et de son zèle intempestif. Pour achever de le mettre hors de lui, Adeline apprend à son mari la présence et les intentions des deux visiteurs nocturnes enfermés dans les deux cabinets ; seulement, pour se mieux venger du fat Solanges et pour sauver plus aisément Jean de Beauvais qui l’intéresse en sa qualité de hardi coquin (Cartouche a fait des passions sans nombre), elle donne à Solanges le nom du voleur et réciproquement.

    Le greffier appelle ses gens qui ont assez bu et chanté apparemment, fait empoigner et garotter le marquis en vrai gibier de potence, malgré ses protestations, et se borne à railler impitoyablement Jean de Beauvais sur l’insuccès de ses projets amoureux. Celui-ci, un instant déconcerté par le quiproquo, en comprend bien vite le bon côté ; et, jouant à merveille l’homme de qualité pris en flagrant délit de séduction, supporte noblement sa mésaventure, en réclamant seulement de l’intégrité de l’homme de loi qu’il lui fasse restituer une tabatière d’or que ce drôle de Jean de Beauvais lui a volée la veille, à la porte de l’Opéra, et qu’il tient à la main à l’instant même. « C’est trop juste, Monsieur le marquis. » La tabatière de Solanges, passant aussitôt dans les mains de l’audacieux fripon va rejoindre le précieux écrin qu’il a su escamoter au milieu du tumulte. Adeline pourtant s’en est aperçue ; elle prie donc fort poliment le faux Solanges, avant qu’il sorte, de lui rendre ses bijoux à lui confiés, dit-elle, au moment où elle a cru devoir feindre de se laisser enlever. Jean de Beauvais, de fort mauvaise grâce, consent à la restitution, et, regardant d’un air dédaigneux la tabatière qu’il s’est fait adjuger, sort en disant comme Robert Macaire : Je suis volé ! Le marquis est conduit en prison jusqu’à plus ample informé, et nos deux époux se félicitent de leur double victoire.

    Cette petite pièce a obtenu un succès de fou rire qui attirera les amateurs du vaudeville intrigué et joyeux.

    La musique de M. Girard est charmante, sans autres prétentions que celles justifiées par le sujet. C’est franc, clair, élégant, bien suivi et finement dessiné. L’ouverture est fort jolie ; son laconisme de bon goût n’a point empêché un développement suffisant des idées principales. L’instrumentation d’ailleurs, comme celle de toute la partition, en est traitée avec une supériorité rare ; les violons y brillent d’un éclat inaccoutumé. Je suis fâché seulement d’avoir à reprocher à l’auteur l’emploi des trombonnes pour des scènes d’un caractère aussi léger. La petite introduction instrumentée exécutée sotto voce pendant l’escalade des deux voleurs a plu de prime-abord. L’andante de Solanges, enchaîné à un allegro de Jean de Beauvais, forme un air à deux voix plein de charme et de distinction. Je préfére encore cependant le grand duo chanté un peu plus tard par ces deux personnages ; le tour mélodique en est heureux, sans trop viser à l’originalité, le thème d’ailleurs y est ramené avec cette adresse qui semble doubler la valeur de certaines phrases. On a beaucoup applaudi également les couplets de Jean de Beauvais ; il en eût été de même du récit mesuré d’Adeline, au moment ou elle lit les papiers du greffe, si Mlle Darcier avait pu mieux faire entendre les paroles ; cette énumération des découvertes de la police était difficile à mettre en musique et c’est un des meilleurs passages de la partition. Somme toute, voilà un véritable succès ! M. Girard, par cette partition, vient de prendre rang parmi les compositeurs dramatiques les plus remarquables par la lucidité et la grâce de leurs idées, autant que par une habileté réelle à les faire valoir et à les mettre en œuvre.

    Moreau-Sainti, Mocker et Ricquier sont très amusans ; les deux premiers chantent d’ailleurs avec goût les airs et le duo dont se composent leur rôle. Mlle Darcier semble manquer d’assurance ; le public de l’Opéra-Comique n’est pourtant pas bien méchant !

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er avril 2014.

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